Une introduction à la lecture du Séminaire VI
Jacques-Alain Miller
"La Cause du désir n°86"
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Une introduction à la lecture du Séminaire VI,
Le désir et son interprétation
Jacques-Alain Miller
Voici un livre qui, dans l’édition que je viens de me procurer, compte six cents pages et se découpe en vingt-quatre chapitres[1]. Cette épaisseur rend difficile de le résumer, d’autant que tout son prix réside dans des analyses de détails. De plus, ce livre, comme d’autres livres du Séminaire, n’est pas un traité. Il ne constitue pas l’exposé d’une conception achevée. Ce n’est pas un texte dont la fin serait contemporaine du commencement. C’est un texte qui demande à être lu en tenant compte de son étoffe temporelle qui est universitaire. Il y a donc, d’une leçon à l’autre, des avancées, des corrections, des changements de perspective qui demandent à être relevés, notés, précisés à chaque fois. Et il y a des formules de Lacan parfois tranchantes, qui paraissent définitives, et qui ne seront plus reprises par lui, ni dans un Séminaire ni dans un écrit. Il s’agit donc de savoir, à chaque fois pour qui lit, si ce qui est lu est une pépite, un terme qu’il vaut de relever et de propager, de développer ou si, au contraire, c’est un à-côté, un glissement qui est ensuite corrigé.
Et en feuilletant de nouveau ce Séminaire, cette fois-ci sous forme de livre, je me suis aperçu à quel point la question pouvait se poser pour de nombreuses phrases, y compris pour des mots. Quand Lacan définit ici ou là un terme d’une façon qui restera unique, faut-il l’accentuer dans notre réflexion ? Est-ce que cela doit être repris, parce qu’il aurait là dévoilé un aspect méconnu, ou s’agit-il d’un glissement, d’une dérive qui ensuite est corrigée ? Et l’exercice de lecture d’un Séminaire, pour qui le lit, pour qui le rédige – l’ayant rédigé, je suis aussi et encore à le lire –, c’est de savoir d’une fois sur l’autre que la perspective se transforme, se déplace et que des corrections, le plus souvent tacites, sont opérées.
Le fil du fantasme fondamental
Alors ici, dans cette masse de signifiants, je vais tirer un fil, un seul. C’est un fil qui, au début du Séminaire, est très mince. Il est perdu dans un écheveau mais, au fur et à mesure que progresse l’élaboration, ce fil s’épaissit et, finalement, devient une corde qu’on ne peut plus méconnaître. Ce fil, c’est celui du fantasme.
Ce Séminaire s’intitule Le désir et son interprétation et c’est en effet dans la question de l’interprétation du désir qu’il prend son départ et, à mesure que le Séminaire progresse, il se révèle autre. Il se transforme de façon continue. Comme on voit dans les figures topologiques, il change de forme sans se déchirer. Et, à la fin, il délivre une configuration sensiblement différente de ce qu’elle est au début. On ne connaît pas de livre de ce genre. En tout cas, pour le moment, je n’en vois pas de comparable. On en a d’autres exemples dans le Séminaire de Lacan, mais ce livre est tout de même d’une sorte très spéciale. Pour aller vite, je dirais que ce Séminaire contient, élabore la première logique du fantasme que Lacan a construite.
Il y aura plus tard le Séminaire XIV qui portera ce titre « La logique du fantasme ». Cette seconde logique du fantasme, la vraie si l’on veut, sera adossée à cet article étudié par beaucoup qui s’appelle « Position de l’inconscient » et que Lacan a commenté dans son Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, à partir du couple de l’aliénation et de la séparation. Dans une note de l’édition des Écrits, Lacan signale que cet écrit « Position de l’inconscient » constitue le complément et presque le re-départ de ce qu’il avait ouvert avec son texte inaugural « Fonction et champ de la parole et du langage ». Je m’étais jadis interrogé sur la valeur éminente que Lacan donnait à ce texte qui s’est trouvé rédigé au moment où il prononçait son Séminaire XI et dont il a inclus les commentaires dans le cours de ce Séminaire.
