L'invention du délire

Jacques-Alain Miller

"Revue de la Cause freudienne n°70"

délire, perplexité, phénomène élémentaire, moment fécond
L'invention du délire

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  • L’invention du délire[*]

    Jacques-Alain Miller

    Le binaire phénomène élémentaire/délire tend à différencier des éléments qui d’une certaine manière relèvent du discours commun ; ce sont des éléments propres à tout être parlant. C’est une façon de généraliser le concept de délire. Étant donné que le moi-je de tout un chacun est délirant, on peut considérer qu’un délire est une amplification de ce que chacun porte en lui, ce que l’on peut écrire ainsi : délirje (deliryo).

    La psychiatrie ne distingue pas seulement les délires riches des délires pauvres, elle différencie aussi le délire de l’hallucination, en indiquant que le délire est un discours. Le mot « élémentaire » est ce qui fait sens dans cette perspective.

    Le délire : rupture ou continuité ?

    C’est l’enseignement de Lacan qui nous permet de formuler que le délire est un discours articulé. Il s’agit d’une combinaison d’éléments où l’intention de situer des phénomènes élémentaires prend la valeur et le sens de détacher dans l’ensemble du discours délirant les éléments minimes, discrets, les éléments premiers à partir desquels le reste se construit, se développe et s’élabore.

    Ainsi posé, cela semble très général, mais cela permet de justifier un premier sens du mot « élémentaire ».

    Nous pouvons penser, par exemple, qu’une argumentation formalisée peut être utile en logique mathématique, et bien qu’elle ne relève pas de notre pratique, nous en avons une certaine idée. Non seulement il est possible de déduire beaucoup de choses d’un tel système – certains théorèmes, par exemple – mais surtout la présentation formalisée comporte des axiomes, des formules de base que nous prenons pour fonder la démonstration, le discours démonstratif. En tout cas, les phénomènes élémentaires seraient comme ces axiomes de départ, qui ne peuvent être mis en doute.

    Voici donc un premier abord, que l’on peut sans doute critiquer. La pente logique a conduit Clérambault, par exemple, à considérer un certain type de délires et à distinguer les délires passionnels, parmi lesquels il a souligné l’érotomanie proprement dite qui établit des postulats (comme il m’aime, il ne me refuse pas, il ne dit pas non etc.) laissant inchangée la prémisse de départ. Il s’agit en effet de la recherche d’éléments initiaux qui fonctionnent de manière absolue comme principes de tout développement discursif. Mais comment reprendre ce thème ?

    Kraepelin, quant à lui, pensait qu’on ne pouvait pas trouver des phénomènes élémentaires dans la psychose : selon lui, la paranoïa était en continuité avec le développement de la personnalité. Cette perspective s’oppose à celle où il y a des phénomènes élémentaires, soit quelque chose qui témoigne du surgissement d’une discontinuité dans la vie d’un sujet, qui indique donc qu’il ne s’agit pas d’un déroulement continu. Une opposition se marque, en effet, entre continuité et discontinuité. À quoi nous devons ajouter que ceux qui postulaient l’existence de phénomènes élémentaires étaient des organicistes, puisqu’ils soutenaient qu’il y a dans le terrain où naissent ces dits phénomènes, quelque chose d’organique, déterminant l’intrusion d’un élément dans le psychique et dont rien d’antérieur ne permet de rendre compte. C’était situer une causalité de la psychose qui n’était pas proprement psychique : quand rien ne peut rendre compte de ce qui arrive ni de ce que à quoi l’on s’attend, l’évidence d’une causalité organique s’impose, puisqu’il ne s’agit pas de quelque chose dont quelqu’un pourrait se douter à moins de devenir paranoïaque, mais qu’il y a une discontinuité, et quelque chose d’absolument nouveau qui s’introduit dans le psychique. Selon cette conception, devant ce fait brut et bizarre qui surgit en lui, le sujet réagit en tentant d’en rendre compte, avec des explications et des constructions délirantes.

    Au sein de cette conception organiciste, une distinction s’établit alors entre le phénomène élémentaire comme primaire et le délire comme secondaire, ainsi qu’entre la causalité propre au phénomène élémentaire et celle qui correspond au délire. La causalité du phénomène élémentaire en tant que sentiment d’étrangeté, d’inquiétude qui envahit le sujet, n’a pas d’antécédents dans sa personnalité, sa conscience, son caractère. Nous devons alors nous en remettre à une causalité organique. Le délire, en revanche, a une causalité psychique parce que c’est un effort intellectuel pour rendre compte de cette curieuse intrusion, étrange et inquiétante.

    Il y a donc deux voies : l’une où il n’y a pas de phénomènes élémentaires et où ce qui apparaît, c’est le développement d’une personnalité dont les traits s’accentuent dans des situations vitales cruciales ou des moments traumatiques, et l’autre où il y a bien des phénomènes élémentaires, c’est-à-dire l’intrusion d’un élément hétérogène de source organique, élément qui oblige le sujet à faire un grand effort d’élaboration délirante pour en rendre compte.

