Despedida

Jacques-Alain Miller

"La Cause freudienne n° 74"

biendire, malaise dans la civilistation
Despedida

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    Jacques-Alain Miller

     

    J’ai trouvé comment terminer ces Journées[1] ; voilà ce que je peux dire de personnel.

    Hier, j’ai manqué deux exposés[2] pour faire imprimer l’annonce de la création de l’Université populaire Jacques Lacan. J’ai tout de même eu un moment pour entrer dans une librairie de la rue de Vaugirard, où j’ai trouvé et racheté un livre qui a beaucoup compté dans mon histoire. C’est l’ouvrage de l’abbé Lhomond De viris illustribus...[3], qui raconte, dans un latin simplifié, la vie des hommes illustres de la ville de Rome, de Romulus à Auguste. Je les ai trouvés formidables, ces Romains ; je n’avais pas dix ans, je voulais être comme eux.

    Je l’ouvre au hasard et je tombe sur l’histoire de Pyrrhus. Il les a battus, ces Romains, mais c’étaient des victoires dites « à la Pyrrhus », ce qui signifie qu’il a fini par être battu par eux. Mais, s’il les bat, il les admire aussi. Arpentant le champ de l’une de ces batailles jonché de soldats romains portant leurs blessures sur le devant – autrement dit, ils n’ont pas fui et sont morts sur place –, il prononce cette phrase : « Avec des hommes comme ça, il ne me faudrait pas longtemps pour conquérir le monde. » Et moi, j’ai eu cette pensée : « Avec des femmes comme ça, il ne me faudrait pas longtemps, non pas pour conquérir le monde... »[4] Enfin, conquérir le monde, c’est tout de même un peu ce dont il s’agit quand nous voyons venir à nous Mitra Kadivar, inconnue au bataillon il y a trois jours, qui se bat depuis près d’un quart de siècle, quand on m’annonce qu’une autre Iranienne est là à Paris depuis huit ans... Oui, nous avons une mission, qui va bien au-delà de l’École de la Cause freudienne, mais qui peut être prise en charge par elle et aussi par l’AMP avec Leonardo Gorostiza.

    Vu l’état de la planète, vu ce que Lacan appelait « l’impasse croissante de la civilisation » en durcissant les termes de ce que Freud appelait, lui, « le malaise » – il est vrai que nous sommes bien au-delà du malaise –, on ne voit pas pourquoi on confierait les destinées de la planète à, voyons, quels sont les candidats : l’ONU ? les grandes religions ? l’OMS ? Tant qu’à faire, je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas prétendre, non pas à la direction de la planète, mais à compter malgré tout pour un certain nombre de personnes dans beaucoup de pays, et à y développer la pratique de la psychanalyse.

    Le film de Gérard Miller devrait, selon moi, être le premier d’une série. Tout le monde a envie de s’analyser après avoir vu un film pareil ! C’est un film de propagande pour la psychanalyse. Et, au XXIe siècle, la psychanalyse a besoin qu’on parle pour elle. Cela fait assez longtemps que l’on vit sur le capital amassé par Freud. Bien sûr, j’attends là les oiseaux de mauvais augure : ils vont trouver que ce n’est pas ainsi qu’on traite la psychanalyse ; ils vivent des rentes de Freud qui, lui, a fait exactement ce que nous avons répété hier.

    Freud a payé de sa personne, de « ses intimités », comme il le disait[5]. Ce sacrifice, ce martyr de Freud – pourrais-je même dire au sens étymologique –, ce témoignage a fondé l’authenticité de la psychanalyse. On savait plein de choses sur Freud quand on allait s’analyser avec lui ; on allait s’analyser avec lui parce qu’on savait ces choses-là. Les autres portaient des complets en béton ou des blouses blanches[6]. Autant en emporte le vent...

    Il est sensible qu’au XXIe siècle, nous ne pouvons pas nous contenter de vivre des coupons des rentes de Freud, qui a publié L’interprétation des rêves au début du siècle dernier. Ce que nous avons commencé ici et que nous continuerons à Rennes, c’est pour le XXIe. Ce n’est pas une personne qui le fait, c’est un ensemble, un par un néanmoins. Avec la question qui était posée, personne ne pouvait copier sur son voisin : « Passe-moi un rêve intéressant. » À notre façon, modestement, nous avons répété le geste de Freud. Nous avons essayé le poison sur nous-mêmes, comme Edward Jenner qui a commencé par s’injecter à lui-même le vaccin qu’il avait inventé.

    Et nous avons retrouvé un autre ton : pas le ton funèbre censé convenir à la psychanalyse. Certes, vers la fin de la vie de Freud, l’atmosphère n’était pas gaie : la pulsion de mort, la Deuxième Guerre mondiale à l’horizon... Or nous avons retrouvé pendant ces deux jours quelque chose de la joie signifiante de l’inconscient ; avoir laissé venir ces signifiants, les avoir formalisés, les bien-dire, nous a aussitôt mis en contact avec la mythologie antique, la peinture de la Renaissance, les mathématiciens, et en résonance avec le discours universel. Ce n’est pas toute la psychanalyse sans doute, mais je dois dire que c’est un soulagement. Pour moi, pour beaucoup, c’est une joie.

    Dans l’un de ses Séminaires, le docteur Lacan m’avait comparé à une sorte de saint Paul de la psychanalyse, tombé de son cheval à cause de l’appel de la révolution. Il avait donc épinglé quelque chose chez moi de l’ordre d’un effet missionnaire. Puis je suis revenu, et je dois dire qu’il m’a accueilli à bras ouverts. Quant à la fonction de missionnaire, il faut en repérer les effets, « les contrecoups agressifs de la charité », comme le dit Lacan. Ne tombons pas dans ce travers, mais cessons quand même de freiner des quatre fers le développement possible de la psychanalyse, comme cela se pratique dans certains groupes analytiques qui vont être balayés, non pas par nous, mais par le mouvement de l’histoire. Suivons au contraire le mouvement de l’histoire, mettons-nous dans le grand vent, et rendez-vous en tout cas à Rennes, les 10 et 11 juillet[7] pour la poursuite de l’aventure.

     

    Jacques-Alain Miller est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.

    [1] Despedida est un terme espagnol qui signifie le fait de dire au revoir. Texte établi par Nathalie Georges-Lambrichs, Pascale Fari et Caroline Pauthe-Leduc. Non relu par l’auteur.

    [2] Ceux de Nathalie Jaudel et Patrick Lambouley.

    [3] De viris illustribus urbis Romae a Romulo ad Augustum.

    [4] Jacques-Alain Miller avait appelé à la tribune Francesca Biagi-Chai, Anne Ganivet-Poumellec, Yasmina Picquart, Laura Sokolowsky, Marina Lusa, Valérie Gélinas et Nathalie Jaudel.

    [5] Et comme nous l’a rappelé Christiane Alberti.

    [6] Comme Guy Trobas nous l’a exposé.

    [7] Ces journées auront pour thème Au début du XXIe siècle, comment naît le désir de l’analyste ? (site : http://rennes2010.wordpress.co