"Le transfert transforme la jouissance en amour". J’ai choisi ce texte qui m’a éclairée sur l’articulation entre lettre, objet a et écriture. Fonction agalmatique ou fonction déchet, c’est selon. Sur ce versant déchet, Lacan avec Lituraterre parle de ravinement qui est écriture du réel. - Marie Izard
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Le transfert, entre amour et jouissance
Miquel Bassols
Nous arrivons au terme de ce Congrès de la Scuola Lacaniana di Psicoanalisi qui nous a offert une large variété de combinatoires cliniques de ces trois termes que sont le transfert, l'amour et la jouissance[1]. Nous avons déployé de diverses manières la formule qui les noue.
Je ne ferai pas de véritable conclusion, il n'y en a pas, mais j'avancerai quelques ponctuations pour relancer le travail à venir.
Il y a un transfert de la jouissance à L'amour
Nous avons souligné l'origine du concept et de l'expérience du transfert dans la psychanalyse. Le transfert, selon le terme originel du texte freudien en allemand, Übertragung, est d'abord un déplacement — et, en effet, le transfert de travail dans le Champ freudien nous fait nous déplacer, nous fait voyager beaucoup.
L’Übertragung déplace la libido du champ de la jouissance à l'expérience d'amour, transfère la satisfaction autoérotique de la pulsion, qui n'a pas d'objet prédéterminé, vers la constitution d'un objet d'amour déterminé par ce que Freud lui-même a isolé comme les conditions d'amour, les Liebesbedingungen. Ces conditions sont structurées par le fantasme du sujet, qui leur fournit leur cadre, ce qui fixe l'accès de la pulsion à un objet. Dans l'amour, un nouvel objet se constitue ainsi pour une pulsion qui en était dépourvue.
L’amour est donc une sublimation de la jouissance, la production d'un nouvel objet qui n'est pas un objet propre de la pulsion. Comme le disait Freud, la pulsion n'aime pas, elle ne hait pas non plus, elle ne demande qu'à se satisfaire. Que la pulsion n'ait pas d'objet propre et prédéterminé se traduira, dans l'enseignement de Lacan, par la formule selon laquelle il n'y a pas de rapport sexuel. L'amour vient faire semblant d'un rapport qu'il n'y a pas au niveau de la jouissance pulsionnelle, niveau où la pulsion ne se satisfait que dans l'aller-retour autour d'un objet. Elle ne se satisfait pas dans l'objet, mais juste dans le parcours autour de celui-ci. Et, dans ce parcours plus ou moins tortueux, un nouvel objet peut se construire, qui vient à la place de das Ding, de l'objet de la jouissance qui n'existe pas, qui est toujours l'objet perdu pour le sujet. Si l'objet d'amour existe, c'est donc dans la mesure où il vient à la place de cet objet perdu. Il est ainsi élevé à la dignité de la Chose, comme le disait Lacan dans son Séminaire, L'éthique de la psychanalyse, pour définir justement l'opération de la sublimation.
Mais le transfert de la jouissance à l'amour présente toujours une difficulté. C'est que le sujet, dans l'amour véritable, aime toujours, dans l'autre, quelque chose qui n'est pas l'autre justement. J'aime en toi quelque chose plus que toi, comme le formule Lacan à propos de l'amour dans son Séminaire Les quatre concepts de la psychanalyse. Cette formule comporte « quelque chose » d'une sublimation, dans la mesure même où s'y constitue un objet au-delà de l'autre, qui mutile l'autre de cet objet, le fameux objet a.
C'est dans cet au-delà que la jouissance peut se muer en amour, et que le transfert peut se concevoir comme une transformation de la jouissance en amour. Le transfert analytique constitue une forme singulière de cette transformation, obtenue par la position de l'analyste qui refuse de répondre à la demande d'amour du sujet et à la demande de satisfaction de la pulsion.
Il y a donc transfert, au sens d'un déplacement de la jouissance à l'amour. Mais il y a aussi un retour de l'amour sur la jouissance. De la jouissance à l'amour... et retour pourrait être une formule qui conviendrait pour dire les effets du transfert sur le sujet dans l'analyse. Ces effets comportent toujours, il est vrai, un versant qui se présente à l'envers de l'amour — les passions de l'être, que sont la haine et l'ignorance, étant aussi à l'œuvre dans le transfert. Freud avait déjà qualifié cet autre versant de « transfert négatif ». Les effets négatifs du transfert portent la marque du retour de l'amour sur la jouissance pour chaque sujet, du style de son rapport à l'Autre. Ce qui n'est pas, comme on l'a souligné dans ce Congrès de Rome, sans soulever une série de paradoxes.
