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MÈREFEMME
Jacques-Alain Miller[*]
La maternité est-elle une solution honorable de la féminité ? Honorable, elle l’est. Mais, du point de vue analytique, est-elle authentique ? Il faut bien faire une différence, là, entre la mère et la femme.
Autre de la demande vs Autre du désir
La mère, c’est l’instance qu’on appelle. C’est ainsi que nous la voyons apparaître dans le Séminaire IV. Elle est celle qu’on appelle au secours et qui répand ses bienfaits ; ou alors qui s’y refuse, qui ne répond pas, qui n’est pas là. La mère est par excellence l’Autre de la demande, c’est-à-dire l’Autre dont on est dépendant, l’Autre – pour parler comme Freud – de la relation anaclitique, l’Autre dont on attend la réponse et qui vous garde parfois en suspens. La mère, c’est l’Autre à qui il faut demander dans sa langue, l’Autre dont il faut déjà accepter la langue pour lui parler. La parole primordiale est la parole de la demande, et toute parole reste contaminée par la demande. Sauf, on l’espère, la parole de l’analyste en fonction.
L’analyste serait celui dont la parole ne serait pas contaminée par la demande, dont la parole ne serait pas contaminée par la mère. C’est ce que la religion a bien compris et qu’elle exploite, à savoir que la parole est dans son fond prière, mais avec ceci que, dans la religion, elle se dirige vers le père – ce père qui est au fond un substitut de la première divinité, laquelle est maternelle.
En effet, l’Autre de la demande, tel que Lacan le présente dans le Séminaire IV, est une puissance – la puissance qui peut exaucer la demande. La toute-puissance, il ne faut pas en chercher l’origine du côté du père, mais du côté de la mère, de la Grande Mère, première parmi les dieux, la Déesse blanche, celle qui, nous dit-on, a précédé les religions du père. Cet Autre de la demande qui est la mère, c’est un Autre qui a – c’est la richesse, l’abondance, tout ce que, dans le mythe de Zeus, on nous présente comme étant de la chèvre Amalthée, la corne d’abondance, le plein qui déborde.
Et la femme ? Qu’est-ce que la femme dans l’inconscient ? C’est le contraire de la mère. La femme, c’est l’Autre qui n’a pas, l’Autre du non-avoir, l’Autre du déficit, du manque, l’Autre qui incarne la blessure de la castration, l’Autre frappé dans sa puissance. La femme, c’est l’Autre amoindri, l’Autre qui souffre et par là, aussi bien l’Autre qui obéit, qui se plaint, qui revendique, l’Autre de la pauvreté, du dénuement, de la misère, l’Autre qu’on vole, qu’on marque, qu’on vend, qu’on bat, qu’on viole, qu’on tue... l’Autre qui subit, et qui n’a rien à donner que son manque et les signes de son manque. Tout le contraire de la mère !
C’est même au titre de tout ce qu’elle souffre et pâtit que la femme est l’Autre désirable, l’Autre du désir et non pas l’Autre de la demande. Si on veut opposer la mère et la femme, disons d’abord que la mère est l’Autre de la demande et la femme, l’Autre du désir – l’Autre à qui l’on ne demande rien, mais qu’on soumet, qu’on exploite, qu’on met au travail pour exploiter ce travail, l’Autre qu’on censure, l’Autre qu’on réduit au silence, qu’on ligote et dont, en plus, on dit du mal.
Il arrive, certes, qu’on en dise du bien, qu’on la célèbre et la porte aux nues, mais ne serait-ce pas quand l’ombre de la mère tombe sur elle ? L’amour courtois, configuration où l’on exalte au maximum la femme et son manque, suppose précisément que la femme, on n’y touche pas. Cela laisse penser que l’ombre de la mère tombe là sur la femme. C’est ce qui fait que Freud impute à la femme de jouir de la souffrance. N’allons pas jusque-là, mais il y a bien à rendre compte des fantasmes typiques que des femmes confessent communément, à savoir que pour atteindre à la jouissance, elles se représentent en elles-mêmes comme l’objet de la persécution masculine – dépouillées, battues, déchues – comme si c’était là la condition sine qua non pour se sentir authentiquement femme. Ce « se faire souffrir » emprunte volontiers des chemins détournés. Par exemple, l’impératif d’être belle n’est souvent que le masque du masochisme esthétisé.
