L'homologue de Malaga

Jacques-Alain Miller

"Revue de la Cause freudienne n°26"

position féminine, cure, entrée, sortie, conclusion
L'homologue de Malaga

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  • L’homologue de Malaga[*]

    Jacques-Alain Miller

    L’habitude s’est prise – le mot habitude a été prononcé par Hilario Cid dans son introduction, mais cela ne dit pas si c’est une bonne habitude ou une mauvaise –, l’habitude s’est prise qu’à l’issue des Journées du Champ freudien en Espagne, je propose et introduise le thème des Journées de l’année suivante. Il n’y a pas de raison que je déroge à cet usage. Pourquoi résister à ce que cette série se poursuive, et se poursuive à travers moi ? Je m’y prête. Ce que je propose, cette année, c’est ceci : que la clinique psychanalytique de la position féminine dont nous sommes supposés avoir traité cette fois-ci, se prolonge par une étude de la logique de la cure psychanalytique. Il y a à cela une raison circonstancielle et une raison de fond.

    I

    La raison circonstancielle, est que le thème de la prochaine Rencontre Internationale de 1994 sera « La Conclusion de la cure ».

    J’ai longtemps médité ce terme de conclusion. Depuis longtemps je trouvais insatisfaisante l’expression de « fin d’analyse » dont nous faisons tous usage couramment. J’ai trouvé préférable d’opposer à « l’entrée en analyse » « la sortie d’analyse ». Il est étrange que, alors que nous parlons volontiers d’« entrée en analyse », nous n’utilisions pas l’expression de « sortie d’analyse ». Certes, il y a bien des façons de sortir d’une analyse.

    On peut sortir pour entrer à nouveau. C’est d’ailleurs ce que l’on fait après chaque séance d’analyse, et il s’écoule un temps variable entre deux séances, parfois seulement quelques heures, parfois un jour, trois jours, une semaine, un mois. On peut sortir de chez un analyste pour y revenir des années plus tard, ou pour entrer chez un autre, c’est ce que l’on appelle reanálisis, la réanalyse, la nouvelle tranche, le tour supplémentaire. Qu’espère le sujet en changeant ainsi le support de son analyse, l’adresse de son discours ? Parfois, on sort de chez un analyste pour aller chez un autre se plaindre du premier, et puis continuer tout de même à aller chez le premier, et il arrive que l’on fasse ça longtemps. On peut sortir d’une analyse en claquant la porte, ou en faisant des mamours. On peut sortir en tirant sa révérence, en promettant de revenir, on peut sortir avec perte et fracas, en envoyant promener, en envoyant au diable. On peut sortir amical, élève, surtout on peut sortir trop tôt, mais on peut aussi sortir trop tard, et peut-être peut-on sortir juste au bon moment, mais est-ce vraiment possible ? Il y a la sortie précipitée qui n’est pas forcément l’interruption, l’avortement d’une analyse, mais il y a des analyses avortées, des sorties par avortement. On pourrait même soutenir que la bonne sortie d’analyse est toujours une sortie précipitée. Certes, il y a aussi la sortie différée, toujours remise à plus tard, la sortie impossible. Bref, il y a là toute une variété, et c’est le désir de recueillir là-dessus une multitude de témoignages comme en peut réunir une communauté aussi vaste que celle du Champ freudien, qui m’a inspiré le sous-titre « Variété de la sortie d’analyse ».

    Dans le titre en revanche, j’ai distingué une modalité particulière de la sortie d’analyse : « la conclusion ».

    Le terme de « sortie » ouvre sur une gamme phénoménologique étendue et très diversifiée, tandis que le mot de « conclusion » accentue dans la fin de l’analyse son aspect logique. J’invite à saisir la fin de l’analyse comme un résultat, au sens mathématique du terme, comme on dit le résultat d’une opération.

    Quels sont les antécédents qui déterminent la conclusion d’une analyse ? Cette conclusion on peut la dire déterminée par la structure du sujet analysant – et sans doute toutes les conclusions ne sont pas permises selon la structure du sujet –, on peut la dire déterminée par la forme du symptôme, par la phrase du fantasme ou par la phase d’élaboration de celui-ci, par le mode d’entrée en analyse, par la direction de la cure, par la stratégie du transfert, voire par la tactique heureuse ou malheureuse d’une interprétation, et à l’occasion une fin d’analyse est la conclusion d’une interprétation malheureuse ou heureuse de l’analyste. Etc.

