Une psychanalyse a structure de fiction
Jacques-Alain Miller
"La Cause du désir n°87"
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Une psychanalyse a structure de fiction
Jacques-Alain Miller
Une analyse qui commence.
Une analyse qui dure.
Ce que peut être une analyse qui finit.[1]
J’ai du mérite à continuer parce que j’ai le sentiment d’avancer dans une zone qui n’est pas encore parfaitement balisée – c’est ce qui m’attire. Le fait de devoir en rendre compte devant vous ne me détourne pas de livrer une réflexion qui n’est pas aboutie –peut-être l’ai-je toujours fait, mais je le ressens plus vivement aujourd’hui.
Je me disais qu’une analyse qui commence et une analyse qui dure, ce n’est pas du tout pareil. Une analyse qui commence, une analyse qui dure et aussi une analyse qui finit – disons simplement qui s’arrête et n’entrons pas tout de suite dans la question de savoir si elle s’arrête bien ou mal et à partir de quels critères on jugerait de ce qui est correct ou incorrect en la matière – sont trois modalités de l’analyse qui ne se présentent pas du tout de la même façon et n’exigent de l’analyste ni la même position ni la même façon de faire. Admettons, par hypothèse, que la structure reste la même. L’emploi même du mot de structure implique sa permanence, et l’évidence empirique va dans le même sens – les deux mêmes personnes, le même lieu, le même rendez-vous. Ce n’est pas comme dans l’éducation où l’on manifeste votre progrès grâce à une topique – la maternelle, le collège, le lycée, l’université amènent à changer de lieu. Dans l’analyse, on ne vous dit pas Maintenant nous allons quitter mon bureau rouge et passer au quatrième étage où je vous recevrai dans mon bureau bleu, tout reste pareil. L’exemple que j’ai pris indique cependant que l’on peut marquer les progrès du savoir en changeant de lieu et d’enseignant. Il arrive d’ailleurs que l’on change d’analyste pour finir son analyse. Cela peut même être une tradition dans telle organisation hiérarchique de la communauté analytique où il y a des analystes habilités à commencer des analyses, mais pas à les terminer. Et, à l’occasion, des analystes se posent la question de savoir s’ils sont en mesure de faire terminer leur analyse à leur patient.
Laissons cela et admettons que la structure reste la même. Cette permanence n’empêche pas que ce qui se passe se présente très différemment selon que l’on est au commencement ou installé dans la durée. Ce qui se passe, comment le nommer ? Le ou les phénomènes ? Pour qu’il y ait phénomène, il faudrait qu’il y ait noumène, et non pas structure. Or, la structure-noumène, par hypothèse, n’est pas noumène au sens où Kant, par exemple, emploie ce mot – je ne développe pas. Comme je dis structure, je préfère dire événement plutôt que phénomène.
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Une analyse qui commence est pleine d’événements. Ça déménage, c’est ce qu’on appelle le transfert – mot glorieux pour qualifier ce déménagement. On transporte vers un autre ce que l’on a dans la tête, ce qu’on se disait à soi-même. C’est un fait de transmission, de communication. On partage ce qu’on pense avoir de plus intime. Évidemment il y a une part de ce qu’on avait déjà dit à tel ou tel autre, mais, régulièrement, il y a ce qu’on n’a jamais dit à personne. C’est donc un franchissement, ce qui n’est pas anodin.
Je n’ai employé l’expression ce qu’on se dit à soi-même qu’avec réticence. C’est très compliqué ce qu’on se dit à soi-même. On s’aperçoit après coup, qu’à soi-même, on ne se le disait qu’à moitié, dans le flou. Ce flou, c’est ce qu’on décore du nom de conscience. C’est un abus de s’imaginer que la conscience définirait un lieu transparent. Ce que l’on se dit consciemment n’apparaît le plus souvent que sous une forme ébauchée, cela reste dans l’ensemble amorphe, au sens propre, ce n’est pas mis en forme.
