Une difficulté dans l'analyse des femmes : le ravage du rapport à la mère

Marie-Hélène Brousse

"Ornicar n°50"

ravage

J’ai aimé ce texte très éclairant sur la question du ravage, en tant qu’il « vient habiter le transfert » et « qu’il tient à cette manière particulière dont le langage a émergé chez un sujet ». Nous explorons la thèse du « ravage pris dans le ravissement » avec l’appui de Lacan dans L’étourdit. - Geneviève Valentin

Une difficulté dans l'analyse des femmes : le ravage du rapport à la mère

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  • Une difficulté dans l'analyse des femmes :

    le ravage du rapport à la  mère

    Marie-Hélène Brousse

    La pratique de la psychanalyse met en évidence un réel clinique qui se manifeste de revenir avec insistance à la même place. C'était déjà la démarche de Freud dans son « On bat un enfant ». Dans les cures de six analysants différents, il constatait la présence d'un même énoncé corrélé à une même obtention de jouissance sexuelle. Mon travail prend également son départ de la répétition, dans plusieurs cures, d'un même élément : le ravage mère-fille, tel qu'il vient habiter le transfert[1]. Cette question s'avère être une difficulté dans l'analyse des femmes, déjà signalée par Freud.

    Dans les moments difficiles du procès analytique où la relation ravageante à la mère vient au premier plan, la question du semblant est centrale. La formule de Jacques-Alain Miller, « l'acte [analytique] part du semblant, mais il ne supporte pas le semblant »[2], caractérise parfaitement la position subjective des sujets dont les cures butent sur le ravage.

    La vacillation du semblant est un trait essentiel de ces moments de crise sous transfert, l'analyste et l'analyse prenant alors consistance d'un réel insupportable. Mis à nu, le semblant se trouve transformé en mensonge ou ravalé à un dérisoire cadrage qui craque sous les assauts de ce réel, déqualifiant la fonction même de la parole. La zone du ravage est ainsi un lieu électif de vacillation des semblants, ce qui en soi constitue un problème clinique. Le « ravage » du sujet féminin, que Lacan mentionne dans « L'étourdit » (« le ravage qu'est chez la femme [...] le rapport à sa mère »[3]), se présente dans l'analyse articulé à l'amour de transfert.

    Freud, en utilisant d'autres termes, aborde cette question à la fin de son œuvre. Il souligne à chaque fois l'importance, qu'il dit avoir sous-estimée, de la relation précoce mère-fille. Il lie à cette relation primordiale le point de butée de toute analyse de femme sur le penisneid, ce qui lui a valu depuis les clameurs de la foule féministe. On peut aussi relire à la lumière de la problématique du ravage l'article tardif de Mélanie Klein sur l'envie. Les exemples sont nombreux dans la clinique ; les données que Dominique Laurent ramasse dans l'expression « Reine de la nuit » (voir ici même son texte « Désidentification d'une femme ») sont venues apporter un élément nouveau au problème dans sa référence explicite au transfert à l'analyste.

    Après de nombreuses années de travail analytique rigoureusement mené par des analysantes, travail ayant amené certaines modifications de la position subjective de manière incontestable, il arrive que le ravage fasse son entrée dans la relation analytique, soit de façon nouvelle, soit de façon plus dénudée, certes toujours en suivant la veine de la logique précédemment déployée par le sujet. Cette expérience questionne nécessairement le désir de l'analyste tel que Lacan en introduit le concept dans son texte « La direction de la cure... », dans la partie intitulée « Comment agir avec son être ? ». L'exposé de D. Laurent, comme les récits de certaines analysantes venues me voir après une rupture du lien transférentiel à leur analyste (homme ou femme) qui avait pris pour elles la figure du ravage, montrent à quel point la partie peut être difficile. Au-delà des éléments anecdotiques analysables en termes de contre-transfert, et donc de résistance de l'analyste, cette difficulté signale un point de réel clinique exigeant de l'analyste un traitement sérieux, c'est-à-dire structural. Pourquoi y a-t-il antagonisme entre ce type de relation avec la mère, qualifié par Lacan de ravage et déjà identifié sous d'autres expressions par Freud, et le discours analytique ?