    Nous pouvons appeler la « logique de la cure » ce qui détermine la conclusion de celle-ci. Certes, la « logique de la cure » peut être entendue à deux niveaux : c’est d’une part la logique particulière d’une cure, la logique du cas, celle de la direction de cette cure ; c’est aussi la logique générale de la cure, celle qui tient à la psychanalyse elle-même, à ce que nous appelons sa technique, c’est-à-dire son artifice spécial. La logique générale de la cure tient à ce semblant où nous organisons les dits de l’analysant. Ce semblant de la technique analytique repose sur la structure logique. « Dans la psychanalyse – dit Lacan – il est fait confiance à juste titre à la structure logique, car elle ne perd jamais ses droits ». On fait toujours confiance à la structure logique, même quand on ne la connaît pas et même quand on a, sur la psychanalyse, des idées qui ne sont pas celles de Lacan et de ses élèves.

    De quelle structure logique s’agit-il dans la psychanalyse ? Quelle nécessité du discours est-elle à l’œuvre dans l’association libre même ? Il y a, tout d’abord, lieu de distinguer la structure logique dont il s’agit et la structure de langage qui est celle de l’inconscient.

    La structure de langage délivre des structures de discours ; elle en produit quatre par permutation circulaire. L’une de ces structures discursives est nommée par Lacan discours de l’analyste. En un sens, la structure logique dont il s’agit dans la psychanalyse est la structure discursive dite « discours de l’analyste ».

    Mais est-ce là tout ? Est-ce le tout de la structure logique que l’on appelle le discours de l’analyste ? Il me semble que ce n’est pas tout. Ne serait-ce que parce que la structure de discours est immobile, statique. Certes, elle est susceptible de transformations, mais celles-ci font sortir de son cadre. Si vous transformez par permutation ce que Lacan appelle le discours de l’analyste, vous passez dans d’autres structures discursives. La structure discursive de l’analyste n’est transformable qu’au prix de sortir du domaine et c’est pourquoi elle n’est pas faite pour formaliser le cours, le parcours, la trajectoire d’une analyse. C’est une structure statique qui, en tant que telle, ou au moins telle que Lacan nous l’a apportée, ne permet pas de formaliser le parcours d’une analyse ; elle en ordonne le cadre, mais elle ne permet de parler ni d’entrée, ni de sortie, ni de conclusion.

    Pour formaliser le parcours d’une analyse, il faut une structure logique capable d’intégrer le facteur temporel, et admettant des transformations internes au domaine considéré.

    Le temps est-il compatible avec la logique ? Voilà une question à considérer. Le temps, le temps qui passe, semble difficile à intégrer à la structure logique dans la mesure où la logique comporte, en elle-même, un effet réducteur de la temporalité, un effet d’éternisation ou d’omni-temporalité, peut-être même un effet d’instantanéité, comme si tous les raisonnements avaient lieu en un instant et que c’était seulement notre débilité psychologique qui plongeait les vérités logiques dans le temps. C’est au prix d’un sophisme, c’est-à-dire d’un raisonnement qui n’est pas logiquement valide, que Lacan a introduit le temps dans la logique. De plus, ce raisonnement ne peut s’accomplir que dans l’élément de l’intersubjectivité. Lacan en a obtenu une structure logique du temps, d’un temps épistémique et non plus chronologique, d’un temps rendu inhomogène par un processus de savoir. D’où les trois parties du temps que sont l’instant-devoir, le temps-pour-comprendre et le moment-de-conclure.

    D’abord, l’instant, la fulguration, l’éclair, temps profondément non discursif au point qu’il est fait appel pour le caractériser à la vision. Nous sommes là aux limites du discours.

    Deuxièmement, le temps pour comprendre. C’est une durée indéterminée, mais qui doit avoir lieu. Elle dépend des capacités de chacun. Celles-ci sont, dans l’anecdote, supposées homogènes – les trois personnages du sophisme lacanien sont aussi intelligents ou aussi bêtes les uns que les autres.