On en a eu le sentiment très fort vers la fin du XIXe siècle et au début du XXe, chez des romanciers qui ont commencé à essayer d’écrire « le flux de conscience », The stream of consciousness – qu’aurait inventé un Français nommé Édouard Dujardin. Joyce s’est distingué avec Ulysse dans l’écriture de ce flux de conscience, Virginia Woolf s’y est adonnée à son tour dans son roman gentil – sa schizophrénie n’était pas encore assez avancée pour que ce soit plus intéressant –, Mrs. Dalloway. Je classerais tout cela dans les effets de l’invention freudienne sur la littérature. Pourquoi pas une mise en forme littéraire de l’amorphe mental ?
Une analyse commence sur le mode de la formalisation. L’amorphe se trouve doté d’une morphologie. Ce n’est pas simplement que l’implicite passe à l’explicite, mais qu’une transformation a lieu, radicale puisque l’on passe de l’absence de forme à une forme. L’amorphe se dessine, à chaque séance, il prend des angles et se présente sous un jour différent. Ce qui est le plus proche de ce dont il s’agit, c’est la configuration des nœuds qui ont la même structure, mais selon la façon dont vous tirez les cordes qui les représentent, vous obtenez des formes différentes – c’est très réaliste, mais c’est vraiment cela qui a lieu. Au cours des premières séances, la masse mentale de l’amorphe se répartit en éléments de discours. Le seul fait que vous invitiez votre vis-à-vis à parler fait que son amorphe mental adopte la structure de langage. Quand cela ne se produit pas, c’est très inquiétant. À l’occasion, cela se produit sous une forme pressée, haletante, comme si cette masse n’attendait que cette occasion pour se diviser, se répartir et se communiquer. Le dessin qui surgit alors est conditionné, au moins pour une part, par l’adresse, par le destinataire.
Je prenais tout à l’heure l’exemple des écrivains qui cherchaient, à l’époque de Freud, à transcrire leur flux de conscience. Ils le formalisaient dans le ton, le style de ce qu’ils pensaient être – à juste titre pour les auteurs cités – de la littérature, avec un souci de cadence, d’harmonie, de beauté, d’émotion. Autre exemple, le vrai catholique, disait Lacan, est inanalysable. Pourquoi ? Parce que son amorphe mental est plié à la pratique de la confession et se formalise donc spontanément selon les catégories de son destina- taire. On peut remarquer que ces catégories concernent essentiellement la jouissance comme fautive – ce qu’il s’agit de confesser c’est la jouissance en tant que ce n’est pas celle qu’il faudrait. On a évidemment relâché cela sous l’influence de Freud, mais c’est l’orientation de cette pratique qui vise à cerner le péché. Heureusement, il n’y a pas le péché, mais les péchés, évalués selon une échelle allant des plus graves à ceux qui ne comptent pas vraiment, les véniels. Cela permet toutes les ruses – confesser le véniel, pour différer le capital –, ouvre à tout un jeu destiné à obtenir à bon compte l’absolution. Lacan pensait sans doute que les mordus de cette pratique, les as de la confession, sont imperméables à l’analyse parce que devenus trop rusés avec leur dire de la jouissance.
Cela ne me dérange pas que Michel Foucault ait considéré que la psychanalyse procédait de la confession. Historiquement, c’est une sottise, mais logiquement, pourquoi pas ? Disons alors que l’adresse dans la psychanalyse se distingue précisément de la confession parce qu’elle est non prescriptive. La règle n’est pas d’étalonner la culpabilité, mais au contraire d’inviter l’autre à dire tout ce qui lui passe par la tête, à livrer l’Einfall, comme disait Freud, ce qui tombe dans la tête, le casus mental, l’événement de pensée. C’est l’événement de pensée que l’on a à se mettre sous la dent en psychanalyse, et c’est d’ailleurs une question de savoir comment il se rapporte à l’événement de corps. Ce que vous obtenez du patient, vous l’obtenez sous la forme de Dire l’événement de pensée, et la règle analytique comporte une garantie, que vous fournissez, qui est Tu ne seras pas jugé. Pas de jugement dernier, pas de jugement premier, pas de jugement du tout. C’est plus ou moins vrai, mais c’est ce que comporte la logique de l’affaire.