    Curieusement Lacan, dans sa thèse, soutient la position selon laquelle il y a des phénomènes élémentaires, mais il y intègre aussi une théorie de la personnalité. C’est le paradoxe de sa thèse, qui s’observe très bien dans les chapitres trois et quatre de la première partie. Au troisième chapitre, la paranoïa se conçoit comme développement de la personnalité, alors qu’au quatrième, elle apparaît comme étant déterminée par un processus organique ; ainsi, les deux voies s’opposent. Mais c’est précisément dans ce chapitre que s’affirme la théorie des phénomènes élémentaires et Lacan l’illustre en prenant l’exemple d’une causalité qui ne se rapporte pas à la personnalité.

    Dans son élaboration du cas Aimée, en effet, Lacan s’oppose à l’organicisme. Le mot essentiel est ici la personnalité ; nous le trouvons dans le titre de sa thèse (De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité), où il défend une conception personnaliste de la paranoïa et intègre dans cette conception les phénomènes élémentaires qui relèvent d’un abord organiciste. On peut dire beaucoup de choses à ce propos : qu’il s’agit d’une conception harmonique, si l’on veut, mais qui, en même temps, ne tient pas très bien, et c’est justement ce qui la rend d’autant plus intéressante. C’est une question aride. Néanmoins, c’est la thèse de Lacan (dont la lecture est facilitée par le travail de Silvia Tendlarz Aimée avec Lacan), et nous devons tenir compte de ce qu’elle est la base de notre discussion concernant ce thème.

    À quoi répond cette curieuse position de Lacan ? Peut-être nous trouvons-nous sur le terrain de la personnalité de Lacan, qui met clairement en jeu sa relation à Clérambault, son maître. Il s’agit alors de quelque chose de très délicat, même s’il nous donne des éléments pour comprendre ce thème. Nous le laisserons donc de côté un moment, pour reprendre le débat et les présentations qui ont eu lieu aujourd’hui.

    Le délire est un phénomène élémentaire, en tant qu’il a la même structure

    Nous nous concentrons certainement beaucoup sur la manière dont nous comprenons le thème du délire et le phénomène élémentaire. Claudio Godoy a travaillé dans cette direction, en commentant la métaphore de la plante que l’on trouve dans Le Séminaire III[2], et en précisant que l’on rencontrait aussi cette indication dans la thèse de Lacan, disant qu’il a préféré cette métaphore à celle des annélides qu’il avait utilisée auparavant.

    Dans un travail antérieur de deux ans sur la structure de la paranoïa, Lacan avait prélevé ce terme d’annélides (qu’il a supprimé ensuite) chez Clérambault et comme Juan Carlos Indart l’a souligné, il a gardé la métaphore de la plante après 1958, puisqu’on la trouve dans son écrit « La direction de la cure... ». L’exemple de la plante est bien présent, en effet, dans la thèse, mais aussi dans Le Séminaire III et en 1958, on ne le rencontre plus spécifiquement à propos de la psychose, mais aussi en ce qui concerne la névrose, ce qui pourrait peut-être nous être utile.

    La phrase du Séminaire III qui pose que le délire est un phénomène élémentaire (si nous acceptons de réduire la citation) est d’autant plus nécessaire qu’au premier sens du terme, conformément à la conception organiciste, le phénomène élémentaire est totalement distinct du délire et lui est hétérogène. Or, du seul fait de le déplacer dans une théorie continuiste du développement de la personnalité, une continuité se rétablit entre phénomène élémentaire et délire ! Mais, à mon sens, c’est Juan Carlos Indart qui a indiqué de quelle manière traduire cette phrase, puisque, immédiatement après avoir parlé du délire comme d’un phénomène élémentaire, Lacan ajoute : en tant qu’élément signifie structure.

    Nous pourrions soumettre cette phrase à la discussion en la traduisant comme ceci, c’est-à-dire que nous pourrions entendre : le délire est un phénomène élémentaire étant donné que le délire a la même structure que le phénomène élémentaire. Le terme d’élément générateur qu’a utilisé Roberto Cueva est intéressant en ce sens. C’est quelque chose qui s’entend avec le modèle du gnomon grec, par exemple.

    Nous faisons une figure, nous prenons la diagonale, et nous pouvons construire toute une série de figures qui répondent aux mêmes proportions, de telle sorte qu’à partir de la cellule initiale nous trouvons la même structure, de manière de plus en plus étendue.

    Quand Lacan parle de cette fameuse plante dans « La direction de la cure... » (c’est dans ce texte qu’il analyse le rêve de la belle bouchère), il signale qu’il n’y a rien là de microscopique et qu’on n’a pas besoin de recourir à un instrument spécial pour reconnaître que la feuille possède les traits de structure de la plante à laquelle elle se rapporte. En d’autres termes, il considère que ce rêve d’une hystérique est capable de nous montrer toute la plante de l’hystérie. Il rattache ainsi clairement cette formation de l’inconscient qu’est le rêve à la névrose et affirme que l’ensemble de la névrose est présent dans une formation de l’inconscient aussi minuscule qu’un rêve. Que les patients racontent parfois trois ou quatre rêves en une séance nous ferait croire qu’un rêve est peu de chose dans tout le trajet d’une analyse, mais la thèse de Lacan n’en demeure pas moins qu’à partir de la feuille nous pouvons connaître la plante ou l’arbre, de même qu’il est possible, à partir de l’os d’une patte, de reconstruire un dinosaure.