    Enfin, la période conclusive, toujours précipitée, structuralement précipitée, dans la mesure où elle est tributaire d’un acte. L’instant d’agir répond à l’instant de voir. Autrement dit, le terme épistémique n’est pas ici un nouvel instant de voir, ni la contemplation d’une vérité, mais un passage à l’acte dans la mesure où la certitude de la conclusion anticipe sur sa réalisation. En ce sens, la conclusion dans le temps logique est de l’ordre de la vérification, au sens de faire être vrai. Cette vérité n’est pas acquise indépendamment de l’acte à faire.

    Il est possible que le cours d’une analyse ait la structure du temps logique, que l’instauration du SsS soit de l’ordre de l’instant de voir, que la fin authentique d’une analyse soit toujours un moment de conclure, avec la précipitation qu’il comporte. Je propose que l’on étudie cette hypothèse dans le cadre de notre enquête sur la conclusion de la cure.

    La structure du temps logique n’est pas la seule à prendre en considération quand il s’agit de logifier la cure analytique. Il ne manque pas d’objets mathématiques, qui comportent en eux-mêmes un élément dynamique. Pensez au nombre pi (π), dont la valeur 3, 1416 suffit largement pour les besoins du commun, mais qui est gros d’une suite de chiffres à calculer dont on ne vient pas à bout, mettant à contribution des ordinateurs de plus en plus puissants pour obtenir des symboles de plus en plus nombreux, qui prennent place dans cette suite de chiffres dont on ne voit pas la fin. Le facteur temps, dans le calcul, nous est rendu présent, matériel, par l’ordinateur.

    Le temps est déjà présent sous l’aspect de la suite ordonnée, par exemple celle des nombres entiers naturels 3, 4, 5,... Cette suite peut déjà être considérée comme incluant un élément temporel, et elle est propre à nous représenter la suite de l’association libre. Une analyse pourrait être représentée comme une seule longue phrase, ou une seule longue suite de phrases. C’est rendu sensible quand des psychanalystes américains, pour percer le secret de la cure, enregistrent les séances d’un patient, et l’on voit ainsi s’accumuler la matière signifiante, qui pourrait parfaitement donner lieu à une suite de cet ordre. C’est pourquoi il y a lieu de continuer à s’occuper des suites, des séries, des séquences, bien que Lacan ait donné la structure discursive de l’analyste. Et c’est un fait que Lacan s’est soucié des suites et séquences.

    Le premier exemple qui vient à l’esprit des lecteurs, c’est le Séminaire de « La lettre volée », dont le point de départ est une série de type aléatoire, comme celle que l’on pourrait obtenir à partir du jet d’une pièce de monnaie, en notant successivement l’apparition de pile ou face par les symboles plus et moins. Le résultat est une séquence de symboles, une séquence dite sans loi, dans la mesure où elle ne résout qu’à une seule condition, c’est qu’apparaisse à chaque place un plus ou un moins, puisque c’est là tout le vocabulaire utilisé pour former cette séquence. A chaque place, ou il y a l’un, ou il y a l’autre, le tiers étant exclu : si la pièce tombe sur la tranche, on ne note pas le coup, le coup est annulé. On respecte donc là le principe du tiers exclu (on n’est pas toujours aussi bien élevé...).

    La démonstration de Lacan est de construire, à partir de cette séquence aléatoire, sans loi, des séquences d’ordre plus relevé, d’édifier une loi. A cette fin on enrichit le vocabulaire. Je simplifie la démonstration : on considère non plus un seul symbole à la fois, mais deux. D’où quatre combinaisons : ( + / + ), ( + /-), (-/ + ) et (-/-). On donne à chacun de ces ensembles un nom par une lettre. Donc on appelle ( + / + ) par la lettre grecque alpha α; ( + /-), on l’appelle béta β ; (-/ + ) sera gamma γ; (-/-) sera delta δ. Nous avons là un nouveau vocabulaire, non plus «plus et moins», mais «α β γ δ» et un nouveau type de séquences, régies par des lois. Du hasard émerge une nécessité. Laquelle ?

