La passe du parlêtre
Jacques-Alain Miller
"La Cause freudienne n° 74"
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La passe du parlêtre
Jacques-Alain Miller
J’en suis venu, la dernière fois, à l’ultime écrit de Lacan, le dernier que j’ai recueilli dans le volume que j’ai intitulé les Autres écrits. Ce texte a été composé pour servir – d’où son titre – de « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI »[1], Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Je l’ai déjà commenté plus d’une fois, mais j’y reviens pour l’interroger sur ce que c’est qu’un analyste dans la perspective du sinthome. À vrai dire, c’est un texte qui, bien qu’il se présente comme sa préface, est très à distance du Séminaire XI. Il n’en parle pas explicitement. Je l’ai interrogé pour savoir s’il en parlait au moins implicitement, et cela ne m’est pas apparu non plus.
Doctrine classique
À le considérer dans son ensemble, il s’agit plutôt d’un retour sur la question de la fin de l’analyse, et, précisément, sur ce que Lacan appelait la passe. Le dernier écrit de Lacan – je mets à part les quelques paragraphes qu’il a composés pour un volume consacré à la défense du Centre universitaire de Vincennes, où figure la proposition « Tout le monde est fou » –, son dernier écrit proprement dit, constitue un retour sur la passe. Si bref qu’il soit – à peine trois pages –, il fait foi.
L’invention de la passe par Lacan – qu’il annonce dans sa « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École »[2], que vous trouvez également dans ce volume des Autres écrits – vectorialise une grande partie de son enseignement. Quand on suit son Séminaire dans l’ordre chronologique, on s’aperçoit de l’insistance croissante, de l’urgence qu’il éprouve de devoir donner une doctrine de la fin de l’analyse. Cette doctrine, on la lui réclame et il la promet.
Il énonce explicitement, dans son Séminaire sur l’angoisse[3] que l’objet petit a – tel qu’il l’a nommé – doit permettre d’aller au-delà des conclusions de Freud dans son texte « Analyse finie et analyse infinie »[4]. Dans Le Séminaire XI, en 1964, il analyse – au moins, il l’esquisse – que le désir de Freud a entravé la puissance de l’opération analytique, que le désir de Freud de sauver le père serait ce qui a empêché la psychanalyse de prendre sa juste place. Trois ans plus tard, il fait le pas, avec sa « Proposition de 1967... », de formuler la fin de l’analyse dans des termes supposés en permettre une vérification, sinon scientifique, du moins suffisamment logique pour pouvoir réunir les suffrages d’une communauté. La doctrine qu’il en établit, alors, est indissociable de la procédure qu’il invente pour la faire passer à l’effectivité. Le premier résultat que Lacan obtint fut d’ailleurs une scission parmi ses disciples, dont un certain nombre refusèrent la procédure ainsi définie. Ce premier résultat fut donc de donner un éclat spécial à cette nouveauté, de la faire apparaître comme une scansion essentielle, précédée d’un Séminaire sur la logique du fantasme et suivie d’un Séminaire sur l’acte analytique.
Tout cet appareil – deux Séminaires, le texte même de la « Proposition de 1967 sur le psychanalyste de l’École », les écrits produits à la suite, à l’occasion d’un voyage de conférences en Italie[5] –, tout cela forme donc un ensemble considérable par rapport à quoi les trois petites pages du dernier texte des Autres écrits paraissent bien minces. Mais j’entends pourtant les prendre au sérieux et les mesurer à l’énorme massif de la doctrine classique de la passe.
Déplacement
Je ne vais pas réarticuler la doctrine que je disais « classique » de la passe. Je vais seulement en souligner certains traits, qui vous feront voir le déplacement opéré par l’ultime écrit.
D’abord le premier.
