L'objet jouissance
Jacques-Alain Miller
"La Cause du désir n°94"
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L’objet jouissance
Jacques-Alain Miller
Par quelle voie la mythologie freudienne des pulsions (ainsi nommée par Freud lui- même) est-elle réductible à la logique lacanienne de l’objet a ?[*] Si l’on veut le retranscrire en termes freudiens, l’objet a n’est pas autre chose, me semble-t-il, que la satisfaction de la pulsion en tant qu’objet – c’est-à-dire non pas ce qui est recherché par la pulsion en tant qu’objet dans le monde extérieur, ce que la pulsion requiert de ce monde extérieur, mais exactement ce qui se produit, indique Freud, sur le chemin qui va de la source de la pulsion à son but, moyennant quoi cette pulsion mythologique devient psychiquement opératoire.
L’objet de la pulsion
Freud lui-même distingue le but externe de la pulsion – du style lion cherchant qui dévorer – et son but interne – le changement corporel ressenti comme satisfaction et qui, lui, est invariable, constant.
Voilà qui corrige déjà notre représentation de la pulsion comme poussée vers l’objet, représentation à laquelle nous sommes d’ailleurs invités au départ de la théorisation freudienne, où l’objet de la pulsion peut être représenté par l’aliment en tant qu’il supprime la faim, ou encore par l’autre sexe supposé satisfaire la soi-disant pulsion sexuelle, assurant ainsi un but de l’humanité, celui de se perpétuer. La première représentation freudienne de la pulsion conçue sur le modèle d’une poussée vers l’aliment, vers l’individu de l’autre sexe…, met au premier plan la quête d’un objet prélevé dans le monde extérieur, que cet objet soit animé ou inanimé. S’il s’agit d’un aliment, il est transformé en objet inanimé, histoire de l’ingérer erreur à ne pas commettre avec l’individu de l’autre sexe, sans quoi la perpétuation de l’espèce ne serait plus assurée.
Or, cette représentation de la pulsion comme chasse à l’objet est remise en question par Freud quand il s’aperçoit que l’objet est indifférent pour ce qui est de la finalité profonde de la pulsion. À travers la chasse et l’obtention de cet objet, il s’agit d’obtenir une satisfaction du corps propre, d’où la notion d’une satisfaction produite sur le chemin de la pulsion, ou, comme le dira Lacan, par le circuit de la pulsion. Dès lors, cette satisfaction mérite d’être qualifiée à proprement parler d’objet de la pulsion.
Bivalence
Reste à savoir dans quelle mesure on peut se contenter de poser que ce qui est en cause est un changement corporel éprouvé comme satisfaction. Dans quelle mesure cette formulation du dernier Freud est-elle suffisante pour rendre compte de ce qu’il en dit lui-même ? Faut-il poser que la satisfaction est sentie comme telle ? Ou faut-il aller jusqu’à poser que cette satisfaction peut être inconsciente, ce qui signifierait qu’elle n’est pas sentie comme telle – c’est le déplacement effectué par Lacan quand il nomme « jouissance » la satisfaction du sujet de l’inconscient – ?
Le concept lacanien de jouissance est une formule composée englobant les deux termes du binarisme freudien, la libido et la pulsion de mort. Ce binarisme est l’état final, terminal de la pensée de Freud posant l’existence de deux satisfactions différentes – la satisfaction libidinale proprement dite et une autre satisfaction, celle de la pulsion de mort. En revenant à ce point, nous saisissons comment notre conception de la psychanalyse se différencie de celle qui procède de l’Ego-psychology. Si celle-ci a mérité sa place capitale dans l’histoire de la psychanalyse, c’est par l’effort rigoureux de Heinz Hartmann et de ses amis pour résoudre la dissymétrie entre libido et pulsion de mort. Leur solution fut de rétablir une symétrie psychologique entre ces deux satisfactions, considérant la pulsion de mort comme de l’agressivité dont la satisfaction serait à mettre en parallèle avec la satisfaction libidinale. Constatant que Freud n’en avait pas dit autant sur l’agressivité que sur la pulsion sexuelle, qu’il avait laissé un petit air mythologique à la pulsion de mort, ils se sont empressés de psychologiser ladite pulsion sur le modèle de la libido.
L’issue de Lacan est distincte ; elle procède à une unification, tout en laissant place au clivage interne de la libido. Le mot de jouissance est le seul qui vaut pour ces deux satisfactions, celle de la libido et celle de la pulsion de mort.