Le Séminaire VI, comme première logique du fantasme, reste dans le fil de « Fonction et champ de la parole et du langage » et il se centre progressivement sur la formule que Lacan donne du fantasme : S (Ⱥ). Nous pouvons d’emblée compléter le mot de fantasme par un adjectif qui vient à sa place essentiellement au chapitre XX, page 434, l’adjectif « fondamental ». Cette expression a déjà, quand Lacan la profère ici, figuré sous sa plume, en particulier dans l’écrit qui précède exactement le Séminaire VI, à savoir « La direction de la cure et les principes de son pouvoir ». Ce rapport a été délivré en juillet de l’année 1958 et Lacan commence son Séminaire VI en novembre de la même année. Le Séminaire VI prolonge donc le thème de « La direction de la cure... », et en particulier sa conclusion qui porte sur l’interprétation du désir. C’est dans ce fil que s’inaugure ce Séminaire VI. Ce qui est affirmé à la fin de l’écrit est problématisé au début du Séminaire qui prend la suite. Lacan conclut son article, rouvre la question et précisément la déplace. L’expression du fantasme fondamental, qui apparaît déjà deux fois dans « La direction de la cure... », n’a pas encore la précision qu’on trouve dans le Séminaire VI. Elle m’a paru mériter d’être portée en titre de ce chapitre xx.
Chez Lacan, le fantasme fondamental ne se dit qu’au singulier – il n’est pas monnayé sous la forme des fantasmes fondamentaux ; quand il apparaît dans son discours, c’est porté au singulier. En quoi est-il fondamental ? C’est une question que jadis nous nous étions posée dans un certain cercle et nous ne disposions pas à ce moment-là d’un texte qui nous permettait de trancher sur la valeur à donner à cet adjectif. Je crois qu’on peut maintenant apporter cette réponse : le fantasme est fondamental en ce qu’il est minimal, c’est-à-dire qu’il s’écrit avec les deux termes de la formule et la relation à double entrée qui les lie. Cette relation est à double entrée puisqu’elle peut se lire dans un sens et dans l’autre. On peut dire que c’est une structure minimale du fantasme au sens où plus tard Lacan donnera la structure minimale de la chaîne signifiante en écrivant : S1 – S2 .
Il est d’autant plus justifié de rapprocher ces deux structures minimales que plus tard Lacan les regroupera, les articulera dans la formule du discours du maître, point de départ, canevas du quatuor de ses discours. Avant même l’écriture mémorable de ce discours du maître, on trouve déjà, dès le Séminaire XI, adjointés ces deux couples de termes minimes.
Dans cette même page 434, Lacan présente cette formule minimale comme la forme vraie de la prétendue relation d’objet, et là ce n’est pas un hapax, ce n’est pas dit une seule fois mais plusieurs au cours de ce Séminaire. La véritable relation d’objet qui a fait le thème du Séminaire IV se trouve au niveau du fantasme. C’est une assertion qu’on ne devrait pas admettre comme allant de soi. Elle veut dire, au sens de Lacan, que la relation d’objet ne se situe pas au niveau de la pulsion. Pourquoi ? Pourquoi, à cette date, n’y a-t-il pas à proprement parler chez Lacan l’objet pulsionnel ? C’est qu’à ce moment de l’élaboration de Lacan, la pulsion a le statut d’une demande, d’autant plus impérative qu’elle est inconsciente. Comme demande, elle n’est pas attachée à des objets, mais à des signifiants. Il y a parfois sur ce point des variations de Lacan, mais je crois pouvoir dire que la pulsion, dans le Séminaire VI comme dans « La direction de la cure... », désigne un rapport inconscient au signifiant et non pas à l’objet. Le rapport à l’objet se situe au niveau, non pas de la pulsion, mais du désir, et ce, par l’intermédiaire du fantasme. C’est ainsi que, dans son graphe, Lacan fait de la pulsion le vocabulaire, ou plus précisément le code – c’est le terme qu’il emploie à l’’époque – de la demande inconsciente, écrit $ ◊ D, tandis que le fantasme s’écrit $ ◊ a, a étant l’objet.
Autrement dit – curieusement pour ceux qui suivent le cours de l’enseignement de Lacan et y sont parfois entrés par son dernier enseignement –, avec la pulsion telle qu’elle est quand on lit le Séminaire VI, on ne sort pas du signifiant. C’est seulement avec le désir qu’on a un rapport à l’objet par le biais du fantasme. D’une certaine façon, tant que Lacan n’admettra d’objets qu’imaginaires, il n’y aura d’objet, à proprement parler, que dans le fantasme. La page ne se tourne qu’à la fin du Séminaire VI.
En même temps que la page se tourne, Lacan laisse de côté son graphe à deux étages qui suppose cet écart entre pulsion et fantasme. Tant que Lacan n’admettra d’objets qu’imaginaires, tant qu’il n’admettra d’objets que procédant du stade du miroir, tant qu’il n’admettra d’objets que dérivés de l’image de l’autre, c’est-à-dire de l’image du corps propre, l’objet est celui du fantasme. Donc, la difficulté pour ceux qui liront le Séminaire Donc, la difficulté pour ceux qui liront le Séminaire VI alors qu’ils sont formés par l’enseignement postérieur de Lacan, c’est de se mettre en position de lecture et d’étude qui comporte que ce Séminaire s’élabore dans l’écart entre pulsion et fantasme, et même dans un écart si grand que le fantasme éclipse la pulsion.