Dans la doctrine classique de la passe, ce qui apparaît comme le pivot d’une analyse et de sa fin, c’est le désir du psychanalyste. Pendant de nombreux séminaires en effet, la fonction du désir de l’analyste était glissée par Lacan comme un carrefour essentiel, sur lequel il faudrait revenir. Ce désir de l’analyste était – j’ai eu, jadis, l’occasion de le montrer – sa réponse à ce qui commençait à être en vogue dans les milieux de l’Association internationale de psychanalyse, à savoir le contre-transfert. Le contre-transfert était leur façon de dire que l’analyste lui-même était sollicité par l’expérience qu’il gouvernait, et qu’il l’était au niveau de son inconscient – façon de dire qu’il ne pouvait pas se défalquer de l’opération. C’est à cette place que Lacan inscrivait le désir de l’analyste, mais en lui donnant une tout autre valeur que celle du contre-transfert, puisque, par désir de l’analyste, il entendait une fonction symbolique trouvant à s’incarner dans l’analyste, sans pour autant mobiliser en lui son inconscient.
Pour être bref, disons que le désir de l’analyste, c’est la question : Qu’est-ce que tout cela veut dire ? Tout ce que je dis, moi, l’analysant, qu’est-ce que tout ça veut vraiment dire ? C’est cette question, transposée en termes de volonté. C’est la question de la signification, mais où le veut – qu’est-ce que ça veut dire ? – se détache sur le dire, où le vouloir se détache sur le dire et devient un Que veut-il, l’analyste ?
Tel que je le présente ici, ce déplacement indique bien à quel point le sens est dépendant du destinataire du discours. Ce qu’il y a en dessous, c’est que ça veut dire ce qu’il veut. L’interprétation est à cette place où l’analyste indique ce qu’il veut que ça veuille dire. Simplement, ce n’est pas plus clair pour autant, parce que ça se répercute comme une question : Que veut-il ? Et ça s’inverse, en retour, sur le sujet – l’analysant – en un Que veux-tu ?
On n’obtient tous ces beaux effets qu’à la condition que le désir de l’analyste reste voilé, crypté. À cet égard, le désir de l’analyste, c’est le Qu’est-ce que ça veut dire ? porté à l’incandescence. C’est l’énigme intrinsèque à toute articulation signifiante, à savoir qu’un signifiant renvoie à un autre signifiant. C’est ce en quoi le désir de l’analyste, saisi comme tel, est un x, qui est à la place de la signification dernière.
La fin de l’analyse, ce serait la solution de cet x. Dans sa « Proposition du 9 octobre 1967... », Lacan en propose deux versions équivalentes : un certain il y a et un certain il n’y a pas – une solution positive et une solution négative.
La solution négative, c’est un rien. Un il n’y a rien à cette place-là. À la place de la signification dernière, il n’y a que le vide, la vanité du désir. Cette solution négative, Lacan, dans les termes freudiens dont il a fait mathèmes, l’écrit -φ . C’est une allusion à la castration, dont Freud lui-même, dans son texte sur la fin de l’analyse, faisait le nec plus ultra de l’analyse : ce qui doit se révéler à la fin de l’analyse, c’est la signification de la castration.
Mais ce que nous avons là sous le nom de castration, c’est seulement un épisode de la litanie des termes négatifs que Lacan a élaborés comme la réponse ultime qui consacre la fin de l’analyse. Plus tôt dans son élaboration, il avait pu inscrire, à cette place – négative – la mort, et il avait développé la fin de l’analyse comme subjectivation de la mort. Dans sa « Proposition... », disons qu’il s’agit de subjectivation de la castration, qui deviendra, plus tard, subjectivation du rapport sexuel en tant qu’il n’existe pas.
La solution positive, ce serait l’isolement de la fonction dite petit a. Dans la « Proposition... », Lacan s’arrange pour indiquer que cette fonction est approchée par ce que l’on a appelé, dans la psychanalyse, l’objet prégénital, celui qui n’a pas été phallicisé, qui n’est pas entré dans la signification phallique, c’est-à-dire dans celle de la castration, et qui obture la place négative de - φ, ce que l’on peut écrire sous cette forme métaphorique :
Cet objet petit a, Lacan lui donnera plus tard le nom de plus-de-jouir.
Ce que l’on peut relever, au regard de l’ultime élaboration de Lacan, c’est la place subordonnée qu’il donne à la jouissance dans cette doctrine de la passe, puisqu’elle dépend de la solution apportée à la question du désir de l’analyste.
Pourtant, on trouve déjà dans cette « Proposition... », à la page 253 des Autres écrits, la mention « de la dimension de mirage où s’assoit la position du psychanalyste », et Lacan évoque un avenir où cette dimension de mirage aurait à être réduite par une critique scientifique. Le terme mirage figure également dans son écrit ultime, et même à une place majeure[6].