    Phénomène élémentaire ou formation de l’inconscient

    Sur la voie que nous élaborons, ma proposition est simple : en un certain sens, le phénomène élémentaire est à la psychose ce que la formation de l’inconscient est à la névrose ; bien qu’à une échelle réduite, il nous montre la structure de toute la maladie. Même si c’est un peu simple et si l’on peut y trouver peut-être quelque chose d’excessif, je suggère néanmoins que nous devons travailler en comparant formation de l’inconscient et phénomène élémentaire. C’est que la validité de cette comparaison est due au concept de structure, pour lequel il revient au même de prendre un énorme texte ou une seule page, puisque, en tant que telle, elle est présente de toutes les façons. Pensez aux difficultés visuelles que l’on peut avoir, à la diplopie par exemple : que vous fermiez les yeux, regardiez une page ou une chambre, la diplopie ne disparaît pas. L’objet vu peut changer, le fait de structure demeure, avec une torsion spécifique.

    Prenons par exemple le travail de la passe, où en un temps très court (une heure, une demi-heure) quelqu’un relate l’analyse d’une autre personne qui a duré dix ans ! Comment un tel travail est-il possible, et comment l’évaluer ? Simplement, parce que nous croyons à la structure, c’est-à-dire au fait qu’il est possible de faire une bonne extraction et de réussir à s’emparer de la structure en un fragment. C’est ce que Roberto Cueva a essayé de montrer en prenant comme exemple un phénomène élémentaire du cas Aimée et en indiquant qu’il se répète au cours de l’élaboration du délire. Il a perçu cette question.

    Il nous présente alors un court-circuit : quelle est la structure des formations de l’inconscient ? La réponse de Lacan nous permet d’affirmer que la base en est l’aliénation signifiante (le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant) et parfois, quand un signifiant en appelle un autre, il se produit pour le sujet comme un lapsus, par quoi il apparaît qu’il l’a lui-même produit.

    Avançons à partir de cette structure de la formation de l’inconscient et tentons d’élaborer, en la lui opposant, la structure du phénomène élémentaire.

    Le phénomène élémentaire représente quelque chose, mais on ne sait pas très bien quoi. Disons qu’il représente on ne sait pas quoi pour quelqu’un, pour le sujet. Comme vous vous en souvenez, il s’agit de la définition que Peirce a donnée du signe, dont Lacan s’est inspiré : le signe représente quelque chose pour quelqu’un.

    En reprenant ce qui précède, Lacan soutient que dans les formations de l’inconscient, le signifiant se lie au signifiant et que le sujet surgit comme effet de ce lien. Notez que le sujet n’est pas au courant de ce procédé : les signifiants se lient entre eux et le sujet est un peu relégué, comme nous le voyons dans le lapsus.

    Dans le phénomène élémentaire, c’est le pour quelqu’un qui est intéressant, c’est l’adresse, la signification personnelle. Cela nous permet d’avancer, dans une première approximation, que dans le phénomène élémentaire le signe élémentaire représente un x pour le sujet. Cette formulation nous présente un problème à résoudre : comment formaliser le phénomène élémentaire à partir de la formule de Lacan des formations de l’inconscient ?

    Poursuivons, en tâchant surtout d’indiquer la voie dans laquelle il est possible de continuer à travailler puisque nous ne considérons pas que nous en avons terminé. Ainsi, comme Lacan s’inspire de quelques exemples pour construire ses formules, inspirons-nous de la formule de Lacan pour fonder nous-mêmes un travail.

    La structure, le phénomène élémentaire et le moment fécond

    Nous rencontrons aussi un concept très utile pour introduire au débat. Nous parlons de phénomène élémentaire et nous nous demandons à ce moment-là d’où il vient, parce que Lacan indique qu’il provient de Clérambault, alors qu’en réalité c’est chez lui que nous le trouvons. Il y a des formules approchantes dans les textes de Jaspers que Lacan critique, mais il y a, en outre, un concept clinique concernant la psychose qui se trouve exclusivement chez Lacan, c’est celui de moment fécond.

    Qu’est-ce que le moment fécond ? C’est avec cette idée que Lacan aborde les poussées du délire. À un certain moment, le sujet apparaît embarrassé quand il accouche d’un nouvel épisode du délire. Il y a alors un moment de calme, suivi d’une poussée, et cette conception des moments féconds peut se situer précisément comme répétition des phénomènes élémentaires. Le sujet est inquiet, sentant que quelque chose va lui arriver, puis il y a une précipitation, une cristallisation et cela cesse. Le moment fécond c’est donc cette réitération gnomique de la structure du phénomène élémentaire qui donne en même temps l’idée d’une continuité. Le concept de structure reformalise et redistribue le champ où les concepts de personnalité et d’organisme s’opposent. Dans ce cas l’élément c’est la structure, et il se répète, comme dans le gnomon, à différents niveaux.

    Au commencement de son travail, Lacan est parti de l’idée selon laquelle l’élément, c’est la structure. Le phénomène élémentaire semblait tel par sa simplicité, son caractère immédiat, brut (que Godoy cite en ce qui concerne le texte sur la structure de la psychose paranoïaque, quand Lacan signale à propos de l’interprétation délirante qu’elle est faite de données primaires, quasi intuitives sans organisation raisonnante). Le caractère inorganisé du phénomène dans le délire d’interprétation semble spécifique du phénomène élémentaire, et la comparaison avec Clérambault s’établit ici, avec la métaphore des annélides aux petits anneaux semblables, sans agencement vertébral, sans organisation.