C’est seulement à la fin que Lacan donne une sorte de coup de barre par un mouve- ment brusque qui se produit vers le chapitre XXII. Dans le fil, on commence à voir la pulsion reprendre ses droits et être évoqué un statut de l’objet qui soit réel, de l’objet comme réel. Et cela restera si peu assuré que, encore dans son Séminaire XIV, « La logique du fantasme », Lacan surprendra son auditoire en disant que le statut de l’objet a, c’est un statut de réel. Cela figure déjà dans ces quelques lignes du Séminaire VI.
Au fond, ce revirement est tel qu’il n’a pas été enregistré par l’auditoire de Lacan et que lui-même ne l’a pas consolidé tant sa conception de l’objet, des années durant, est restée enracinée dans l’imaginaire et précisément dans la relation spéculaire, dans le stade du miroir, dans la relation du moi et du petit autre. Ce qu’on peut noter de ce revire- ment ne sera donc déployé et sanctionné que des années plus tard.
Entre fantasme et pulsion
Évidemment, je vous ramène à une autre époque, c’est-à-dire au fondement même des discours que nous tenons. Je ne sais pas si j’exagère en disant que le terme de fantasme, qui aurait pu notamment être appelé par beaucoup des évocations cliniques qui ont été faites dans le colloque que nous venons de tenir, est au contraire – on aurait pu le croire – presque tombé en désuétude. C’est dire qu’il ne faut pas lire seulement ce Séminaire comme le témoignage d’une époque passée et qu’il faut peut-être y retrouver certains des fondements de notre propre abord. On trouverait à redonner parfois des couleurs ou de la précision à nos évocations cliniques d’aujourd’hui. Par exemple, dans les débats qui ont eu lieu sur le genre et les aspirations des sujets au changement à propos desquelles François Ansermet notait à juste titre qu’au fond il y a certitude, il y a, si je puis dire, cinquante nuances de certitude – pour reprendre le titre d’un roman – et il est certain que pour préciser ces nuances, se référer au fantasme serait de la plus grande utilité pour la précision de nos constructions.
C’est par un mouvement inverse que, plus tard, la pulsion retrouvera sa place et s’adjointera au fantasme, que l’objet sera reconnu comme étant du registre du réel et que, dans le dernier enseignement de Lacan, fantasme et pulsion seront confondus dans le sinthome comme mode de jouir. Autrement dit, le ballet que j’esquisse entre fantasme et pulsion est de grand avenir dans l’enseignement de Lacan, jusqu’au point où les deux termes vont trouver à se confondre dans l’usage qu’il fera du terme de sinthome. Donc, quand on s’est introduit à Lacan par son dernier enseignement, il faut un effort pour accommoder la vue sur le Séminaire VI et pour pouvoir être enseigné par la perspective qu’il propose sur l’expérience du désir.
L’expérience du désir, c’est un terme que Lacan emploie dans le Séminaire VI. Pour ne pas le laisser dans le vague, j’en donnerai un premier exemple. Quand le sujet a affaire à l’opacité du désir du grand Autre et que cette opacité, son illisibilité, a pour effet l’Hilflosigkeit freudienne, la détresse du sujet, c’est alors qu’il a recours au fantasme comme à une défense. Ce n’est dit qu’une fois dans le Séminaire par Lacan, mais c’est une fois qu’il faut relever. Le sujet a recours au fantasme comme à une défense, c’est-à-dire qu’il puise dans les ressources du stade du miroir qui lui offre toute une gamme de postures, du triomphe à la soumission. Alors, « le sujet se défend avec son moi », dit Lacan page 29. C’est une telle expérience qui permet de parler de l’usage du fantasme que nous avons repris par la suite. Il faut voir que cela s’enracine exactement dans ce point : l’usage du fantasme comme une défense face à l’opacité de l’Autre, et cette expérience permet de parler de l’usage du fantasme parce qu’il est instrumentalisé à proprement parler afin de parer à la détresse. Ce que Lacan appelle dans ce Séminaire l’expérience du traumatisme reste marqué du recours au fantasme.
