L’inconscient et le sinthome
Jacques-Alain Miller
"Revue de la Cause freudienne n°71"
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L’inconscient et le sinthome
Jacques-Alain Miller
Je cherche – parce que je n’ai pas encore trouvé comment le formuler, comment le bien dire – le bon usage, dans la pratique de la psychanalyse, du sinthome en tant qu’il désigne, qu’il est, selon la définition de Lacan, le singulier de chacun.
Socrate est mortel
La singularité est une catégorie logique, mais c’est aussi une catégorie aux limites de la logique. Peut-on parler du singulier au-delà de le désigner ? Peut-on en parler ? car, comme tel, le singulier ne ressemble à rien, il ex-siste, il ex-siste à la ressemblance, c’est-à-dire, il est hors, hors de ce qui est commun. Et le langage ne dit que ce qui est commun, hormis le nom propre, sans que le propre du nom soit une assurance absolue de la singularité. Le nom propre est équivoque aussi bien. Je m’en aperçois ces temps-ci chaque fois que je fais une réservation au restaurant. Je dis : Pour Monsieur Miller. Et on me demande le prénom. Parce que singulièrement ces temps-ci il y a beaucoup de Miller qui font des réservations dans les restaurants. Et donc j’aligne Jacques et Alain, et là, apparemment, ça suffit à me singulariser. Pour l’instant ! Je ne sais pas combien de temps ça durera, si les Miller continuent de se multiplier à Paris il faudra bientôt que je donne ma date de naissance. Difficile d’être singulier, difficile de se faire connaître à ce titre.
Je dis que comme tel le singulier ne ressemble à rien et je souligne comme tel, car, comme non tel, il ressemble. Je me réfère au syllogisme classique : Tous les hommes sont mortels, Socrate est un homme, Socrate est mortel. Trois propositions. Certainement, il n’est pas illégitime de dire que Socrate est mortel en tant que Socrate est un homme : il appartient à l’une et l’autre classe des hommes et des mortels, il fait partie de la classe des mortels en tant qu’il fait partie de la classe des hommes. Par quoi il faut entendre les êtres humains. Je le précise puisque, par les temps qui courent, comme on dit, on n’entend plus le mot homme que par opposition au mot femme. On a perdu le sens de l’humanité, contenu dans le mot homme. Du coup, on veut nous faire dire Déclaration des droits humains à la place de Déclaration des droits de l’homme – allez leur dire ça en 1789 ! La langue, le sens de la langue, le sens des mots de la langue, évolue, c’est un fait. Au titre de mortel et d’homme, Socrate, le nom Socrate, n’est pas singulier puisqu’il fait partie, il appartient : si on ne prend pas le singulier comme tel on le prend en tant qu’il appartient.
L’appartenance d’un singulier est une question qui hante, qui taraude la clinique au titre du diagnostic. C’est ce qui fait volontiers – si on laisse faire – l’embarras du clinicien dans le contrôle. C’est souvent la question principale qu’on amène : s’agit-il d’une psychose ou d’une névrose ? le sujet est-il plutôt obsessionnel ou hystérique ? cette hystérie est-elle en réalité une psychose ? L’intelligence du praticien se laisse solliciter par le souci de répartir et d’assigner le patient à une classe ou à une autre. Ça se constate. Cette inquiétude-là est d’ailleurs très difficile à déplacer chez le praticien. Difficile de lui apporter la paix, que peut faire régner le point de vue du singulier en tant qu’il comporte un laisser-être : Laissez être celui qui se confie à vous, laissez-le être dans sa singularité.
Selon le point de vue diagnostique, Socrate appartient– à une classe et à une autre –, mais selon le point de vue du singulier, Socrate est Socrate, à nul autre pareil. La tautologie Socrate est Socrate ne dit rien, c’est le degré zéro du savoir, c’est, si l’on veut, l’excellence de la connerie, c’est la défaillance. Ça peut être pris comme ça. Mais, d’un autre point de vue, c’est l’expression du respect de ce que chacun a de singulier, d’incomparable, et c’est la permission donnée à ce que cet autre soit, si j’ose dire, lui-même, tel quel, indépendamment des systèmes, où vous rêvez de l’inscrire. Il s’agit que vous, dit thérapeute, vous vous inscriviez dans son sillage, que vous laissiez se déployer, là, une ex-sistence, hors des chemins déjà battus.
