Une sacrée trouvaille

Augustin Ménard

"Voyage au pays des psychoses"
Editions Champ Social éditions

sinthome, symptôme, anorexie, délire

C'est un livre formidable qui illustre des points théoriques par la pratique. Dans cet extrait il s'agit d'un cas qui illustre avec beaucoup de clarté ce que signifie que le symptôme fait fonction de Nom-du-Père, à savoir que le symptôme a une fonction d'organisateur psychique, il instaure une loi. Ce cas illustre aussi combien le travail analytique permet de réaménager le symptôme à l'avantage du sujet ; dans ce cas, passer d'une anorexie par délire d'empoisonnement à un tabou alimentaire. - Jérôme Lecaux

Une sacrée trouvaille

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  • Une sacrée trouvaille[1]

    Augustin Ménard

    Madame 0., 35 ans est adressée à la Clinique pour une conduite de restriction alimentaire majeure ayant entraîné une cachexie faisant craindre une issue mortelle. Cette anorexie s'est déclarée quelques mois auparavant, peu après une tentative de suicide sur un mode très violent, dont elle a réchappé, mais au prix de lésions corporelles graves ayant nécessité de nombreuses interventions, et une longue hospitalisation.

    Durant son séjour en chirurgie, l'anorexie se manifeste pour la première fois. Elle n'avait jamais eu, même enfant, de problèmes avec la nourriture. Pendant de nombreux mois, il lui est aussi difficile de parler que de manger. Les échanges quotidiens sont très limités ne portant que sur des banalités.

    Impossible pour elle d'évoquer sa vie, sa famille, les événements vécus. Manifestement, elle attend les entretiens que nous avons et paraît en retirer une certaine satisfaction.

    Cette fixation orale n'a aucune valeur diagnostique du point de vue structural. Tout au plus peut-on se demander si elle ne cherche pas à obtenir sur un mode non-violent, ce qui a échoué dans sa tentative de suicide. Cette attitude évoque une position subjective mélancolique sinon une mélancolie vraie.

    Je remarque toutefois qu'elle opère progressivement une hiérarchisation des aliments : les interdits, les tolérés, les autorisés. Jusque-là rien que de très banal lorsque l'on connaît les exercices diététiques des anorexiques. Au fil des mois, la liste des aliments proscrits se réduit. Son état général s'améliore et elle commence à me parler un peu d'elle. Elle consent enfin à m'exposer ses craintes : « les aliments sont empoisonnés, du moins certains... », sans pouvoir donner plus d'explications sur son délire. La mélancolie est éliminée, car cette patiente localise la jouissance mauvaise dans l'Autre selon un mécanisme projectif, non en elle-même.

    Quelques semaines après, alors que son alimentation est redevenue presque normale, elle m'apprend que pour pouvoir manger sans risque n'importe quel aliment elle est arrivée à l'idée qu'il fallait qu'il y en ait un qui soit interdit. Je saurai plus tard que ce « un », exclu, et qualifié de « sacré » c'est l'orange. C'est ce fruit qui autorise par son exception l'utilisation des autres aliments. En lui, se rassemblent une nomination, un signifiant, et un objet. Il s'impose à elle avec une certitude absolue sans qu'elle puisse en dire quoi que ce soit. Il agit comme principe organisateur venant suppléer au Nom du père qui ne fonctionne pas pour elle. Cette coalescence d'un signifiant unique, non enchaîné symboliquement aux autres signifiants, signifiant lourd, et d'un objet au statut différent de tous les autres, c'est ce que Lacan nomme « Sinthome ».

    Au niveau du discours, ses difficultés à parler ne relevaient donc pas d'une inhibition, soit d'une impuissance imaginaire, mais d'un impossible, d'un réel. Tant qu'un nouage n'avait pu être opéré par un signifiant d'exception, elle se trouvait confrontée au réel des mots, comme à celui des aliments, et tous deux étaient perçus comme persécutifs dans un discours pulvérulent. Cette expérience concorde parfaitement avec la phrase de Lacan lorsqu'il affirme que : « l'impossibilité éprouvée du discours pulvérulent est le cheval de Troie par où rentre dans la cité du discours le maître qu'y est le psychotique[2] ».