Prévalence du masochisme
Voilà pourquoi la question du sadisme et du masochisme est centrale. De cette perspective à laquelle je vous invite, la voie de l’Ego-psychology et celle de Lacan se distinguent bien.
L’Ego-psychology postule la primauté du sadisme. Le sadisme y est même, pourrait- on dire, comme le nom propre de la pulsion de mort comme rapport à l’autre. C’est ce qu’exprime le terme d’agression. L’agression est un rapport fondamental à l’autre, la destruction de cet autre est la source d’une satisfaction profonde et innommable. D’où l’idée qu’une psychanalyse mettrait un individu en mesure de prendre ses distances avec la pulsion de mort.
En revanche, dans la perspective de Lacan, la prévalence du masochisme est pour ainsi dire impliquée par l’unification de la libido et de la pulsion de mort. Le terme de masochisme signifie que c’est d’abord le sujet qui pâtit de la pulsion de mort. La libido est comme telle pulsion de mort, le sujet de la libido est celui qui en souffre. Sans même entrer dans ce qui, dans la clinique, peut justifier la prévalence du masochisme et faire du sadisme une variante de ce dernier, la seule définition de la libido comme pulsion de mort comporte cette prévalence du masochisme. Elle justifie l’affirmation que la jouissance est foncièrement masochiste.
D’ailleurs, dans l’enseignement de Lacan, la tendance agressive envers l’autre trouve sa place au niveau du stade du miroir, c’est-à-dire au niveau de l’imaginaire. Nous en parlons parfois de façon automatique en reprenant l’analyse de la rivalité imaginaire avec l’image de l’autre dans le stade du miroir. L’agression trouve bien plus sa place à ce niveau qu’au niveau de la jouissance où, si agression il y a, elle porte sur le sujet lui-même.
Satisfaction et jouissance
On ne peut donc pas se satisfaire de définir la satisfaction pulsionnelle comme un changement du corps éprouvé comme satisfaction ; voilà qui oblige à inscrire, à la place, la jouissance inconsciente, une jouissance qui ne se sait pas et ne se sent pas comme satisfaction, mais comme le contraire de celle-ci.
Nous en trouvons indiscutablement les prémisses dans l’abord de Freud lui-même, en particulier dans Inhibition, symptôme et angoisse, quand il traque la vérité du symptôme – lequel mérite sa désignation clinique seulement d’être senti comme déplaisir. Or Freud le définit comme signe et substitut d’une satisfaction pulsionnelle qui n’a pas eu lieu. Il positionne le symptôme par rapport à la satisfaction, donc par rapport à la jouissance, mais en tant que, de jouissance, il n’y en aurait pas, puisque la satisfaction n’est nullement sentie. C’est un des fondements qui conduira Lacan à définir le symptôme par rapport à la jouissance.
Mais en même temps que Freud semble définir le symptôme par le négatif de la satisfaction, il se corrige lui-même. Non seulement il n’amène qu’au conditionnel cette définition du symptôme dans Inhibition, symptôme et angoisse, mais il la corrige. En effet, dire que le symptôme est un mode de défense contre la satisfaction de la pulsion, qu’il dépend du refoulement qui dit non à la jouissance, ne suffit pas. Dans cette première définition, le symptôme est un ne pas jouir qui lie le symptôme à l’interdiction. Or, dans son analyse de la névrose obsessionnelle, Freud nous démontre tout le contraire. Il nous explique en quoi le symptôme devient satisfaction, page 33 du chapitre V d’Inhibition, symptôme et angoisse dans l’excellente traduction française de Michel Tort aux Presses universitaires de France. Freud corrige cette première définition du symptôme, observant que, loin de proscrire la satisfaction, l’interdiction liée au refoulement se trouve amalgamée à la satisfaction dans le symptôme obsessionnel.
Ce qui ne devrait être qu’une défense contre la satisfaction prend « le sens d’une satisfaction », Bedeutung einer Befriedigung. La signification originelle du symptôme, c’est le déplaisir. Mais l’analyse de Freud montre que le symptôme peut prendre une signification contraire, à savoir qu’il y a, dans la névrose obsessionnelle, « des satisfactions qui se moquent de [la] défense », et qui, loin d’être arrêtées par les interdictions symptomatiques, se glissent dans le symptôme lui-même. Ce que Freud appelle une satisfaction qui se moque de la défense, c’est ce que Lacan qualifie de jouissance, c’est-à-dire une satisfaction qui peut bien être sentie par le sujet comme déplaisir, qui peut bien avoir une signification de déplaisir, mais qui n’en a pas moins une signification inconsciente de plaisir.