L’orientation vers le singulier
Il m’arrive en effet d’avoir des contrôles à faire, que quelqu’un qui pratique, qui s’essaye à pratiquer la psychanalyse vienne me parler de son exercice, des problèmes que cet exercice fait lever en lui. Ce que j’essaye d’introduire, d’insinuer dans sa manière, tout en la respectant dans sa singularité – le praticien aussi a droit à la singularité –, ce que j’essaye d’y insinuer c’est le point de vue du singulier. Bien sûr, à l’occasion, j’accepte le problème posé en termes de classes diagnostiques, mais toujours en tentant de le désamorcer dans ce qu’il a de trop instant, pour faire prévaloir ce que je crois plus proprement psychanalytique, le point de vue antidiagnostique. Le diagnostic viendra de surcroît.
Ce faisant, il me semble que je suis dans la ligne de Freud telle que Lacan la résume page 556 des Autres écrits : Tout dans une analyse est à recueillir – c’est ainsi que Lacan résume la position de Freud –, est à recueillir comme si rien ne s’était d’ailleurs établi. Je vois, là, présente, ce qui pour moi est l’orientation vers le singulier.
Bion est dans cette même ligne, qu’il pousse à sa limite quand il professe dans ses séminaires que l’analyste, à chaque séance, doit avoir tout oublié : non pas seulement – comme le prône Freud – oublier, mettre en suspens les autres cas, mais même oublier la séance précédente, de telle sorte que chaque rencontre, chaque séance, vaille pour elle-même. C’est une rupture, une discontinuité, qui est poussée à l’extrême et qui veut sans doute accentuer l’aspect d’événement, au sens de happening, de chaque rencontre avec l’analyste. Ça me paraît excessif, mais, néanmoins, aller dans le bon sens, qui est de restituer, au moment, sa singularité.
L’analyste n’est pas une mémoire, il ne fait pas du benchmarking, il ne compare pas : il accueille l’émergence du singulier. En tout cas, c’est ce que comporte l’orientation vers le singulier.
Il n’y a pas que cela dans la pratique de la psychanalyse. Par un autre versant en effet l’analyste est une mémoire. Il garde la mémoire des signifiants qui sont apparus, il fait des corrélations, il les articule, il repère des répétitions. Ce travail de mémorialiste, de secrétaire du patient, lui permet de repérer la zone où pourra porter son interprétation, à l’occasion il conserve longtemps ce savoir, jusqu’à ce que se manifeste pour lui le moment opportun de dire et de surprendre l’analysant avec ses propres productions – je veux dire celles de l’analysant – en les lui représentant inopinément.
Mais tout ce travail de mémoire, de repérage des répétitions et d’interprétation est d’un autre registre que celui que je désigne par l’orientation vers le singulier.
Le chat de Kipling
En logique, la singularité appartient à la théorie du jugement, et précisément au moment de la quantité : la quantité des jugements se distribue sur trois registres, le singulier, le particulier et l’universel.
Si l’on se réfère, par exemple, au cours de logique de Kant – qui n’a rien eu de remarquable dans l’histoire de la logique, qui est plutôt l’expression d’un sens commun de l’âge classique – un jugement, c’est la représentation d’une unité. Je cite : la représentation de l’unité de la conscience de diverses représentations, ou encore : la représentation des rapports de ces diverses représentations en tant qu’elles constituent un concept. Un concept, c’est ce qui permet de saisir une extension, que nous représentons ici par un cercle – Kant dit une sphère, en référence aux trois dimensions, et d’ailleurs lui-même s’essaye à une petite représentation graphique, moyennant quoi il dessine des cercles et des carrés lui aussi sur deux dimensions. Ce qui distingue le concept singulier, le concept qui a la quantité du singulier, c’est que là le concept n’a pas de sphère, qu’il est resserré sur l’individu. Le concept singulier est un concept qui n’a pas d’extension : son extension, si l’on veut, c’est un point ; on peut tracer, autour de ce point, un cercle, sauf que ce cercle doit être conçu comme attenant au point lui-même. Le concept a vraiment une extension quand il y a au minimum deux points.
