Une lecture de RSI

Esthela Solano-Suarez

"Nouages n°6, Cahier du Cercle Uforca de Montpellier"

noeud borroméen, RSI

C'est une formidable lecture du séminaire RSI en s'appuyant sur le texte de Inhibition, symptôme et angoisse de Freud. Une introduction très accessible au tout dernier enseignement de Lacan. - Jérôme Lecaux

Une lecture de RSI

Télécharger le texte

  • Création du PDF
  • Une lecture de RSI[1]

    Esthela Solano

    RSI est un séminaire d'une grande complexité qui inaugure le passage de l'enseignement de Lacan à ce que J.-A. Miller a appelé le tout dernier enseignement (TDE).

    Quel est l'intérêt de Lacan au moment où il fait ce séminaire ?

    C'est celui de toujours, celui de la pratique analytique et qu'il appelle l'opération analytique. Il se repose cette question à plusieurs reprises dans ce séminaire et dans la leçon du 14 janvier 1975, il se demande encore : « Qu'est-ce qu'implique que la psychanalyse opère ? ». C'est l'opérativité, l'opération du discours analytique qui occupe Lacan et ça comporte que Lacan élabore une théorie de l'interprétation analytique, pour savoir ce que doit être l'interprétation analytique pour qu'elle soit opérante au niveau de la jouissance du symptôme. Ce séminaire comporte non seulement la question de l'opération analytique, mais aussi ce qui concerne ce que l'analyse produit, c'est-à-dire le passage de l'analysant à l'analyste. La passe est aussi une question abordée par Lacan dans ce séminaire. Le 19 novembre 74, il dit : « Cette passe par quoi en somme, ce dont il s'agit, c'est que chacun apporte sa pierre au discours analytique en témoignant de comment on y entre ». Ce qui se trouve au centre de ce séminaire, c'est une redéfinition de la pratique analytique, laquelle se déduit d'une redéfinition de la fonction du symptôme, ce qui ne va pas sans comporter une redéfinition de la fonction du père. Lacan avance dans ce questionnement en se servant d'un outil, celui du noeud borroméen. Mais ce noeud borroméen, il nous le rappelle dans la leçon du 17 décembre 1974, « c'est de l'expérience analytique dont il rend compte. Là est son prix ». Le noeud borroméen est un instrument dont Lacan se sert pour repenser à nouveaux frais l'expérience analytique. Par ailleurs ce que nous avons connu de la pratique analytique de Lacan, nous permet de dire qu'il y a une cohérence entre sa pratique et sa théorie du noeud borroméen.

    Quelques rappels concernant cette logique borroméenne en guise d'introduction de ma conférence

    Lacan trouve ce noeud borroméen, via le mathématicien Guilbault. Le noeud borroméen se définit grâce à la propriété borroméenne, c'est-à-dire celle qui consiste à proposer que 3 ronds de ficelle sont noués de telle façon que si un des trois se libère, les 3 se dénouent. Donc ce NB est conçu comme 3 ronds de ficelle 1 2 3, qui font trinarité selon le terme de J.-A. Miller. Cette trinarité n'est fondée sur rien d'autre que sur la consistance du rond de ficelle et ces trois ronds de ficelle correspondent au registre du réel, du symbolique et de l'imaginaire. Mais la logique de ces trois ronds de ficelle ne répond pas à la logique du nombre ordinal où t, 2, 3... constituent une suite ordonnée, et par où l'ordre comporte la distinction — plus grand que... plus petit que... —, et cette distinction ordinale implique une hiérarchie. Au début de l'enseignement de Lacan le symbolique, l'imaginaire et le réel s'ordonnaient selon une hiérarchie, c'est-à-dire qu'ils étaient rangés selon la dimension de l'ordinal, le symbolique était prédominant sur les deux autres registres. Ce qui n'est pas du tout le cas désormais quand il s'agit de réel, symbolique et imaginaire répondant à la logique borroméenne. Maintenant R, S et I, sont devenus équivalents. Dans ce sens la fonction borroméenne comporte non pas la dimension de l'ordinal, mais la dimension du cardinal, c'est-à-dire qu'il y a le 1, il y a le 2 et il y a le 3, et on peut écrire 2 3 1 ou 3 1 2 ou 1 3 2... sans ordre. Pourquoi Lacan se soucie de cette rupture d'avec l'ordinal ? Parce qu'il veut mettre en évidence que l'idée d'ordre et de hiérarchie relève d'une géométrie imaginaire. La topologie borroméenne, comme le rappelle J.-A. Miller dans son cours Pièces détachées, se conçoit comme une tentative de dépasser la conception métrique de l'espace ; conception métrique de l'espace dans laquelle nous sommes immergés dans notre rapport à l'espace. Et cette conception provient de la géométrie inaugurée par les grecs, laquelle a vu le jour lorsque les hommes se sont mis à mesurer le rapport du temps et de l'espace, suivant la mesure de l'ombre projetée par le soleil sur un piquet que l'on dresse dans l'espace ; ça a donné l'idée du triangle sur laquelle toutes les notions de la mesure se sont développées. Cette géométrie imaginaire est solidaire du miroir et cette dimension imaginaire a servi de base pour ce qui en est de la mesure et de l'ordre qui en dérivent. Lacan place le NB comme étant antithétique de la conception métrique, voire imaginaire de l'espace, la preuve c'est que le NB, on l'imagine très mal ; il faut en passer par la manipulation et on constate qu'on ne peut pas empêcher l'embrouille. Ce qui nous donne l'idée que ce noeud inaugure un autre rapport où l'imaginaire et l'ordinal ne sont pas dominants. La prétention de Lacan serait celle d'extraire la psychanalyse de la géométrie euclidienne, ce qu'il énonce déjà depuis le séminaire Encore. Le NB se supporte du rond de ficelle : on peut lire dans Encore, p. ris « Le rond de ficelle est certainement la plus éminente représentation de l'Un en ce qu'il enferme un trou. « — imaginez-vous un rond, ça enferme un trou. C'est dans ce séminaire qu'on peut trouver la coupure inaugurée par Lacan. Dans ce séminaire, la problématique de la jouissance vient au premier plan, et le point de départ n'est plus du tout l'Autre en tant que l'Autre du langage, mais l'Un en tant que tel, dans la mesure où la jouissance relève de l'Un et ne fonde aucun rapport à l'Autre. Lacan nous dit p.14 : « La jouissance, en tant que sexuelle est phallique, c'est-à-dire qu'elle ne se rapporte pas à l'Autre comme tel. » Le phallus en tant que symbole relève de l'Un et pas de L'Autre. Ainsi, le principe du non-rapport entre l'Un de la jouissance et l'Autre du langage est mis en avant depuis Encore. Depuis cette perspective, il s'est produit une reprise par Lacan de ces 3 registres R, S et I, comme relevant chacun de l'Un et ce qui fonde le nouage de ces trois ronds en tant que trois Un, c'est le principe du non-rapport entre eux. Lacan distingue alors dans le séminaire RSI, trois effets qui correspondent à ces trois Un. Un effet de sens provenant du symbolique, un effet de jouissance qui est le propre de l'imaginaire, en tant que l'imaginaire pour Lacan de RSI, c'est ce qui relève du corps, et un effet de non-rapport qui est ce qui caractérise le réel. A partir de ces trois effets, de la distinction et de la mise en équivalence des trois registres, Lacan établit quelques correspondances selon les propriétés de ces trois registres :