On saisit comment Lacan prolonge Freud. On peut évidemment mettre l’accent sur tout ce qui chez Lacan est rupture par rapport à Freud, en particulier l’attention portée à la linguistique, à la logique et à la topologie. Peu d’intérêt chez Freud pour tout cela, hormis un intérêt pré-saussurien pour la linguistique (et où, là aussi, il anticipe). Cependant, on peut également mettre l’accent – comme je le fais à propos de la jouissance – sur ce qui, dans les énoncés freudiens, appelle ce concept de jouissance.
Choix d’objet, place du sujet
Si, de ce belvédère, nous en revenons à la problématique du choix d’objet et de ses conditions, on ne peut pas ne pas formuler, fût-ce par approximation, que l’objet d’amour n’a rien à voir avec l’objet de la pulsion.
Dans l’investigation freudienne sur la vie amoureuse, la Liebesleben nécessite, pour se soutenir, un ensemble très complexe qui s’appelle le fantasme et que Freud déchiffre à partir de l’Œdipe. Deux distinctions simples sont à opérer. On peut d’abord qualifier le fantasme comme toute la pantomime de la vie amoureuse, une disposition réglée, typique et invariable du rapport du moi avec l’autre. Le fantasme comme pantomime nous est présenté par Freud lui-même dans sa première contribution sur la vie amoureuse. Le malheureux névrosé exige certains traits particuliers de l’objet d’amour. Il prend à l’égard de cet objet une position d’appétence, en même temps que cet objet est destiné à le décevoir – et dans le mouvement même où l’objet le déçoit (par exemple sur l’exigence de fidélité), il satisfait profondément ce sujet. De cette première contribution, on pourrait déjà déduire – cela n’a rien de caché – que ce sujet masculin doit bien tirer une satisfaction (qu’il ne connaît pas) à choisir comme objet conforme à sa requête de fidélité, un objet défini par le fait qu’il la déçoive nécessairement. Le belvédère que je vous propose permet cette lecture rétroactive.
Mais tel que Freud nous présente les choses, nous avons aussi bien une petite pantomime où se trouve représenté le sujet en tant que moi dans son rapport avec l’image de l’autre, selon le mathème de Lacan. Des phrases telles que il exige de l’autre qu’il soit tel et tel, et lui-même, par rapport à cet autre, émet ceci et cela, qui font le texte même de l’expérience analytique, nous permettent de mettre en place au plus simple le fantasme comme étant, premièrement, une pantomime.
Mais, deuxièmement, il y a encore ceci, qui est distinct – le fantasme comme scénario, scénario conscient, rêverie effectivement perçue, pour reprendre le terme de Freud concernant le changement corporel. Le fantasme comme scénario, le sujet en joue. Ce serait plutôt au niveau de la pantomime que le sujet apparaîtrait jouer, mais le fantasme comme scénario implique le sujet qui en joue. Celui-ci en donne parfois une indication en livrant la pensée d’avant le sommeil, la pensée récurrente à quoi il s’abandonne comme voie vers l’endormissement. Il fait usage du fantasme, à la place d’un Valium, par exemple – cet usage se répandrait tellement que les laboratoires qui en fabriquent se plaignent de difficultés financières. À ce niveau-là, on peut parler d’usage du fantasme, selon l’expression mise en valeur par Éric Laurent dans certains de ses Séminaires.
Rien d’abusif, donc, à remarquer que le sujet doit bien y trouver un apaisement, une jouissance au-delà de la satisfaction, s’il y en a une. Pour être simple, je dirais que la représentation du moi, de la forme du moi, de la personne propre, peut parfaitement en être absente. J’ai pris l’exemple du fantasme dont il est fait usage pour le sommeil, mais il y a aussi le fantasme dont il est fait usage pour la masturbation. Celui qui sert de paradigme à Freud, « Un enfant est battu », ne comporte pas dans la règle une représentation de la personne propre, ce qui veut dire qu’en deçà des représentations, il est encore légitime de se demander où est le sujet. Cette question sur la place du sujet, si elle n’avait pas déjà été inventée par ailleurs, mériterait d’être écrite $.