Ce que Lacan appelle sinthome, c’est par excellence le concept singulier, celui qui n’a pas d’autre extension que l’individu. À le saisir comme tel, vous ne pouvez le comparer à rien. Sous d’autres points de vue, bien entendu, il appartient à différentes classes, particulières, voire universelles. Comme Socrate. Mais, ce que Lacan appelle sinthome, c’est la tautologie du singulier.
Kant remarque que, du point de vue de la forme logique, le jugement singulier est équivalent à un jugement universel en ceci, qu’il est sans exception : Socrate est mortel, du point de vue de la forme logique, est équivalent à Tous les hommes sont mortels, tous les hommes sont mortels sans exception et il n’y a qu’un Socrate et un seul.
Là, on en passe par le nom propre, celui de Socrate – élu entre tous pour entrer dans le syllogisme ânonné à travers les siècles, ce qui est un comble, Lacan le note quelque part.
On a justement choisi Socrate pour le syllogisme et on articule sa mort de sa nature humaine, alors que précisément Socrate a été tué ! Il n’est pas mort de vieillesse ! Il a été tué, apparemment selon son vœu, il a tout fait pour ça, et c’est ce scandale de la mise à mort de Socrate qu’on a tamponné, éteint, en le rangeant dans le syllogisme où il est censé mourir seulement d’être mortel, mourir logiquement, alors qu’il est mort selon le désir.
On en passe là par le nom propre de la même façon que Lacan met en épingle le nom propre de James Joyce, mais, lui, en signalant que cette épingle-là répond au désir de Joyce de la promotion de son nom propre. Et c’est à ce niveau-là que Lacan agit, en lui décernant un pseudonyme : Joyce le Sinthome. Est-ce un pseudonyme ? il lui décerne son nom propre complété de ce qui, dès lors, ne fait pas figure de prédicat, ce n’est pas : Joyce est un homme donc Joyce est un sinthome, c’est : Joyce le Sinthome.
Un nom propre, on l’appelle, en logique mathématique, un terme singulier.
Quine – j’écris au tableau son nom propre qui n’est pas si fameux parmi vous – dans son ouvrage Methods of Logic, qui a été traduit en français mais j’ai ici l’édition américaine, page 218, définit un terme singulier comme un terme qui vise à nommer un et un seul objet, et que l’on peut donc utiliser, quand on mathématise le langage courant, comme une variable : x est mortel.
Il n’est pas tout à fait cohérent avec sa définition de faire précéder cette proposition de la quantification existentielle, il existe un x, tel que x est mortel :
est M, exemple Socrate. Il existe x veut dire – c’est ainsi que se traduit son usage – il y en a au moins un, c’est-à-dire qu’il peut y en avoir plusieurs : le quantificateur existentiel est appareillé au particulier ; et c’est pourquoi quand on exhibe un sous le régime du quantificateur existentiel, on exhibe un exemple.
Le quantificateur qui répond précisément au singulier, là où il n’y en a pas au moins un mais un et un seul, ce quantificateur existe, il a été créé par des logiciens, il est peu usité dans l’usage commun, c’est vraiment le quantificateur du singulier, il s’écrit comme ça :
quantificateur existentiel suivi d’un point d’exclamation – Ah !!! Celui-là.
Le singulier, c’est comme tel l’incomparable. Ça n’est pas l’exemple. Ça peut être le paradigme – mot dont Lacan a fait usage une fois et que nous avons porté au rang de lieu commun –, ça peut être le paradigme lorsqu’on le déplace dans une classe particulière, dans la classe des cas qui ressemblent à cet x singulier et qui sont ordonnés par le cas phare, le cas repère : pour qu’il y ait paradigme il faut qu’il y ait la singularité d’un cas, saisi comme incomparable, et c’est par après que l’on vient accrocher des wagons à cette locomotive qui s’en va toute seule comme le chat de Kipling.
L’instant de l’incarnation
S’agissant du singulier, là, défaille l’esprit de géométrie, comme dit Pascal, là, défaille le mathème, au sens de Lacan. Pour le saisir, impossible de partir de définitions et de principes, ou bien de structures, afin de démontrer le cas par ordre, par cet ordre de raisons dont parlait Descartes et dont s’est inspiré son plus éminent commentateur, Martial Guéroult. S’agissant du singulier, dis-je, là, il faut, comme dit Pascal, sentir et juger droit et juste. Là, on ne procède pas par la succession de raisons, mais il faut, je cite encore Pascal, tout d’un coup voir la chose.