Cela se présente comme une commedia dell’arte, avec des personnages bien contrastés. D’un côté, la mère, couverte d’enfants ; de l’autre, la femme couverte de chaînes. La mère couverte d’éloges, la femme couverte de crachats. Ici, puissance et richesse ; là, servitude et dénuement. D’un côté, l’avoir et, de l’autre, le manque.
Et ça ne fait pas Un. Les faits que l’expérience analytique accumule font objection à établir une identité entre la mère et la femme, et même une continuité sans rupture. C’est d’ailleurs un fait – un fait nouveau, moderne, contemporain – que là où les femmes sont devenues citoyennes, sujets de droit de plein exercice (ce qui a mis beaucoup de temps à se faire), elles font volontiers objection à la maternité, ce qui se traduit par une fantastique dénatalité, qui fait problème aux gouvernements de la vieille Europe, et même un petit peu aux États-Unis.
Cela met en question l’équivalence freudienne pénis = enfant. Pour être femme, faut-il refuser d’être mère ? C’est une voie que choisissent explicitement un certain nombre de femmes. D’autres ne consentent à la maternité que le moins possible, pour y gagner le statut privilégié qui s’attache encore à la mère par rapport à la femme. Mais dès qu’elles ont leur mot à dire, c’est : « Pas davantage ! » – refusant de s’accomplir dans l’abondance de la progéniture.
La question de savoir si, pour être femme, il faut refuser d’être mère, mérite donc d’être posée.[2]
Refus inconscient de la maternité
Pour être femme, faut-il refuser d’être mère ? Il faut que je dise au moins mon opinion. J’ai été amené à la formuler l’année dernière, dans la ville de Rome, où j’avais proposé comme thème, pour nos collègues italiens, la disjonction et la connexion entre femme et mère.
Entre femme et mère, ce n’est pas une disjonction artificieuse, puisque l’expérience analytique nous amène des cas où le refus de la maternité est inconscient, où une femme qui veut être mère, qui l’énonce, qui le proclame, éprouve néanmoins qu’il lui est impossible de le devenir, et pour des raisons qui ne tiennent pas à la physiologie.
Il peut certes se trouver que ces raisons tiennent à la physiologie, à l’âge, ou à telle malformation. Ce sont des cas spécialement déchirants, et qui ont tout leur intérêt de témoigner du vœu d’être mère, Wunsch, qui est le terme freudien que nous traduisons par désir. Mais c’est tout spécialement de notre ressort comme analystes quand il n’y a pas ces raisons physiologiques, quand une femme, en dépit de son vœu, ne parvient pas à tomber enceinte, quand elle ne parvient pas à mener une grossesse à son terme, ou encore, avant cet épisode, quand elle ne parvient pas à se décider pour un géniteur ou un autre. Là, nous sommes chez nous, nous sommes dans le registre des contradictions du désir.
C’est là que nous sommes conduits à formuler qu’il y a un refus inconscient de la maternité. Après tout, ce refus peut-être proclamé lui aussi, mais cela n’empêche pas qu’on puisse inférer un refus inconscient qui le supporte. Ce refus inconscient de la maternité est bien le lieu stratégique où nous avons à nous placer pour voir se disjoindre, dans la sphère de l’inconscient, comme le dit Freud, femme et mère.
Ce refus inconscient de la maternité ne se confond pas, je crois, avec ce que Freud a appelé le refus de la féminité, bien qu’il ait peut-être été porté à confondre refus de la maternité et refus de la féminité. Il ne manque pas d’indices, chez Freud, qui montrent que la maternité n’est peut-être pas si naturelle à la femme. Il va même parfois jusqu’à considérer que, pour adopter la perspective de la maternité, il faut à la femme embrasser le « choix d’objet » proprement masculin.
Je reviendrai un peu plus tard sur ce paradoxe freudien mais, pour vous l’éclaircir tout de suite en référence à ce que j’ai évoqué la dernière fois, je dirai qu’il y a chez Freud la notion que le choix d’objet propre à la féminité est le choix narcissique – son objet, c’est elle-même, ou une partie d’elle-même. De telle sorte qu’aimer ou désirer un enfant, c’est déjà aux limites de son narcissisme. Cela suppose déjà un certain « virage masculin ». Voilà qui rend d’autant plus paradoxal – bien que ce soit nourri par l’expérience – que l’on puisse imputer le refus inconscient de la maternité à une identification virile chez la femme. Dans l’expérience, lorsque cette identification virile tombe, il semble en effet que les voies de la maternité puissent s’ouvrir pour le sujet féminin.