    Partons de α. Qu’est-ce qui peut venir après α ? α désigne ce qui s’écrit dans le premier vocabulaire par la paire ordonnée ( + / + ). Après ces deux plus ( + / + ), peut venir aussi bien un + qu’un –, ce qui fera + + + ou + + -. A l’écrire dans le nouveau vocabulaire, la séquence + + + devient la séquence α α ; la séquence + + - devient α β. Donc, alors que un + ou un – peut être suivi indifféremment par + ou –, α ne peut être suivi que par α ou β : γ et δ sont exclus. A son tour β ne peut être suivi que par γ ou par δ tandis que γ ne peut être suivi que par β ou par α ; et δ ne peut être suivi que par γ ou par δ qui peut ainsi se poursuivre indéfiniment. Voilà qui donne une loi, qu’exprime cet arbre

    Dans la première séquence de ( + ) et (-), n’importe quel symbole peut suivre n’importe quel symbole ; dans la séquence des α β γ δ n’importe quel symbole ne peut pas suivre n’importe quel symbole. Le choix est un choix forcé, forcé par ce programme. Nous avons ici l’exemple d’une structure logique, qui peut être mise sous forme de graphe. Vous le trouvez dans les Écrits :

    C’est un algorithme, pour autant qu’il permet de construire la séquence. Il ne détermine pas de façon nécessaire tous les moments de la séquence. Cette séquence n’est pas sans loi (sa loi est cet algorithme), mais elle n’est pas pour autant complètement déterminée : c’est une séquence semi­déterminée, certaines choses y sont impossibles, mais il demeure une certaine possibilité de choix, une marge. Une séquence complètement déterminée est par exemple celle que vous obtenez par récurrence à partir du nombre initial, 0 ou 1, en appliquant comme algorithme la fonction du successeur, + 1. Quand vous avez 3, vous ne pouvez mettre 18 après, vous êtes obligés à mettre 4, et puis êtes obligés à mettre 5. Voilà l’exemple d’une séquence complètement déterminée par son algorithme. La séquence des jets de la pièce de monnaie est à l’opposé une séquence entièrement aléatoire. Celle des a, etc., est intermédiaire entre l’absence de loi et la détermination complète.

    Cette démonstration, Lacan l’a aussitôt utilisée pour construire ce qu’il a appelé le graphe du désir, et qui est une structure logique supposée rendre compte de l’expérience analytique. Un certain parcours dans l’analyse y est indiqué, et qui comporte un certain algorithme.

    Il est indiqué par exemple que l’accès au circuit supérieur de ce graphe dépend du point marqué A. Il y a essentiellement dans ce graphe deux conclusions possibles de l’analyse : ou bien un avortement de l’analyse par court-circuit, se terminant par identification, ou bien une conclusion vraie, au sommet appelé S (Ⱥ).

    Ce graphe explique aussi les relations séquentielles qu’entretiennent le fantasme, le symptôme, la position de l’analyste, la pulsion, le désir, etc. Sans se présenter le moins du monde comme le calque du cours d’une analyse, voilà une structure logique qui comporte un parcours, et permet de distinguer une conclusion en court-circuit et une conclusion véritable.

    Troisième exemple. Dans sa « Proposition de 1967 », Lacan assimile le SsS, pivot du transfert, à un algorithme prescrivant la loi d’une séquence. Dans cette « Proposition », Lacan met en parallèle l’entrée en analyse et la fin de l’analyse, et montre en quoi la structure de l’entrée en analyse détermine strictement celle de la fin de l’analyse. Il n’est pas loin d’y assimiler l’analyse elle-même à une chaîne de lettres. Il y appelle son graphe. Il note l’identité de l’algorithme du transfert avec l’agalma platonicienne. C’est en effet le savoir de Socrate qui apparaît à Alcibiade comme une merveille cachée, une vérité voilée que recèle le maître idéal.

    S’il s’agit d’explorer au cours de cette Rencontre Internationale, c’est la possibilité de construire des séquences susceptibles de formaliser le cours même de l’expérience analytique. Eh bien, partons de l’algorithme de Lacan, et réécrivons-le sous la forme d’une articulation entre deux signifiants : (ST... Sq). L’effet de signification spécial qui s’appelle le Sujet supposé Savoir est fonction de l’articulation de ces deux signifiants, f (S... Sq). C’est une métonymie. Le SsS, comme son nom l’indique, est un effet de signification qui court sous la chaîne signifiante. Donc, j’écris conformément au mathème de la métonymie :

    La fin de l’analyse, en revanche, répondrait au mathème de la métaphore, c’est-à-dire d’une émergence, celle de l’objet : S(+) a.