    —        la propriété du registre de l'imaginaire est de l'ordre de la consistance. Qu'est-ce-que c'est ce qui consiste ? Ce qui consiste c'est ce qui tient ensemble. Le corps consiste, il tient ensemble avant de se dissoudre. Ce qui consiste aussi, c'est la corde, le rond de ficelle, et dans ce sens chaque rond de ficelle a sa consistance propre ;

    —        la caractéristique, propre au symbolique, identifiée par Lacan dans ce séminaire, c'est celle du trou. Il faut dire que quand on est dans le registre du trou, on est dans une autre dimension qui n'est pas celle du manque. Lacan tout au long de son premier enseignement, nous avait conduits à réfléchir en termes de manque. Le manque, comme Jacques-Alain Miller l'a mis en évidence, est une catégorie qui s'accorde à la perspective structuraliste, puisque le manque comporte une notion de place et dans la perspective structuraliste, à une même place peuvent venir s'inscrire plusieurs éléments différents. La notion de manque comporte la notion de place et la notion d'éléments qui s'inscrivent à cette place. Le trou n'est pas de l'ordre de la place, le trou implique l'absence de la catégorie de la place et de l'élément. Le trou, c'est le propre du symbolique parce que le signifiant fait trou dans le réel. Et le symbolique tout entier, le bla-bla, tournerait autour d'un trou, dit par Lacan « inviolable », c'est-à-dire irréductible, qui est équivalent pour lui à l'Urverdrängt, au refoulement originaire et dont l'écriture correspond au mathème S(A barré). Ça c'est la correspondance du symbolique au trou, mais il faut dire aussi que chaque registre, chaque rond de ficelle en tant que tel, enferme un trou ;

    — dernier rappel : le registre du réel correspond à l'ordre de l'existence. L'étymologie provient de exsistere qui veut dire sortir de, composé du préfixe ex qui veut dire hors de, et du verbe sistere qui veut dire être placé. Donc exsistere veut dire être placé hors de. Le réel ex-siste en dehors de l'imaginaire et du symbolique : le réel ex-siste en dehors de l'imaginaire parce qu'il relève de l'irreprésentable et il ex-siste en dehors du symbolique parce qu'il relève du hors-sens. Mais dans la mise à plat du noeud borroméen, l'ex-sistence désigne ce qui est en dehors du champ délimité par chaque rond de ficelle, conçu comme étant un trou. D'après Lacan pour que quelque chose existe, il faut un trou. L'ex-sistence est corrélative au trou.

    Après ce rappel, je veux vous faire part de la lecture que j'ai apportée aujourd'hui. Je suis somme toute très contente de ce travail, parce que venir à Montpellier, ça m'a amené à relire ce séminaire pour la énième fois. À chaque lecture j'avais pu chiper un petit bout par-ci, un petit bout par-là, mais cette fois-ci je me suis trouvée absolument décoiffée parce que pour la première fois, j'en ai attrapé un fil conducteur. Et cela grâce au fait que j'anime à Paris avec S. Cottet l'Atelier de psychanalyse appliquée : un samedi sur deux on se réunit pour travailler, et cette année le texte de référence, c'est le texte de Freud Inhibition, symptôme et angoisse. Donc j'étais samedi dernier plongée dans ce travail, autour de deux chapitres : les chapitres IV et VII qui traitent du symptôme phobique, et en revenant sur le RSI pour travailler la conférence d'aujourd'hui, qu'est-ce que je trouve ? C’est limpide, je trouve que Lacan tout au long de RSI, entretient une conversation avec Freud. Cette conversation comporte une relecture critique de deux textes de Freud : Le moi et le ça et Inhibition, symptôme et angoisse. À travers ce parcours, cette discussion avec Freud, Lacan parvient à redéfinir le symptôme, à redonner une nouvelle lecture de l'angoisse et l'élaboration du symptôme se poursuivra l'année d'après, dans son séminaire Le Sinthome avec l'oeuvre de Joyce et ça aboutira à la construction du concept de sinthome. Je vous invite à suivre ce parcours.