Christiane Alberti et Marie-Hélène Brousse ont donné, dans les documents diffusés pour préparer les prochaines Journées de l’ecf sur le thème du traumatisme, les références au traumatisme dans le Séminaire VI – ayant à ce moment-là ce Séminaire sur mon ordinateur, tous les chapitres joints, je n’ai eu qu’à m’enquérir grâce à l’ordinateur du mot « traumatisme » ou « trauma », et j’ai pu leur communiquer toutes les occurrences. On peut donc compter que d’ici les Journées de l’ECF, ceux qui y participeront puissent lire le Séminaire VI et n’omettent pas, dans ces Journées, s’agissant du trauma- tisme, de donner sa place à l’usage du fantasme et, en particulier, à l’usage du fantasme comme défense.
On me dit que les cinq cents exemplaires, qui avaient été en primeur apportés ici puisque pour l’instant aucune librairie en France ne les a encore, ont été vendus. On peut compter que l’intérêt sera maintenu pour les constructions de Lacan des époques antérieures parce que, au fond, les nouvelles constructions de Lacan n’annulent pas les anciennes, elles les prolongent. Mais parfois les nouvelles perspectives effacent des reliefs que les anciennes mettaient en évidence, et je crois que, concernant le fantasme, c’est le cas. Bien que le fantasme ait été relancé par le Séminaire XIV intitulé « La logique du fantasme », c’est un terme – notre présent colloque est probant là-dessus – un peu tombé en désuétude qui va retrouver des couleurs après l’étude de ce Séminaire et, en tout cas, après le fil que je propose.
Je rapprocherai ce passage de la page 29 d’un autre de la page 108 où Lacan isole ce qu’il appelle le « point panique » du sujet. Là, le terme de point n’est pas négation. Le point signale ce qu’on obtient normalement en coupant deux lignes. Ce point panique du sujet est celui, dit-il, où le sujet s’efface derrière un signifiant. Il ne faut pas entendre par cet effacement que le sujet est identifié, mais qu’il est comme gommé : c’est le point où il ne peut plus rien dire de lui-même, où il est réduit au silence, et c’est alors qu’il se raccroche à l’objet du désir. La même logique du fantasme opère au niveau de l’inconscient où le sujet n’a pas la possibilité de se désigner lui-même, où il est affronté à l’absence de son nom de sujet. C’est alors au fantasme qu’il a recours et c’est dans son rapport à l’objet du désir que réside la vérité de son être.
Ce que le Séminaire VI explore, c’est un champ peu exploré, qui se trouve au-delà du signifiant et qui est désigné comme celui du fantasme. Il est articulé, dit Lacan, à partir d’une conciliation entre le symbolique et l’imaginaire. Cette conciliation est mise en évidence dans l’écriture même $ ◊ a. L’objet a vient de l’imaginaire, il est emprunté au stade du miroir, au miroitement de la relation spéculaire, tandis que le sujet barré est le sujet du signifiant, le sujet de la parole. Les deux éléments se trouvent ici conciliés. On sait que Lacan donnera plus tard, dans le Séminaire IX sur « L’identification », une articulation topologique de cet adjointement de deux éléments hétérogènes. Mais on peut dire, par référence à l’enseignement postérieur de Lacan, que ce champ du fantasme fonctionne comme un réel.
Le fantasme de rêve
Ce terme de réel va s’imposer progressivement dans la dernière partie du Séminaire. Il en est manifestement ainsi dans la première partie du Séminaire VI, essentiellement consacrée à l’analyse du rêve fameux du père mort. Je vous rappelle le texte de ce rêve que Freud a inclus d’abord dans sa « Formulation sur les deux principes » et qu’il a intégré ensuite à La Science des rêves. Le père est encore en vie, il parle à son fils qui est le rêveur. Le fils a le sentiment douloureux que son père est déjà mort, mais que le père n’en sait rien. Lacan détaille, y compris sur son graphe, comment Freud traite le rêve par le signifiant et l’interprète en restituant les clausules qu’il estime être élidées par le texte du rêve et en particulier le fameux « selon son vœu ».
