Urgence et satisfaction

Christiane Alberti

"Quarto n°121"

urgence

C’est à la lumière de la question de la FIPA 2020 Qu’attendre d’un traitement court au CPCT ? que j’ai lu le texte de Christiane Alberti « Urgence et satisfaction ». Aux premières lignes, l’auteure introduit son propos : Que devient le transfert avec l’inconscient réel ? Elle s’oriente des textes de J.-A. Miller qui propose de considérer l’urgence comme la version thérapeutique de la hâte et Lacan : L’urgence dissipe le mirage du transfert (…) cela opère à un autre niveau, celui de la recherche de satisfaction. C’est la parole qui introduit la dimension de la vérité dans le réel. - Marie-Cécile Marty

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    Christiane Alberti*

    Que devient le transfert avec l'inconscient réel ? L'abord de cette question par la problématique de l’urgence m'a été proposé par Gil Caroz en référence au texte ultime de Lacan « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI » : «Donner cette satisfaction étant l'urgence à quoi préside l'analyse[1] ». Satisfaction et urgence. La véritable direction de la cure est orientée, dans tout le cours de l'analyse, pas seulement au début, par l'urgence de donner la satisfaction. Cela concerne autant l'analyste que l'analysant. Quelle est l'urgence propre à la cure qui conduit un analysant, qui a mené son analyse à son terme, à s'occuper de cas d'urgence?

    La référence qui nous a orientés est celle que nous propose Jacques-Alain Miller avec la notion de poussée: «Je préfère exploiter ce mot d'urgence avec sa référence à quelque chose qui pousse parce que cela nous décale de l'idée qu'on revient [en analyse] à cause du transfert. Il me semble que l'accent spécial que met Lacan sur l'urgence dissipe le mirage du transfert. Cela indique une causalité qui opère à un niveau plus profond que le transfert, à un niveau que Lacan qualifie de satisfaction en tant qu'elle est urgente et que l'analyse en est le moyen.[2]»

    Il s'agit donc de l'urgence au sens de la poussée. Urgence vient du bas latin urgens, pressant, qui ne souffre pas de retard et du latin classique urgere, pousser, presser. En français, on a commencé à dire d'urgence en 1789, au sens de agir vite, avec une signification spécialisée dans la médecine. Lacan reprend le terme vers la fin de son texte en parlant des cas d'urgence: « [...] comme toujours les cas d'urgence m'empêtraient[3] ». L'urgence au sens de poussée, de pression, renvoie aussi à die Not des Lebens - le secret véritable de Das Ding - au sens d'urgence de la vie. Non pas les besoins vitaux, mais « le besoin » dit Lacan dans L'Éthique:« Quelque chose qui veut.[4] 4» Ça veut. J'indique d'emblée que l'axe qui s'est dégagé comme essentiel pour appréhender l'urgence, c'est l'expérience de la parole. La psychanalyse est de bout en bout une expérience de parole. Il s'agit, à travers cette référence à l'urgence, d'appréhender un double versant de cette expérience selon qu'on la considère à partir du transfert - on parle par amour pour l'analyste, on lui parle d'amour - ou de cette urgence permanente - on parle sous la poussée d'une exigence impérieuse de satisfaction. Le transfert s'en trouve relativisé, il finit par se défaire sous cette poussée.

    Temps et urgence

    Pour concevoir l'urgence à quoi préside l'analyse, il faut se défaire du contexte contemporain de l'urgence. On a pu dire que notre siècle est celui de l'urgence, où il s'agit d'aller vite. L'urgence est devenue une norme, un impératif essentiel : chaque minute doit être optimisée. C'est la vitesse du mode de production capitaliste, celle des marchés financiers, mais c'est aussi celle de l'accélération de l'histoire, des allures du temps, du rythme de l'histoire, dont Michelet a si bien parlé en 1872: « l'allure du temps a tout à fait changé. Il a doublé le pas d'une manière étrange. Dans une simple vie d'homme [...], j'ai vu deux grandes révolutions, qui autrefois auraient peut-être mis entre elles deux mille ans d'intervalle[5] 5 ». Michelet s'intéresse aux allures du temps: siècles du Moyen-Âge interminables, vive allure de la Régence, etc. Michelet nous parle du rapport des hommes de chaque époque à l'histoire qu'ils vivent, selon qu'elle leur pèse ou les entraîne, les écrase ou les porte. L'histoire n'est jamais désincarnée.