    Comment se fait-il qu’après le temps-pour-parler, intervient le moment de conclure, à la place du SsS, le surgissement de l’objet a ? Y a-t-il là épuisement du savoir supposé ? Faut-il supposer que le savoir inconscient était fini ? Faut-il supposer, et selon quelles lois, que se déclenche une transfinitisation ? Je relève que le rapport métaphorique du SsS et de l’objet a se retrouve dans le discours de l’analyste, sous les espèces du mathème :

    C’est dire que l’on doit supposer que, dans le cours d’une analyse, l’élaboration de savoir se poursuit de façon parallèle à la construction du fantasme fondamental.

    II

    J’ai annoncé qu’il y avait une raison circonstantielle et une raison de fond pour passer de la position féminine à la logique de la cure. J’ai développé jusqu’à présent la raison circonstancielle. Or Lacan est passé par le mathème logique pour situer la position féminine. En allant de là à la logique de la cure, nous nous inspirons de sa démarche. De plus, la logique de la position féminine s’articule à la théorie des séquences.

    Quel est le point de départ de Freud, ou du moins ce qui donne le fil de sa position ? Peut-être peut-on dire que c’est une phénoménologie de la perception. Freud a mis tout l’accent sur une phénoménologie de la perception de la forme du corps. Le phallus freudien, c’est d’abord l’image phallique. Le fait essentiel, c’est la comparaison imaginaire. Et la fonction phallique chez Freud, c’est d’abord : avoir ou ne pas avoir le pénis.

    C’est la prévalence du corps imaginaire qui fait de la clinique freudienne de la position féminine une clinique du « Penisneid », c’est la clinique d’un être qui souffre du manque-à-avoir, d’un être qui souffre, qui se plaint, en qui la revendication se trouve éternisée en quelque sorte. C’est aussi la clinique d’un être qui leurre le manque. Et il y a donc la clinique des tromperies qui permettent à cet être d’apaiser la blessure de son manque. Le sujet féminin leurre le manque par l’objet-semblant, que ce soit l’enfant, que ce soit l’homme. Le sujet féminin leurre électivement le manque par l’amour. Dans cette perspective, l’amour a chez la femme une valeur tout à fait différente de celle qu’il a chez l’homme. Si l’on cherche une définition freudienne de la position féminine, peut-être peut-on dire que la position féminine du sujet est celle où la perte de l’objet d’amour vaut castration. Le sujet dans la position féminine expérimente la perte de l’objet d’amour de façon beaucoup plus catastrophique que le sujet viril, pour lequel, le plus précieux, l’agalma inconsciente, est, au fond, sur son corps. C’est une partie du corps très spéciale, qui est, en un sens, hors corps, mais de ce fait le sujet viril n’expérimente pas la perte de l’objet d’amour sur le mode catastrophique du sujet en position féminine. Puisqu'il y a des hommes qui meurent d’amour, il suffit de dire que ce sont des sujets en position féminine...

    Il y a encore autre chose. Freud note que le sujet en position féminine prend plaisir à la souffrance. C’est un paradoxe dans l’économie de la jouissance, si la libido est virile. Que veut dire que « la libido est virile » ? Qu’elle est essentiellement affirmation, possession, plaisir positif. Il y a dès lors un paradoxe à prendre plaisir à souffrir.

    Mais aussi, l’envers de l’affaire, c’est que le cycle du plaisir positif, le cycle proprement physiologique du plaisir positif, est toujours plus court que le cycle de la douleur. Le cycle de la douleur peut se prolonger beaucoup plus longtemps que le cycle du plaisir (Lacan l’évoque à propos de Sade, « l’expérience physiologique le démontre », dit-il).

    Autrement dit, imputer à la femme la capacité de faire du plaisir avec de la souffrance, c’est, en creux, dire qu’elle est susceptible de plus de plaisir que l’homme. Autrement dit, sous les espèces du masochisme féminin, Freud a découvert, et a voilé en même temps, le supplément de jouissance qui est le lot du sujet féminin. S’il l’a fait sous les espèces du paradoxe, c’est parce que la définition freudienne de la libido est virile.