Il y a ce que vous imposent les lois de la cité. On peut le méconnaître comme dans cette histoire de quelqu’un recevant un patient qui, à la troisième séance, lui confesse qu’il a assassiné une ou deux personnes – je dis une ou deux parce que pour l’une il n’était pas tout à fait sûr. L’analyste avait pris la chose avec philosophie, sans jugement. Pourquoi pas d’ailleurs ? Je ne sais pas ce que j’aurais fait si j’avais eu le sentiment que le gars était près de recommencer – c’est évidemment difficile d’échapper dans ce cas-là au signalement.
Pas jugé, c’est plus ou moins vrai aussi parce que l’on vous croit plus ou moins, et que continue de planer sur une analyse le nuage noir du jugement qui, à l’occasion, diffère, retarde ce que le sujet ressent comme l’aveu de ses fautes. J’ai évoqué précédemment les trois ans qu’il avait fallu à tel analysant pour venir au point d’abandonner son discours chaotique et lâcher qu’il était homosexuel – en fait, me le faire comprendre –, moyen- nant quoi ces nuées s’étaient aussitôt éclaircies et on en était venu au sérieux.
Il y a tout un champ à explorer – ce que cette fantaisie de jugement soustrait à l’analyse, à la parole analysante, comment elle l’embarrasse, et quelle technique est en mesure d’obtenir que le Tu ne seras pas jugé soit pris au sérieux. Je laisse de côté, du moins pour l’instant, cette problématique et rappelle que, logiquement, il y a une suspension absolue du jugement moral. Ce n’est d’ailleurs pas le plus difficile. Le plus difficile, c’est la suspension absolue du jugement pragmatique, que l’analyste se retienne de dire Ce n’est pas comme cela qu’il faut faire pour obtenir cet effet-là, prenez-vous y autrement. Parfois il le fait, reconnaissons-le, mais c’est une infraction à la logique que j’expose.
Autrement dit, la règle analytique est une opération qui consiste dans l’ablation du surmoi commun – dont l’analyste est censé donner l’exemple, à charge pour l’analysant de l’imiter – et dans l’implantation d’un autre surmoi, propre à l’expérience analytique, soit l’obligation de dire la vérité, toute la vérité, sans fard – injonction ayant toute sa valeur dans l’analyse qui commence, et se révélant paradoxale, voire impossible à satis- faire, dans l’analyse qui dure.
L’entrée en analyse a des effets immédiats, des effets logiques. Régulièrement, pas toujours, mais le plus souvent, ce sont des effets d’allègement. Une analyse qui commence a des effets thérapeutiques rapides. Une analyse qui dure a des effets non thérapeutiques lents, et peut même avoir des effets de détérioration. Je corrige tout de suite l’optimisme excessif de parler des effets thérapeutiques rapides de l’analyse qui commence, puisqu’il est bien connu que la formalisation, en particulier celle du symptôme, peut se traduire par une aggravation – le sujet se rend compte qu’il est plus malade qu’il ne pensait, c’est l’effet Knock de la psychanalyse. On est davantage malade quand on va voir son médecin, c’est la leçon déjà mise en valeur par Molière dans son Malade imaginaire. Mais, foncièrement, il s’agit d’un effet d’allègement par objectivation, par la transmutation de l’amorphe, vous devenez un objet, une référence, ce dont on parle. Le miracle de l’opé- ration est que vous obtenez l’effet brechtien de distanciation. L’intime passe à l’extérieur et il passe toujours à l’extérieur accompagné du sentiment que Je le savais déjà, mais je ne le savais pas, l’accent pouvant être plus fort d’un côté ou de l’autre.
