Ouverture

Jacques-Alain Miller

"Revue de la Cause freudienne n°75"

passe, A.E.
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    Jacques-Alain Miller

    Jacques-Alain Miller — Je suis heureux d’accueillir en votre nom de nouveaux Analystes de l’École, des AE. Ils vont se manifester, selon notre habitude, par ce que nous appelons un témoignage. Comme l’a dit Clotilde Leguil, les témoignages des AE « répondent de façon subversive à l’époque de l’évaluation, en donnant la parole à des analysants jusque-là sans voix dans la communauté analytique, pour dire ce qu’est une expérience analytique qui n’est pas encore détachée du sujet qui l’a vécue. Ainsi, séance courte, ponctuation, interprétation, équivoque, dérangement de la défense forment des analystes capables d’en dire quelque chose en leur nom. La valeur éthique des récits de passe réside dans les effets d’orientation qu’ils produisent sur les analyses en cours. » C. Leguil[1] pensait essentiellement aux 38es Journées de l’ECF où s’exprimaient nombre de collègues encore en analyse, mais cette remarque sur la valeur éthique des témoignages s’applique aussi à ceux des AE.

    Ces témoignages ne vont pas servir de modèle – ils sont tous différents les uns des autres. La mise en valeur de leur singularité ne peut manquer pourtant d’avoir des incidences sur les analyses en cours. Nous devons donc mesurer notre responsabilité.

    Contingence et perspective du sinthome

    Leur rassemblement par séquences résulte de la pure contingence. Néanmoins, il va nécessairement faire sens. Pour un sociologue, ces témoignages pourraient un jour être repris pour indiquer ce qu’est une analyse aujourd’hui. Ce n’est pas notre point de vue. Chaque témoignage apporte le plus singulier, et par ce biais, touche chacun de nous au plus singulier. On ne peut les lire ou les écouter dans une assemblée comme la nôtre sans se poser la question : « Qu’en est-il pour moi ? »

    Ce sont des analyses longues, des passes de l’époque du sinthome, au sens où Lacan emploie ce mot dans son dernier enseignement. Il n’y est pas question de guérison, mais il ne s’agit pas non plus seulement de mettre en valeur le déchiffrement des symptômes pour ouvrir à ce que nous appelions jadis la traversée du fantasme.

    Je les ai lus en me posant cette question : « Qu’est-ce qu’exactement la perspective du sinthome ? » C’est une perspective dévoilant que ce que nous appelions la traversée du fantasme était toujours une traversée sur le mode imaginaire. Par le mot de traversée, nous voulions dire qu’il y avait une réduction de l’imaginaire et, qu’à la place des personnages incarnés de la vie du sujet, surgissaient des fonctions qu’on pourrait croire abstraites – mais on voit dans les analyses à quel point les découvrir est concret – de telle sorte que s’en dégage le mode de jouir, qui est un mode constant. Nous avons découvert ainsi, en déchiffrant Lacan, que la traversée du fantasme était une formalisation du mode de jouir.

    Dans la perspective du sinthome, nous avons d’un côté, le concept d’un mode de jouir invariant et néanmoins il y a du mieux. Vous, les AE, êtes là pour nous dire en quoi il y a du mieux, soit de l’allégement, de la nouveauté et ce que Lacan dit très simplement, de la satisfaction. L’accès à une certaine satisfaction vous a permis de conclure que vous pouviez vous passer d’un analyste. Non pas de l’analyse – on suppose qu’on reste analysant, vous en témoignez d’ailleurs en venant ici –, mais d’un analyste.

    La question est alors de savoir comment le mieux s’inscrit dans l’invariant. Je vous ai lus en me posant cette question. Quelles sont les hypothèses ? S’agit-il d’un changement de régime, de changements d’intensité très difficiles à exprimer, ou bien de déplacements engendrant des disjonctions et des conjonctions inédites ? Peut-être s’agit-il encore d’autre chose que j’ai mieux perçu en lisant ces textes. Vous le verrez, ce sont des textes d’une certaine longueur, destinés à être étudiés et repris.

    [1] Clotilde Leguil, « Précarité de la fin d’analyse au XXIe siècle », congrès de l’AMP, Semblants et sinthome, Paris, 26 avril 2010.