    Le point de départ de Lacan, dans les années 70, ce n’est pas une phénoménologie du corps imaginaire, c’est une phénoménologie de la jouissance. Partir d’une phénoménologie de la jouissance plutôt que d’une phénoménologie du corps imaginaire a beaucoup de conséquences. Dans un cas, la position féminine est marquée d’un (-), dans l’autre d’un ( + ), d’un plus-de-jouir, et c’est au contraire l’homme, avec le cycle misérable du pénis, qui se trouve marqué d’un (-). Le cycle du Lust de l’organe pénien est un cycle court, qui, dans l’ensemble, tourne court, et ramène rapidement le sujet à l’homéostase. Sans doute le symbole viril est-il toujours érigé, et l’organe s’épuise à l’imiter. Le fonctionnement physiologique inspire donc la phénoménologie lacanienne de la jouissance.

    La jouissance de l’organe est une jouissance située, localisée, topique ; on peut dire : « elle est là ». Et c’est une jouissance discrète. Cela ne veut pas dire qu’elle se fasse nécessairement en silence, elle s’accompagne chez les héros sadiens d’épouvantables hurlements. Discrète veut dire que c’est une jouissance qui se présente phénoménologiquement par éléments discrets, c’est-à-dire par unités séparées les unes des autres. Eh bien, la jouissance de l’organe pénien est une jouissance discrète. Elle se présente par éléments discrets, énumérables selon la suite des nombres entiers naturels : 1, 2, 3, 4, 5... Et c’est ainsi que cette structure énumérative s’impose aussi bien aux coups tirés – on dit « polvos » en espagnol – ou aussi bien à l’énumération des femmes. C’est aussi une jouissance qui a des affinités profondes avec le signifiant, elle fonctionne par oui et non.

    Les caractères phénoménologiques de la jouissance féminine sont très différents. Le sexe fort, pour ce qui est de la jouissance, c’est le sexe féminin. C’est d’abord une jouissance difficilement situable, malgré les tentatives de la situer, en faisant par exemple du vagin un organe significantisé – il y a là-dessus, une citation très amusante de Phyllis Greenacre[2]. Mais en dépit de ces efforts, traditionnels chez les psychanalystes femmes, la jouissance reste mystérieuse quant à son lieu. Mais il faut dire davantage, c’est une jouissance qui ne vient pas par éléments discrets. Elle n’est pas représentable selon une séquence des nombres entiers naturels, elle n’est pas représentable comme 1, 2, 3, 4, 5... Elle a une puissance supérieure à celle du dénombrable. On pourrait même dire qu’elle a la puissance du continu...

    On pourrait, par exemple, la représenter comme un élément dense et avoir donc recours à une extension du domaine des nombres entiers, faire appel au corps des nombres réels. Lacan a essayé, en termes topologiques, d’affecter de compacité la jouissance féminine. Il a pu dire qu’il s’agissait d’une jouissance « contiguë à elle-même ». C’était dire qu’elle ne vient pas en éléments discrets, où on ne peut pas séparer l’un et l’autre mais où il y a en effet un élément fusionnel entre les éléments de jouissance, au point même qu’on ne puisse pas parler d’éléments de jouissance. Le résultat, c’est que la jouissance féminine, précisément d’être indiscrète a si peu d’affinité avec le signifiant qu’elle ne peut se dire.

    Bien sûr, elle se dit tout de même. A l’occasion par des métaphores aquatiques, vagues, flots, flux. L’élément aquatique est en effet un élément massif, au sens de Damourette et Pichon. Pour que ça vienne en éléments discrets, il faut des bouteilles ou des tonneaux. On pourrait développer les affinités imaginaires de la féminité et de l’élément aquatique.

    Mais il est plus vrai de poser qu’il s’agit d’une jouissance qui ne peut se dire, qui n’entre pas dans l’ordre symbolique, de telle sorte que cet ordre symbolique est peut-être fait pour contenir la jouissance féminine dans ses effets de ravage, car c’est une jouissance qui, déchaînée, ne respecte pas les semblants sociaux.

    C’est aussi bien ce qui explique le refus de la jouissance chez une femme. Étant donnée la structure de cette jouissance-ci, elle peut être une menace pour l’identité subjective, pour l’identification et l’aliénation signifiantes, tandis que chez l’homme elle renforce une identité, ses identifications.