Il y a le traitement de ce rêve par Freud, que Lacan reprend, et le traitement de ce rêve par Lacan. Lacan traite essentiellement ce rêve par l’objet et non pas par le signifiant. Et, traitant le rêve par l’objet, il implique le fantasme dans le rêve – vous le verrez en parti- culier page 75. Il pose la question : cette confrontation du père et du fils, cette scène structurée, ce scénario, qu’est-ce que c’est ? Est-ce un fantasme ? D’autres questions sont posées, mais une réponse vient, dite une fois par Lacan, que c’est effectivement un fantasme. Il énonce ici que nous nous trouvons devant un fantasme de rêve. Lacan est donc amené, dans l’interprétation du rêve, non pas à procéder à l’analyse signifiante, mais à assumer la représentation imaginaire qu’offre le rêve et à la qualifier de fantasme, une catégorie de fantasme qui est le fantasme de rêve. Il admet qu’un fantasme est passé dans le rêve. Cela fait sens, précisément parce que nous sommes au niveau des représentations imaginaires, au point que Lacan peut dire que ce fantasme garde la même structure et la même signification dans un autre contexte, qu’il ne soit plus de Verneinung mais de Verwerfung, qu’il ne soit plus de dénégation mais de forclusion, qu’il ne soit plus de rêve mais de psychose.
Autrement dit, on a ici le début d’une gradation, d’un nuancier du fantasme où vous avez le fantasme de rêve, mais vous avez aussi le fantasme de psychose. Mutatis mutandis, il en donne l’exemple saisissant : ce sera dans la psychose le sentiment d’être avec quel- qu’un qui est mort, mais qui ne le sait pas. Là, l’unité fantasme peut se déplacer du rêve à la psychose. Il ajoute même qu’après tout, on peut avoir cela aussi dans la vie quotidienne quand on fréquente des gens momifiés et qu’on a le sentiment qu’ils ne le savent pas, mais qu’ils sont déjà à bout – là on peut penser qu’il a en tête ceux qui sont alors ses adversaires dans la psychanalyse.
La conclusion de l’interprétation freudienne, c’est que ce rêve est manifestement un rêve œdipien et que le vœu dernier d’un rêve œdipien est en rapport au père, c’est le vœu de la castration du père. Eh bien pas du tout ! Cette conclusion-là n’est pas celle de Lacan, puisqu’il considère que le fantasme, conçu comme la réponse dernière au point panique, va au-delà du vœu œdipien. On voit que l’Œdipe est encore dans le champ du signifiant et que Lacan pense qu’avec le fantasme on touche au-delà de ce qu’il en est même de l’Œdipe. Il le dit : le fantasme, ici, va bien au-delà du vœu œdipien. Vous lisez cela page 118. Plus essentielle, plus profonde que la souffrance du fils, il y a son affrontement à l’image du père comme le rival, comme fixation imaginaire. Autrement dit, l’interprétation dernière pointe le fantasme, pointe la présence irréductible de l’image. Cette fonction de reste est justement l’indice de réel dont est affectée cette image. Il y a toujours chez un sujet un point panique, pour autant qu’il y a dans le rapport du sujet au signifiant une impasse essentielle qui fait – là, je cite Lacan, page 130 – qu’« il n’y a pas d’autre signe du sujet que le signe de son abolition de sujet » et c’est pourquoi il s’accroche à l’objet imaginaire.
La seconde partie du Séminaire VI est constituée par la reprise d’un rêve analysé par la psychanalyste anglaise Ella Sharpe. Vous y retrouvez une dialectique entre le rêve et le fantasme. Je rappelle l’épisode qui précède l’analyse du rêve et la communication du rêve à l’analyste : le sujet a l’habitude, depuis quelque temps, de tousser avant d’entrer dans le cabinet de l’analyste. Je renvoie aux pages 181-182. Le sujet rapporte un fantasme qu’il a eu et Lacan valide en effet que c’est un fantasme. Ce qu’il s’agit d’analyser, dit-il, c’est le fantasme, et sans le comprendre, c’est-à-dire en y retrouvant la structure qu’il révèle. Dans le chapitre x, Lacan procède à une consultation méthodique du fantasme et du rêve et, pages 211-212, il trouve entre fantasme et rêve une structure symétrique et inverse. Cette dialectique du fantasme et du rêve est d’autant plus prégnante que, page 269, il note qu’on peut distinguer le niveau du fantasme et celui du rêve. « On peut dire aussi qu’il y a fantasme des deux côtés – les fantasmes du rêve et ceux du rêve éveillé. » L’expression fantasme de rêve se retrouve là pour la seconde fois dans le Séminaire, et c’est ce que je vous invite à retrouver dans la lecture.