Le singulier – si nous adoptons ce trait que signale Pascal dans le passage que je vous ai donné en commençant ce trimestre –, le singulier requiert l’instant de voir.
Il fait prévaloir l’instant de voir. Il modèle l’entendre sur l’instant de voir. Et il invite, dans la pratique de la psychanalyse, à se maintenir dans l’instant de voir. C’est dire que c’est à cela que Bion invitait en prônant l’oubli permanent. Et si on veut donner du sens à ou appareiller ce que fut la dernière pratique de Lacan de la séance courte, ultracourte, de la séance de rencontre, on dira qu’il s’agissait de maintenir la psychanalyse au niveau de l’instant de voir – ça pouvait aller jusqu’à se contenter du phonème. Même si nous nous essoufflons à suivre Lacan dans sa voie, nous en avons le sens dans la pratique avec certaines psychoses, qui requièrent de rencontrer régulièrement leur adresse, leur thérapeute, mais où l’échange peut, à la limite, se suffire de la poignée de main et d’un Ça va ? – Ça va. Pourtant, dans cette rencontre, une fonction essentielle est accomplie de toucher, d’entendre, de percevoir, de sentir l’autre, la garantie du monde, que vous êtes, pour celui-là, et qui n’a pas besoin de bla-bla-bla : elle a simplement besoin d’un cœur qui bat, elle a besoin de l’incarnation de la présence.
Du point de vue du singulier, la séance analytique tend en effet à se réduire à l’instant. Ah, ce n’est pas conforme au principe que time is money. Ça peut être taxé d’imposture par ceux qui refusent ce qu’il en est de la vérité. La vérité c’est que, pour le parlêtre, l’effet de rencontre est instantané. Tout tient à l’événement, un événement qui doit être incarné, qui est un événement de corps – définition que Lacan donne du sinthome. Le reste, disons-le, c’est un habillage – un habillage qu’il faut, dans la plupart des cas. Mais le noyau, le Kern au sens de Freud, le Kern de l’être, c’est cet instant, c’est l’instant de l’incarnation.
Les Concepts d’Assistance Mutuelle Contre le Discours Analytique
Le discours analytique, l’institution de la psychanalyse, confronte l’analyste au singulier, et, comme c’est insoutenable ! eh bien il se réfugie dans le particulier. Il se conforte de diagnostic. Et il se conforte de communauté. La communauté analytique ! Depuis qu’il y a la psychanalyse il y a la communauté psychanalytique. C’est ce qui accompagne, comme son ombre, la singularité psychanalytique et même ce qui rejette, dans son ombre, la singularité psychanalytique – cette communauté étalant ses querelles, ses divisions, ses polémiques et patati et patata, qui occupent le devant de la scène, quand la vérité c’est l’abîme du singulier. Pour se protéger du singulier, le psychanalyste réclame une assistance, qu’il trouve dans la classe diagnostique, et qu’il trouve dans le groupe analytique, c’est ce que Lacan avait désigné comme la samcda, Société d’Assistance Mutuelle Contre le Discours Analytique.
Eh bien ! il y a aussi des CAMCDA, des Concepts d’Assistance Mutuelle.
Ça se voit, ça se touche dans tout ce qui s’essaye comme récit de cas. Un cas, comme je le rappelais il y a très longtemps, c’est ce qui tombe. Un cas, c’est ce qui tombe et en particulier ce qui tombe hors des systèmes et hors du mathème. Et quand on en écrit, le plus souvent, on ne pense qu’à en faire un exemple, c’est-à-dire – la mode en est peut-être un peu passée aujourd’hui – ça consiste à donner une proposition d’ordre général, extraite des bons auteurs, et puis à dire : Justement ! ce cas vérifie ce qui a été énoncé. Et dans ce mouvement de vérification la singularité du cas est effacée d’emblée : Surtout, que ça ne démente pas la théorie ! Surtout, que ça ne ressemble pas à rien ! La vertu du cas telle que je l’entends c’est précisément de ne ressembler à rien. C’est tout de même le biais que Freud a choisi, au moins une fois, de mettre en valeur, au moins l’aspect d’un cas démentant la théorie psychanalytique.