    Lacan accorde donc une place notable au cycle de l’érection chez le mâle, à la fonction de la tumescence et de la détumescence, où il voit une détermination importante de la position subjective du mâle. Lacan a représenté en 1972 certains des résultats de son enquête sous la forme de deux structures logiques distinctes. Il prend son départ du signifiant phallique, de l’organe mâle significantisé, c’est-à-dire du symbole freudien, le symbole unique de la libido, il en fait une fonction logique, Φ(x), et l’utilise pour formaliser d’abord la logique freudienne du complexe d’Œdipe, puis pour aborder de biais la jouissance féminine, d’une façon qui est toute d’ironie à l’égard de Freud. D’une part, Lacan admet la thèse freudienne du phallus comme symbole unique de la libido, mais, par un effet d’ironie, le transformant en fonction logique, il en tire deux effets très différents, il en produit deux classes non pas homogènes (l’une rassemblant les propriétaires, ceux qui ont, l’autre les privés, les pauvres), mais hétérogènes en tous points (sauf dans la référence à la même fonction).

    Lacan inscrit donc le symbole unique inventé par Freud dans deux doubles formules.

    Les deux premières indiquent un rapport du sujet à la jouissance qui est unifiable, totalisable. Le sujet n’est pas dépassé par sa jouissance. On pourrait même dire que c’est la définition du sujet en position virile : il n’est jamais dépassé par sa jouissance.

    De l’autre côté, la même fonction phallique permet d’inscrire un rapport à la jouissance qui est intotalisable, non-unifiable. Les premières formules se laissent représenter par un cercle, enfermant des éléments, des individus, qui satisfont la fonction « tout est là », et puis, il y a un élément supplémentaire qui est en quelque sorte le trait totalisant lui-même.

    Le côté féminin, en revanche, n’est pas représentable par un cercle. Ce serait plutôt un amas sans pourtour, pour autant que là, on ne peut dire « tout ».

    Cette représentation n’est pas suffisante.

    Si l’on se réfère à un tout, la première formule veut dire simplement que dans ce tout, il y a une partie qui manque, que le tout n’est pas complet. C’est le « pas-tout » d’incomplétude, le faux « pas-tout ». C’est seulement dire : « Il y a manque ».

    Dès lors que l’on se réfère à un tout, on ne peut écrire : « il n’existe pas de x tel que non phi de x », puisqu’à droite il existe au moins un élément qui ne satisfait pas la fonction Ф. A gauche, vous avez tous ceux qui sont phi, et à droite vous avez ceux qui ne sont pas phi. Donc, vous ne pouvez pas écrire que personne n’est non-phi.

    J’en conclus que le schéma de référence de ces formules n’est pas un tout auquel on ajouterait simplement une négation. Cela, c’est le faux « pas-tout ». Une représentation et une seule rend pensable l’articulation des deux formules de la sexuation féminine chez Lacan. Il y a une seule représentation, et très différente, qui rend pensable l’articulation de ces deux formules. Il faut pour cela sortir de la représentation ordinaire de la classe, dont les membres sont ceux qui satisfont une fonction prédicative donnée.

    A bas la classe ! Hors de la séquence, point de salut ! Il faut passer même à un type spécial de séquence, qui est la séquence de choix. Je vais vous expliquer ça.

    Prenons une séquence, la plus facile, la séquence normale, celle que nous allons tirer d’un tout. Voilà un ensemble où tous sont pareils, tous sont phi, Φ(x). Par exemple ce sac de bonbons. Nous allons les sortir un à un, c’est-à-dire que là nous introduisons déjà du temps. Au lieu, là, voilà, un ensemble de bonbons ; pour les manger, il faut les sortir du sac, enlever le papier, j’en prends un, je regarde : c’est un bonbon. Bon ! C’est un bonbon. J’écris qu’il est conforme. J’en prends un deuxième, c’est ok, c’est phi. Et je continue comme cela jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de bonbon dans le sac. Si j’ai acheté une boite de bonbons, normalement je ne dois pas trouver une praline dedans. Si, grâce à Cantor, je peux avoir une boîte de bonbons infinie, une boîte où les bonbons sont en nombre infini, ce sera toujours des bonbons – pour autant que la séquence obéit à la formule qui prescrit que tout x est phi –, il peut y avoir plus de bonbons que je ne pourrais jamais en manger jusqu’à la fin de mes jours. Et ça répond à la loi : pour tout x phi de  Donc, pas de surprises, c’est une séquence entièrement déterminée.