La perspective du sujet supposé savoir
Pour le Lacan de 1967, accéder à ce moment de solution passe par une transformation de la fonction du sujet supposé savoir. Cette expression a fait florès parce qu’elle se comprend d’elle-même. Elle désigne ici une fonction subordonnée à la chaîne signifiante. Ce que Lacan appelle sujet supposé savoir est un certain effet de signification, qui obture la solution du désir de l’analyste. C’est, pour simplifier, la supposition de l’inconscient. C’est la notion selon laquelle ce que l’on dit en analyse veut dire autre chose.
Cette supposition de l’inconscient s’avère nécessaire pour recueillir ce qui apparaît comme les mots, les expressions, les signifiants déterminant le sujet, de telle sorte que le savoir – qui est au départ seulement supposé, seulement une signification – s’effectue progressivement au cours de l’analyse, et que s’accumulent les signifiants articulés constituant un savoir, savoir que le sujet devient. Le sujet, qui est, au départ, un savoir seulement supposé devient, par l’expérience analytique, un savoir effectif.
C’est ainsi que l’analysant est situé, au terme de l’analyse, comme sachant. C’est un savant, au sens propre. L’analyse produit un savant. L’analysant est essentiellement le savant de son désir. Il sait ce qui cause son désir. Il sait le manque où s’enracine son désir, et il sait le plus-de-jouir qui vient obturer ce manque.
À la fin de l’analyse, nous avons donc un sujet qui sait. C’est dans ce contexte que la passe prend sa valeur : le sujet a à dire ce qu’il sait, c’est-à-dire de quelle façon s’est remplie la place vide du sujet supposé savoir, de quelle façon ce savoir s’est effectué pour lui, comment il est passé de la supposition au recueil de ce qui apparaît comme un signifiant clé, et puis d’un autre, qui ne sont pas forcément compatibles. Des transformations ont donc lieu. Ce ne sont pas des éléments indépendants les uns des autres. L’arrivée d’un élément nouveau modifie la valeur des éléments accumulés. C’est, précisément, une articulation se faisant continuellement après-coup. La fin de l’analyse marquerait la clôture de l’expérience, c’est-à-dire l’accès à un après-coup définitif.
Après de nombreux va-et-vient, hésitations, oscillations, on obtiendrait un sujet nouveau. À mesure que disparaît le sujet qui ignorait la cause de son désir, émerge le sujet savant. C’est ce savoir que la passe tente de soutirer au sujet. Elle tente de l’obliger – avec son consentement – à partager ce savoir avec une communauté rassemblée dans une École, et aussi avec le public, puisque Lacan indique qu’il en souhaite la publication.
Une tout autre perspective de la passe
C’est une tout autre perspective sur quoi nous achoppons dans l’ultime écrit de Lacan, « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI ».
D’abord, parce que c’est le concept même du savoir qui y est mis en question, au point que le mot n’y figure plus. Quand Lacan construisait son concept de sujet supposé savoir, il expliquait que c’était une formation qui s’inscrivait à la place de la vérité, et on entendait qu’ensuite, le savoir prenait consistance. Or, on s’aperçoit qu’à la fin de son enseignement – comment dire ? –, il n’y croit plus. Il ne désigne plus le savoir comme une formation consistante, il ne parle plus que de vérité. Il est sensible qu’à la fin, il traite le savoir comme une élucubration – c’est le mot qui figure déjà dans son Séminaire, livre XX à propos du langage : une élucubration de savoir sur lalangue. Là, il faut entendre que le savoir est pour Lacan une élucubration. L’expression qui surgit dans cet ultime écrit, celle de vérité menteuse – qui n’est d’ailleurs pas spécialement élégante et que l’on n’a pas montée en épingle jusqu’à ce que je me mette à tourner autour – désigne, aussi exactement que possible, le statut du savoir comme élucubration. Il ne s’agit pas du sujet supposé savoir s’inscrivant à la place de la vérité pour s’effectuer, il s’agit de la vérité aux couleurs du mensonge. C’est à ce degré que chute le savoir.