Ce registre polémique est facile. Il y a un niveau de défense, qui est plus retors, plus paradoxal, mais dans mon esprit de géométrie, de consécution, je ne peux pas ne pas y entrer. Du point de vue du singulier, du point de vue du sinthome en tant qu’il est ce qu’il y a de singulier en chacun, je ne vois pas comment éviter de dire – j’aimerais bien ! –, je ne vois pas comment éviter au moins de passer par cette proposition pour la jauger : l’inconscient, lui-même, est une défense – oui –, l’inconscient est une défense contre la jouissance dans son statut le plus profond qui est son statut hors-sens.
Penser l’inconscient à partir de la jouissance
La métaphore paternelle, qui est la retranscription en termes linguistiques du complexe d’Œdipe et de son déclin, qu’est-ce d’autre qu’une machine signifiante qui rend compte de ceci, comment l’esprit vient à la jouissance, si je puis dire, comment le sens vient à la jouissance.
Rappelez-vous comment Lacan mettait ça en place. Un signifiant, le désir de la mère – elle n’est pas tout le temps auprès de son petit, elle l’abandonne et revient, il y a des va-et-vient, des apparitions et disparitions, ce qui justifie de l’inscrire comme un signifiant –, DM. Plus tard Lacan réservera le d majuscule à la demande et inscrira d’un petit d le désir, mais dans son écrit sur la psychose, il s’agit du désir de la mère comme le signifiant de sa présence et de son absence, le signifiant de ses va-et-vient. D’emblée, ce qui, à partir de cette dynamique signifiante, est signifié au sujet, apparaît comme un X, l’enfant ne sait pas ce que ça veut dire. Il va l’apprendre quand, au désir de la mère, va se substituer un autre signifiant, celui du Nom-du-Père, NP. Cette substitution est inscrite ainsi – avec rature du terme premier – et la métaphore qui s’ensuit fait émerger un sens. Elle fait émerger le sens de la jouissance énigmatique de la mère, qui motivait ses déplacements : c’est ce que Lacan inscrit grand A sur phallus, phallus étant écrit en toutes lettres. L’essence de la métaphore paternelle c’est en effet la résolution du X initial dans la signification phallique, normativante, commune : cette trajectoire traduit comment la jouissance prend sens, prend sens phallique, le Nom-du-Père étant essentiellement l’opérateur qui permet à la jouissance de prendre sens.
C’est ce qu’il faut garder en mémoire pour saisir la pointe de ce que Lacan énonce dans son écrit « Joyce le Symptôme » que j’ai cité la dernière fois : L’analyse recourt au sens pour résoudre la jouissance. Enfin, il dit la résoudre ; on comprend, par le contexte, que c’est résoudre la jouissance, mais on ne comprend cette expression que si on garde la mémoire de cet X ici inscrit : c’est cet X, cette inconnue de la jouissance, qui trouve en effet à se résoudre en prenant sens, en se versant dans la signification phallique.
Par rapport à quoi, l’ordre symbolique de l’inconscient, on peut dire, prend son départ pour tramer sa logique et ses chicanes.
La métaphore paternelle résout la jouissance par le sens commun : chaque fois que nous sommes touchés, que nous sommes émus, que ça nous dit quelque chose, le phallus est dans le coup, il est l’emblème du sens commun. Par rapport à ce sens joui, Lacan distingue la jouissance propre au sinthome – là, nous sommes encore dans le propre, le même adjectif que dans nom propre. La jouissance propre au sinthome, qu’il indique à l’horizon de l’orientation vers le singulier, c’est au contraire une jouissance qui exclut le sens. C’est la jouissance qui ne se laisse pas résoudre dans la signification phallique, et qui, à cet égard, conserve une opacité fondamentale. L’orientation vers le singulier vise, en chacun, la jouissance propre du sinthome en tant qu’exclusive du sens.