    Cette dimension m'évoque une autre référence. Dans Surveiller et punir[6], Foucault démontre comment le supplice et la torture ont été remplacés par des peines converties en temps (de prison, de travaux d'intérêt général, etc.). Christophe Bouton, dans Le temps de l'urgence[7], en déduit les prémisses de l'urgence comme discipline puisque la sanction sociale revient à priver l'individu de vivre l'urgence en l'immobilisant sur une période de temps, là où, au contraire, le sujet valorisé socialement est celui qui démontre que son temps est compté, précieux, et qu'il est dans l'urgence permanente. L'urgence au début du traitement, garde sa validité théorique clinique : la souffrance ou un désespoir qui ne peuvent plus attendre, l'angoisse qui submerge le sujet, ou bien l'urgence qu'il revient à l'analyste de jauger au regard du réel de la psychose, car l'imminence du passage à l'acte - qui serait une issue pour le sujet - introduit la dimension de l'urgence. ll ne faut pas tarder. Il n'y a pas une minute à perdre.

    Freud dans «Le début du traitement» évoque une série de cas : «Méfions-nous de tous les malades qui retardent le début de leur traitement. L'expérience montre, qu'après expiration du délai qu'ils ont fixé, ils ne se présentent pas[8] ». Il aura manqué l'occasion.

    Le vrai pressé, est-ce celui qui veut un rendez-vous tout de suite ? La vitesse est synonyme de fuite aussi bien, avec la dimension du surmoi. Pensons encore au trauma indicible qui implique la dimension de l'urgence à dire, d'être poussé à faire appel à l'Autre.

    Urgence subjective et fonction de la hâte

    Quel est le temps supposé dans la fonction de la hâte ? II s'agit d'une tension entre le temps qui s'écoule et le moment où l'on s'avance dans un acte. Indépendamment d'une conjoncture dramatique, d'un danger imminent, il s'agit ici de l'urgence subjective, celle qui pousse quelqu'un à se hâter, parce qu'il éprouve cette urgence. Elle le pousse à faire un pas, avec un temps d'avance sur lui-même. Il ne s'agit point ici de la psychologie de l'homme pressé ou bien de l'homme qui se pousserait en avant sous le coup d'une volonté. C'est une question de moment qui surgit, d'occasion qui se présente. À un moment, on s'avise de quelque chose qui nous pousse à agir. C'est un moment qui interrompt le temps tel qu'il se serait déroulé si le sujet ne s'était pas soudain retrouvé dans une urgence, qui rompt la routine du signifié, discontinuité dont il résulte: ça urge en lui. Il y a un instant d'anticipation où ayant mesuré que, il ne faut point attendre, il se hâte. Il n'obtient que rétroactivement que c'était bien ça. Ni acting out, ni passage  à l'acte, ni forçage. Il vérifie après coup, dans l’acte, que c'était une véritable urgence subjective. C'est l'instant qu'il s'agit de saisir, le kaïros, l’occasion, la Fortune. Ce moment où tout bascule dans une vie.

    C'est Julien Sorel qui se décide à baiser la Madame de Rênal[9]. Il s'y reprend à deux fois. L’urgence se présente sous la forme du devoir à accomplir : il faut. La main se retire puis il y revient et là il obtient qu'elle ne la retire pas. Il y faut l'occasion, mais aussi une véritable urgence subjective, dont on ne s'assurer que rétroactivement.