Où est le sujet dans « Un enfant est battu » ? Et dans le fantasme d’endormissement, où est le sujet lorsqu’il se représente comme le pilote d’un sous-marin descendant dans les profondeurs de la mer, mais dont la carcasse se fendille, et dont tous s’échappent, sauf lui qui, vissé à son gouvernail, s’engloutit dans les flots ? Où est placé le sujet ? La question est légitime. Rien dans les représentations de ce sujet n’indique où il se trouverait : sous les espèces du marin barbu qui tient le gouvernail ? sous les espèces de la foule de ses compagnons prenant la fuite ? sous les espèces de la carcasse du sous-marin ? Il y a incertitude sur sa place. Par rapport à ce niveau de représentations, nous sommes donc déjà amenés à en introduire un autre, qui trouve à se compléter si l’on y ajoute la question de savoir où se cache l’objet de la pulsion dans le fantasme
Désir, défense
L’objet de la pulsion que nous avons défini comme l’objet satisfaction, nous pouvons maintenant l’appeler l’objet jouissance. Lorsque nous écrivons le fantasme $ ◊ a nous l’écrivons déjà en tant que fondamental. C’est l’écriture de son déchiffrage fondamental, où est situé le sujet de l’inconscient et où se cache l’objet de la pulsion. Le seul fait d’écrire l’objet jouissance en rapport avec le sujet de l’inconscient – là réside la nouveauté – nous oblige à définir le sujet non seulement comme manque-à-être, mais comme manque-à-jouir. Définir le sujet à partir de cette connexion du sujet de l’inconscient et de l’objet jouissance dans le fantasme (ce qui est distinct que de le définir à partir du signifiant, comme un manque de signifiant) nous porte à considérer ce sujet comme un mode de défense contre la jouissance. À partir de cette formule de la connexion de l’objet jouissance et du sujet de l’inconscient, on peut écrire le sujet comme mode de défense contre la jouissance, soit comme répondant à cette formule qui comporte une primarité de la jouissance par rapport au sujet – cela traduit, après tout, l’intuition fondamentale de Freud dans Inhibition, symptôme et angoisse.
À l’occasion de cet ouvrage, Freud reprend à son compte ce terme de défense (qu’il avait abandonné), jusqu’à dire que le refoulement n’est qu’un mode de défense du sujet contre la jouissance. Dans Inhibition, symptôme et angoisse, le sujet est avant tout situé comme un mode de défense à l’endroit de la jouissance, cet objet jouissance peut alors être dit cause de la défense. La grande unification opérée par Freud consiste à poser que le sujet est avant tout défini par sa façon de se défendre contre la satisfaction pulsionnelle. Écrivons donc, du même trait, l’objet jouissance comme cause de la défense et comme cause du désir, en tant que le désir lui-même est une modalité de la défense contre la jouissance.
Écrivons ainsi le désir par rapport à la conjonction du moi et de l’image de l’autre :
Le désir se règle sur cette pantomime, cherche à la susciter. Par contre, comme désir, il est déterminé par le fantasme, que nous écrirons de l’autre côté :
Disons-le, la première formule abrège la deuxième. Le sujet, ce que nous écrivons S, mérite ici d’être appelé le sujet du désir, indistinguable comme tel du sujet de la défense.
L’objet caché du fantasme
Et l’amour dans tout ça ? Qu’en déduisons-nous quant à l’amour ?
L’amour, nous pouvons le réduire à n’être qu’une modalité du fantasme, c’est-à-dire un effet de signification du fantasme en tant que pantomime, en tant que supporté par un scénario, c’est-à-dire par une chaîne signifiante.
Il y a d’ailleurs bien d’autres modalités du fantasme que l’amour. Dans l’exemple du sous-marin, l’effet de signification n’est pas l’amour. Il ne s’agit pas d’amour pour le pauvre capitaine vissé à son gouvernail et qui s’enfonce dans les profondeurs de la mer. Il ne s’agit pas d’un comme j’aimerais qu’il se sauve ! C’est plutôt un regard froid porté sur cette scène horrible – assez froid en même temps que marqué d’un certain effroi. Il ne s’agit certainement pas de cet effet de signification qu’est l’amour. Le fantasme comporte bien d’autres effets de signification – la haine, la contrainte, la destruction, mais aussi le mépris, l’obéissance, l’abjection (qui sont autant de significations présentes dans le fantasme du masochiste), ou encore la surprise, la pudeur, le viol, etc.