Sans doute Lacan avait-il tenté de l’approcher, de l’apprivoiser sous les espèces de l’objet petit a. Sans doute s’était-il aperçu dès longtemps que tout ce qu’il en est de la jouissance ne se laissait pas résoudre par la solution phallique, qu’il y avait ce que Freud appelait les objets prégénitaux, et il avait dû, pour en rendre compte, compléter le phallus du symbole petit a :
(a)
Mais il n’avait de cesse, dans son enseignement, que de faire rentrer ce petit a dans la métaphore, d’indiquer qu’il était articulé au phallus – tout en en étant distinct –, qu’en particulier il venait s’inscrire, par exemple, comme complément, comble, bouchon de la castration :
Il n’avait de cesse que de le prendre dans la mécanique de l’inconscient.
Mais son tout dernier enseignement distingue, comme deux ordres inhomogènes, l’inconscient et le sinthome.
Sans doute en cherche-t-il l’articulation sous forme de nœud ; c’est ce qu’il a exploré dans son Séminaire XXIII et ce dont il a donné le programme juste avant, vous le voyez dans ce Séminaire page 168 quand il dit : L’inconscient se noue au sinthome.
La question est de savoir comment ces deux ordres sont présents dans la pratique de l’analyse. En préliminaire, on peut distinguer deux moments.
Il y a le moment de l’exploration de l’inconscient et de ses formations, dont le principe est que le symptôme a un sens, que tout ce qui fait symptôme – lapsus, acte manqué et la suite – a un sens et peut être déchiffré. Comment ne passerait-on pas par ce moment pour ceux qui ne sont pas désabonnés de l’inconscient ? Bien sûr qu’on s’en passe pour Joyce, qui en plus ne s’est pas allongé ; la question ne s’est pas posée, la question ne pouvait pas se poser.
L’orientation vers le singulier ne veut pas dire qu’on ne déchiffre pas l’inconscient, elle veut dire que cette exploration rencontre nécessairement une butée, que le déchiffrement s’arrête sur le hors-sens de la jouissance, et que, à côté de l’inconscient, où ça parle – et où ça parle à chacun, parce que l’inconscient c’est toujours du sens commun –, à côté de l’inconscient, il y a le singulier du sinthome, où ça ne parle à personne.
C’est pourquoi Lacan le qualifie d’événement de corps.
Ce n’est pas un événement de pensée. Ce n’est pas un événement de langage. C’est un événement de corps – encore faut-il savoir : de quel corps ? Ce n’est pas un événement du corps spéculaire, ce n’est pas un événement qui a lieu là où se déploie la forme leurrante du corps qui vous aspire dans le stade du miroir. C’est un événement du corps substantiel, celui qui a consistance de jouissance.
Là, nous sommes à un niveau qui n’est pas celui de l’inconscient, pour autant que la découverte de Freud, telle que la formule Lacan, c’est que l’inconscient est entièrement réductible à un savoir : la réduction de l’inconscient à un savoir c’est-à-dire à une articulation de signifiants – qu’on est amené à supposer à partir de l’interprétation, du caractère interprétable de ce qui fait symptôme – est exclusive de l’événement.
Alors, sans doute ce que Lacan a pu formuler à propos du sinthome peut-il par endroits rappeler ce qu’il a dit de l’objet petit a, mais ce qu’il appelait l’objet petit a c’était toujours un élément de jouissance pensé à partir de l’inconscient, pensé à partir du savoir, alors que le point de vue du sinthome consiste à penser l’inconscient à partir de la jouissance.
Eh bien, ça a des conséquences sur la pratique, en particulier sur la pratique de l’interprétation. L’interprétation, ça n’est pas seulement le déchiffrement d’un savoir, c’est faire voir, c’est éclairer la nature de défense de l’inconscient.
Sans doute, là où ça parle ça jouit, mais l’orientation vers le sinthome met l’accent sur ceci, ça jouit là où ça ne parle pas, ça jouit là où ça ne fait pas sens.
Comme Lacan avait pu inviter l’analyste à occuper la place de l’objet petit a, dans son Séminaire du Sinthome il formule : L’analyste est un sinthome. Il est supporté par le non-sens, alors on lui fait grâce de ses motivations, il ne s’expliquera pas. Bien plutôt jouera-t-il à l’événement de corps, au semblant de traumatisme. Et il lui faudra beaucoup sacrifier pour mériter d’être, ou d’être pris pour, un bout de réel.
17 décembre 2008