    Découvrir que les phénomènes élémentaires sont une structure, c’est-à-dire qu’ils comportent une combinaison, empêche de les opposer au délire en arguant que celui-ci est une articulation tandis que le phénomène élémentaire n’est pas articulé. Il s’agit d’un élément simple, isolé et distinct d’un anneau. C’est là que réside la découverte de Lacan : le phénomène élémentaire est structuré et sa structure est celle du langage, comme pour le délire. Il y a entre les deux une communauté de structure. On peut dire en général que le délire est un phénomène élémentaire et que le phénomène élémentaire est un délire, puisque l’un et l’autre sont structurés comme un langage. Allons néanmoins au-delà de ce point.

    Hallucination, interprétation, acting out et structure de langage

    Considérons maintenant un niveau où hallucination et interprétation s’opposent. En ce sens, l’intervention de Roberto Mazzuca comporte une précieuse référence de Lacan. Si vous relisez la « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite... », vous verrez qu’il différencie radicalement l’hallucination du phénomène interprétatif, mais peu de temps après, comme Mazzuca le signale, Lacan semble l’oublier et il mélange les deux notions. Nous comprenons alors qu’à un certain niveau interprétation et hallucination s’opposent, celle-ci concernant un phénomène perceptif. Nous affirmons que nous sommes devant une véritable hallucination psychotique quand ce qui apparaît a un caractère de certitude et nous pouvons dire que le sujet est passif, en tant qu’il souffre l’hallucination comme indépendante de lui. Le schéma du vécu de l’interprétation est tout à fait distinct : là, le sujet est actif, et ce n’est pas qu’il souffre, il agit et passe par des moments de doute. L’interprétation est du sujet.

    Bien que ces deux phénomènes aient beaucoup de traits distincts, en même temps, comme Lacan le découvre, malgré ces différences phénoménologiques évidentes, les hallucinations ont donc structure de langage. Tout l’écrit « D’une question préliminaire à tout traitement de la psychose » tend à montrer que si nous étudions les hallucinations verbales, nous verrons qu’elles répondent à une structure de langage, qu’on y trouve une différence entre signifiant et signifié et entre message et code. Bien entendu, l’interprétation aussi se fonde dans un phénomène de langage.

    Malgré toutes les différences phénoménologiques qui existent entre hallucination et interprétation, cette perspective de la structure permet de les traiter en les conjoignant. Comme Mazzuca le signale, Lacan peut soutenir que quelque chose vaut aussi bien pour l’hallucination que pour l’interprétation, qui sont, à un certain niveau, totalement distinctes et que, en outre, la différence importe peu puisqu’elles relèvent de la même structure.

    Pour élargir nos références sur ce thème, nous pouvons prendre le texte « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite... » où Lacan soutient que l’hallucination et l’interprétation sont distinctes. Il en veut pour preuve l’exemple freudien de l’Homme aux loups, en ce qui concerne l’hallucination du doigt coupé, et il introduit immédiatement le fameux cas de l’Homme aux cervelles fraîches, soit un exemple d’acting out. Mais dans quels termes parle-t-il de ce phénomène d’acting out ? Il le réfère à l’interprétation. Il montre que l’acting out est structuré comme une hallucination, que dans le cas de l’Homme aux loups, le manque d’un signifiant dans la structure du sujet fait que ce qui a été forclos revient dans le réel. Nonobstant, dans l’acting out, Lacan montre, si on sait le lire, qu’il manque un signifiant dans l’interprétation de l’analyste, que surgit alors, dans la conduite du sujet, un acte qui échappe à son entendement, et nous pouvons ainsi faire l’hypothèse qu’il y a une forclusion. Lacan le formule ici comme le primitif retranchement d’une relation orale non symbolisée qui fait retour, comme s’il s’agissait d’une hallucination.

    C’est ainsi que Lacan travaillait de la même façon ce thème d’une importance considérable dans son Séminaire : l’acting out équivalait à un phénomène hallucinatoire de type délirant. Il le dit clairement et il explique que cela se produit quand les analystes abordent quelque chose dans l’ordre de la réalité et non à l’intérieur du registre symbolique ; c’est-à-dire qu’il trouve la même causalité dans les deux phénomènes. Dans le même texte, on peut donc opposer en même temps hallucination et interprétation, prendre un exemple d’hallucination et un exemple d’acting out en tant qu’il est lié à l’interprétation analytique et finalement, construire la même structure pour l’un et l’autre. Il y a donc lieu de distinguer deux niveaux. D’un côté, hallucination et interprétation s’opposent, de l’autre elles ont même structure. Il ne s’agit pas d’une contradiction, mais de niveaux différents.

    Lacan, entre Clérambault et Jaspers

    Reprenons maintenant l’histoire de la relation de Lacan avec son maître Clérambault, puisque c’est tout un problème. Dans les Écrits, Lacan situe très tôt Clérambault comme « notre seul maître en psychiatrie[3] ». Comme Clérambault m’était inconnu quand les Écrits sont sortis, en 1966, j’ai commencé à le lire. Quelques années après, dans une présentation que j’ai faite d’un texte de Lacan où il parlait de Clérambault, je me suis rendu compte qu’il en avait ainsi introduit la lecture en France, provoquant un mouvement et un intérêt progressifs pour la personnalité et l’œuvre dudit psychiatre.