    Le 17 décembre 74, Lacan nous amène un petit commentaire concernant ce que Freud appelle le Moi, et il dit « La fonction du Moi est une fonction imaginaire ». En effet, c'est un petit commentaire et on s'aperçoit qu'à partir de ce moment-là, il ne lâchera pas sa proie. Qu'est-ce que c'est le moi et le ça freudien ? Je vous le rappelle rapidement sans quoi on ne peut pas suivre le cheminement de Lacan. Freud élabore la distinction topique de ces deux notions dans son texte, Le moi et le Fa, texte de 1923, année de la découverte de la maladie de Freud. C'est une année très importante dans la remise au point de certaines questions fondamentales telles que l'organisation génitale infantile et puis cette reformulation de la métapsychologie, qu'il accomplit en tant que reformulation de la première topique. Cette démarche s'inscrit à la suite de son texte Au-delà du principe du plaisir en tirant les conséquences de la découverte de la fonction de répétition et de la pulsion de mort que Freud réélabore la topique aboutissant à ce texte Le moi et k ça. Le terme de ça est emprunté à Groddeck qui avait écrit, l'année précédente Le livre du ça, Groddeck correspond avec Freud depuis 1917. Mais ce texte voit apparaître un néologisme freudien qui est celui du surmoi. Dans cette deuxième topique Freud aboutit à une reformulation de la représentation topique de l'appareil psychique. L'appareil psychique est conçu désormais par Freud, comme une trinarité, il y a une représentation des trois instances. Il introduit ces trois instances et leur distinction, concevant par ailleurs un nouveau rapport de la fonction économique et dynamique de la libido.

    Nous trouvons dans le texte de Freud l'introduction d'une triplicité : le moi, le ça, et le surmoi qui n'est pas différencié de l'idéal du moi. Freud nous présente le moi comme gardant une certaine indépendance à l'égard du ça et du surmoi ; ce pauvre moi, il a beaucoup à faire : il doit commander l'accès à la motilité, il doit contrôler les décharges d'excitations pulsionnelles, il doit veiller au refoulement et il doit résister aux injonctions du ça et du surmoi. Comme vous le savez, cette construction freudienne aboutit à une représentation de cet appareil psychique où il différencie sur une surface, l'espace du moi, l'espace du ça et celui du refoulement. Qu'est-ce que le ça ? C'est le lieu des pulsions. Le moi, c'est la partie du ça qui a été modifiée sous l'influence directe du monde extérieur par l'intermédiaire des perceptions conscientes. Le moi garde finalement une certaine continuité avec le ça, puisqu'il n'est qu'une différenciation superficielle du ça. Le moi doit faire valoir le principe de réalité à la place du principe du plaisir, plaisir qui règne sans limitation dans le ça. Si dans le ça on est dans l'espace de la pulsion, du côté du moi on a affaire aux perceptions. Arrivant à ce point je peux faire valoir la phrase de Freud qui donne lieu au commentaire de Lacan. Freud nous dit : « Le moi est avant tout un moi corporel ». Le corps propre est avant tout une surface, et c'est justement cette surface du corps à laquelle correspond la topique du moi. Vous trouverez ça dans le chapitre 2 du texte de Freud.

    On a ajouté à la traduction anglaise une petite note, note qui trouve l'accord de Freud. Et cette note ajoutée en 1927 a toute son importance, car on peut y lire : « Le moi peut être considéré comme une projection mentale de la surface du corps et de plus il représente la surface de l'appareil mental ». Donc il est question d'espace, de surface du corps et de mise en continuité dans cet espace psychique des trois instances représentées : Moi, ça et surmoi. Nous en trouvons l'écho du moi corporel freudien, le 17 décembre 74, quand Lacan dit que c'est « dans le sac du corps que se trouve figuré le moi », sac qui peut être représenté par un cercle. Mais, ce que Lacan se propose, se servant du noeud borroméen, c'est de sortir la psychanalyse des présupposés de la géométrie euclidienne et de la définition de l'espace qui en dérive. Pourquoi ? Quelles sont les propriétés de l'espace géométrique euclidien telles qu'elles ont été déclinées par Poincaré ? L'espace géométrique euclidien est continu, il a trois dimensions et il est homogène ; tous ces points sont identiques entre eux. Nous pouvons en conséquence constater que l'espace de l'appareil psychique freudien, celui de sa deuxième topique est un espace continu aussi bien qu'homogène. Dans le séminaire Encore, Lacan avait déjà fait la remarque par rapport à la distinction qu'il introduit entre l'espace métrique et la mise à plat du NB. Il nous dit « La mise à plat du noeud borroméen est autre chose que la surface. Elle suppose une toute autre dit-mension que la continuité implicite à l'espace « ( p.I2o). Lacan veut nous extraire de la mise en continuité. Les nœuds dans leur complication sont bien faits pour nous faire relativiser les prétendues trois dimensions de l'espace, dimensions seulement fondées sur la traduction que nous faisons de notre corps en un volume de solide ; autrement dit, les propriétés de l'espace métrique sont commandées par la géométrie de l'image spéculaire. Ce pourquoi la forme de l'espace prend la forme qu'elle prend, c'est justement parce qu'elle est assujettie aux conditions de notre regard. Dans ce sens, Lacan veut désolidariser la psychanalyse de la conception métrique de l'espace, puisqu'elle correspond à l'engluement de notre propre rapport à notre image, voire à l'engluement imaginaire.