La transmutation de l’amorphe porte en elle l’idée d’inconscient. Si on veut mettre en question le terme d’inconscient comme l’a fait Lacan – la notion de conscient était elle- même trop floue, flou sur flou, pour donner consistance à sa négation, et aussi parce que structurer l’inconscient en termes de langage rendait inefficiente la référence au conscient –, si on veut aller dans ce sens, on dira que cette notion d’inconscient tient à l’effet d’extimité qu’engendre la formalisation de l’amorphe. C’était en moi et cela m’était pourtant inconnu, cela m’était insu – en ce sens, ce qu’on appelle l’inconscient, c’est l’extime. Une analyse qui commence se développe sous le signe de la révélation. Elle ne commence pas nécessairement lorsque s’engage un processus de rendez-vous réguliers, mais à partir du moment où le sujet s’attache à faire passer l’événement de pensée dans la parole – l’analyse se développe alors comme un feu d’artifice de révélations. L’amorphe cède la place à l’articulation d’éléments individualisés, qui par là se révèlent traçables, pour employer un terme d’aujourd’hui – on repère qu’ils proviennent d’avant, en général de l’enfance, et qu’ils reviennent.
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On perçoit déjà que dans une analyse qui dure la révélation se fait plus rare, s’estompe, voire disparaît. C’est un tout autre régime, la révélation étant remplacée, à la place maîtresse, par la répétition. Et ce n’est pas la répétition d’éléments traçables produisant un effet de révélation, mais une répétition qui conflue à la stagnation. Une analyse qui dure demande de traverser la stagnation, de la supporter, c’est-à-dire d’explorer des limites, celles de la cage du sinthome. C’est ce que j’appelais jadis l’expérience du réel sous la guise de l’inertie – on attend que ça cède. Dans l’analyse qui dure, il y a bien sûr des révélations, mais ce qu’on attend le plus, l’analysant comme l’analyste, c’est quelque chose de l’ordre de la cession de libido, le retrait de la libido d’un certain nombre des éléments traçables qui ont été dégagés à l’époque de la révélation. La question qui occupe n’est pas tellement celle d’un temps pour comprendre, mais celle d’un temps pour désinvestir, pour que – j’emprunte cela à Lacan – l’intérêt libidinal vienne se condenser dans ce qu’il appelait l’objet a. Même si le modèle de cet objet est l’objet prégénital, soit l’objet winnicottien, il s’agit ici de l’hypothèse que la jouissance se retire pour venir se condenser en un point, et pour que ce point puisse l’absorber, on en fait un objet condensateur.
Cela fait une différence dans la vie d’un analyste. Un analyste qui débute a l’expérience de l’analyse en tant qu’elle commence – la sienne supposément mise à part – et l’analyse en tant qu’elle commence, c’est le pain blanc du psychanalyste, le plaisir de l’analyste et le plaisir de l’analysant – les Américains appellent cela la lune de miel. Ce serait un rêve sensationnel, un triomphe que de ne faire que commencer des analyses ! Être aux prises avec l’analyse en tant qu’elle dure, c’est une autre affaire. Je me disais dans mes réflexions je tiens le coup, mais la question est de savoir comment. C’est là-dessus que je réfléchis avec Lacan comme compagnon, comme Dante prend la main de Virgile, comme Lacan lui-même prend celle de Joyce pour le guider dans le sinthome, c’est cette main-là que je trouve pour me guider dans cette selve obscure, l’analyse qui dure. Oui, et sans doute avec le poids de ce que cela peut charrier de reproches – Vous ne faites rien pour me sortir de là ! Ce que cette main me donne, c’est cette proposition, que j’ai souli- gnée, maintes fois commentée et qui m’apparaît là comme une indication, La vérité a structure de fiction.
La vérité est la substance de l’expérience analytique – je disais son pain –, ce qu’elle engendre. Cela ne tient que parce qu’il y a des révélations, des illuminations, des instants de voir, ce que les Anglais appellent insight. À la différence des vérités auxquelles Descartes rêvait à partir des mathématiques – au niveau du mathème, on peut avoir la certitude qu’il y a des vérités éternelles –, les vérités engendrées par l’expérience analytique sont mortelles, elles sont au niveau du pathème, de ce qui est ressenti, ce sont des vérités pathétiques – pathème a même racine que pathologique, pathétique, etc. C’est à ce niveau-là qu’elles sont variables, ce qui avait conduit Lacan à créer le néologisme de varité, vérité variable. À l’occasion, c’est pour cela que l’on peut vouloir changer d’analyste – fatigué de la vérité obtenue, on s’adresse à quelqu’un d’autre en se disant que l’on va changer de vérité.