Mais « identification virile », qu’est-ce à dire ? Ne faut-il pas mettre plus profondément en jeu une identification d’une femme au signifiant du désir, que nous appelons le phallus ? Et cela se rencontre, en effet, le refus de la maternité pour rester l’Autre du désir. On refuse d’être l’Autre de la demande, qui est la mère, pour être, comme femme, l’Autre du désir.
À vrai dire, l’obstacle inconscient à la maternité semble souvent être de nature imaginaire. C’est un fait que la grossesse représente une atteinte à l’image du corps propre. Il ne manque pas de sujets féminins pour témoigner explicitement de leur dégoût pour ce que la grossesse comporte d’atteinte à l’image du corps propre, comme si cette déformation était une monstruosité, un dommage fait à l’image et qui redoublerait ce dommage qu’incarne la castration réelle. Au corps féminin déjà ressenti comme difforme par rapport à l’image du corps masculin, la grossesse apporterait une difformité supplémentaire. Cela se rencontre souvent dans les cas que je dis être de refus inconscient de la maternité.
En même temps, on ne peut s’en tenir à ce registre imaginaire, à ce dégoût explicite et parfois formulé à l’endroit de l’image de la femme enceinte. Quand cela se rencontre – pour ce que je peux en témoigner d’expérience–, on trouve toujours un autre élément qui supporte cet affect, et qui est l’hostilité du sujet à la mère. Cette hostilité peut être explicite – terme que j’emploie plus volontiers que celui de conscient–, mais elle est aussi inconsciente. Disons que c’est le refus d’être semblable à la mère. C’est un motif puissant du choix des femmes. À cet égard, le refus inconscient de la maternité peut être mis au registre des ravages de la relation mère-fille, où c’est la mère comme Autre de la demande, Autre tout-puissant de la demande, qui est tenue pour responsable de ce qui manque à la fille. La mère, précisément en tant qu’elle incarne la toute-puissance suscitée par la demande elle-même, est alors considérée comme l’agent primordial de la castration de la fille.
Figures de l’Autre femme
Il est assez amusant de constater, dans ce chapitre qui ne l’est pas tellement, que les effets de cette relation ravageante entre la mère et la fille – ravageante pour la fille, puisque c’est toujours la fille que nous avons en analyse, et jamais la mère – coïncident avec ce qui se dégage, se déduit de la structure la plus commune de la vie amoureuse de l’homme selon Freud. Cette structure qu’il a appelée de ravalement et qui disjoint chez l’homme l’Autre de la demande et l’Autre du désir, et qui – c’est ainsi que je résume cette structure – produit chez lui, incessamment, une divergence vers une autre femme, seule apte à signifier le désir.
L’Autre femme ! Nous devons à Lacan d’en avoir dégagé l’instance clinique à partir de Freud. Il en a dégagé la fonction à propos de la femme hystérique, mais elle a toute son incidence, toute sa présence, dans la vie amoureuse de l’homme. L’Autre femme, vouloir être l’Autre femme – voilà une solution qui se propose au désir féminin. Et qu’est-ce qui nous autoriserait à dire que vouloir être l’Autre femme est une solution moins authentique que vouloir être mère ? Oser poser cette question est, je le crois, conforme à l’éthique de la psychanalyse et, aussi bien, à l’expérience analytique, où le débat est présent d’être l’une ou l’autre, l’Autre femme ou la mère, ou bien de parvenir, par un certain nombre d’artifices, de manœuvres, de dichotomies, à être l’une et l’autre pour le même homme, ou encore – et faudrait-il parler là de maladroites ? – pour au moins deux.
Le désir d’être mère chez le sujet féminin, quand il se manifeste, est d’une intensité tout à fait incomparable avec le désir d’être père chez le mâle. Cela peut se rencontrer, chez le mâle, le désir intense d’être père. Dans ce cas-là, c’est très inquiétant. On se demande en tout cas ce qu’il y a là-dessous, tandis que cela apparaît d’une façon beaucoup plus ordinaire et acceptée comme telle chez le sujet féminin. Il y a une bonne raison à ce que le désir d’être mère et le désir d’être père ne soient pas comparables : chez la femme, ce désir est en prise directe sur la castration. Je disais que le désir d’être père, quand il est très intense, est un peu inquiétant. À vrai dire, un tel désir semble n’être le plus souvent que le désir d’être mère, c’est-à-dire de se réaliser à l’envi de la femme – ce qui se rencontre électivement chez l’homme hystérique.