Le passant de la doctrine classique de la passe est supposé témoigner d’un savoir, alors que celui que Lacan nous amène à la fin de son enseignement – au moment où il est en train de préparer, d’élucubrer le concept du sinthome, c’est-à-dire de s’affronter sans médiation au statut de la jouissance –, ce passant-là, ne peut témoigner que d’une vérité menteuse.
J’espère que je vous ai rendu sensible, en simplifiant les termes du problème, l’écart prodigieux qu’il y a entre ces deux moments d’élaboration. Nous pouvons voir aussi ce qui les lie l’un à l’autre.
La disparition de l’événement-passe
Je disais que cet écrit ultime est un retour sur la passe. C’est un retour discret, qui ne s’annonce pas comme tel, et qui n’annonce pas la rectification qu’il opère.
Ce texte se présente même sous la forme d’une suite de propositions qui peuvent paraître décousues ou, du moins, témoigner d’une organisation assez lâche. Situer ce texte comme un retour sur la passe, c’est déjà une ponctuation, c’est déjà une proposition de lecture que je fais, d’autant que l’on n’a dans ce texte – c’est très remarquable – que la moitié de l’affaire de la passe.
La passe, c’est deux choses. C’est un événement, et c’est une procédure. C’est un événement supposé intervenir dans le cours de l’analyse, et c’est, à la suite, une procédure offerte à celui qui pense avoir été le sujet de cet événement, afin qu’il puisse en communiquer quelque chose à une communauté analytique.
Or, dans cet ultime texte de Lacan, nous n’avons rien sur l’événement – pas un mot. La passe y apparaît essentiellement comme une procédure inventée – pour vérifier la fin de l’analyse ? Le mot vérifier n’y est même pas – pour mettre à l’épreuve de dire la fin de l’analyse.
Urgence et satisfaction en analyse
Alors que, dans le moment où il invente la passe, Lacan consacre l’essentiel à l’événement-passe, il n’y rien d’autre dans ce texte ultime que cette indication, bien mince : à la fin de l’analyse, il y a satisfaction. Le seul terme de l’analyse, c’est, je le cite, « la satisfaction qui marque la fin de l’analyse »[7]. Voilà tout ce que nous avons à mettre en regard de la construction complexe de la passe que Lacan a pu faire dans les années 1966, 1967, 1968, et qui passait notamment par la théorie des groupes. En face de toute cette prodigieuse élucubration, nous n’avons que l’indication selon laquelle la passe, la fin de l’analyse, c’est éprouver de la satisfaction et, disons, la dire. C’est une extraordinaire déflation.
Le mot de satisfaction est visiblement ici le mot clé pour Lacan, puisqu’il apparaît que, pour lui, c’est l’analyse, en tant que telle, qui est affaire de satisfaction. N’écrit-il pas : « Donner cette satisfaction étant l’urgence à quoi préside l’analyse... »[8] ? Il faut entendre que ce qu’il appelle ici satisfaction vectorialise, oriente tout le cours d’une analyse ; une analyse se déploie essentiellement dans le malaise – terme freudien –, dans le mal-être, dans l’inconfort, et qu’on peut isoler et accréditer ce qui surgit comme témoignage de satisfaction.
Lacan parle d’urgence, de « l’urgence à quoi préside l’analyse ». Si on consulte les dictionnaires, on voit que ce mot vient du bas latin [urgens], qui veut dire qui ne souffre pas de retard, et qui provient lui-même du latin classique [urgere], qui signifie pousser, presser. En français, on a commencé à dire d’urgence en 1789. Il est amusant que le terme soit accrédité à cette date, où, en effet, on était assez pressé... assez pressé de révolutionner les choses. Et puis, on donne – j’admire la précision – comme datant de 1792, l’usage du mot urgence dans une signification spécialisée en médecine. Lacan reprend le terme, vers la fin de son texte, en parlant des cas d’urgence. « Comme toujours, dit-il, les cas d’urgence m’empêtraient »[9].