    Dans un Séminaire de 1988, j’ai tenté de convaincre les assistants de ce que la thèse de Lacan était jaspersienne. Cela reste néanmoins très curieux que dans les antécédents de ses Écrits, Lacan n’ait pas un seul mot pour Jaspers.

    Lacan fait sa thèse en 1932, après avoir été l’interne de Clérambault. C’est dire qu’il a fait une thèse jaspersienne, mais que dans les Écrits il ne mentionne que Clérambault. Dans la première leçon du Séminaire III, d’autre part, il parle de Freud, rend hommage à Clérambault, puis il se livre à une critique radicale de Jaspers. Lacan a fait l’éloge de Clérambault dans ses « Propos sur la causalité psychique », dans les termes suivants : « Je prétends avoir suivi sa méthode dans le cas de psychose paranoïaque qui fait l’objet de ma thèse. »[4]

    Quelles conclusions pouvons-nous tirer de tout ceci ? À un moment, Lacan se situe comme un disciple orienté par Clérambault. La référence se trouve dans un article publié dans le numéro 6 d’Ornicar ?  quand Lacan se réfère à l’usage de l’image de l’annélide – qu’il remplacera deux ans après par celle de la plante – il souligne qu’il tire cette image qui résume le phénomène élémentaire, de l’enseignement oral de Clérambault, à qui il doit tant de choses relatives à la méthode et à qui, pour ne pas courir le risque d’être plagiaire, il est nécessaire de rendre hommage pour chaque terme utilisé, c’est-à-dire pour tout... Et ainsi c’est tout ce qu’il dit qui devrait être un hommage à Clérambault.

    Mais la thèse qu’il écrira deux ans après, est faite contre lui et, bien qu’il ne le mette pas explicitement en évidence, elle est jaspersienne, fondée sur la relation de compréhension. Il s’agit d’une thèse anti-organiciste, tandis que, vous vous en souvenez, Clérambault croyait à une causalité fondamentalement organique. De toute façon, dans la thèse, Jaspers assassine Clérambault, lequel n’en tue pas moins Jaspers en retour. Dans ce mouvement, Clérambault apparaît comme primordialement « métaphorisé » par Jaspers et pourtant, à la fin, il revient vers lui dans les termes de « mon seul maître ».

    Il y a une continuité dans cette note : Lacan fait l’éloge de la méthode de Clérambault (il la recommande et affirme de plus que ce fut toujours la méthode de ce psychiatre) et, en même temps, il se sépare des thèses organicistes. Et il faut penser que, en tant qu’organiciste, Clérambault aussi cherchait les phénomènes élémentaires.

    En 1931 il y a eu, à coup sûr, une collusion entre eux. C’est ce que l’hommage que Lacan lui rend nous fait supposer, car Clérambault devait sans aucun doute être très susceptible sur le chapitre du vol de ses termes, ce qui nous complique les choses au niveau historique, mais nous explique que l’expression phénomène élémentaire rencontrée chez Jaspers soit finalement attribuée à Clérambault.

    Le problème de la signification et l’opérateur de perplexité

    Après ce périple dans nos antécédents, nous pouvons revenir au thème de la structure du phénomène élémentaire. Nous tombons ici sur des débats quant à ce que Lacan expose dans ce fameux paragraphe qui se trouve dans « D’une question préliminaire... », quand il se réfère à la signification de signification, où il offre une nouvelle traduction du phénomène élémentaire. Sur cette question, le titre du séminaire que j’ai donné (« L’expérience énigmatique dans la psychose ») reste une énigme aussi pour les enseignants ; je l’ai justifié en commentant la phrase de Lacan sur la signification de signification et le vide énigmatique. J’ai extrait cet adjectif de ladite phrase, et je l’ai expliquée. C’est une chose qui a été bien traitée ensuite dans un article de Colette Soler. Donnons maintenant tout notre intérêt à la poursuite du commentaire de Lacan, autrement que dans mon séminaire. Lacan ne parle ni de phénomène élémentaire, ni de phénomènes élémentaires dans le texte « D’une question préliminaire... », mais il se réfère à la nécessité de reformuler des phénomènes intuitifs. À mon avis, il dit phénomènes intuitifs parce qu’il veut s’occuper de la signification dans les phénomènes élémentaires et laisser ouvert le fait qu’il y en a certains où elle ne se présente pas. Il est possible d’étendre la signification, le domaine des phénomènes élémentaires aux phénomènes perceptifs, pseudo-hallucinations, où la question de la signification n’est pas si évidente ni si pure.

    Néanmoins Lacan se réfère ici à ces phénomènes intuitifs que sont les phénomènes élémentaires, décidément connectés avec des questions de signification, où la chose apparaît dans sa pureté. Dans le séminaire, j’ai pris l’exemple de l’auto rouge, dans laquelle le sujet s’assure : « cela me dit quelque chose, cela m’est adressé », ou n’importe quoi d’autre, qui pourrait être : « cet obélisque me parle ». Sous cette forme, il reste dans une perplexité mystérieuse : c’est un phénomène intuitif auquel nous ajoutons l’intuition délirante qu’il implique. Dans les phénomènes, il n’y a pas seulement un vide : à un moment donné, apparaît l’illumination. Madame Z*, qui le persécute, ou l’écrivain P. B. ont quelque chose à voir avec une signification envahissante. Finalement, je crois que Lacan fait allusion à ce secteur des phénomènes élémentaires, mais que cela vaut pour les autres, et il le met en évidence.