La notion d’une prise directe du désir d’être mère sur la castration, c’est ce qu’on trouve chez Freud quand il explique – et c’est un moment capital du Séminaire IV de Lacan – que l’enfant est un substitut du phallus (substitut du pénis dans les termes de Freud) et que, faute d’avoir le phallus, la fille passe au désir d’avoir un enfant qui, dans la règle, est un enfant du père. C’est ce que met en valeur le cas de la jeune homosexuelle qui sert de fil à Lacan dans l’élaboration de ce Séminaire IV. Un enfant du père, comme si le père lui-même se substituait en cette occasion à l’Autre de la demande primordiale, comme si le don de l’enfant était finalement le don suprême qui pouvait être attendu de cet Autre.
Des leurres et des ombres
La notion que l’enfant est le substitut du phallus ne résout pas la question, au contraire elle l’ouvre. La question est de savoir si le désir d’être mère ne serait pas le leurre par excellence de la position féminine.
Cette question est présente entre les lignes des élaborations de Lacan sur la sexualité féminine. Il se peut qu’une femme réalise dans la maternité son refus de la féminité, comme si le dénuement, la pureté du dénuement qu’implique en son fond la position féminine, se révélait finalement insoutenable pour le sujet, lequel, du coup, se précipite dans l’avoir – l’avoir des enfants. Donc, je crois conforme aussi bien à l’éthique de la psychanalyse qu’à son expérience de poser au moins comme problème qu’il se pourrait que la maternité soit un refus de la féminité. Je dis que ce sont les termes mêmes du débat qui agite le sujet féminin – qu’il le sache ou pas.
Cela se dénonce parfaitement quand cela s’accompagne du rejet du mâle comme époux. Ce n’était pas permis facilement du temps de Freud, mais de nos jours, il faut reconnaître que c’est la clef de bien des divorces. Une solution s’essaye, toujours plus fréquente, qui consiste pour une femme à vouloir un enfant tout en rejetant le père, refusant ainsi la loi androcentrique, patriarcale, qui fait se gendarmer les néo-féminismes.
Ils n’ont pas encore débarqué sur nos côtes et envahi nos contrées, mais ça pointe. Les armadas du néo-féminisme sont là, et n’attendent que l’occasion, cinquante ans après, de venir nous libérer de la loi androcentrique. Cela va quand même assez loin aux États-Unis d’Amérique, où vous savez qu’il est requis, quand on parle du Bon Dieu, de dire alternativement il et elle. C’est aller assez loin dans la rectification de la langue.
Je me souviens avoir entendu Roland Barthes, dans sa leçon inaugurale au Collège de France, proférer que la langue était fasciste. Cela m’avait coupé le souffle. J’avais trouvé ça, je le confesse, d’une connerie abyssale, tout à fait inattendue dans la bouche d’un homme si délicat, maître impeccable que j’admirais depuis toujours, et à qui je portais, et porte toujours, une tendre affection. C’était sa façon, mais combien peu adroite, de dire ce que Lacan disait, à savoir que le discours s’ordonne à un signifiant-maître. Peut-être entendait-il, en employant le mot de fascisme, draguer la jeunesse qui s’adonnait alors à une soi-disant contestation avec laquelle il ne se sentait pas tellement d’atomes crochus, c’est un euphémisme.
Toujours est-il que des mal dégrossis prirent cette malheureuse boutade au pied de la lettre. Si la langue est fasciste, eh bien, corrigeons la langue !
Sous un certain angle, c’est un élan admirable. Il a la grandeur du mouvement iconoclaste chez les Byzantins. On songe aussi au pape Adrien VI faisant couvrir les statues antiques de feuilles de vigne. Le Concile de Trente avait stipulé que les nudités devraient être masquées par des repeints de pudeur. Travail d’Hercule que de faire ça pour la fresque du Jugement dernier de Michel-Ange ! L’Hercule en question, le nommé Da Volterra, fut surnommé pour sa peine « Il Braghettone », le culottier, le couseur de braguettes. Et Botticelli dut faire très longue la chevelure de sa Vénus (de la Naissance de Vénus).