La clé du sujet supposé savoir
Le transfert comporte donc toujours des effets négatifs dans la mesure où il s'agit d'amour et de jouissance, et où il s'agit, comme l'a souligné Domenico Cosenza[2] dans son intervention d'introduction au Congrès, « d'ouvrir la porte de l'inconscient transférentiel ».
Ouvrir la porte de l'inconscient transférentiel est une opération paradoxale qui suppose un point d'impossibilité logique, un réel. Si l'amour de transfert — et son effet de sujet supposé savoir — fournit la clé d'ouverture de l'inconscient, il est aussi, comme Freud l'a remarqué très tôt, ce qui fait obstacle à son ouverture, ce qui cause sa fermeture et qui opère sur le versant de la jouissance. Ce paradoxe est inhérent à l'espace même de l'inconscient, à sa topologie que Lacan a si bien décrite dans son texte des années soixante, « Position de l'inconscient », lorsqu'il évoque l'ouverture de ce « sésame de l'inconscient » transférentiel : « les choses, dit-il, sont moins faciles, parce que c'est une entrée où l'on n'arrive jamais qu'au moment où l'on ferme [...], et que le seul moyen pour qu'elle s'entrouvre, c'est d'appeler de l'intérieur »[3]. Il y a paradoxe parce que s'il s'agit d'appeler de l'intérieur pour ouvrir la porte de l'inconscient, c'est que, d'une certaine façon, on y est déjà à l'intérieur, et donc qu'on a pu l'ouvrir cette porte. C'est-à-dire que « l'intérieur » est ici en même temps « un extérieur », un extime comme nous disons en reprenant le néologisme lacanien.
Ce paradoxe est aussi celui du transfert entre amour et jouissance. La porte qu'il s'agit d'ouvrir de l'intérieur, c'est celle du sujet supposé savoir et de l'amour du transfert, mais la clé de cette porte, c'est l'extimité de la jouissance, de la pulsion dans son parcours autour de l'objet condensé dans le fantasme du sujet, l'objet a condensateur de jouissance. Et c'est la seule clé avec laquelle il nous faut manœuvrer dans le transfert. L'analyste lacanien ne s'identifie pas à la porte du sujet supposé savoir, mais il sait actionner la clé de l'objet a de l'intérieur, tout en se servant de l'amour du transfert et du sujet supposé savoir. L'amour de transfert, pourrait-on dire, il faut s'en passer pour s'en servir.
Nous avons entendu un très beau témoignage de la fonction de cet objet lors de l'intervention de Felice Cimatti[4], philosophe invité à participer à ce Congrès. L'objet, dont il s'agissait dans son expérience analytique, était quelques petits gâteaux de la boulangerie située juste à côté de la porte du cabinet de son analyste, des petits gâteaux qu'il s'était interdit de manger, chaque fois qu'il se rendait à ses séances, et ce... jusqu'à la sortie de la dernière. Voilà donc un objet très particulier, qui était resté « dehors », mais qui était aussi bien « dedans », au cœur du plus intime de l'espace du transfert, traversant toute l'expérience, comme le fil rouge d'une jouissance interdite. Mais le plus intéressant fut de découvrir l'autre versant de cet objet, à l'envers de l'objet interdit, sous les espèces d'un objet précieux — en l'occurrence, un livre qui avait été volé, prélevé sur l'Autre par le sujet — un livre qui, lui aussi, comme il convenait, a attendu d'être lu durant toutes ces années, les Écrits de Jacques Lacan ! Ainsi, l'objet oral d'une jouissance interdite s'est-il transformé à la fin de l'analyse en une fine et subtile dégustation du texte de Lacan, lettre d'un transfert toujours renouvelé au savoir de la cause analytique. Il a fallu, bien sûr, pour y parvenir, tout un travail du sujet opérant diverses transitions et transformations, conjonctions et disjonctions entre objet de jouissance et objet d'amour au travers du savoir inconscient.
Le reste et La lettre
Entre amour et jouissance, il y a donc une disjonction structurale, une discontinuité dont rendent compte les impasses de la vie amoureuse, dans leurs dérives et leurs symptômes. Jouir de ce qu'on aime, aimer ce dont on jouit — c'est une disjonction indiquée par Lacan à plusieurs reprises lorsqu'il évoque l’Ecclésiaste, c'est une disjonction repérée également par Freud dans le ravalement structural de la vie amoureuse. Et le transfert analytique, comme moteur, mais aussi comme obstacle à l'expérience, est une tentative de faire link, lien entre ces deux territoires de la vie pulsionnelle du sujet.