    Comment va procéder Lacan?

    Il va trouer le moi. Il va faire un trou, comme il le présente le 17 décembre 1974, dans l'espace du moi corporel freudien. Lacan attribue l'opération de trouage à Freud nous disant que Freud nous a déjà présenté le moi comme étant un trou. Et comment il le justifie ? Il dit, Freud sur le moi qu'il a isolé, a spécifié que c'est bien un trou. Pourquoi ? Parce que le moi est ouvert au monde et il doit laisser entrer le monde, ce qui comporte que le sac du corps qui figure le moi, soit bouché par la perception. Voilà la torsion opérée par Lacan pour introduire le trouage de la dimension imaginaire du moi freudien et il ajoute : « le moi au fond n'est qu'un trou ». Ce que nous ne comprenons pas trop bien, mais nous pouvons mieux le comprendre si nous lisons ce que Lacan dit à la conférence qu'il a faite à Nice, la même année, le 3o novembre 1974, (publiée dans les Cahiers analytiques de Nice de juin 1998). Il dit : « L'homme aime son image comme ce qui lui est le plus prochain, c'est-à-dire son corps. Simplement son corps il n'en a strictement aucune idée, il croit que c'est moi, chacun croit que c'est soi, mais c'est un trou et puis au-dehors il y a l'image et avec cette image il fait le monde ». C'est une invitation à extraire ce qui est recouvrement imaginaire au niveau du moi pour concevoir finalement le phénomène de trou qui ex-siste dans le moi, ce qui finalement relève dans le moi, du réel, du non-représentable. Le monde qui vient boucher le moi n'est rien d'autre pour Lacan qu'une représentation sphérique qui provient de la représentation qu'on a de notre propre corps. Lacan est allé jusqu'à dire que toute la philosophie grecque est marquée par cette façon de penser suivant la topologie sphérique qui relève de l'imaginaire du corps. Armé de ce trou comme outil, Lacan va parcourir les instances de la triplicité freudienne et s'il a déchiré le moi en introduisant le trou, il évoquera aussi le trou du réel dominant dans le ça freudien, qu'il désigne, dit-il, à partir de Freud, comme relevant de la vie et de la mort. « Ce n’est pas pour rien dit-il que Freud a distingué les pulsions de vie et les pulsions de mort dans le ça ». Et en ce qui concerne le symbolique, c'est en tant que quelque chose est Urverdrängt dans le symbolique qu'il y a quelque chose à quoi nous ne pouvons jamais donner un nom, ni du sens. Cet impossible-là, irréductible, c'est ce qui caractérise le trou dans le symbolique. Mais comment apparaît ce trou du symbolique dans la deuxième topique freudienne ? C'est très simple à concevoir, si nous appliquons le même principe qui consiste à pratiquer l'extraction de ce qui le bouche. Ce qui bouche le trou du symbolique, c'est la construction freudienne qui tourne autour de l'identification première au père qu'il appelle l'idéal du moi. L'idéal du moi, derrière lequel se cache la première et la plus importante identification et qui, justement en tant qu'identification, va produire une sorte de fermeture de ce trou du symbolique, parce que cette identification vient à la place du signifiant qui manque dans l'Autre pour nommer mon être. Jacques-Alain Miller a produit le mathème en écrivant I(A), barré, sur S(A barré).

    Cette relecture du ça comme relevant du réel, du moi comme relevant de l'imaginaire et de l'idéal du moi comme relevant du symbolique, c'est ce que Lacan nous propose dans ce Séminaire. Si la mise à plat du NB comporte la prise en compte du trou, de la consistance et de l'ex-sistence, ça comporte l'impossible mise en continuité de l'appareil psychique. Comme dit Lacan le 14 janvier 1975 : « Mon petit noeud borroméen est destiné à vous montrer que l'existence est de sa nature exsistence, ce qui est ». Pourquoi ce décollement de la psychanalyse des données cartésiennes de l'espace, et de la pensée qui fait cercle, est si important pour Lacan ? Je vais vous le dire. Parce que ça concerne l'opération de l'analyste.

    C'est ce qui tourne autour du consistant et fait intervalle. « Donc il s'agit pour Lacan de déplacer la psychanalyse, de la décoller de la pensée qui fait cercle et qui à partir du cercle pense que ce qui est dedans, c'est autre chose que ce qui est dehors. Voilà à quoi s'oppose le concept d'ex-sistence : c'est d'opposer le dehors et le dedans à partir d'un cercle. Lacan nous enseigne alors que si on prend une corde et on la met à plat, le trou de cette corde, de ce rond de ficelle ne délimite pas un dehors et un dedans, puisque ce dehors et ce dedans c'est la même chose. Et ça c'est l'ex-sistence, mais pour caractériser l'ex-sistence il faut qu'il y ait quelque chose qui a fonction de trou.

    À partir de quoi opère l'analyste ?