    La hâte comme temporalité propre de la parole

    Lacan nous indique, à plusieurs reprises dans ses premiers séminaires et écrits, que la hâte est la temporalité propre de la parole. Ici le distinguo langage/ parole est essentiel : «Il y a une troisième dimension du temps […] qui n’est ni le retard, ni l'avance, mais la hâte, liaison propre de l'être humain au temps, au chariot du temps, qui est là à le talonner par derrière. C'est là que se situe la parole, et que ne se situe pas le langage, qui, lui, a tout le temps.[10] » La hâte et donc la manière de se raccorder au temps et du coup d'avancer. On arrive à rien avec le langage, sans la parole, nous dit Lacan.

    La fonction de la hâte dans l'apologue des trois prisonniers est liée à une affirmation : la parole s'introduit avec cette affirmation Je suis un blanc. Le moment de l'affirmation est ici essentiel. La parole s'apparente ici à un acte. Dans cette apologue, le sujet prend en compte ce qui est vu dans le dos des deux autres et on déduit, au vu de leur comportement, la couleur donc il est porteur. Cela relève d'une assertion de certitude anticipé, le sujet y devient l'unité de mesure du temps. Le jugement s’isole ici dans le départ des sujets. Ce qui fait la singularité de l'acte de conclure, c'est qu'il anticipe sur sa certitude et ce n'est qu'à la condition de cette anticipation qu'il peut vérifier sa certitude. Comment ? Dans une précipitation logique que détermine la décharge de cette tension et qu'enfin l'assertion se désubjective au plus bas degré. Il y a donc une tension temporelle et une décharge - le corps est impliqué : il éprouve cette urgence, il est poussé, en deçà d'une subjectivation. La vérité de l'affaire dépend de la hâte avec laquelle il fera le pas vers la porte. L'accélération, la précipitation dans l'acte, se révèle comme cohérente avec la manifestation de la vérité. Lacan démontre ainsi, avec ce sophisme, que la vérité trouve sa condition indépassable dans la précipitation logique de la fonction de la hâte.

    Urgence et manifestation de la vérité

    « Rien de créé qui n'apparaisse dans l'urgence, rien dans l'urgence qui n'engendre son dépassement dans la parole.[11]» Rien de créé qui n'apparaisse dans l'urgence, pas de nouveauté, pas de rencontre, sans l'urgence. Il n'y a aucun progrès, aucune rencontre amoureuse, aucun changement dans une vie, sans l'urgence. Il y a toujours une précipitation logique dans la manifestation de la vérité. Et elle appelle un dépassement dans la parole.

    Comme l'évoque Lacan dans D'un Autre à l'autre, la « stratégie avec la vérité [...] est l'essence de la thérapeutique[12]». À propos de cette référence, J.-A. Miller nous propose de considérer l'urgence comme « la version thérapeutique de la hâte[13]». La vérité émerge toujours sur ce mode, parce qu'elle surgit dans la parole en dépassant l'intention de dire, l'intention de signification. C'est la parole qui introduit la dimension de la vérité dans le réel.

    Comment émerge une parole véridique ? Prenons le fameux exemple Signorelli [14] de Freud. Au cœur de cet oubli de nom, une vérité est là qui concerne l'absolu, à savoir la mort, à quoi Freud a préféré ne pas s'affronter. Il était prêt à le dire, et pour ne pas l'avoir dit, il reste des débris, des chutes de cette parole, nous dit Lacan : « C'est dans la mesure où la parole, celle qui peut révéler le secret le plus profond de l'être de Freud, n'est pas dite, que Freud ne peut plus s'accrocher à l'autre qu'avec les chutes de cette parole […] c'est dans la mesure où l'aveu de l'être n'arrive pas à son terme que la parole se porte toute entière sur le versant où elle s'accroche à l'autre[15] ».