Il y a, bien évidemment, dans ce mot d’urgence, la notion qu’il faut faire vite. Sans doute, des cas se présentent-ils à l’analyse, des cas d’urgence où il ne faut pas traîner ; mais ici, Lacan sort le terme d’urgence du cadre du commencement de l’analyse pour l’étendre à tout son cours, en disant que l’urgence préside à l’analyse comme telle. Eh bien, je prends cela comme un rappel, utile, sérieux, que dans l’analyse, il y a toujours urgence ! Dans l’analyse, vaut ce que l’on exprime, dans la langue française, en disant : ça urge. C’est une expression, elle, très précisément attestée depuis 1903. On ne dit ça que depuis cette date. Il y a, dans l’analyse, quelque chose qui pousse.
Il doit vous être sensible que je fais là confiance, pour m’orienter, aux moindres mots de Lacan.
On pourrait dire que l’urgence concerne le début, l’origine de l’analyse, mais qu’ensuite, on est dans autre chose que dans l’urgence. On se donne du temps, le sujet diffère, atermoie. Je préfère exploiter ce mot d’urgence, sa référence à quelque chose qui pousse, parce que ça nous décale de l’idée que l’on revient en séance à cause du transfert. Il me semble que l’accent spécial que Lacan met là sur l’urgence a la valeur de dissiper le mirage du transfert. Il indique une causalité qui opère à un niveau, si je puis dire, plus profond que le transfert, au niveau que Lacan appelle la satisfaction, en tant qu’elle est l’urgence, et que l’analyse est le moyen de cette satisfaction urgente.
Il y a encore un autre accent que je donnerais à cette urgence, cette urgence qui fait aller vite. Dans cette « Préface à l’édition anglaise... », Lacan évoque que « la vérité, on court après ». Cela me semble en rapport avec l’urgence.
Quand les semblants de la psychanalyse vacillent
On court après la vérité, dans la mesure où l’attention instaure un décalage. Dès que l’on fait attention à la vérité, on en sort, on glisse dans le mensonge. C’est ce que Lacan formule dans ces termes : « Il n’y a pas de vérité qui, à passer par l’attention, ne mente. »[10] C’est là mettre en question le sens de l’opération psychanalytique elle-même, dans la mesure où elle consiste précisément à faire attention aux émergences de vérité, celles qui se font jour dans ce que nous appelons les formations de l’inconscient. L’opération analytique consiste à enchâsser ces émergences dans une articulation et à en faire un discours, par le biais de l’association libre.
On pense évidemment que l’association libre, c’est parler sans faire attention. Ne faites pas attention à ce que vous dites, parlez ! Mais, pratiquement, l’association libre est dans la dépendance d’un signifiant initial auquel on fait attention. Et si l’on n’y fait pas assez attention, il y a l’interprétation pour venir à cette place. On déploie l’association libre à partir d’un rêve, d’un acte manqué, d’un lapsus, d’une parole ou d’une pensée qui retient votre attention. On lui donne valeur de vérité, et c’est parce qu’on lui donne valeur de vérité, d’émergence de vérité, que s’enclenche alors l’association libre qui, comme par miracle – si l’on est assez astucieux, si l’on reçoit aussi quelques coups de pouce de son analyste –, se montre tout à fait capable de s’ordonner en discours. Autrement dit, par le biais de ce qu’on appelle l’association libre, on transforme des émergences de vérité en discours articulé. C’est là qu’est la merveille dont Freud a su nous éblouir : à partir d’un mot qui demeure du naufrage d’un rêve, on a toute une fable qui se déploie et qui émerveille.
Au début de son enseignement, Lacan était dans le droit fil de la découverte freudienne quand il disait : ce discours, c’est l’inconscient même. C’est ce qu’il appelait le discours de l’Autre. Il concevait l’inconscient comme un discours. Même après en avoir rabattu, il a continué de définir l’inconscient comme un savoir, comme une articulation.
L’ultime émergence de l’enseignement de Lacan est faite pour nier ça – au moins, pour l’ébranler et pour nous aider à situer autrement ce qui a lieu dans l’expérience analytique, parce que nous le savons.