    Comme Lacan le rappelle, l'analyste n'opère qu'à partir du sens, mais il ajoute « vous n'opérez qu'à le réduire, ce sens ». Qu'est-ce-que c'est que le sens ? Le sens est défini dans ce séminaire comme étant un effet provenant du symbolique et qui retentit dans l'imaginaire. Effet à quoi répond quelque chose au niveau de l'imaginaire. Qu'est-ce qui répond au niveau de l'imaginaire ? L'effet de sens, le propre de l'effet de sens, c'est qu'on a l'impression qu'on y comprend quelque chose une fois que la phrase est capitonnée, dans l'après-coup, nous sommes frappés par un effet de sens. Et cet effet de sens d'après Lacan, est tout à fait sphérique. Pourquoi l'effet de sens sphérique ? Parce que ce qui domine dans la parole, c'est le malentendu, mais par contre l'effet de sens nous donne l'impression que l'on a attrapé quelque chose au niveau de la signification, quelque chose qui se ferme au niveau de la signification et qui fait croire à la communication. C'est pourquoi Lacan compare l'effet de sens à ce qui domine dans l'imaginaire qui est de l'ordre de la bonne forme, dans la mesure où l'imaginaire se soutient de notre rapport à notre propre image comme étant une bonne forme au sens de la Gestalt. C'est-à-dire une forme à laquelle accède l'enfant au moment du stade du miroir comme étant une forme complète, une forme totalisante, qui fait Un. Il y aurait une parenté entre la bonne forme de l'image et la bonne forme de l'effet de sens. C'est pourquoi l'interprétation analytique, si elle opère en suivant la pente de l'effet de sens, elle est happée dans la débilité mentale qui relève du rapport à la bonne forme. C'est pourquoi l'interprétation serait débile, au sens de débilité mentale, à se laisser guider par les effets de sens. Elle serait débile au sens où le mental se coince du côté de la bonne forme et du côté de ce qui se ferme comme effet de sens sphérique. Par ce biais nous ne pouvons pas attraper le réel de la jouissance, parce que la bonne forme et la sphéricité de l'effet de sens voilent, recouvrent le hors-sens de la jouissance du symptôme. La jouissance, c'est ce qui se trouve dans un autre registre, différent de celui du sens. Il dit « c'est d'autre chose que du sens qu'il s'agit dans la jouissance » et là autre chose que du sens, ça veut dire que la jouissance comporte du hors-sens. Et c'est à partir de là, une fois qu'il a troué la triplicité du moi et du ça freudien, qu'il va maintenant s'attaquer à la triplicité de l’inhibition, symptôme et angoisse, qu'il nomme au cours de ce séminaire et à quoi il se réfère plusieurs fois.

    Rapidement, rappelons-nous de la place d’Inhibition, Symptôme et Angoisse dans l'oeuvre de Freud. C'est un texte de 1926. Il comporte une lecture ou une nouvelle lecture du symptôme et fondamentalement de la fonction de l'angoisse, où Freud met en application la triplicité qu'il a dégagée dans sa deuxième topique, dans Le moi et le ça. C'est un texte que Freud écrit comme étant une réponse à Otto Rank qui, dans son ouvrage, Le traumatisme de la naissance, faisait de l'angoisse du traumatisme de la naissance, le cœur du symptôme. Freud apportera une correction, et du coup il va élaborer une nouvelle théorie du symptôme et de l'angoisse, tout à fait à l'opposé de ce qu'il avait élaboré dans sa Métapsychologie. Dans un premier temps de son élaboration, Freud conçoit que le refoulement de la pulsion comportait, d'une part le refoulement du représentant de la pulsion et d'autre part la transformation du quantum d'affects de la pulsion, qui se voyait refuser l'accès à la conscience, en angoisse. Donc l'angoisse était une conséquence du refoulement de la pulsion. Maintenant dans Inhibition, Symptôme et Angoisse, il dit tout à fait autre chose, il dit : c'est l'angoisse qui est cause du refoulement, le signal d'angoisse vécu au niveau du moi comme un signe de déplaisir, de Unlust, engendre une opération de refoulement de la pulsion. Cela modifie complètement la conception de la métapsychologie freudienne et dans ce texte, Freud va mettre au profit de sa nouvelle topique et de sa nouvelle théorie du symptôme, ce que le cas de L'homme aux loups et le cas du petit Hans lui ont appris. Notamment le cas de L'homme aux loups où la fonction de l'angoisse de castration était majeure : angoisse de castration qui a donné beaucoup de fil à tordre à Freud et aux analystes, parce que ça demandait une théorisation très affinée du rapport de cet homme à la castration. En somme, Inhibition, symptôme et angoisse, comporte d'une part une correction d'une déviation psychanalytique, à la lumière de ce que Freud en a cueilli dans les analyses de L'homme aux loups, du petit Hans et du symptôme obsessionnel, notamment de L'homme aux rats. Ce qui lui permet une réélaboration de sa théorie du symptôme et de la théorie de l'angoisse.

    Lacan entreprend dans RSI une lecture borroméenne de Inhibition, symptôme et angoisse. Il rappelle le 17 décembre 1974 que ces trois termes sont entre eux, aussi hétérogènes que les termes réel, symbolique et imaginaire. On s'aperçoit finalement que dans le séminaire RSI, il est question notamment de la clinique du cas du petit Hans — je dirais que c'est le cas dont Lacan s'occupe tout au long de ce séminaire, même s'il ne l'explicite qu’une seule fois. Lacan reprend et réinterprète le cas du petit Hans à la lumière de son noeud borroméen. Vous savez qu'il avait fait une relecture du cas du petit Hans tout au long du Séminaire IV, La relation d'objet, relecture très détaillée où Lacan applique au cas les instruments qu'il a dégagé de la linguistique via de Saussure et Jakobson. C'est à la lumière de la catégorie du signifiant et du signifié, de la métaphore et de la métonymie, que Lacan va aboutir à la construction de ce que nous reconnaissons comme la métaphore paternelle, qu'il reproduira dans l'après-coup de son Séminaire IV au moment où il s'occupe du Président Schreber et qu'il écrit D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose. Dans ce texte Lacan applique la lecture du petit Hans à la lecture de Schreber, et il en déduit une métaphore qui s'appelle la métaphore paternelle qui est agissante dans les névroses, forclose dans les psychoses.