    La parole est ici non pas expression mais médiation entre le sujet et l'autre. C'est l'essence même de la parole de s'accrocher à l'autre du fait que « ce qui est poussé vers la parole » n'y a pas accédé. C'est parce que quelque chose arrête la parole, la rend fondamentalement impossible que sur ce versant, elle bascule vers l'autre : elle est médiation, car elle ne s'accomplit pas comme révélation. Autrement dit, elle bascule vers l'autre parce que la vérité, on ne peut que la mi- dire : «Le mot me manque.[16] »

    La parole flottante : le paradoxe de l'association libre

    Lacan, dès son premier Séminaire, indique que dans le champ psychanalytique règne la supposition que le discours du sujet se développe normalement dans l'ordre de l'erreur, la méconnaissance, la dénégation, entre erreur et mensonge. Mais il précise que ce n'est pas ce qui constitue le nouveau de la psychanalyse. Ce qui est nouveau, c'est l'attention à ce qui surgit dans le discours et qui y fait irruption, soit le mode par où la vérité fait irruption. La vérité surgit par surprise : lapsus, acte manqué..., par là même la vérité s'avoue.

    Il faut donc discerner, au cœur du discours, la parole qui se manifeste à travers ou malgré le sujet [17]. La parole de vérité se manifeste ici «avec une telle acuité, une telle présence, une telle urgence [18]». La parole authentique a d'autres modes que le discours courant, elle se manifeste dans l'urgence. Il s'agit de dénouer, de lâcher « les amarres de la parole» et de viser une certaine «désinsertion» du rapport à l'autre, «un flottement, une possibilité d'oscillations [19]».

    Qu'est-ce qui apparaît? Des émergences de vérité à travers, comme le précise Lacan, un mode de parler, un style, la façon de s'adresser, bref une parole qui vibre d'une certaine façon d'exister, à travers une façon de se faire reconnaître. Ainsi, dès son premier Séminaire, la parole authentique est celle qui produit un effet de vérité. À quoi reconnaît-on cet effet? Non pas à l'exactitude des faits, mais au fait que cette vérité touche au corps. C'est la vérité qui se souffre, selon l'expression de Lacan. «Cette parole, il nous le dit non seulement par le verbe, mais par toutes ses autres manifestations. Par son corps même, le sujet émet une parole, qui est, comme telle, parole de vérité, une parole qu'il ne sait pas même qu'il émet comme signifiante. C'est qu'il en dit toujours plus qu'il ne veut en dire, toujours plus qu'il ne sait en dire.[20] » L'effet de vérité s'éprouve et s'inscrit comme une conviction. Dans l'analyse de ce point de vue, le sujet apprend à parler: engagement du corps, mobilisation de la voix. Percer le mur du silence équivaut à un saut dans le vide, se laisser traverser par l'émotion, fracturer la réserve mentale.

     « Rien dans l'urgence qui n'engendre son dépassement dans la parole»

    Mais ce qui surgit, l'espace d'un instant, l'espace d'un lapsus, est aussitôt dépassé dans le mouvement même de la parole, et c'est précisément le phénomène du sens.

    Lacan ajoute en effet : « rien dans l'urgence qui n'engendre son dépassement dans la parole[21] » et  qui ne demande son dépassement dans la parole, c'est-à-dire qui appelle l'interprétation : c'est le principe même de l'opération analytique. On parle sur le mode de l'association libre de ses symptômes, de ses rêves, et on associe.

    Revenons au départ de l'association libre proposée par Freud, freier Einfall en allemand, qui laisse l'expression plus libre pour signifier une idée qui se produit spontanément dans l'esprit. Freud souligne de manière assez intéressante qu'à l'âge de quatorze ans, il reçut en cadeau les oeuvres de Ludwig Börne, premier auteur dont il visita les œuvres. De l'essai de Börne intitulé « L'Art de devenir un écrivain original en trois jours », Freud reprend les dernières phrases : « Et voici maintenant la mise en pratique promise. Prenez quelques feuilles de papier et transcrivez trois jours durant, sans tricherie ni hypocrisie, tout ce qui vous passe par la tête. Ecrivez ce que vous pensez de vous-même, de vos femmes, de la guerre contre les Turcs, de Goethe, du procès criminel de Fonk, du Jugement Dernier, de vos supérieurs — et au terme de ces trois jours vous n'en reviendrez pas d'avoir eu tant d'idées neuves et inouïes. Tel est l'art de devenir en trois jours un écrivain original ! [22] »