Les formations de l’inconscient, à quoi les reconnaissons-nous ? Précisément, à ce qu’elles déjouent l’attention ! Elles font irruption par surprise. C’est pourquoi nous parlons d’émergence. Et quand elles émergent, elles ne font pas sens. On les dira absurdes, ou insensées, ou invraisemblables. Si nous sommes fidèles à ces instants fugaces, l’opération analytique nous apparaît comme jouant contre l’inconscient, comme s’employant à restituer du sens à ce qui, au premier abord, n’en a pas. C’est pourquoi s’inscrit, dans sa « Préface à l’édition anglaise... », ce que Lacan ne glisse que dans une parenthèse – mais qui, je l’ai dit, fait foi –, à savoir que l’inconscient est réel. Si on le nettoie de ce que l’attention vient filer autour, l’inconscient est réel. Il s’agit de l’inconscient pris au ras des formations de l’inconscient.
Quand Lacan dit que l’inconscient est réel, il ajoute : si vous m’en croyez. Si on l’en croyait – le Lacan de 1953 –, on dirait que l’inconscient est symbolique. Ce qui a tourné, à la fin de son enseignement, c’est la définition même de l’inconscient. L’inconscient est réel, ça veut dire l’inconscient n’est pas symbolique ! Ou encore : quand il devient symbolique, il devient autre. C’est pourquoi on peut dire de l’opération analytique qu’elle fait passer l’inconscient du réel au symbolique, qu’elle fait passer l’inconscient de la vérité au mensonge.
Lacan pouvait dire de la psychanalyse qu’elle faisait vaciller tous les semblants, et prendre l’exemple de Socrate se promenant dans la cité pour inquiéter les puissants, les professionnels, et ceux qui croient savoir y faire. Eh bien, ici, c’est la psychanalyse faisant vaciller les semblants de la psychanalyse même ! C’est ça qui est esquissé par Lacan, tel que je le lis. C’est le socratisme, mais appliqué aux psychanalystes eux-mêmes.
C’est le réveil du psychanalyste. C’est l’alerter sur le fait que l’opération analytique est filée de semblants. C’est d’ailleurs ce que l’on admet sous le nom de construction.
Tant qu’on dit construction du fantasme, ça ne vous fait pas vibrer. Mais si l’on dit que l’opération analytique est filée de semblants, qu’elle dépend de la ponctuation qui peut être celle-ci, ou celle-là, alors c’est autre chose. Alors, la question de l’opération analytique, telle qu’elle se développe sous l’égide de l’acte analytique, est précisément touchée. C’est cette opération même qui est, à chaque moment, mise en question.
Le premier mensonge, le proton pseudos de la psychanalyse, quel est-il ? Lacan nous l’indique en nous disant que c’est l’attention. Dès que l’on y fait attention, on sort de l’inconscient réel. Le proton pseudos, c’est l’analyste lui-même. C’est l’insertion d’un autre sujet dans le rapport que vous entretenez à l’inconscient réel. Je m’explique ainsi que Lacan puisse souligner dans cet écrit que la psychanalyse a été inventée par un solitaire, par Un-tout-seul. Il construit, bien entendu, cette perspective selon laquelle Freud s’est aperçu tout seul de l’ex-sistence en lui de l’inconscient réel, c’est-à-dire d’émergences de vérité déjouant l’attention[11]. C’est énorme ce que Lacan indique là ! alors que lui-même avait bien souligné que Freud avait inventé la psychanalyse en prêtant attention aux hystériques. Il a été très abondant sur ce thème, qui a aussi été abondamment repris, mais ce qu’il essaye ici d’indiquer comporte que l’auto-analyse de Freud a été première. C’est même encore trop dire que de dire auto-analyse – disons plutôt que ce qu’il essaye d’indiquer comporte que ce qui a été premier, c’est le fait de l’inconscient réel en Freud, et donc que l’association libre est, à cet égard, seconde, qu’elle est déjà le roman de la vérité.
C’est aussi pourquoi Lacan peut dire que Freud ne savait pas ce qu’il faisait. Il ne savait pas qu’en inventant cet instrument de l’association libre, il avait recours au sens pour résoudre l’opacité de ce qui émerge dans les formations de l’inconscient. J’ai repris là l’expression de Lacan – les formations de l’inconscient. Mais c’est une expression qui, dans la dimension où nous sommes, n’est pas adéquate. En effet, on parle de formations de l’inconscient une fois que les émergences de vérité ont été formalisées. C’est déjà un état second que celui de la formation. J’ai employé le mot d’émergence, pour qualifier ce qu’il y a de premier.