Mais ce lien est un « faux lien », selon une première expression de Freud. Il fait exister l'Autre de l'amour à travers un savoir qu'on lui suppose — l'amour est toujours supposition de savoir. Et, lorsqu'on cesse d'aimer l'autre, on cesse également de lui supposer un savoir sur l'être. La haine peut alors surgir comme rejet de l'être de l'autre, de sa forme de jouissance — encore que ce ne soit pas tout à fait exact, puisque la haine, comme l'indique Lacan, peut également s'adresser à l'être du sujet, à son objet a, et même de façon plus véritable que l'amour.
Sur le versant de la réciprocité de l'amour — l'amour est toujours réciproque —, le transfert comme déplacement répondant aux lois du signifiant montre donc d'emblée ses impasses, et il nous faut introduire une autre dimension de l'amour, en suivant les indications de Lacan, spécialement à partir de son Séminaire Encore.
Cette autre dimension de l'amour n'est plus signifiante, elle ne relève pas du registre symbolique, mais elle est liée à la lettre et au réel. Une lettre d'amour est en effet « la seule chose qu'on puisse faire d'un peu sérieux »[5]. La lettre, dont il s'agit, n'est pas seulement ici missive, message adressé à l'autre de l'amour, mais elle est appréhendée comme objet de jouissance, comme objet a.
On connaît l'importance accordée par Lacan à cette dimension de la lettre prise comme objet, à partir de son commentaire de ces fameuses lettres d'amour qu'André Gide adressait à sa cousine Madeleine — qui a fini par les brûler. Lacan a donné à ces lettres toute leur valeur d'objets, d'objets fétiches en l'occurrence. Pensons également, à l'inverse, à ces femmes qui conservent, des années durant, des lettres d'amour comme leur objet le plus précieux, véritable agalma d'un amour passé. Le papier de ces lettres se réduit parfois à n'être plus qu'un vieux parchemin, jaunâtre et rongé par temps, preuve que ce qui compte alors, c'est, au-delà de leur valeur signifiante, leur fonction d'objet agalmatique. Pensons encore à celles qui gardent toujours une copie de leurs propres lettres d'amour, celles qu'elles ont adressées à leur partenaire, dévoilant ainsi que le vrai destinataire de la lettre d'amour est en définitive le sujet lui-même, dans la mesure où il se fait Autre pour lui-même. Il n'y a que l'artifice de la lettre pour rendre possible cette opération fondamentale.
Les lettres d'amour peuvent donc devenir, elles aussi, objet de la pulsion quand elles se réduisent à la fonction de reste, de déchet de l'opération signifiante. A letter, a litter, cette citation de Joyce, toujours chère à Lacan, montre également ce versant de la lettre réduite au déchet, et même appréhendée comme « ravinement » — le terme vient sous la plume de Lacan dans son texte « Lituraterre » —, comme l'érosion produite par le signifiant qui tombe, telle la pluie, pour devenir écriture dans le réel.
Sur ce versant, la lettre sera le nœud privilégié par Lacan dans les disjonctions et conjonctions de l'amour et de la jouissance, comme un pont majeur enjambant la discontinuité du littoral situé entre eux, la discontinuité entre le corps et le langage, entre la pulsion et l'Autre qui n'existe pas du côté de la pulsion. La lettre devient ici l'écriture même du symptôme dans le corps du sujet, comme nous l'ont fait entendre les témoignages des Analystes de l'École intervenus dans ce Congrès.
Ce qui nous a retenu de ces témoignages est le lien entre cette instance de la lettre et la dimension d'un reste obtenu à la fin de l'analyse, un reste à la fois symptomatique et transférentiel.
Anna Aromi[6] nous a parlé de ces « restes produits dans l'analyse », restes qui sont le résultat d'une opération symbolique sur le réel, comme l'est le reste d'une opération mathématique de division. Ce reste est lié au fait qu'il n'y a pas de proportion entre les sexes, mais juste du symptôme. C'est un reste hors sens, un bout de réel qu'elle nomme « un morceau de jambe », « un être sans forme », produit de l'élaboration d'un rêve sur la jambe qui manque, jambe qui manquera toujours du fait de la castration, de « l'hécatombe du phallus » qui a fait clocher le sujet sa vie durant dans ses rapports à l'Autre. A la fin de l'analyse, pour enserrer ce reste, elle a rencontré la fonction de l'écriture comme un mode de parcourir le littoral du réel.