    L'association libre conduit au roman, au récit inévitablement fictif: poser une historisation primaire revient à dire qu'il n'y a pas de réel pour le sujet sinon traduit d'emblée en vérité. Il ne saurait y avoir de trauma brut. C'est dans la parole que se tisse l'histoire. L'espace d'un instant, on est surpris, mais cette émergence est aussitôt reprise dans l'articulation signifiante en se liant à l'analyste : la psychanalyse a été inventée par un solitaire, mais elle se pratique en couple, nous dit Lacan. L'inconscient réel est premier, l'association libre et le roman de la vérité seconds[23].

    Quelle est la temporalité que l'exercice même de la parole en analyse appelle ? C'est celle du sens, dans la rétroaction. La parole en roue libre est rapportée au passé, dans un mouvement rétroactif que pour une part l'analyste incarne[24]. Tout ce qui se dit tout ce qui se passe en analyse, prend la signification de l'inconscient. C'est l'illusion que le passé est stable l'illusion du C'était écrit : tout ce qui se dit prend autre sens, celui d'être à la fois dit au présent et d'avoir un autre sens — avoir été écrit avant —, qu'il s'agit de révéler. C'est cela la supposition de l'inconscient C'est cette modalité de l'inconscient que J.-A. Miller a nommé inconscient transférentiel. Parce qu'il est de l'essence de la parole de s'articuler à un autre incarnant un autre signifiant, incarnant la supposition de savoir. La question de l'analysant : Qu'est, que tout cela veut dire ? transposée en termes de volonté devient un : Que veut l'analyste ? Par une telle présentation, J.-A. Miller indique bien à quel point le sens est dépendant du destinataire du discours.

    C'est le principe même de l'opération psychanalytique qui prend son départ dans l'établissement minimal S1-S2. S1 est le signifiant du transfert dans son lien à S2, signifiant quelconque, cette relation conditionne l'opération analytique. Il faut que cet embrayage s'établisse d'un signifiant à l'autre pour que se trouvent mobilisés les signifiants dans l'inconscient. C'est un inconscient à deux, communicationnel, transférentiel. C'est par le transfert que l'on mobilise l'inconscient.

    Lacan dans sa « Préface à l'édition anglaise du Séminaire XI », en vient à mettre en question ce principe même de l'opération analytique. En effet, à quoi reconnaissons-nous les productions de l'inconscient? Précisément, à ce qu'elles émergent par surprise et qu'elles paraissent insensées. Le sens apparaît avec le non-sens. Dès lors comment être fidèle à l'inconscient urgent? « Quand [...] l'espace d'un lapsus, n'a plus aucune portée de sens (ou interprétation), alors seulement on est sûr qu'on est dans l'inconscient. On le sait, soi. Mais il suffit que s'y fasse attention pour qu'on en sorte.[25] » J.-A. Miller fait remarquer que dès que l'on tente d'interpréter un lapsus, un rêve, on loupe le premier moment du surgissement d'une vérité, soit un réel qui n'est pas encore pris dans l'articulation signifiant?, un réel retranché du symbolique tel que Lacan a extrait de l'hallucination du doigt coupé de l'Homme aux loups, un moment erratique : « Cela veut dire que l'on est sûr d'être dans l'inconscient lorsque cet connexion transférentielle n'opère pas.[26] »

    « Qu’est-ce que, à dire, ça veut ?»

    Dans la «Préface...», Lacan mentionne comme terme de la fin d'une analyse, l'urgence de donner la satisfaction[27].