Fiction, qu’est-ce que cela veut dire ? Que c’est une fabrication, que ce n’est pas de l’ordre de la nature, de la physis des Grecs, mais de la poiésis, de la production, du faire – une fiction est une production marquée au coin du semblant. Ce n’est pas dévalorisé pour autant. On modifie la configuration des nœuds, multipliant ainsi les façons dont ils apparaissent, leurs semblants. La fiction en analyse est un faire qui repose sur un dire. Mais le fictif s’oppose au réel et, puisqu’il m’est arrivé de prendre jadis comme slogan l’orientation vers le réel, cela comporte de tirer toutes les conséquences de la structure de fiction de la vérité.
Lacan s’est jeté dans la bagarre en s’opposant à une orientation de la pratique de la psychanalyse vers l’imaginaire, pour lui substituer une orientation vers le symbolique. L’orientation vers le symbolique consiste à reconnaître à l’inconscient une structure de langage, à poser que l’inconscient a structure de langage – structure de langage, c’est-à- dire que le signifiant est distinct du signifié, qu’il a suprématie sur le signifié, que les combinaisons et les substitutions de signifiants déterminent le signifié.
Tout bascule – je l’ai signalé, c’est vraiment une coupure – avec ce que Lacan a pu émettre dans la dernière leçon du Séminaire XX, Encore, que j’ai entendue, prononcée par lui, de vive voix, que la structure de langage, tout compte fait, n’est qu’une élucubration de savoir sur la langue. C’est-à-dire que la structure de langage n’est que fiction, qu’elle a structure de fiction – élucubration veut dire cela si on radicalise –, une fiction collectivisée, sédimentée, maçonnée par les âges. Pour une part non négligeable de ses lecteurs que sont devenus ses élèves, ce qu’il annonçait là n’est pas passé. Ils n’arrivent pas du tout à se résoudre à ce que le symbolique soit de l’ordre de la fiction, ils pensent que c’est de l’ordre du réel. L’idée que c’est de l’ordre de la fiction est pourtant nécessaire pour pouvoir dire par exemple qu’il n’y a pas de rapport sexuel, et que l’ordre symbolique est comme un pansement, une élucubration de savoir qui vient essayer d’apaiser cette blessure.
Ne sommes-nous pas sur la voie de proférer quelque chose de plus aigu, de plus risqué, qui est que L’inconscient, en analyse, a structure de fiction ? ou encore que L’inconscient freudien a structure de fiction ? Le tout dernier enseignement de Lacan me semble illisible si on ôte cette orientation. De quel réel serait-il alors la fiction ? Disons, pour aller au plus simple, de la jouissance, qui, elle, n’a pas structure de fiction.
Le mot d’inconscient, dont nous sommes chargés, fait croire que l’opposition centrale sur laquelle se régler est celle du conscient et de l’inconscient. Le conscient est une notion très équivoque, on ne sait pas ce que c’est. On voudrait le définir par un savoir immédiat et certain, par une transparence. Mais que sait-on ? Ce qu’on croit savoir. Le sujet conscient n’est qu’un sujet supposé savoir ce qu’il pense, ce qu’il veut, ce qu’il aime, ce dont il jouit, ce dont il souffre. L’expérience de l’analyse nous montre que c’est un faux – le sujet est un sujet qui ne sait pas vraiment, qui se contredit, qui change d’avis, qui change de savoir. En fait, ce que l’on appelle l’inconscient est un fait de logique, c’est ce qui se déduit de ce qui se dit.
En tout cas, ce n’est pas avec cette opposition que l’on opère dans l’analyse qui dure. Dans celle qui commence, il y a un effet de révélation comportant qu’avant on ne le savait pas ou qu’on ne le savait pas comme ça. En raison de la révélation, on peut admettre que l’opposition du conscient et de l’inconscient soit au premier plan. Ce n’est pas du tout le cas dans l’analyse qui dure, où l’opposition centrale est bien plutôt celle de l’inconscient comme savoir et de la jouissance.