Comment l’objet jouissance est-il caché dans le fantasme, spécialement quand il s’agit de la modalité de l’amour ? Mettant à profit la réponse de Freud, nous distinguerons essentiellement deux modalités, la modalité narcissique et la modalité anaclitique. Dans la modalité narcissique, l’objet peut être caché par l’autre en tant que même et, dans la modalité anaclitique, il peut être caché par l’Autre. La distinction freudienne de ces deux modalités pourrait être reportée sur le carré de Lacan où nous avons le rapport à l’autre comme même – stade du miroir – et le rapport à l’Autre.
À partir de ce carré, se distinguent deux modes sous lesquels l’objet jouissance peut être caché dans le fantasme. Il peut être caché sous i (a) ou sous grand A. Ces deux rapports – imaginaire et symbolique – peuvent être référés à un terme qui est de l’ordre du réel et qui est ici indiqué par l’objet jouissance de la pulsion.
C’est tout à fait saisissable même quand il n’y a pas la satisfaction d’amour dans le fantasme, même quand il semble que la pulsion de mort se dénude, comme chez Sade par exemple. Ces deux modalités sous lesquelles l’objet jouissance est caché pourraient d’ailleurs être utilisées à propos du fantasme sadien. Pour ce qui concerne la modalité narcissique, Jean Paulhan fait remarquer, non sans pertinence, que Justine, c’est Sade. C’est le choix narcissique de l’objet. Mais on peut aussi bien dire que Sade, dans son fantasme, joue à être l’Autre, celui dans la dépendance duquel souffre le sujet Justine. Il s’agit en l’occurrence d’une imaginarisation de l’Autre. Comment en serait-il autrement, quand nous sommes dans le scénario représentatif du fantasme ? Sade joue à être l’Autre, il joue le rôle de l’Autre dans son fantasme.
On voit ce qui pourrait être formulé comme idéal analytique. Par rapport à ce sadisme, l’idéal analytique serait que la libido soit séparée, mise à la plus grande distance possible de la pulsion de mort. Mais Lacan nous prive de cet idéal analytique à partir du moment où il nomme « jouissance » le nœud de la libido et de la pulsion de mort. Dans la psychanalyse, ce nœud est reconnu sous une forme masquée, il est à la fois reconnu et tamponné quand on parle d’ambivalence pour évaluer ce que l’on ne peut pas ne pas retrouver sous les espèces d’un mixte d’amour et de haine. Le concept d’ambivalence sert à protéger l’univalence de la libido, il reporte le nœud de la libido et de la pulsion de mort au niveau imaginaire, tandis que le concept de jouissance intègre l’ambivalence de la jouissance elle-même.
Divin détail
Qu’il s’agisse de l’image de l’autre semblable ou de l’image de l’Autre, où se loge l’objet de jouissance ? Ceci nous donne, en court-circuit, la situation la plus précise du divin détail. Le divin détail, c’est ce qui trahit l’objet jouissance dans le fantasme. Il laisse entrevoir l’objet caché dans les représentations fantasmatiques. Et il semble indiquer au sujet que l’objet dont il fait le choix se trouve approprié à la pulsion et à sa satisfaction secrète. Nous pouvons désormais unifier les schémas précédents :
Reprenons la dichotomie freudienne de l’amour. Du côté du narcissisme, l’amour, c’est réduire l’autre au même. Ce serait une manière d’aborder l’homosexualité masculine par exemple, lorsqu’elle tend à réduire l’amour au profit de la jouissance, de sorte que l’amour, quand amour il y a, doit être mis à l’abri de la jouissance. Sur le versant anaclitique, l’exigence est contraire, c’est celle que l’autre soit Autre que le sujet. L’Autre de l’amour tient le sujet dans sa dépendance ; Freud en traite spécialement à partir de la fonction de l’Idéal du moi. Selon lui, dans l’état amoureux, il est déterminant que le sujet soit dans la dépendance des énoncés de l’Autre. Cet Autre de l’amour est un maître à cet égard. Les œuvres de la sublimation le montrent, le conflit des Autres est chanté dans la poésie, décrit et mis en scène dans le roman – sous les espèces de l’opposition entre l’Autre social, l’Autre du maître, et l’Autre de l’amour qui représente éventuellement une loi supérieure, ou du moins conflictuelle. Cela justifie de mettre un grand A à l’Autre de l’amour. On ne peut pas se suffire de parler de l’amour sur l’axe de la réciprocité. L’amour lui-même vaut comme Autre.