Les adeptes du « politiquement correct » ont entrepris de rectifier méthodiquement ce qui dans la langue est ou semble sexiste, fasciste, « insensitive ». Travail d’Hercule, là aussi, travail de Braghettone. Victor Hugo se vantait d’avoir mis un drapeau rouge au vieux dictionnaire. Il s’agit ici de lui mettre un caleçon. J’imagine que cette entreprise de réforme linguistique aurait beaucoup amusé Borges. Ces vertueux et vertueuses n’ont pas encore fait des émules dans nos pays latins, ni en France, ni en Espagne, ni en Italie. Il y a pourtant un champ merveilleux qui s’ouvre là aux audacieux et aux audacieuses.
Je n’évoque ces militantismes à venir que pour les susciter peut-être. Je ne puis moi-même me faire le chantre de cette rectification, mais je dois dire qu’il serait assez stimulant pour moi de rencontrer cette objection. Si je les évoque, c’est pour m’y adosser, pour déjà dédouaner la psychanalyse en soulignant que son éthique ne fait nullement aux femmes un devoir de procréer. Au contraire, vue du désir mâle tel que Freud en donne les coordonnées, la psychanalyse semble plutôt présenter aux femmes une alternative : ou mère, ou femme.
Là, l’expérience commande. On constate que la maternité d’une femme peut fort bien conduire un homme – celui-là même qui l’a faite mère – à ne plus pouvoir avoir avec elle des rapports sexuels. Faire d’une femme une mère peut très bien réduire à l’impuissance un homme, son homme, ou, sinon à l’impuissance, du moins diminuer sérieusement l’appétence. Et cela se comprend, dans la mesure où les femmes sont toutes différentes, dans la mesure où elles incarnent la différence en tant que telle, au point qu’une seule ne saurait toutes les résumer, tandis que la mère, elle, est une et toute. Si Lacan a dit La femme n’existe pas, c’était pour faire entendre que la mère, elle, existe. Il y a la mère.
Il peut se trouver que, pour un homme, l’épouse qui lui donne des enfants et sa mère à lui se confondent. Cela ne les empêche pas dans la vie, l’épouse et la mère, de rivaliser sérieusement. Mais il peut se faire que, « dans » l’inconscient, la mère de ses enfants se confonde avec sa propre mère, et que cela le mette donc dans une certaine difficulté quant à la relation sexuelle. On constate ainsi de quelle façon l’ombre de la mère peut tomber sur la femme. Le résultat est variable. Ce peut être de réduire l’homme à l’impuissance, ou de le réduire, le pauvre, à l’adultère, ou de réduire bien des mariages à être des incestes. Je ne sais pas la solution qui vous paraît, à vous, à chacun, la plus probante.
Il ne faut pas croire que, du coup, cela prescrit à une femme de se refuser à se glisser dans l’ombre de la mère – « Non ! Je ne serai pas mère ! » Car alors, vient l’ombre du père – l’ombre du père qui, à l’occasion, tombe sur l’homme auquel celle-ci consacre sa féminité. Inceste encore ! Voilà qui n’a rien de surprenant si ce que dit Lacan est vrai, à savoir qu’il n’y a pas de rapport sexuel – ce qui veut dire, entre autres, mais ici en particulier, que l’inceste contamine la relation entre les sexes. Il existe bien sûr des femmes-femmes, des femmes qui refusent d’être Madame Mère. Mais regardez de plus près ! Le convive de pierre n’est jamais loin. Et le commandeur – le commandeur qui apparaît par exemple à la fin du Don Juan de Mozart – est l’époux clandestin de l’Autre femme, l’époux de celle qui se veut l’Autre femme.
Pas toute mère
Renversons maintenant un petit peu la perspective. Rien n’interdit que la maternité soit pour une femme la voie où se réalise l’assomption de sa castration. Rien ne l’interdit, car il y a l’amour – l’amour lacanien. La mère n’est pas seulement celle qui a. Elle a à être – au-delà de l’Autre tout-puissant de la demande, l’Autre de la demande d’amour – celle qui n’a pas, celle qui donne ce qu’elle n’a pas. Ce qu’elle n’a pas et qu’elle peut néanmoins donner, c’est son amour. La mère, en tant qu’Autre de l’amour, n’est là qu’au prix de son manque, de son manque assumé, reconnu. La femme-femme, elle, la femme-phallus qui se voue à la jouissance, elle troque son manque contre le signifiant grand Phi, Φ, de la jouissance, quitte à le payer de son angoisse.