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L’enseignement de Lacan est marqué par ses commencements, qui sont marqués par ceux de Freud, eux-mêmes marqués par l’analyse qui commence. C’est la racine de l’enthousiasme qui marque « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », et Lacan, à relire le texte de 1953 en 1966 [date de publication des Écrits], s’en distancie déjà. Il a pu dire ensuite La destitution subjective sur le ticket d’entrée de l’analyse n’écarte personne. Sans doute, mais c’est écrit en tout petit ! Ce qui est écrit en très gros c’est Venez, venez, la vérité vous attend, et pas seulement une, mais plusieurs ! Ticket d’entrée ? Plutôt banderole – il faut voir cela comme les cirques qui appellent le public avec la grosse caisse.
Cela finit par se savoir, lorsque l’analyse dure, son axe se déplace sur l’opposition du savoir et de la jouissance, opposition que Lacan a explicitée comme telle dans ses schémas des quatre discours. Il a essayé de mettre cela ensemble quand la dynamique même de ce dont il s’agit a commencé à mettre à mal la notion d’objet a, notion qui visait à enfermer la jouissance dans un objet, situé de plus comme la production d’une articulation signifiante – c’est comme cela qu’il l’a située dans l’inconscient sous le nom de discours du maître, une articulation signifiante S1 – S2 , un effet de vérité $ et une production de jouissance a. Dans le Séminaire XVI, il l’avait inventée comme l’objet plus-de-jouir, dans le Séminaire XVII, il avait inséré cet objet dans la structure de langage, et puis, dans le Séminaire XX, il a fallu qu’il fasse apparaître un espace amorphe, où il a mis un grand J, pour démentir justement qu’on puisse l’enfermer ainsi. Commence alors la structure de nœud qui n’a plus rien à faire avec la structure de langage.
En revanche, et c’est là que se voit l’orientation, si on ne joue pas à dominer la jouissance sous les espèces de l’objet a, si on la libère, si on essaie de l’articuler sous les espèces inédites du sinthome, si on lui donne la primauté, y compris sur le signifiant, on obtient alors – ce n’est pas explicite dans Lacan, mais j’ai été conduit à le formaliser – une scission du sens de l’inconscient entre inconscient réel et inconscient transférentiel.
C’est une orientation que j’ai déduite du dernier écrit de Lacan dans le recueil des Autres écrits, page 571, sa « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI » où figurait, entre parenthèses « l’inconscient, soit réel, qu’à m’en croire ». Mais ne négligeons pas une autre parenthèse de Lacan qui figure un peu plus haut dans le texte, où il écrit « psych », donc on peut se demander ce qui est indiqué à la fin du mot, et poursuit « (psych =, soit fiction d’–) ».
Comment lire cela ? Première lecture, le psychique, pour Lacan, est une fiction et le réel est le logique. Mais tout indique – et en particulier l’indication qu’il se réfère à un inconscient réel – que la deuxième lecture à faire est Une psychanalyse a structure de fiction. Si le réel, c’est la jouissance, l’inconscient est une défense contre la jouissance, comme je me suis permis de l’émettre à ma dernière conférence devant vous.
Comment méconnaître la structure de fiction d’une psychanalyse, alors que d’emblée Lacan avait pu dire que l’analyste était, dans son acte, maître de la vérité, et qu’il soulignait dans « Fonction et champ... » que, par la ponctuation qu’il apportait, et spéciale- ment par la coupure finale de la séance, ne reposant que sur sa décision, il faisait varier la vérité. Tout indique que, dans le fil de La vérité a structure de fiction, l’acte analytique comporte de ne pas reculer devant la structure de fiction d’une psychanalyse.
C’est en cela que la jouissance est l’ultima ratio. La question qui prévaut quand une analyse commence, Qu’est-ce que ça veut dire ?, pâlit quand elle dure. Quelle question la remplace ? S’il y en a une qui la remplace, si l’analyste n’attend pas simplement que ça passe, c’est Qu’est-ce que ça satisfait ?