Que veut dire la dépendance à l’endroit de l’Autre, spécialement dans l’amour ? Eh bien, qu’il y a un Autre auquel on doit demander. Le premier élément qu’implique la dépendance, c’est la demande. Dépendance signifie demande.
On voit ce qui nimbe l’amour dans sa version narcissique. Le narcissisme de l’amour, c’est la notion qu’il n’y aurait rien à demander. Cette version est pourtant dans la dépendance de l’Autre. Certaines versions de l’homosexualité masculine peuvent comporter une réduction du moment de la demande. On peut alors s’organiser en réseau où l’on s’entend tout de suite sur la jouissance dont il s’agit. Quand il y a réduction du moment de la demande, il n’y a plus qu’à prendre rendez-vous. C’est comme si la pulsion l’emportait sur le désir. L’analysabilité d’un sujet se juge à la demande, la demande est ce qui décide de l’inscription du sujet dans la névrose ou dans la perversion. Il faut qu’il y ait demande, ne serait-ce que pour qu’il y ait demande d’analyse et transfert.
L’objet caché de la demande
Cela permet de préciser ce que j’ai formulé en disant que l’objet jouissance peut être caché par – ou dans – l’Autre. Il est caché dans l’Autre de la demande quand il s’agit d’un fantasme mettant en jeu la signification de l’amour. L’objet a se trouve inscrit dans la demande de l’Autre – qu’il s’agisse de demander à l’Autre ou bien de ce que l’Autre demande.
Si l’on admet que la demande puisse être équivalente à l’objet a, de grandes conséquences s’ensuivent. Lacan a songé à définir la névrose par le fait que l’objet a comme objet du fantasme y serait équivalent à la demande. C’était un peu vite dit, car la problématique de la demande n’est pas moins présente chez le pervers et chez le psychotique. Mais cela fait valoir en quoi la jouissance dans la névrose est vissée à la problématique de la demande. Le texte même des analyses est là ramassé – le refus, l’acceptation, la proscription, l’accueil, le refuge… Autant de termes marquant que la demande se sustente comme un véritable objet autour de quoi se construit la problématique même du sujet, que ce soit l’Autre qui demande ou le sujet qui demande à l’Autre, ou aussi bien qu’il ne puisse pas demander, etc. On saisit l’aspiration de la névrose à la perversion, en tant que la perversion serait de n’avoir plus rien à demander. À côté du schéma précédent qui écrit précisément la cause de la division du sujet, écrivons le symbole du sujet barré ; nous en tirerons des conséquences.
Notons cependant que le pervers aussi manie la demande de l’Autre. Dans le fantasme sadique, le pervers s’identifie à la demande de l’Autre, il va jusque-là. Il s’identifie à la demande de l’Autre en tant que volonté de jouissance, cette volonté de jouissance étant l’exacerbation, le passage à la limite de la demande de l’Autre. À vrai dire, il y a deux passages à la limite de la demande de l’Autre – ou bien la demande d’amour, ou bien la volonté de jouissance. Le pervers masochiste manie également la demande de l’Autre, puisqu’il cherche à la susciter chez l’Autre, voire à dicter la demande que cet Autre doit lui faire. Cela passe par une éducation fort soigneuse de l’Autre. Il y a éducation de l’Autre dans un jeu avec la demande. Le sujet masochiste sait jouer avec cette demande dont pâtit le névrosé. Il joue avec, se faisant demander par l’Autre, par un Autre qui est en fait de la frime et qui n’est que sa marionnette. Cela passe par une mise en scène soigneuse de détails qui sont autant de signes de la puissance de l’Autre. La Vénus à la fourrure peut s’écrire i (A) ; c’est placer en l’Autre tous les détails supposés attester la consistance et la maîtrise de cet Autre dont le sujet pervers, en fin de compte, tire les ficelles.