    De quoi s’agit-il, alors ? Disons qu’il s’agit d’un moment curieux, d’une production de signification, une production – bien qu’elle soit inachevée et difficile – très spéciale. Ma proposition pour aujourd’hui est de penser ce moment à partir de la métaphore et de la métonymie. Mais pourquoi ? Eh bien, parce que ce sont les deux grands mécanismes de la production de sens. Partant de là, tentons de situer le phénomène élémentaire, le phénomène intuitif. Nous savons que dans la métaphore il y a substitution et que, comme Lacan l’explique, un effet de sens positif se produit, avec l’émergence d’un sens nouveau. Dans la métonymie, au contraire, en tant qu’elle est la connexion d’un signifiant à un autre, le sens ne peut émerger, une faille dans l’être s’installe dans la relation d’objet, et le sens se faufile sans cesse dans la chaîne signifiante.

    Que dire de ces phénomènes de signification décrits par Lacan ? D’une certaine manière, on pourrait dire que dans le moment de perplexité, le sens n’apparaît pas de façon satisfaisante. C’est un moment d’attente de sens, énigmatique, qui ne remplit pas de satisfaction. Rappelons-nous que Wittgenstein soutenait que le critère de la compréhension est la satisfaction. Dans ce qui est énigmatique, alors, non seulement il n’y a pas de satisfaction (écrivons la satisfaction s), mais c’est un moins de petit s, (-s). Néanmoins, il ne s’agit pas non plus de métonymie, dans la mesure où ça ne glisse pas ; au contraire, cela se fixe, s’immobilise. Le plus souvent c’est un seul signifiant qui surgit, qui fixe le sujet à ce moment et qui peut l’assiéger sans que le sens complet apparaisse. Si bien que le phénomène élémentaire s’assimile à une métonymie immobile, si nous pouvons nous permettre cet oxymore, ou qu’il se présente comme une métaphore impuissante. La métaphore donne lieu à un signifiant qui permet l’émergence du sens : c’est l’unicité du signifiant, mais ici, il est impuissant à faire surgir du sens.

    Le phénomène élémentaire comme métonymie immobile au lieu du glissement, produit un état de confusion diffuse, et comme métaphore impuissante, une fixation absolue.

    Comment écrire alors ce curieux sens ? Nous pourrions écrire qu’émerge non le sens, mais le moins ; c’est-à-dire que nous utilisons les connecteurs de Lacan : s0 (sens zéro), pour l’expérience énigmatique (nous établissons une comparaison avec la métaphore et la métonymie), à quoi on peut ajouter un signe logique, un signe d’interrogation, un opérateur qui signifie l’interrogation, qui l’introduit.

    ( ?) s opérateur de perplexité

    La perplexité est cet opérateur de perplexité simple, comme on peut le voir. Posons alors qu’il y a toujours, explicite ou implicite, un signifiant dans le phénomène élémentaire, ou quelque chose qui devrait avoir ce curieux effet d’interrogation sur le sens. Ce serait le mode spécial de lien du signifiant et du sens dans le phénomène élémentaire.

    S (?) s

    Nous inventons l’opérateur spécial, l’opérateur de perplexité, et nous signalons que c’est la situation normale de l’être humain en tant qu’effet de signifiant, pour autant que tout sujet est confronté à devoir déchiffrer un signifiant. Ceci est cohérent avec la théorie de Lacan qui indique que la structure se révèle dans la psychose, et que nous devons faire un sort au voile névrotique. Ainsi, la question de savoir si le désir et le discours sont de l’Autre dans les phénomènes élémentaires se présente comme un thème ouvert. De même, il est licite d’affirmer que le phénomène élémentaire met en évidence notre relation avec le signifiant.

    D’une paranoïa initiale de tout sujet

    On peut parler d’une paranoïa initiale de tout sujet ou comprendre que par exemple, au commencement d’une analyse, quelque chose de semblable se produit pour que l’interprétation puisse commencer. C’est ce que Lacan appelle signifiant du transfert qui précipite l’émergence du sujet supposé savoir, soutien de l’interprétation, dont la relation à ce phénomène élémentaire me conduit à soutenir que ce dit signifiant est équivalent au commencement d’un délire.

    Quand Lacan étudie la structure des formations de l’inconscient, il établit ce premier moment en signalant un « ça parle de lui ». Le commencement pour tout sujet est que les autres parlent de lui. Par conséquent, il n’y a pas à se fasciner avec l’apprentissage du langage, étant donné que l’important est que les autres et l’Autre parlent. Nous observons d’ailleurs que parfois on parle plus de l’enfant avant sa naissance qu’après. Mais voyons cela de plus près.

    Le signifiant Un (S1), le signifiant tout seul, est toujours élémentaire, c’est-à-dire qu’on ne sait pas ce qu’il signifie. C’est seulement quand le signifiant Deux (S2) apparaît que la signification de S1 peut surgir. Nous traduisons de cette façon qu’il faut du signifiant pour interpréter. Et je conclus, comme une approximation, que ce que nous appelons phénomène élémentaire nous met en présence d’un S1 et c’est pourquoi la signification ne se déploie pas ; en revanche, le délire est équivalent à S2. C’est-à-dire que du sens se donne à partir du délire, lequel correspond à la description sur le primaire, le secondaire etc.