Freud en a fait un livre – on ne peut pas mieux dire ! Il a mis tout cela en forme et s’est adressé au public. À partir de là, il aurait pu dire aux gens : « Faites la même chose ! Soyez attentifs aux émergences de vérité en vous, racontez-vous, associez sans faire attention – autant que possible –, et puis, à partir de là, vous raconterez des histoires, vous raconterez comment c’est attenant à toute votre histoire. » On aurait alors eu une forme de littérature qui se serait répandue : mais ce n’est pas la voie qui a été suivie historiquement. Comme le dit Lacan, la psychanalyse se pratique en couple. Plutôt que de faire ça tout seul, on s’adresse au public en la personne de quelqu’un, dont on attend qu’il édite votre texte.
Alors, ces plaisanteries d’un goût douteux sont quand même là pour marquer qu’au point où nous en sommes avec Lacan – j’entends dans la dimension dont nous nous approchons et qui est celle du sinthome, et de la fin de l’analyse au regard du sinthome –, la psychanalyse n’est pas définie par l’analyste. L’analyste n’apparaît que comme le moyen de faire passer l’inconscient du réel au symbolique. Du coup, c’est comme cela que je saisis le transfert dont on fait le ressort de la cure, du fait que le mot même de transfert ne figure pas dans ce texte ultime. Le transfert cesse d’apparaître au premier plan, et il est, au contraire, inclus à ce niveau, dans le concept de l’hystérie. Voilà, en revanche, un mot qui revient dans ce dernier abord de Lacan – le sujet hystérique, entendu comme le sujet qui répond au désir de l’Autre, qui est branché sur le désir de l’Autre. En l’occurrence, dans l’analyse, c’est le désir que le sujet fasse attention, que le sujet dise la vérité et, par là, qu’il mente, qu’il raconte une histoire. C’est la valeur du néologisme scripturaire bien connu que Lacan produit en écrivant hystoire avec le y d’hystérie. C’est une histoire qui répond au désir de l’Autre.
Le transfert est inclus dans ce qui s’appelle ici l’hystérie. J’ai présenté cela comme une rupture ; mais au fond, c’est la conséquence de ce que Lacan, des années auparavant, avait formulé – et qu’on répète ! –, à savoir que l’expérience analytique commence par l’hystérisation du sujet. Eh bien, il ne fait que dire, ici, que l’analyse continue aussi par l’hystérisation du sujet et ce, dans le transfert. Il raconte pour l’analyste, il tisse pour l’analyste une hystoire. Par là même, c’est une élucubration. Il construit un savoir qui est une élucubration, qui est du registre de la vérité en tant que la vérité a structure de fiction.
Vous voyez que rassembler ces propositions est de nature à faire vaciller les semblants de la psychanalyse, comme Lacan s’y est consacré dans son tout dernier enseignement.
Je disais, en commençant, que ces trois petites pages ultimes équilibrent l’énorme massif de la doctrine classique de la passe. Je dirai, tout aussi bien, qu’elles répondent au texte fondateur de l’enseignement de Lacan, à savoir « Fonction et champ de la parole et du langage... »[12], qui date de 1953. Si vous allez à la page 257 des Écrits, vous verrez que Lacan définit les moyens de la psychanalyse comme ceux de la parole, en tant qu’elle donne un sens, et qu’il y définit l’opération analytique comme celle de l’histoire, en tant qu’elle constitue l’émergence de la vérité dans le réel.
Eh bien, le texte ultime des Autres écrits, c’est la réponse à ce texte de 1953. C’est la réponse de la bergère au berger. La bergère dit le contraire, tout en chantant la même chanson. Mais oui, l’opération analytique donne un sens, et c’est en quoi elle est menteuse par rapport à l’émergence première. Sans doute procède-t-elle par la constitution d’une histoire, mais la vérité ne peut entrer dans le réel, ne peut, disons, s’y mesurer qu’à se faire menteuse.