Maria Laura Tkach[7] nous a fait sentir la dimension de ce reste au cœur même de la langue, comme reste de la voix impérative de l'Autre qui, à la fin de l'analyse, « est devenu presque rien », un presque rien qui reste comme un « murmure silencieux intérieur » dans sa langue maternelle et dans les langues étrangères. Ce reste est aussi le produit d'une « rencontre contingente » qui lui a permis d'échapper à la répétition de son symptôme dans l'amour et le transfert, un reste qui cesse de s'écrire en fin d'analyse pour montrer la valeur de jouissance de ce que nous désignons avec Lacan comme lalangue, une langue qui, dans son cas, résonne beaucoup avec ce vers d'Hölderlin : « Un signe, nous voilà, nul de sens/ nuls de souffrance nous voilà, et presque nous avons/ perdu notre langue au pays étranger. »
De son côté, Marie Hélène Blancard[8] a témoigné aussi de « ce qui reste de la fixation de jouissance » à la fin de l'analyse dans cet objet qu'elle a appelé « le corps alarmé », le corps qui lance un signal de son exigence à satisfaire la pulsion suivant la belle formule de Lacan : « l'écho dans le corps du fait qu'il y a un dire »[9]. Dans son cas, cet écho a été traversé par un « réel littéral faisant coupure avec l'Autre du sens ». Et cela, dans trois lettres, OMO, déployant toutes les résonances dont elle nous a parlé — du nom de la lessive qui lave plus blanc que blanc et qui évoque le nom même du sujet — jusqu'à en faire une écriture logique de son fantasme. C'est ainsi que s'est précipité pour elle « l'acte dans une invention littérale » d'une « lettre qui est pure contingence et invention de savoir ».
Enfin, Santiago Castellanos[10] nous a introduit à la logique du transfert qui « opère en réduisant ce qui se dit jusqu'à ne trouver que des restes de jouissance et de signifiants hors sens ». Il a lui aussi témoigné d'un reste toujours présent en fin d'analyse, reste qui, pour lui, s'est incarné dans le tombeau vide que sa tante lui avait réservé, non sans une certaine ironie. C'est aussi le vide qu'il voulait combler d'une lettre dans l'Autre, d'un trait impossible à trouver sur Internet, figure actuelle de l'Autre du savoir absolu, quand il tentait d'écrire dans Google le tiret qui apparaissait après les quatre lettres de son rêve, CPUT-. Tiret impossible à écrire, faisant toujours résonner un vide, écho de cet impossible. Reste impossible a recycler, qui sera aussi le « grain de folie » qui opère pour lui dans sa position d'analyste. Et c'est justement dans sa pratique comme analyste, au-delà de sa première vocation de médecin, qu'il a repéré « un reste qui a toujours besoin d'un contrôle ».
Quatre versions du sinthome en fin d'analyse, chacune incomparable avec l'autre, mais chacune marquée d'un reste et d'une instance de la lettre qui, comme l'a rappelé Marie-Hélène Blancard, « met fin à l'analyse infinie comme vidage de la jouissance du symptôme » et comme « lettre d'un nouvel amour ».
Dans le transfert de la jouissance à l'amour, on trouve donc la lettre du sinthome inscrite dans le corps du sujet, comme le lien le plus réel avec l'objet impossible à dire. Le transfert, sous ce versant, loin de se réduire à zéro — comme le rêvait une certaine tradition postfreudienne —, se réduit à un sinthome le plus singulier. Il n'y a pas de liquidation possible du transfert, mais plutôt sa cristallisation dans la lettre du sinthome. Dans l'École d'orientation lacanienne, en effet, à chacun son sinthome comme articulation élaborée dans la passe entre restes symptomatiques et restes transférentiels — le terme est de Freud lui-même dans son texte « Analyse finie et infinie ». Plus on tente de liquider le transfert dans une réduction impossible à zéro, plus il se manifeste sous ses effets négatifs, effets qui sont d'ailleurs toujours présents dans l'histoire de la psychanalyse, témoignant de son impossible communauté d'amour.
Miguel Bassols est psychanalyste, membre de la Escuela Lacaniana de Psicoanàlisis, de l'École de la Cause freudienne, de la New Lacanian School et de l'Association mondiale de Psychanalyse dont il est actuellement président.
Texte publié dans MENTAL n°32, p.165 à 172.
[1] Intervention de clôture du me Congrès de la SLP, Rome, 14-15 Juin 2014.
[2] Cosenza D., « Le transfert analytique aujourd'hui », dans ce même numéro, pp. 139-145.
[3] Lacan J., « Position de l'inconscient », Écrits, Paris, Seuil, 196G, p. 838.
[4] Cimatti F., « Dalla ripetizione al reale: quando il transfert apre al nuovo », à paraître dans Attualità Lacaniana, n° 19.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, p. 78.
[6] Aromi A., « Le réel du transfert », dans ce même numéro, pp. 147-150.
[7] Tkach M. L., « A-mour. De l'amour spéculaire à l' a-mour, en passant par la langue étrangère et l'exigence de l'Autre », dans ce même numéro, pp. 161-164.
[8] Blancard M.-H., « Le destin d'une lettre », dans ce même numéro, pp. 151-154.
[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 17.
[10] Castellanos S., « La surprise de la fin de l'analyse », dans ce même numéro, pp. 155-159.