Chez le sujet psychotique, la demande joue un rôle trop évident, en particulier chez le paranoïaque lorsqu’elle prend la tournure de la revendication adressée à l’Autre qui peut rendre la justice, avec le soupçon toujours présent que cet Autre pourrait bien être biaisé. On le constate chez Schreber. Sa découverte est que le Dieu de justice et d’amour, celui à qui l’on pourrait en dernière instance demander justice et réparation, est un Dieu fautif, coupable et criminel. Le cas Schreber nous apprend comment l’Éros divin vire à Thanatos, à un Dieu exterminateur de l’humanité et du sujet lui-même, lequel doit, en raison de cette perversion divine, passer par un moment mortel. Ces temps de la cogitation schrebérienne se déchiffrent au mieux avec les termes que Freud nous a donnés. À la fin, il n’y a ici plus personne à qui demander, sinon à en revenir à ce qui reste d’humanité pour lui demander de jouir.
Un produit du signifiant
Avant de tirer toutes les conséquences de l’équivalence cliniquement saisissable de la demande et de l’objet de jouissance, précisons ce qui attache la demande à l’amour – on peut demander l’amour, tandis que l’on ne peut pas demander le désir. Quelque chose fait obstacle à ce qu’on dise je te demande de me désirer et ce, pour les raisons énoncées par Freud, à savoir qu’il se pourrait bien que je désire contre ce que j’aime, et qu’en tout cas, je ne te désire pas d’où je t’aime.
Là prend son départ cette figure de l’amour qui ne veut rien savoir, de l’amour aveugle, l’amour posé comme le contraire du savoir. C’est un amour fondé sur l’ignorance du désir en tant que le désir est toujours fondé sur un je ne sais pas, c’est-à-dire, en termes freudiens, toujours lié au refoulement, à un je ne sais pas quelle est la cause de mon désir. Cet amour irrésistible emprunte sa force et son exigence à la pulsion elle-même, il peut valoir comme une exigence qui se moque de la défense. Par ce biais, l’amour peut être équivalent à un symptôme.
Poursuivons cette parenthèse avant d’en venir aux conséquences de l’équivalence de l’objet a et de la demande, équivalence que Lacan a formulée à un moment comme spécifique du fantasme névrotique. J’insiste sur ce point parce que cette équivalence de l’objet a et d’un phénomène signifiant peut nous aider à désubstantialiser une fois pour toutes l’objet a.
Il faudrait quand même apercevoir l’opération propre de Lacan pour inscrire la jouissance dans le champ du langage et dans la fonction de la parole. Son point de départ a été le schéma du signifiant et du signifié S/s. Ce schéma comporte le signifié comme effet de cette chaîne signifiante minimale composée de deux signifiants.
Pour donner sa place à l’objet jouissance, Lacan est parti de ce schéma en écrivant dans un premier temps le sujet barré à la place du signifié.
Dans un deuxième temps, il a posé la jouissance comme un produit du signifiant.
Le sujet barré est, si l’on veut, comme l’effet négatif de la chaîne signifiante – c’est- à-dire la disparition de la référence, la néantisation afférente à la fonction même de la parole, et pas moins à l’instance de l’écriture. Tandis que petit a est comme son produit positif, le produit positif de l’articulation signifiante.
Songeons à la façon dont Freud introduit l’exemple du fétichisme. Le fétiche, pourrions-nous dire, est l’incarnation la plus simple et la plus massive de l’objet cause du désir. Il faut la présence matérielle d’un objet pour que le sujet puisse désirer sexuellement. Or, quand Freud a à nous présenter un fétiche comme tel, prend-il une chaussure ou un imperméable ? Il prend comme exemple un malentendu, ce qui résulte d’un malentendu du sujet entre deux langues, soit quelque chose qui résulte, de la façon la plus patente, de l’articulation S1 – S2. Quelles conséquences cet abord comporte-t-il pour la pulsion ? Cela justifie que, loin d’être considérée comme on ne sait quelle poussée primitive de l’instinct, la pulsion freudienne soit précisément identifiée à une chaîne signifiante inconsciente dont la satisfaction se détache en tant qu’objet. C’est bien le schéma que propose Lacan dans son Séminaire XI, quand il présente la pulsion comme une trajectoire, un circuit articulé qui s’effectue autour de l’objet jouissance.
Ce schéma est strictement cohérent avec la formule qu’il propose dix ans plus tard dans « Télévision », où il fait de la jouissance une modalité spéciale du signifié. D’ailleurs, la langue espagnole ne le traduit pas si mal quand le sens se dit el sentido, le senti. Si l’on peut et doit admettre la demande comme un objet, si l’on peut et doit admettre l’équivalence de la demande et de l’objet de jouissance, si l’on veut bien aller jusqu’aux conséquences qui s’ensuivent pour la pulsion, alors il faut exactement identifier la pulsion à une chaîne signifiante ayant la jouissance comme produit, de la même façon que la chaîne signifiante explicite a un effet de signification.