Dans les considérations que Lacan livre sur l’histoire en 1953, il met l’accent sur le fait que le discours permet de donner du sens aux contingences, de les ordonner en fonction de l’avenir, et que cela permet aussi de rétablir une continuité du discours, rompue par l’inconscient[13] Eh bien, tout ce que Lacan célèbre au début de son enseignement comme la puissance propre de la psychanalyse, se prête aussi bien à être décrit comme les procédés de menterie de la psychanalyse, la fausseté dont elle se nourrit et dont elle est l’application méthodique. Tout cela, que Lacan louait et célébrait au début de son enseignement, bascule dans le registre de la vérité menteuse. La vérité menteuse, c’est le savoir en tant qu’élucubration, c’est la fiction dont la structure est celle de la vérité.
Ce sont donc ici des guillemets, ou une parenthèse, qui sont apportés aux constructions psychanalytiques. Ces constructions sont prises dans la parenthèse de la vérité menteuse, et la question est alors de savoir si cette vérité s’équilibre. Elles ne se jugent plus, alors, qu’à la satisfaction que cet équilibre de la vérité et du mensonge peut apporter. C’est pourquoi le mot de satisfaction vient là. C’est qu’il ne s’agit pas seulement que ce soit bien raconté, mais que, au regard du réel, le critère de ce bien-dire soit en définitive de savoir ce qui s’en satisfait. Alors, c’est ça – et c’est aussi plus compliqué.
Une psychanalyse est sans doute une expérience qui consiste à construire une fiction. L’introduction du sujet supposé savoir peut déjà ici trouver son sens. Mais en même temps, ou ensuite, c’est aussi une expérience qui consiste à défaire cette fiction. Cela veut dire que la psychanalyse, ce n’est pas le triomphe de la fiction. La fiction y est plutôt mise à l’épreuve de son impuissance à résoudre l’opacité du réel.
Alors, Qui serait analyste ?, dirais-je, en court-circuit et pour achever là-dessus.
Ce serait quelqu’un à qui son analyse aurait permis de démontrer l’impossibilité de l’hystorisation, c’est-à-dire quelqu’un qui aurait pu valablement conclure à une impossibilité de l’hystorisation, et qui, donc, pourrait donner témoignage de la vérité menteuse sous une forme apte à serrer le décalage entre la vérité et le réel.
S’il fallait chercher un critère de la passe ainsi entendue, je donnerais celui-ci, qui ne permet à personne de le singer. Ce critère, ce serait déjouer toute vraisemblance. Il y a, dans la passe, quelque chose d’invraisemblable, c’est-à-dire qui passe la semblance du vrai. Et, aussi bien, déjouer toute ressemblance. C’est le rappel de Lacan, qu’on n’entend « nommer analyste », « désigner comme analyste » que des sujets qui n’ont pas de prédicat commun, c’est-à-dire des sujets qu’aucune semblance ne peut réunir.
Un analyste, ce serait quelqu’un qui saurait mesurer l’écart entre vérité et réel, et qui, par là, saurait instituer l’expérience analytique, c’est-à-dire l’hystérisation du discours. Simplement – et pour annoncer ce sur quoi j’essaierai de poursuivre –, ce n’est plus la passe du sujet du savoir, c’est la passe du parlêtre. Et la passe du parlêtre, ça n’est pas le témoignage d’une réussite, c’est le témoignage d’un certain mode de ratage.
[1] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 571-573.
[2] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, op. cit., p. 243-260.
[3] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004.
[4] Freud S., « Analyse avec fin et analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF, 1985, p. 231-268.
[5] Cf. Lacan J., « De Rome 53 à Rome 67 : La psychanalyse. Raison d’un échec », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 341-349.
[6] Cf. « Lacan J., « Préface à l’édition anglaise... », Autres écrits, op. cit., p. 572 : « Le mirage de la vérité, dont seul le mensonge est à attendre [...] n’a d’autre terme que la satisfaction qui marque la fin de l’analyse. »
[7] Cf. la note 6.
[8] Ibid., voici la phrase complète : « Donner cette satisfaction étant l’urgence à quoi préside l’analyse, interrogeons comment quelqu’un peut se vouer à satisfaire ces cas d’urgence ».
[11] On songe ici aux premières leçons de ce Cours, et au commentaire, qui est une véritable glose, du texte de Freud intitulé « La finesse d’un acte manqué ». Le lecteur pourra les lire pour son profit sur le site internet de l’ECF.
[12] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 237-322.
[13] Cf. Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage... », Écrits, op. cit., p. 256.