Cette dialectique du rêve et du fantasme fait des analyses de rêve qu’on trouve dans ce Séminaire la spécificité qui les décale tout à fait de celles qu’on trouve, par exemple, dans le Séminaire v. L’originalité de ces interprétations de rêve est qu’elles impliquent le fantasme et cette catégorie singulière du fantasme qu’est le fantasme de rêve. Se dégage ici un dynamisme de la catégorie du fantasme : dès qu’il y a représentation, il y a fantasme et, dans la même ligne, on pourrait dire que le rêve est fantasme. Lacan ira plus loin encore, jusqu’à dire que la réalité est fantasme. Cette catégorie a un grand dynamisme et notre usage n’exploite pas sa vitalité conceptuelle propre, qui est ici tout à fait en évidence. Notez, pages 274-275, que le dernier mot de l’interprétation du rêve que Lacan propose porte sur le rêve du patient d’Ella Sharpe. Celle-ci a analysé très complètement ce rêve, et Lacan le surinterprète. La surinterprétation lacanienne de ce rêve est que c’est un fantasme, et c’est sur un fantasme que se termine cette partie.
Le fantasme comme interprétation du désir
Sur Hamlet, sept leçons – que je ne vais pas reprendre. Il est clair qu’à cette occasion Lacan élargit le concept de l’objet a au-delà de l’autre imaginaire, qu’il admet que toute une chaîne, tout un scénario peut s’inscrire dans le fantasme, et il reconnaît en même temps l’objet comme l’élément structural des perversions, ce qui ouvre, page 373, sur la distinction clinique du fantasme dans la névrose et dans la perversion.
Le critère que Lacan met en avant, c’est le temps. Le fantasme de la perversion est hors temps, disons en simplifiant, et le fantasme de la névrose est, au contraire, sous-tendu par le rapport du sujet au temps, l’objet se chargeant dans ce cas de la signification de l’heure de vérité. C’est ce qui apparaît dans le phénomène bien connu de la procrastination d’Hamlet. Dans Hamlet, et à travers les leçons d’Hamlet, le fantasme est indiqué comme le terme de la question du sujet, comme le lieu où la question du sujet sur son désir trouve sa réponse, c’est-à-dire comme le nec plus ultra du désir.
Et c’est là que Lacan détermine le lieu où, pour lui, se jouera la fin de l’analyse quand il définira la passe. Il y a un certain paradoxe à ce que, dans notre clinique, le terme de fantasme se soit trouvé en quelque sorte effacé, alors qu’on se passionne dans le même temps pour identifier et cerner la fin de l’analyse comme si, par un clivage, on réservait la question du fantasme à la fin de l’analyse et qu’on l’oblitérait du côté de la clinique. C’est le lieu où se jouera pour Lacan la fin de l’analyse, quand il définira la passe comme la solution à l’impasse essentielle du sujet dans son rapport au signifiant.
Dans Hamlet, vous verrez aussi le fantasme jouer un rôle essentiel. Il y a deux personnages qui viennent jouer le rôle de l’objet a : le personnage attendu, Ophélie, objet sublime du désir, qui se trouve ensuite, par une oscillation, objet déchu, mais aussi Laërte, son frère. Lacan accentue, ponctue le moment où ce frère, ayant sauté dans la tombe creusée de sa sœur, est rejoint par Hamlet et qu’il s’affronte ici, comme à son double, à ce personnage. Autrement dit, il faut relire les sept leçons d’Hamlet qui sont encadrées par ces deux émergences essentielles du fantasme.
La dernière partie, qui comporte huit chapitres, nous permet de saisir ce qui a ici mené Lacan : il explique en effet, dans le chapitre XX qui est le premier de cette dernière partie et porte sur « Le fantasme fondamental », que c’est une limite de l’interprétation telle que lui-même l’avait posée en conclusion dans son article sur « La direction de la cure... », à savoir, je le cite : « tout exercice d’interprétation a un caractère de renvoi de vœu en vœu ». Nous avons une succession de désirs et c’est ce qui est resté des analyses, par exemple celle sur le rêve de la belle bouchère, etc. D’où l’effet de renvoi du désir indéfiniment.
Dans le Séminaire VI est reprise la question de savoir comment interpréter le désir si le désir est essentiellement métonymique. Or, ce qui était posé dans l’écrit de « La direction de la cure... » sur lequel Lacan a branché son Séminaire, c’est en fait que le désir n’avait pas à proprement parler d’objet. Le désir, tel qu’il constitue la cinquième et dernière partie de cet article, est défini – c’est une citation – comme « métonymie du manque à être ». Avant le Séminaire vi, le désir était précisément posé comme absolument insubstantiel, mais en tant que la répercussion d’un manque. C’est pourquoi Lacan avait fixé cette image du Saint Jean de Léonard, souvent commentée, le doigt levé vers toujours ailleurs.