    À la rapporter à la satisfaction, la valeur à donner à rurgence prend une autre tournure. En quel sens ? Retenons du premier enseignement de Lacan que la parole s'inscrit dans un circuit de questions et de réponses. La parole se constitue dans l'attente de la réponse de l'Autre. C'est ainsi que Lacan pouvait écrire : «Ce que je cherche dans la parole, c'est la réponse de l'autre. Ce qui me constitue comme sujet, c'est ma question.[28] »

    Le point de départ inaugural de Lacanien 1952 était en définitive, dans les conditions de la psychanalyse, une satisfaction qui s'ensuit du fait de parler à quelqu'un. On parle pour quelqu'un et il s'ensuit des effets de vérité qui remanient le sujet de fond en comble. D'où te lien entre le transfert et l'amour, indiquant que «celui à qui je suppose le savoir, je l'aime ». La parole sous transfert reste donc sous la dépendance de la communication.

    En 1972, Lacan propose une autre perspective à partir de ceci que la langue peut servir à autre chose qu'à la communication. C'est ce que l'expérience de l'inconscient montre en tant qu'il est fait de lalangue. La parole au niveau de lalangue appelle une finalité de jouissance et non pas de communication. J.-A. Miller souligne ici un terme, une fois isolé dans un écrit de cette époque, le terme de l'apparole[29]. « L'apparole, c'est, si l'on veut, le nom propre de la parole comme appareil de la jouissance[30]». L'apparole désigne donc la parole quand elle tombe sous la domination de la pulsion. D'où la formule de Lacan : «Là où ça parle, ça jouit [31] ». À cette expression de « jouissance de la parole », J.-A. Miller propose de donner une valeur, radicale, à savoir que la jouissance parle, que la parole s'anime d'un vouloir jouir. Elle peut être inscrite en regard de la formule «Moi la vérité, je parle [32] ».

    Je relèverai également, avant ce changement de cap, une proposition de Lacan sur l'interprétation qui peut nous guider. Elle se trouve dans le Séminaire xvi. Dans l'interprétation, indique-t-il, on a affaire à une phrase reconstituée et il s'agit d'apercevoir le point de faille où elle laisse voir une bévue, un achoppement : « ce qui nous guide, ce n'est certes pas qu'est-ce que ça veut dire? et non pas non plus qu'est-ce qu'il veut pour dire cela ?, mais qu'est-ce que, à dire, ça veut?[33]»

    Dominique Holvoet a pu indiquer, lors de ses interventions en tant qu'AE, comment dans lalangue familiale, on achoppe sur une phrase, un geste, qui concerne le rapport entre les sexes. Sur ce point d'achoppement, le sujet construit dans l'analyse une fiction cohérente. La fiction autorégulatrice qu'est le fantasme, nous dit D. Holvoet, finit par être évacuée, c'est-à-dire rendue à sa pure contingence.

    En pointant l'importance de la question Qu'est-ce que, à dire, ça veut ? Lacan indique assez que toute l'élaboration dans la cure travaille pour la jouissance. La parole en roue libre travaille pour un sujet toujours heureux. À ce niveau-là, nous dit J.-A. Miller, le sujet est toujours heureux, il n'y a aucun réel assuré.

    S'agit-il dès lors, in fine dans la cure, dans l'urgence de donner une satisfaction, d'une autre satisfaction à prendre, dans le sens plutôt d'un C'est assez ? Une satisfaction est obtenue : elle se trouve, on en fait le constat. La rencontre d'un élément imprévu met un terme aux mirages de la vérité et le privilège sera donné à la marque initiale du signifiant, de la langue, sur le corps, qui produit la jouissance. Le sujet y découvre qu'il dépend de cette marque même et que c'est ce qu'il a de plus réel. N'est-ce pas ce que Lacan désigne de la « place de Plus-Personne[34] » ? C'est depuis cette place qu'il offre à d'autres cette expérience sous le coup de cette urgence.