    La lecture dans le Séminaire IV du petit Hans, est une lecture structuraliste centrée autour de la notion fondamentale du manque d'objet. Lacan différencie trois types de manque et trois types d'opération qu'il décline en castration, frustration et privation. La lecture en revanche à laquelle nous assistons dans RSI n'est pas structuraliste, mais borroméenne. Elle ne tourne pas autour de la catégorie du manque ni de la défaillance de la métaphore paternelle, mais elle tourne autour de la catégorie du trou et de la jouissance comme étant hors-sens et au cœur du symptôme. Lacan va repérer à partir du cas du petit Hans, il va repérer dans son noeud, la fonction nodale de la jouissance phallique. Ainsi Lacan rappelle que ce qui est au cœur du cas du petit Hans, c'est le hors-sens de la jouissance phallique. Ce qui est au principe de sa phobie, ce n'est pas l'angoisse de castration, ce n'est pas la peur qu'on le lui coupe, que le père vienne le châtier et lui couper son zizi ; c'est plutôt que tout d'un coup, il y a de l'angoisse... mais par rapport à quoi ? Et là Lacan redéfinit l'angoisse comme étant ce quelque chose, qui de l'intérieur du corps ex-siste quand il y a quelque chose qui l'éveille, qui le tourmente. Le lieu de l'angoisse c'est le corps, pas la surface du corps mais plutôt le corps comme substance jouissante. Et pourquoi il y a de l'angoisse ? C'est parce qu'il y a quelque chose qui tourmente le corps. Mais ça le tourmente où ? Ça le tourmente par rapport à quelque chose qui ex-siste au corps et il applique cette catégorie d'ex-sistence pour indiquer que là l'existence en jeu, c'est l'existence de la fonction phallique, problématique pour l'enfant. Parce qu'il s'est rendu sensible pour Hans, qu'il y a une association du corps et de la jouissance phallique et c'est ça qu'il n'arrive pas à gérer. La même année, il fait une conférence à Genève sur le symptôme et il explique que pour Hans ce qui se trouve au principe de sa phobie, c'est la rencontre avec sa propre érection, laquelle dit-il n'est pas du tout autoérotique. L'érection pour l'enfant, est ce qu'il y a de plus hétéro, d'étrange, d'incompréhensible d'extérieur au corps. Lacan dit que les enfants se demandent : mais qu'est-ce que c'est que ça ? Vous voyez que là il y a quelque chose d'un non-sens dont le siège est une jouissance qui prend en otage un organe et dont l'enfant n'arrive pas à s'expliquer, à donner du sens.

    Lacan ajoute : « ce truc bizarre, il va l'incarner dans un objet externe, par exemple un cheval qui rue, qui piaffe, qui se renverse, qui tombe par terre ». Ce qui comporte justement la preuve que, pour l'enfant, cette jouissance étrange ex-siste à son corps, aussi bien qu'un cheval qui rue, qui donne des coups de pieds, qui tombe par terre. La même année dans les Conférences américaines, Lacan dit aux Américains : « En quoi consiste donc la phobie du petit Hans ? Dans le fait qu'il constate soudainement qu'il a un petit organe qui bouge, qu'il veut y donner un sens, mais aussi loin que ce sens aille, aucun petit garçon n'éprouvera jamais que ce pénis lui soit attaché naturellement. Je veux dire qu'il pense, l'enfant, que ce pénis qui bouge, il appartient à l'extérieur du corps. C'est pourquoi il le regarde comme une chose séparée, comme un cheval qui commence à se soulever et à ruer ». Voilà contrairement à Freud, qui fait de l'angoisse de castration, de la menace provenant du père, le cœur de la formation du symptôme dans la phobie chez l'enfant, Lacan dans RSI donne une axiomatique borroméenne de l'angoisse, en indiquant que l'angoisse provient justement de ce discord entre la jouissance et le corps propre. Puisque l'angoisse présentifie le hors-sens de la jouissance en tant que telle. À cet égard quelle est la fonction du cheval ? C'est un artifice qui permet à l'enfant de donner corps à son angoisse en dehors de lui, en conséquence le cheval devient le cheval d'angoisse qu'il faut éviter, mais une fois que l'angoisse se trouve capturée par le cheval, l'enfant peut — c'est la thèse freudienne — gagner une certaine autonomie par rapport à l'angoisse, à condition d'éviter le cheval. Mais par ailleurs le cheval lui procure un nom, lui permet de nommer son angoisse, c'est-à-dire que le cheval vient comme nom, nommer le hors-sens de la jouissance qui est en cause dans cette angoisse-là. C'est pourquoi l'angoisse, dit Lacan ça ne part, ni de l'imaginaire ni du symbolique. L'angoisse, c'est quelque chose qui part du réel, c'est le signe du réel, dans ce sens, l'angoisse ne trompe pas, parce qu'elle signe la rencontre avec le hors-sens. Pourquoi la sexualité est donc traumatique ? Parce que la jouissance hors-sens fait trou dans le symbolique, c'est logique puisque si elle est hors-sens, le symbolique est absolument débile à recouvrir ce hors-sens. Le registre symbolique se trouve, par rapport à la jouissance sexuelle, troué.