    Phénomène élémentaire  délire

                                                        ……. S

    Avec ces précisions, nous apercevons un court-circuit puisqu’en mettant le délire à la place de S2 – c’est-à-dire du savoir – nous montrons que tout savoir est délire et que le délire est un savoir. En écoutant répéter ce que Lacan postule sur l’intérêt de l’invention de savoir, le psychotique se présenterait comme le délirant qui ne recule pas devant l’élaboration de savoir (rappelez-vous d’autre part qu’il dit aussi que l’analyste ne doit pas reculer devant le psychotique), avec l’élément de délire que comporte toujours cette invention.

    En ce sens, nous sommes peu nombreux, qui pensons que Lacan ne délire pas. Monsieur Bunge, par exemple, pense que Freud était délirant. Il y a aussi beaucoup de choses délirantes chez Newton, qui dédiait plus de temps à l’alchimie qu’à la mathématique et se passionnait en déchiffrant les livres de Daniel et de l’Apocalypse dans la Bible. Monsieur Bunge ne pense pas de cette façon, et il a du mépris pour cela. Il est certain que Newton ne savait pas autant de choses que lui. Le fait est qu’il était un homme du XVIIe siècle, qui se passionnait en déchiffrant le signifiant de la Bible pour connaître l’avenir. Il n’y a pas de doute que la science comporte quelque risque, étant donné qu’elle peut être un délire. Comme Lacan le soutient, le spoutnik, ce premier objet lancé dans l’espace qui a vérifié beaucoup de choses, est en un sens un certain type de phénomène élémentaire.

    Revenons maintenant à la cohérence entre savoir et délire, demandons-nous ce que cela implique. Parler de délire, ce n’est pas seulement parler de délire d’interprétation, mais dire que le délire est une interprétation. Cette formule qui se trouve dans De la psychose paranoïaque... est la phrase la plus lacanienne de la thèse, parce que pas tout est lacanien en elle. Lacan a dit qu’il ne voulait pas la publier et qu’il ne l’avait fait que parce que les éditeurs le lui avaient demandé. Il indique, dans une brève préface, qu’il l’a publiée avec réticence, parce qu’il ne considérait pas que tout y était lacanien. Néanmoins, le plus lacanien de la thèse est la phrase « le délire est une interprétation », qui signale que dans le texte même du délire nous trouvons une vérité explicite et quasi théorisée. Le délire est le double parfaitement visible de ce qui est posé dans l’investigation théorique, ce qui est cohérent avec toute la conception freudienne de la théorie de la libido ; c’est quelque chose d’analogue à la théorie des nerfs divins chez Schreber. Mettons en évidence aussi qu’il y a lieu de faire face à une certaine homogénéité entre la structure, le délire et le savoir.

    Alors, pour vérifier ce que j’avance en relation avec la métaphore et la métonymie, il est nécessaire de reprendre le texte « D’une question préliminaire... » de Lacan et d’observer qu’il utilise le terme de métaphore seulement à propos de la métaphore paternelle. Pourtant, dans son séminaire, il oppose le mot et la formule, en argumentant que dans le délire de Schreber il y a des mots pleins de sens, d’une grande densité, et des formules vides et répétitives. Je crois qu’il ordonne très bien la métaphore et la métonymie. Le mot qui condense tout le sens est de structure métaphorique, indique l’émergence du sens sous la forme d’une intuition qui comble le sujet, et la formule réitérative et vide reste bien davantage du côté de la métonymie.

    Introduisons alors métaphore et métonymie comme binôme opérationnel dans la considération du délire. Afin d’éclairer les choses en relation avec le phénomène élémentaire, nous pouvons affirmer que nous nous trouvons face au manque de S2, comme premier moment ; et cela produit le phénomène de sens zéro, de vidage de la signification.

    De là vient que le névrosé – pôle normal – porte en lui le S2 dont il a besoin ; c’est dire que dans une circonstance déterminée, il sait ce qu’il doit dire. C’est notre compréhension précipitée. Or, Lacan nous invite à être un peu psychotiques, un peu plus perplexes. Il nous invite à lire les choses sans les comprendre et il nous y aide avec son style qui produit la perplexité. Il nous enseigne à ne pas effacer le moment de la perplexité, à ne pas sortir en courant avec notre S2, notre savoir, étayé sur notre fantasme, pour déchiffrer et affirmer que nous n’avons aucune difficulté et que nous comprenons ce qui se passe. Tenter de ne pas comprendre ce qui se passe est une discipline. Pourquoi ne pas traduire sous cette forme la forclusion du Nom-du-Père, la forclusion de ce S2 qui permet au névrosé de tout déchiffrer sans perplexité ? C’est que chez le névrosé, le dit normal surgit si ...naturellement !, si vous me permettez ce mot, alors que chez le psychotique, cela implique un grand travail, et qu’il doit faire une élaboration de savoir qui, lui, n’est pas tellement naturel.

    Bien que j’aie beaucoup loué le délire, nous ne devons pas oublier que ce n’est pas toujours quelque chose de grandiose, de magnifique, mais que c’est parfois très répétitif. Pourquoi ?