Je ne rougirai donc pas de faire maintenant un éloge de la maternité, car, si aiguë que soit dans l’inconscient l’antinomie mère / femme, il n’empêche qu’une mère n’est « suffisamment bonne » – je reprends l’expression de Winnicott – qu’à la condition de n’être pas toute à ses enfants. Voilà ce que veut dire la métaphore paternelle de Lacan. La métaphore paternelle veut dire que l’orthoposition maternelle exige que la mère ne soit pas toute à son enfant. Autrement dit, elle suppose que le sujet reste une femme.
Ceci est présent dans la formule même de la métaphore paternelle où Lacan a résumé l’Œdipe freudien. La place du désir doit être préservée, et exister hors de la relation à l’enfant. C’est ce que dit l’Œdipe freudien, et que Lacan a transcrit par la métaphore paternelle. Cela est énoncé sous les espèces de la référence au père, et de la révérence qui lui est rendue, mais ce qui est transcrit là, c’est que la mère est une femme, qu’une mère n’est adéquate à sa fonction qu’à la condition de rester une femme.
Tel est précisément le scandale – la mère est une femme. C’est le scandale à quoi le sujet névrosé ne parvient à se faire que par l’analyse. On sait, par l’expérience analytique, de quelles incompréhensions, de quels embarras, et parfois de quels mystères, les relations sexuelles entre les parents sont, pour ce sujet, entourées, nimbées. On sait le labyrinthe par quoi passe le sujet névrosé pour se faire à l’idée que la mère est une femme pour cet homme qu’est le père. Aussi bien, par des biais divers, c’est le père qui souvent oublie que la mère est une femme, c’est-à-dire qu’elle n’est pas toute à ses enfants, ni non plus toute à lui.
Vouloir une femme toute ! Vouloir tout savoir d’elle ! Vouloir la posséder tout entière ! Disons-le, c’est vouloir la mère. Et, pour un homme, c’est vouloir être l’enfant de cette mère. Alors, bien sûr, il y a des couples exemplaires. Eh bien, le soupçon qui pèse sur tous les couples exemplaires, c’est précisément que le monsieur dans l’affaire veut une femme toute, et que sa compagne s’y prête.
J’avais dressé, il y a déjà quelque temps, la figure de Médée – pour qu’on respire un peu ! Médée, c’est le mémento qu’il faut pour faire se souvenir à l’homme endormi, toujours endormi, que la féminité ne s’éteint pas dans la maternité. Ce pauvre con de Jason croyait que sa femme l’aimait comme une mère ! Il découvre que les enfants qu’il lui avait faits n’avaient pas si bien leurré en elle le désir d’être le phallus, qu’elle le laisse partir indemne vers l’Autre femme. Jason vient lui dire : « Tout est bien, tu as les enfants, et maintenant, moi, je vais suivre mon désir. » Médée ne voulait pas être mère sans être en même temps l’Autre femme.
Il peut arriver qu’une maternité éteigne chez une femme la féminité. Cela se rencontre. Mais que la mère reste toujours femme, un homme ne l’oublie qu’à ses risques et périls. S’il ne sait pas faire en sorte que la mère de ses enfants se sente femme, il peut craindre qu’elle ne trouve ailleurs, chez l’Autre homme, la relation au phallus qu’il lui faut. Certains hommes arrivent, il faut bien le dire, à transformer leur épouse en mère sans lui faire des enfants, c’est-à-dire en se proposant eux-mêmes à cette place. C’est très, très risqué. Ainsi l’antinomie mère ou femme n’est-elle pas tellement une impasse féminine. C’est le lot de l’homme. Je disais à Rome : combien de Médée déguisées en bonne mère veillent-elles jalousement sur Jason enchaîné ?
Voilà ce que j’ai amené comme réponse. Ce n’est pas une réponse toute droite, c’est une réponse un peu labyrinthique à la question du choix à faire entre mère et femme.
[*] Ce texte est un extrait des leçons des 30 mars et 6 avril 1994 du Cours « L’orientation lacanienne. Donc », enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de l’université Paris VIII. Texte relu par l’auteur.
[2] Le cours du 30 mars 1994 se termine sur ce point, que Jacques-Alain Miller reprend la semaine suivante, le 6 avril 1994.