    Dès lors, elle peut reconstituer les éléments de sa vie, sinon les historiciser. Tout a commencé à la suite d'un brusque vécu intrusif, agressif  et persécutif du monde extérieur, à la suite d'un traumatisme sexuel. Tout d'un coup, tout prend sens et ce sens hostile est dirigé contre elle. Pourquoi est-on passé de la certitude de la malveillance d'un regard, à la nocivité foncière des aliments ? Cela fait probablement partie de ces déplacements liés à une régression topique comme l'évoque Freud, mais ça n'explique rien. Ce qui est paradigmatique ici c'est ce temps où se fait un virage de la position du sujet concernant sa réconciliation avec le monde, où la reprise du discours permet le lien social, en même temps qu'un retour de l'alimentation. C'est la mise en place d'une exception qui autorise une réorganisation. Cet aliment élevé à la fonction de « sacré » est quelconque. Il suffit qu'il fasse exception, justifiant ainsi la thèse de Mircea Eliade selon laquelle « il n'y a pas de sacré en soi ».

    Nous avons là la source de la créativité. C'est cet impossible à supporter qui pousse, contraint, par une nécessité absolue le sujet à élire, inventer ce qui viendra faire nouage, une butée à partir de laquelle pourra se faire une reconstruction. Ce qui fait preuve dans ce cas, ce sont les effets de cette nomination, qui est une pacification de la jouissance.

    Remarquons bien que cette suppléance ne lui a pas été soufflée par l'analyste. C'est une interprétation mais à laquelle elle est arrivée par un travail intérieur, un effort de logique dont par ailleurs nous ne saurons rien. L'opération est double : elle introduit une coupure entre les signifiants en opposant bon et mauvais, permis et défendu ; mais elle ébauche aussi une extraction de l'objet qu'elle tente de négativer[3]. Cela l'écarte de sa mise en acte dans le réel que représente le suicide. Ce minimum d'espace de jeu est la condition d'un travail possible. Cette opération se substitue à celle de la séparation qu'opère pour le névrosé le signifiant du Nom du Père, équivalent à l'introduction du zéro dans la chaîne des nombres entiers. Elle en diffère par ses effets quant à la dialectique qui n'a pas la même souplesse, mais aussi par son mécanisme dont rendra mieux compte la clinique borroméenne. Elle ouvre la porte sur une autre voie que la voie signifiante.

    Est-ce à dire pour autant que l'analyste n'y est pour rien ? Non, bien sûr mais d'une autre façon. Les longs mois d'entretien ont permis que s'établisse un « transfert » que je mets entre guillemets parce qu'il n'a pas les caractéristiques d'un transfert névrotique. Le sujet n'attribue en rien un savoir à l'autre. Le savoir, il est de son côté, mais cet autre lui est indispensable pour lui servir d'attache, d'ancrage à son discours. Tout discours a une adresse et il faut que quelqu'un vienne incarner ce point d'amarrage. Être l'autre de l'adresse « se faire le secrétaire de l'aliéné » comme nous dit Lacan, c'est marquer de l'intérêt pour les dits du sujet, et ne pas imposer son propre savoir. L'analyste se faisant plus élève que maître, le risque d'incarner le persécuteur s'amoindrit.

    Le travail ne commence vraiment qu'à partir de ce moment privilégié, mais préparé de longue date, où le délire s'avoue. Il y faut un analyste pour authentifier l'heureuse découverte du sujet et lui donner toute son efficience. Nous avons là l'exemple d'une invention minimale, mais combien riche de conséquences, y compris vitales pour ce sujet.

    [1] Extrait du livre « Voyage au pays des psychoses – Ce que nous enseignent les psychotiques et leurs inventions », Champ social éditions, avec l’aimable autorisation de l’auteur.

    [2] LAC.AN J., « Compte rendus d'enseignement », in Ornicar ?, n° 29, éd. Le Seuil 1984, p. 22.

    [3] NAVEAU P., « I’extraction de l'objet a et le passage à l'acte », in La Cause freudienne, n° 63, juin 2006, p. 75 à 83.