    Quel est le bénéfice du symptôme phobique du petit Hans ? Hans ne peut plus sortir dans la rue parce qu'il risque de retrouver un cheval ; mais s'il évite le cheval, il n'est pas angoissé. Comme Freud le dit, il y a un gain du symptôme sur l'angoisse, grâce à l'inhibition.

     Et Lacan indique que le cheval permet de circonscrire le champ de l'angoisse, tandis que le corps de l'enfant se trouve frappé d'inhibition dans sa fonction de motricité. Et c'est là que Lacan redéfinit l'inhibition, en nous disant que l'inhibition est un phénomène qui affecte le corps — donc l'imaginaire — et qu'il résulte de ce qu'il appelle l'intrusion de l'imaginaire dans le trou du symbolique. Ça veut dire qu'on est inhibé à chaque fois que le corps est saisi dans ses fonctions, par le hors-sens imposé par le refoulement. Le corps est affecté par le refoulement, autrement dit par le trou du symbolique et c'est de là que provient l'inhibition de ses fonctions, dès lors qu'un signifiant manque pour inscrire le sens de ce qui l'affecte.

    Je vous ai présenté la nouvelle lecture de Hans, la redéfinition de l'angoisse, la redéfinition de l'inhibition, et nous arrivons au moment crucial de ce séminaire qui comporte une redéfinition du symptôme. Rapidement je vous rappelle que dans Inhibition, symptôme et angoisse, Freud écrit à propos du symptôme de Hans : « Un seul et unique trait en fait une névrose, c'est la substitution du cheval au père. » C'est-à-dire que le symptôme est un compromis, il y a d'après Freud une motion refoulée, c'est la haine du père, cette motion refoulée se transforme dans son contraire et ça comporte que l'enfant craint la vengeance du père sous les espèces de la castration. Le cheval se substitue au père dans la mesure où Hans a peur d'être mordu par le cheval, à la place de l'angoisse d'être châtré par le père. Cette substitution, d'après Freud, comporte le signe du symptôme névrotique chez l'enfant. De cette substitution Lacan a fait dans son premier enseignement la clé du symptôme, sous les espèces de la métaphore, dans la mesure où la métaphore comporte la substitution d'un signifiant par un autre. Ce qui veut dire que dans la correction apportée par le symptôme à la métaphore paternelle, défaillante chez Hans, le cheval peut se lire comme étant un Nom-du-Père de substitution. Mais dans RSI, on va vers une définition du symptôme qui n'est pas du tout articulée par Lacan en termes de substitution ou de métaphore, parce que ça, ça comporte la prédominance du symbolique.

    Comment redéfinir le symptôme quand on sait qu'il y a équivalence entre réel, imaginaire et symbolique ?

    Premièrement il faut rappeler, comme le fait Lacan le 18 février 1975, « que le symptôme reflète dans le réel ce qui fait qu'il y a quelque chose qui ne marche pas » Subjectivement cela se traduit par un « ça m'arrive et je ne sais pas ce que ça veut dire, ça m'arrive et je ne trouve ça absurde, insensé, pourquoi j'ai peur du cheval ? » Alors c'est quelque chose qui apparaît comme pur hors-sens, le symptôme. On a idée du sens du symptôme quand on le soumet à une analyse, mais dès lors que quelque chose apparaît, c'est tout à fait loufoque, c'est plus fort que moi, je ne comprends rien, je ne sais pas ce que ça veut dire, c'est quelque chose hors-sens et sans loi. Il faut le soumettre à l'expérience analytique pour en extraire un bout de savoir.

    La dimension du symptôme est corrélative de la dimension du parlêtre, c'est-à-dire des êtres qui ne tiennent leur être que de la parole. Il y a quand même une sorte de cohérence entre parler et avoir des symptômes. Dans ce sens, quand il y a symptôme, ce symptôme a une fonction. Par exemple Hans a peur du cheval et par ce symptôme, le cheval assure pour lui une fonction. La fonction du cheval, c'est de prendre en charge cette jouissance énigmatique qui est hors-sens pour l'enfant. C'est une façon de la nommer et de l'incarner en dehors de lui.

    Dans cette perspective, le symptôme assure une fonction de nomination. Lacan conçoit la fonction du symptôme comme étant de l'ordre de ce qui s'écrit par l'intermédiaire d'une lettre. Une lettre, ce n'est pas un signifiant. Quand il y a un signifiant, il y en a toujours un autre et, avec deux, on peut toujours avoir des effets de sens, mais quand on a une lettre, une lettre se répète identique à elle-même.

     Et c'est ce qui indique que la fonction du symptôme en tant que corrélé au réel, relève de l'écriture, non pas du signifiant mais de la lettre. Dans le registre de l'inconscient, n'importe quel signifiant, peut venir prendre la fonction d'une lettre de jouissance. Ce qui ne cesse pas de s'écrire à titre de symptôme provient de là. Par le biais de la lettre, le symptôme réalise une façon unique, singulière de jouir de l'inconscient.

    Pourquoi la fonction du symptôme peut-elle être équivalente de la fonction du père ?