    Parce que dans ce vide symbolique, la structure imaginaire, le a–a’ à partir duquel le délire se développe, s’engloutit, par exemple, dans la paranoïa. C’est ce que Lacan démontre dans le cas Aimée : la relation de rivalité avec la sœur répète ce dédoublement qui a commencé avec la mère. Bien que la relation avec sa mère fût excellente, le dédoublement se répète dans tout son délire, et c’est en quoi le délire d’Aimée est réitératif. Quand il s’inscrit sur ce versant (délires pauvres, réitératifs) il donne lieu à ce que Lacan décrit dans ses Écrits comme sa fonction de paravent. En ce sens, l’acte réalisé par Aimée fait tomber le délire comme un paravent. Cette perspective accentue son caractère de décor. Il en résulte qu’il est nécessaire et indispensable d’établir une dialectique entre savoir interprétatif et délire comme décor, selon l’expression que Lacan emploie dans Le Séminaire III, Les psychoses. Mais nous ne développerons pas cela maintenant. Lacan change la perspective sur les phénomènes élémentaires. Il ne s’agit pas pour nous d’ignorer le temps ni la chronologie, non plus que le moment où commence la psychose. Il arrive que la structure indique que la psychose est déjà là. En tout cas, la question est de savoir à quel moment elle se déchaîne. Or, dans Le Séminaire III, Lacan formule que la psychose n’a pas de préhistoire. Il réduit totalement l’histoire, et c’est justement la théorie du Nom-du-Père : il y a la structure, et le signifiant que le sujet devrait avoir à sa disposition fait défaut. La question est de savoir ce qui se passe, ce qui se passe pour lui, ce sujet en particulier, pour que tout se mette en marche et que la psychose se déchaîne.

    Dans son commentaire de Schreber, Lacan suggère que quand quelque chose dans la réalité fait appel à ce signifiant qui manque et qui devrait être mobilisé, l’évidence se fait jour que cela manque et la catastrophe commence, l’imaginaire se défait. Si bien que le moi, capturé, incarcéré dans le symbolique, s’en échappe et que la distribution de sa libido se modifie. C’est la première approximation de la jouissance par Lacan. Pourquoi ? Où est la jouissance dans cette histoire ? Quand on parle en ces termes, on doit convenir que la jouissance circule entre a et a’.

    Jouissance, transfert et délire de grandeur

    Quand il élabore sa première théorie, pour Lacan la libido est imaginaire et circule entre le monde et le moi, avec la différence qu’il y a entre libido du moi et libido sexuelle. Sans toucher à ce thème, nous pouvons mettre en relief que la jouissance est ici au premier plan, et à ce niveau de circulation que suppose et qui contribue à l’élaboration du délire.

    Passons maintenant au thème abordé par Cécilia d’Alvia. C’est une question difficile, parce qu’elle a été l’effet d’une lecture très précise du texte qui donne à voir comment Freud situe exactement à la même place le délire de grandeur. La construction freudienne se fonde sur un parallélisme entre psychose et névrose de transfert, en ayant pour objectif de les comparer. Or, il ne situe pas exactement au même moment le délire de grandeur : moment de procès pathologique et guérison, stase libidinale et tentative de l’endiguer, guérison. On ne sait pas si le délire de grandeur est la folie dont il faut se guérir par un autre délire ou si c’est la guérison elle-même. Le délire qui apparaît ainsi comme guérison diffère du délire comme paravent.

    Le délire de grandeur est d’une certaine façon le délire fondamental, en tant qu’il est par excellence délire du moi. Tout le monde a un délire de grandeur, qui peut aussi être décrit comme je ne suis rien ou je ne peux rien, puisqu’une capacité du sujet consiste à établir une comparaison avec les idéaux, qui supprime tout ce qui est fécond ou agréable. Bien que traduit par une plainte, c’est le délire de grandeur, au sens du délire du moi.

    C’est important de loger cette double position du délire de grandeur, qui, à un certain niveau, est ce qui échappe, ce qui se produit quand le signifiant, le symbolique ne peut emprisonner le moi et lui donner son lieu ; c’est cela qui est justement la folie. Mais comme délire, comme élaboration, il représente aussi un pouvoir sur la libido, et Freud l’exprime ainsi. On peut ensuite reconnaître en ce point deux perspectives. Il est vrai que le texte de Freud le formule rapidement, mais nous pouvons interpréter qu’il ne dit pas la même chose.

    Je proposerai alors de distinguer des niveaux, comme je l’ai suggéré pour l’hallucination interprétation. À un niveau, le délire de grandeur se présente en s’échappant, sans frein ; mais à un autre niveau, en tant que délire, il implique un pouvoir sur la libido, terme que Freud utilise et qu’il faudrait vérifier dans le texte allemand. Il nous enseigne alors qu’un délire parvient à un certain pouvoir sur la libido ce qui dans notre langage se dit un certain chiffrage de la jouissance.

     

    [*] Séminaire-colloque de la Section clinique de Buenos-Aires, 1995. Le titre de cette conférence a été proposé par Leonardo Gorostiza. Le texte a été établi à partir de l’enregistrement et de la reconstruction réalisée par Oscar Sawicke. Paru en espagnol dans El saber delirante, Buenos Aires, Paidos, 2005.

    Traduit par Nathalie Georges Lambrichs. Non relu par l’auteur.

    [2] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, Paris, Le Seuil, 1981, p. 28.

    [3] Lacan J., « De nos antécédents », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 65.

    [4] Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, op. cit., p.168.