Tel est le principe du graphe du désir qui est construit sur le dédoublement de deux chaînes signifiantes, l’une concernant l’effet de signification, l’autre concernant la jouissance. Non pas que ce graphe tire d’emblée toutes les conséquences que Lacan lui verra, puisque dans certaines présentations, ou bien il fait équivaloir le vecteur inférieur au conscient et le vecteur supérieur à l’inconscient, ou bien il répartit les deux en inversant les termes de signifiant et de signifié. Mais ces différentes présentations ont obligé Lacan à travailler le signifiant du manque dans l’Autre dans ses rapports à la jouissance. Je ne dis pas que ce graphe, tel qu’il est présenté dans les Écrits, réponde à tout ce que je lui fais dire, sauf qu’il comporte bien deux chaînes signifiantes, dont l’une est avant tout pensée à partir de la signification, et l’autre à partir de la jouissance.
Le corollaire en est certainement que la pulsion freudienne n’est nullement biologique. Freud lui-même le savait, puisqu’il la qualifiait de mythologique. Il la qualifiait ainsi faute de l’avoir attrapée, comme Lacan l’a fait, à partir de la linguistique, c’est-à- dire comme un phénomène signifiant qui, loin d’être brut, est au contraire très sophistiqué dans sa construction.
Demande de présence, demande de jouissance
Voilà pourquoi, chez Lacan, le concept de pulsion fait l’objet d’une véritable déduction. Reconstruite ainsi, la pulsion est le cinquième terme d’une séquence complexe. Comme première instance, nous avons le besoin vital, brut, qui correspond à ce que Freud, au départ, appelle « pulsion » – la faim et l’amour. Comme deuxième instance, nous avons la demande par le fait que ce besoin se formule et s’en trouve donc remanié ; il se trouve énoncé à l’Autre dans son langage. Comme troisième instance, nous avons le désir, dans la mesure où la demande, en tant qu’articulée, l’implique. Il y a ce qui ne peut pas être dit absolument mais qui, du seul fait du langage, se dit entre les lignes. Ce n’est pas quelque chose qui serait substantiel et qui ne pourrait pas être dit, c’est qu’il y a un entre-deux du seul fait de l’articulation. Lacan, à cet égard, fait du désir l’effet de la demande, et plus précisément un effet-sujet caractérisé par l’introduction de l’absence dans ce que nous avons supposé au départ. La quatrième instance, c’est l’amour comme résultant de ce qui répond à cette absence. L’amour, c’est la demande à l’Autre où plus rien n’est demandé d’autre que la présence de l’Autre. La demande d’amour répond à l’effet-sujet comme néantisation et comme absence, c’est-à-dire à l’Autre de l’amour en tant qu’il est au-delà de tout ce qu’il pourrait donner pour répondre au besoin. À cet égard, l’amour est une limite de la demande. Cette chronologie ou cette déduction est à reconstituer de cette façon. On saisit comment Lacan, tantôt situe le désir au-delà de la demande – c’est la demande de la deuxième instance – et tantôt en deçà quand il s’agit de la demande d’amour.
Ce qui rapproche l’amour de la pulsion est que ces deux fonctions font nœud avec la présence. Le désir fait nœud avec l’absence, mais dans l’amour et la pulsion, c’est la présence qui en est cause et qui est appelée.
La pulsion est une demande de présence de l’objet jouissance au lieu de l’Autre. C’est en quoi on peut la qualifier de demande de jouissance, Lacan le fait en la qualifiant de volonté. Si on peut parler de volonté de jouissance, c’est dans la mesure où il s’agit d’une demande en tant qu’ininterprétable, une demande comme sans désir, une demande qui ne laisse plus rien entre les lignes. Ce qui apparaît comme disparition de l’Autre de l’amour dans la volonté de jouissance permet de situer cette question dont la réponse est impensable – Quand tu jouis, est-ce que tu m’aimes ?
[*] Extrait de la leçon du 3 mai 1989 du cours de J.-A. Miller, « L’orientation lacanienne. Les divins détails », enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de l’université Paris VIII. Version établie par Pascale Fari. Texte oral non relu par l’auteur. Publié avec son aimable autorisation.
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