Ceci nous arrêtait sur une définition de l’interprétation : interpréter, c’est faire signe vers ailleurs, et donc l’allusion serait le mode énonciatif privilégié de l’interprétation. C’est précisément ce que le Séminaire Le désir et son interprétation est fait pour rebuter et contester, en posant au contraire que le désir implique un rapport à l’objet par le biais du fantasme et qu’il est possible d’interpréter le fantasme. Il avance que le fantasme est lui-même l’interprétation du désir, à condition de partir de la diachronie du désir, de la succession, en ramassant tout dans la synchronie, et c’est la valeur de la formule S barré ◊ d. Lacan propose ces deux registres, la diachronie et la synchronie. On voit bien qu’il a privilégié l’aspect métonymique du désir, mais il le complète de la synchronie qui est articulée dans le rapport du sujet barré et de l’objet a.
La coupure du réel
Si je vous renvoie à la page 446, vous y trouverez donc la logique du fantasme telle qu’elle est déployée et articulée dans ce Séminaire. Premièrement, le sujet rencontre dans l’Autre un vide articulé. Ce vide est défini par la négation – il n’y a pas d’Autre de l’Autre qui dément une catégorie qui avait été créée dans le Séminaire V et laisse le sujet sans repère de nomination. Deuxièmement, le sujet fait alors venir du registre imaginaire – c’est l’usage, l’instrumentation de l’imaginaire – une partie de lui-même engagée dans la relation spéculaire au petit autre. Troisièmement, cet objet a une fonction de suppléance par rapport à la carence essentielle du signifiant. C’est alors que Lacan s’intéresse à ce qui est proprement la structure du sujet et la trouve dans l’intervalle de la chaîne signifiante, dans la coupure. La coupure sera au fond le dernier mot de ce Séminaire.
Mais ce qui est et qui doit créer une surprise à quelqu’un qui a saisi la cohérence de la construction de Lacan jusqu’alors, c’est qu’au chapitre XXII, quand Lacan questionne à nouveau ce qu’il en est de l’homme-objet qui correspond à un sujet-coupure, il fait venir l’objet prégénital qui a été, de tout le Séminaire, absent du registre fantasmatique, abandonné à la pulsion et considéré essentiellement comme un signifiant. L’objet prégénital se retrouve ici impliqué dans le fantasme en tant qu’objet de coupure et c’est là un coup de barre sensationnel que Lacan donne à l’orientation du Séminaire, comme si de rien n’était. On découvre que cet objet a n’est pas seulement enraciné dans l’imaginaire, mais que c’est aussi bien le sein, à partir du sevrage en tant qu’objet de coupure, c’est aussi bien l’excrément, qui est éjecté et coupé du corps, et Lacan y ajoute la voix, spéciale- ment la voix interrompue, et tous les objets de structure phallique qui sont impliqués dans la structure de coupure par la mutilation et par la séparation.
De façon surprenante, avec un effet de coupure pour le coup, à la fin, au chapitre XXII, nous voyons revenir le réel, puisque Lacan pose la question : que sont ici ces objets prégénitaux qui sont les objets du fantasme, si ce n’est des objets réels ? Et voilà d’un coup une nouvelle orientation prise. Lacan signale que ce sont des objets réels qui sont dans un rapport étroit avec la pulsion vitale du sujet. Il ne reviendra pas là-dessus, mais c’est déjà ici que s’introduit la fonction de la jouissance. Celle-ci prépare la façon dont Lacan rendra compte de la construction de ce Séminaire deux ans plus tard, quand il posera que le je inconscient est au niveau de la jouissance.
À partir de là, Lacan étudie, avec une précision clinique qui n’a pas d’équivalent ailleurs, le fantasme pervers dans le passage à l’acte de l’exhibitionniste et du voyeuriste et le compare avec le fantasme dans la névrose. Le dernier mot du Séminaire, c’est la coupure, qui serait, dit Lacan, sans doute le mode le plus efficace de l’interprétation, à condition qu’elle ne soit pas mécanique. C’est aussi la coupure qui fait le joint entre le symbolique et le réel comme, au début du Séminaire, c’est au fantasme qu’était dévolu de faire le joint entre le symbolique et l’imaginaire. C’est pour Lacan renouer avec le début de son enseignement, avec le Séminaire consacré à l’au-delà du principe du plaisir et à la structure de la chaîne signifiante, d’où déjà il émergeait que le symbolique trouve son fondement dans la coupure.
Simultanément, la fin du Séminaire du désir ouvre sur celui de L’éthique de la psychanalyse, qui prendra son départ de l’instance du réel. Ce sera aussi un Séminaire qui tiendra pour acquis le joint fait entre fantasme et pulsion, condition pour que puisse émerger, en tant que telle, l’instance de la jouissance.