Dans une analyse qui dure, le statut conceptuel de la jouissance se modifie. Il y a un statut de la jouissance qui est celui de l’excès, la jouissance-excès. C’est à ce niveau-là qu’on apprend classiquement à distinguer le plaisir et la jouissance. Le plaisir traduit un état d’homéostase, que j’indiquerai par une flèche qui se boucle en cercle. Cet état est rompu par un élément a qui outrepasse les limites du bien-être et fait la confluence de la jouissance et de la souffrance, du sublime et de l’horrible. C’est ce que Lacan a déjà mis en valeur dans son Séminaire xi et que, dans son Séminaire XVI, il dégage sous le nom de plus-de-jouir.
Il y a un deuxième statut de la jouissance qui commence avec le Séminaire XX et qui est présent dans tout ce qui est le dernier et le tout dernier enseignement de Lacan, c’est la jouissance-satisfaction, ce que n’est nullement la première. La jouissance-satisfaction est le rétablissement d’une homéostase supérieure sous les espèces d’un fonctionnement qui inclut l’excès, le routinise, et c’est ce que Lacan appelle sinthome. À cet égard, c’est ce qui du concept du sinthome invalide, sinon l’objet a, du moins l’orientation qui a donné naissance à l’objet a.
1/ jouissance-excès
2/ jouissance-satisfaction
Une psychanalyse a structure de fiction. Que peut vouloir dire d’autre le terme que j’ai dû faire surgir naguère de l’inconscient transférentiel, sinon que c’est un inconscient construit en analyse ? Comme on ne recule pas à parler de la construction du fantasme, allons plus loin, soit jusqu’à la construction de l’inconscient, dans laquelle l’analyste est en effet pour quelque chose. Il dirige la construction, c’est parce qu’il est là que l’inconscient prend du sens, s’interprète. C’est ce qui est caché dans le terme d’association libre, qui est une invitation à faire attention à ce que l’on dit, à ce qui nous vient. Il n’y a jamais tant d’association libre qu’au moment d’un arrêt contraint, celui qu’opère l’interprétation, qui peut en effet se suffire de votre arrêt sur un mot. Une fois que vous y avez fait attention, vous pouvez alors commencer à faire ce qu’on appelle en anglais to connect dots, connecter les points – comme dans les jeux proposés par certains magazines. On fait alors naître des formes selon le point où l’on arrête et, en effet, à partir du symbolique, on fait fleurir de l’imaginaire.
L’inconscient réel, en revanche, est celui qui ne se laisse pas interpréter, et c’est pour- quoi, dans ce texte ultime – ou pré-ultime puisqu’il y a encore celui de « Tout le monde est fou » –, l’inconscient est défini comme le lieu où l’interprétation n’a plus aucune portée. L’inconscient réel est le lieu de la jouissance opaque au sens, que l’on peut, par fiction, entreprendre de rendre bavarde. C’est pourquoi Lacan a pu, dans ce même texte, évoquer l’hystorisation de l’analyse pour qualifier la passe. Mais c’est l’analyse elle-même qui est une hystoire. Une psychanalyse a structure de fiction peut donc se dire, c’est une hystoire, soit un récit, voire un roman, avec sa continuité, ordonné au désir de l’Autre. D’où se repose la question de la passe – Comment se repère un analyste ? De quelle articulation entre fiction et jouissance résulte-t-il ? Qu’est-ce que cette jouissance doit ou ne doit pas au désir de l’Autre ? Notons que Lacan dit du passant, Analyste de l’École en devenir, qu’il est supposé en savoir long, parce qu’il a liquidé le transfert, comme on dit. Pourquoi reprendre cette vieille expression des supposés orthodoxes, sinon pour désigner, entre les lignes, l’inconscient transférentiel ?
Ce qui surgit comme une indication de ce que peut être une analyse qui finit, c’est comment peuvent s’ajointer le témoignage d’hystoire et celui de satisfaction à la fin de l’analyse. L’inconscient transférentiel porte un nom, un nom lacanien, qui est la vérité menteuse. C’est ainsi que nous est indiqué ce qui ouvre la porte de la fin de l’analyse, ce qui peut fracturer la réserve mentale qu’appelle le manque de rapport sexuel.
14 janvier 2009
Texte établi par Christiane Alberti et Philippe Hellebois.
[1] « L’’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse » [2008-2009], enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 14 janvier 2009, inédit.