    Je terminerai en ouvrant sur une interrogation : les femmes ne s'y prêtent-elles pas davantage à cette urgence, celle de donner la satisfaction ? Du fait de l'inconsistance de leur jouissance, « l'être sexué de ces femmes pas-toutes ne passe pas par le corps, mais par ce qui résulte d'une exigence logique dans la parole[35] ». Au-delà de la recherche de ce qui la nommerait à travers la parole d'amour, n'y a-t-il pas dans la jouissance de la parole en fin d'analyse, une satisfaction autre, satisfaction d'un bien dire, la jouissance d'une vibration, d'un goût de la vie, où s'éprouve une satisfaction de parler qui revient à aimer: jouir d'aimer et de parler comme d'une seule et même chose. Une jouissance d'un «aimer» intransitif, sans Autre. Urgence de cette drôle de satisfaction qui se contente de la joie du bien-dire.

    *Christiane Alberti est psychanalyste à Toulouse, membre (AME) de l'École de la Cause freudienne et de l'Association mondiale de Psychanalyse. Conférence prononcée le 8 décembre 2018 à Bruxelles dans le cadre du cycle de conférences 2018-2019 du Champ freudien en Belgique sous le titre « Lecture commentée de quatre concepts du dernier Lacan ».

    Texte publié dans QUARTO 121, p.31 à 35

    [1] Lacan J., « Préface à l'édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 572.

    [2] Miller J.-A., « La passe du parlêtre », The Lacanian Review, n° 6, automne 2018, p. 136.

    [3] Lacan J., «Préface...», op. cit., p. 573.

    [4] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L'Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 58.

    [5] Michelet J., Histoire du dix-neuvième siècle, Tome I, Paris, Librairie Germer Baillière, 1872, Préface, p. 7.

    [6] Foucault M., Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.

    [7] Bouton C., Le temps de l'urgence, Lormont, Le Bord de l'eau, coll. « Diagnostics », 2013.

    [8] Freud S., « Le début du traitement », La Technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953, p. 83.

    [9] Je dois cet exemple d’urgence subjective à François Regnault.

    [10] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1978, p.336.

    [11] Lacan J., «Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 241.

    [12] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D'un Autre à l'autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 19.

    [13] Miller J.-A., « L'inconscient réel », The Lacanian Review, op. cit, p. 42.

    [14] Freud S., La Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Gallimard, Folio Essais, 1997, p. 36-37.

    [15] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les Écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p. 59.

    [16] Ibid., p. 295.

    [17] Sur cette distinction parole/discours, cf. La Sagna P., «Parole, traumas, corps», conférence au Collège clinique de Toulouse, octobre 2018.

    [18] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les Écrits techniques de Freud, op. cit, p. 294.

    [19] Ibid., p. 205.

    [20] Ibid., p. 292.

    [21] Lacan J., «Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse», op. cit, p. 241.

    [22] Freud S., «Sur la préhistoire de la technique analytique», Résultats, idées, problèmes 1, Paris, PUF, 1985, p. 257.

    [23] Cf. Miller J.- A., «L'inconscient réel », op. cit.

    [24] Cf. Miller J.-A., «Introduction à l'érotique du temps », RCF n° 22, avril 2009, p. 25.

    [25] Lacan J., « Préface... », op. cit., p. 571.

    [26] Miller J.- A., « L’inconscient réel », op. cit., P. 34.

    [27] Lacan J., « Préface... », op. cit, p. 572.

    [28] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », op. cit., p. 299.

    [29] Lacan J., « Préface à une thèse », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 398. Voir Miller J.-A., « Le monologue de l’apparole », La Cause freudienne, n° 34, octobre 1996.

    [30] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l'université Paris VIII, cours du 17 janvier 1996, inédit.

    [31] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 95.

    [32] Lacan J., « La chose freudienne », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 409.

    [33] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D'un Autre à l'autre, op. cit., p. 198.

    [34] Lacan J., « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 667.

    [35] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit, p. 15.

    •  extrait

    Mis en exergue par M.C. Marty