Je terminerai en lisant un passage du dernier chapitre du Séminaire du désir qui consonne étrangement avec ce qui se produit sous nos yeux cette année, à savoir le remaniement des conformismes, voire leur éclatement. C’est pourquoi il ne m’a pas paru excessif, en présentant ce Séminaire, d’écrire que, éloigné dans le temps d’un demi-siècle, néanmoins il parlait de nous aujourd’hui.
Voilà l’extrait, page 569, que je vais lire pour conclure cette présentation du Séminaire VI dans ce cadre où j’ai pensé parler à des lecteurs de Lacan : « Ces normes sociales, s’il est une expérience qui doive nous apprendre combien elles sont problématiques, combien elles doivent être interrogées, combien leur détermination se situe ailleurs que dans leur fonction d’adaptation, c’est bien celle de l’analyste. Dans cette expérience du sujet logique qui est la nôtre, une dimension se découvre à nous, qui est toujours latente, mais aussi toujours présente, sous toute relation intersubjective. Cette dimension, celle du désir, se trouve dans un rapport d’interaction, d’échange, avec tout ce qui, de là, se cristallise dans la structure sociale. Si nous savons en tenir compte, nous devons arriver à peu près à la conception suivante. Ce que je désigne par le mot de culture – mot auquel je tiens fort peu, et même pas du tout – c’est une certaine histoire du sujet dans son rapport au logos. Assurément, cette instance, le rapport au logos, a pu rester masquée au cours du temps, et, à l’époque où nous vivons, il est difficile de ne pas voir quelle béance il représente, à quelle distance il se situe, par rapport à une certaine inertie sociale. C’est pour cette raison que le freudisme existe à notre époque. Quelque chose de ce que nous appelons culture passe dans la société. Le rapport entre les deux, nous pouvons provisoirement le définir comme un rapport d’entropie, pour autant que ce qui passe de la culture dans la société inclut toujours quelque fonction de désagrégation. Ce qui se présente dans la société comme la culture – et qui est donc entré, à des titres divers, dans un certain nombre de conditions stables, elles aussi latentes, qui déterminent les circuits des échanges à l’intérieur du troupeau – y instaure un mouvement, une dialectique, qui y laisse ouverte la même béance que celle à l’intérieur de laquelle nous situons la fonction du désir. C’est en ce sens que nous pouvons poser que ce qui se produit comme perversion reflète, au niveau du sujet logique, la protestation contre ce que le sujet subit au niveau de l’identification, en tant que celle-ci est le rapport qui instaure et ordonne les normes de la stabilisation sociale des différentes fonctions […] Nous pourrions dire en somme que quelque chose s’instaure comme un circuit tournant entre, d’une part, le conformisme, ou les formes socialement conformes, de l’activité dite culturelle – l’ex- pression devient ici excellente pour définir tout ce qui de la culture se monnaie et s’aliène dans la société – et, d’autre part, la perversion, pour autant qu’elle représente au niveau du sujet logique […] la protestation qui, au regard de la conformisation, s’élève dans la dimension du désir, en tant que le désir est rapport du sujet à son être ».
Là, Lacan promet de parler plus tard de la sublimation et ce sera L’éthique de la psychanalyse. Et Lacan termine en disant, page 571 : « La sublimation se place comme telle au niveau du sujet logique, là où s’instaure et se déroule tout ce qui est, à proprement parler, travail créateur dans l’ordre du logos. De là, viennent plus ou moins s’insérer dans la société, viennent plus ou moins trouver leur place au niveau social, les activités culturelles, avec toutes les incidences et tous les risques qu’elles comportent, jusques et y compris le remaniement des conformismes antérieurement instaurés, voire leur éclatement. »
Nous sommes aujourd’hui le 26 mai, et Paris est en train, vous le verrez en sortant[2], de vivre en effet le remaniement des conformismes antérieurs, leur éclatement, et c’est précisément ce que Lacan nous annonçait déjà il y a un demi-siècle. Merci.
Texte édité par Carole Dewambrechies-La Sagna, sur les indications de l’auteur.
Cette intervention a été prononcée le 26 mai 2013, à l’occasion de la parution du Séminaire VI, Le désir et son interprétation, de Jacques Lacan, dans le cadre du colloque uforca – Université Jacques-Lacan, « Le désir et la loi », à la Maison de la Mutualité à Paris.
[1] 1. Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, La Martinière & Le Champ freudien, coll. Champ Freudien, 2013.
[2] Ce jour-là, avait lieu une manifestation des opposants au projet de loi sur le mariage entre personnes de même sexe, dit mariage pour tous.