    Parce que le père assure dans l'écriture logique de sa fonction, une fonction d'exception. Et le symptôme par l'intermédiaire d'une lettre qu'il soustrait à la chaîne signifiante, qui est isolée de toute articulation pour le faire fonctionner comme une lettre, à la place du x de la fonction, le symptôme assure par l'intermédiaire de cette lettre, la fonction d'exception de la lettre par rapport au signifiant. C'est par l'intermédiaire la fonction d'exception que la lettre du symptôme serait équivalente de la fonction du père.

    Lacan rappelle qu'il a opéré sur le Nom-du-Père un passage de l'unique au multiple. Et dans cette perspective, il présente le réel, le symbolique et l'imaginaire comme étant des Noms-du-Père. Cela veut dire qu'on est plus du tout dans le Nom-du-Père relevant du registre du symbolique. Lacan nous met ici devant la proposition borroméenne qui comporte qu'il y a des Noms-du-Père multiples, à être distingués en tant que réel, symbolique et imaginaire. Tirant des leçons du cas du petit Hans pour qui le cheval nomme la jouissance impossible à nommer, Lacan nous amène vers une définition de la nomination. Premièrement dit-il, la nomination n'a rien à voir avec la communication, c'est autre chose. Nommer quelque chose ce n'est pas communiquer, nommer quelque chose comporte que « la parlotte », c'est-à-dire le symbolique, se noue à quelque chose de réel. Le cheval, c'est un signifiant, isolé par le petit Hans de sa langue maternelle, il relève de la parlotte, qui se noue à quelque chose de réel : sa jouissance impossible à nommer, et voilà que le cheval assure pour cet enfant une nomination. Dans cette perspective Lacan pose que la fonction du père, il ne dit pas la fonction du symptôme ¬on voit bien que pour le petit Hans, la fonction du symptôme, lui permet de nommer par le biais du cheval l'innommable de sa jouissance phallique—, mais Lacan cerne la fonction du père comme étant la fonction qui permet « de donner un nom aux choses ». Ça ne veut pas dire un père éducateur qui assure un magistère de nomination. La fonction de nomination comme étant le propre du père, c'est ce qu'accomplit à merveille le registre de la langue, toute seule. Cette nomination quelle qu'elle soit, ex-siste au réel, parce que le réel, c'est l'innommable. Mais il va falloir se demander si la nomination, ce n'est que le propre du symbolique, parce que si on se dit : il n'y a que le symbolique qui nomme, et la nomination, c'est la fonction du père, on revient à la métaphore paternelle, on revient à la suprématie du symbolique. Lacan va concevoir différents types de nomination qui se déclinent selon les trois registres réel, imaginaire et symbolique. La relecture de Lacan d'Inhibition, symptôme et angoisse, aboutit à la théorie de la nomination comme quatrième terme qui vient nouer les trois autres. Lacan distingue alors la nomination de l'imaginaire en termes d'inhibition, la nomination du symbolique en termes de symptôme, la nomination du réel en termes d'angoisse. Par rapport à l'inhibition nous trouvons une indication clinique qui a son prix, car si nous rencontrons l'inhibition, ne nous précipitons pas à vouloir couper le rond de ficelle pour libérer le sujet de son inhibition, cette inhibition peut avoir comme fonction de nouer, de faire tenir le noeud du réel, du symbolique et de l'imaginaire. De même pour le symptôme et l'angoisse, tous deux conçus ici comme étant une fonction qui fait tenir ensemble R S et I.

     Cette reprise d’lnhibition, symptôme et angoisse, à la lumière de la relecture du petit Hans, aboutit à un resserrage de l'opération analytique. Compte tenu du temps que j'ai pris pour mon exposé, j'avance là-dessus pour boucler mon parcours. On était parti du rappel du décentrage opéré par Lacan des effets imaginaires et de la sphéricité des effets imaginaires du sens. Lacan aboutit, ensuite, au cours de ce Séminaire à la distinction entre le sens et l'équivoque, en disant que l'équivoque est autre chose que le sens. Ainsi il conçoit qu'il s'agit d'obtenir par le biais de l'équivoque signifiante, que l'opération analytique produise des effets de sens qui ne soient pas imaginaires, mais réels. Lacan conçoit que l'opération analytique, voire l'interprétation du symptôme doit jouer sur l'équivoque. Le maniement de l'équivoque comporte de jouer avec le cristal de lalangue, dans le registre symbolique, pour faire trou dans la sphéricité de l'effet du sens imaginaire. C'est une condition pour avoir une chance de toucher la jouissance hors-sens du symptôme. Bon ! Je crois que je peux m'arrêter ici. Ce qui est tout à fait saisissant, c'est que dans le Séminaire IV, Lacan produit une lecture structuraliste du cas du petit Hans. Il applique les résultats de cette lecture au cas Schreber, pour en déduire, d'une part la métaphore paternelle corrigée par le symptôme, et d'autre part la forclusion de la métaphore paternelle dans la psychose. Ici, il prend son point de départ de la deuxième topique freudienne en appliquant la topologie borroméenne aussi bien à sa lecture de ce texte, qu'à la lecture d' Inhibition, symptôme et angoisse, qu'il relit et reformule, tout en s'appuyant sur le cas du petit Hans. Et on voit bien que l'année d'après, il fait retour vers la psychose, cette fois via Joyce, pour une nouvelle reformulation de la théorie de la forclusion, des suppléances et du sinthome. Alors là on trouve quelque chose qui me semble très intéressant comme mouvement.

     

    [1] Conférence prononcée au Collège clinique de Montpellier, revue et corrigée par l'auteure. Publiée dans Nouages n°6, Cahier du Cercle Uforca de Montpellier.