    Maintenant, que se passe-t-il si je change, caustique, un tout petit peu le jeu ? Je garde ma boîte infinie de bonbons, aucune raison que je m’en passe, mais voici que l’Autre met à côté une boîte, pourquoi pas, aussi infinie, de crottes de chocolat, m’informe, que, à un moment donné, il pourra substituer – je ne dois pas regarder – à la boîte de bonbons dont je me gave la boîte de chocolats. Et c’est tout. C’est un algorithme un peu différent. Qu’est-ce qui se passe ? Cette fois-ci, à chaque moment de la séquence, ça peut être phi ou non phi, je n’en suis pas sûr. Je tire des bonbons, mais peut-être l’Autre enlèvera-t-il les bonbons, pour laisser à la place les chocolats. Donc, en chaque point de choix, je ne sais pas si la séquence « bonbons » va se poursuivre ou si c’est la séquence « crottes » qui va commencer. Chaque fois la séquence se poursuit mais à chaque fois il y a une deuxième branche qui peut se faire et à partir de laquelle je ne pourrais plus manger que des chocolats et plus de bonbons. Avec cette loi, on a une infinité de séquences différentes qui sont possibles, puisqu’au temps un, cela peut être l’un ou l’autre, au temps deux de même, etc.

    Supposez maintenant que l’Autre, après m’avoir dit ça, ne change pas de boîte. Donc, en fait, je continue de toujours manger des bonbons, je ne trouverai jamais un chocolat, mais je ne peux pas dire pour autant que tout x est Φ. Avant, je pouvais dire que pour tout x, Φ de x, mais dès lors que l’algorithme est changé, même si je ne tire jamais que les bonbons, je ne peux rien dire sur tout x parce qu’il est toujours possible que, le coup d’après, apparaissent les chocolats.

    Il n’est pas besoin que l’on voie le moindre chocolat pour que, malgré ça je ne puisse pas dire pour tout x phi de

    A ce moment là, cela fait une différence si l’ensemble est fini ou infini. Si j’arrive au fond de la boîte de bonbons sans avoir eu de crotte de chocolat, là, je pourrais dire pour tout x, phi de x. Si la boîte est infinie, jusqu’à la fin du temps je resterai en suspens, mangeant des bonbons, sans pouvoir rien dire de ce que tous les x sont bonbons. Eh bien, cette interprétation est seule à vérifier les deux formules de la sexuation féminine.

    Du côté masculin, c’est le même symbole, comme Freud le voulait. De fait, les deux séquences sont pareilles des deux côtés : il n’y a que des x qui sont Φ. Des deux côtés, on n’y a que phallus. Mais subjectivement, c’est tout à fait différent, parce que l’algorithme est tout à fait différent.

    Du côté féminin, il est impossible de totaliser, d’unifier le tout. On est dans l’énumération infinie – bien que le symbole fonctionnel soit le même. C’est pourquoi je parlais d’un détournement ironique du symbole freudien.

    Le « pas-tout » proprement lacanien ne doit donc pas être confondu avec le « pas-tout » d’incomplétude, avec lequel il n’a rien à voir, auquel il est opposé. C’est le « pas-tout » indécidable.

    Bien que l’on ne puisse présenter aucun contre-exemple (il n’y a pas d’x qui ne soit Φ), néanmoins on ne peut dire légitimement. Ce n’est pas que la formule soit fausse : justement, elle est vraie, mais indémontrable. Lede Lacan, qui n’est pas, comme il le signale, d’usage en logique, signifie : « on ne peut dire tous », « on ne peut ici parler de tout ». Le saut du tout est impossible, il faut compter un par un.

    Cette logique autorise les commentaires suivants « on ne peut parler de toutes les femmes »,

    « La femme n’existe pas », « la femme incarne l’Autre », « aucune femme n’est toute », « la jouissance féminine est illimitée », « elle excède la jouissance phallique », etc. Elle autoriserait aussi bien des commentaires portant sur la logique de la cure, et sa conclusion d’impossible.

    [*] Remarques sur la logique de la cure présentées en clôture des Journées de Malaga, le 28 février 1993

    [2] Cf. Les Cahiers Andalous de Psychanalyse n° 10, p. 61.