    Le penisneid est pour Freud la limite de l'analyse des sujets féminins. Le ravage serait alors une des modalités du penisneid tel qu'il se déploierait dans l'analyse. Certes, Freud fait du penisneid le ressort du complexe d'Œdipe chez la fille au moment de la phase phallique : « Elle remarque le grand pénis bien visible d'un frère ou d'un camarade de jeu, le reconnaît tout de suite comme la réplique supérieure de son propre petit organe caché et dès lors elle est victime de l'envie de pénis... Elle a vu cela, elle sait qu'elle ne l'a pas et veut l'avoir. »[4] Il convient de donner au terme « caché » tout son poids. La petite fille l'a sous ce mode et c'est sous ce mode que l'avoir entre pour elle dans la problématique du féminin, problématique qui touche aussi sa mère. Les objets précieux de la mère sont cachés : armoires fermées, tiroirs secrets, objets hors échange jalousement gardés par la mère pour sa propre jouissance.

    Freud fait dériver de l'envie de pénis la sexualité féminine, il en souligne « les conséquences psychiques multiples et d'une grande portée ». La première conséquence est la « cicatrice » : c'est la marque du narcissisme féminin. On peut envisager là la marque de fabrique du rapport qu'une femme entretient avec le corps féminin, mettant la blessure, la plaie, au cœur de l'image sous la forme de ce qui la suture. La deuxième est la « jalousie » : selon Freud, c'est la marque de fabrique du fantasme « On bat un enfant », qu'il attribue dans ce texte au sujet féminin comme « résidu de la phase phallique ». Selon lui, le point reconstruit dans l'analyse est le père comme battant, et, par conséquent, le fantasme fait passer de la mère au père. La troisième conséquence touche la relation à la mère désignée comme responsable du manque de la fille et supposée en jouir : c'est le « ravage ». La quatrième est la réaction contre l'onanisme qui, selon Freud, ouvre la voie à la sexualité féminine selon le fameux glissement des objets : c'est le « glissement » des objets féminins. Le glissement n'est pas l'échange et s'éclaire plus de la métonymie que de la métaphore et de la substitution.

    Dans l'article suivant sur « La sexualité féminine »[5], Freud accentue encore la haine à l'égard de la mère, faite de reproches divers, dont celui de séduction, expliquant l'intensité de cette haine par l'intensité de l'amour qui le précède et par la déception. Pour Freud, le ravage est donc strictement corrélé au destin du phallus chez la fille.

    C'est le même terme d'envie que Mélanie Klein reprend dans son volume Envie et gratitude pour caractériser le point d'impossible dans l'analyse, avec un pessimisme qui s'appuie sur une faillite originaire du rapport à l'Autre maternel, faillite d'accent paranoïaque : « mordre le sein nourricier », mordre la main qui nourrit, et, ce faisant, saper d'emblée le rapport à l'Autre dont le sujet pourrait se soutenir.

    Ces différents éléments freudiens sont repris de façon épurée par Lacan dans le Séminaire V, particulièrement aux chapitres XIV, XV et XVI[6]. Il remet en question la phase phallique, dans la suite de sa modélisation des trois temps de l'Œdipe. Le cadre est d'emblée situé : c'est celui du désir qui est ordonné par la loi du signifiant, en tant qu'il « participe à une aventure primordiale, qui est là inscrit et qui s'articule, et que nous rapportons toujours à quelque chose d'originel qui s'est passé dans l'enfance et qui a été refoulé. [...] l'aventure primordiale de ce qui s'est passé autour du désir infantile, du désir essentiel, qui est le désir du désir de l'Autre, ou désir d'être désiré. Ce qui s'est inscrit dans le sujet au cours de cette aventure, reste là permanent, sous-jacent »[7]. La relation à cet Autre primordial qu'est la mère vient se substituer à « l'économie des gratifications, des soins, des fixations, des agressions » — on reconnaît là Mélanie Klein — et centrer le destin du sujet dans « la dépendance primordiale du sujet par rapport au désir de l'Autre. [...] Voilà ce qui est inscrit, au fur et à mesure de l'histoire du sujet, dans sa structure — ce sont les péripéties, les avatars de la constitution de ce désir en tant qu'il est soumis à la loi du désir de l'Autre »[8].

    C'est ainsi que Lacan reformule la question du rapport primordial à la mère : pour le sujet, « ce qui compte est de lui faire reconnaître, par rapport à ce qui est un x de désir chez la mère en quoi il a été amené à devenir ou non celui qui y répond, à devenir ou non l'être désiré ». Devenir l'être désiré ou pas, tel est l'un des aspects de l'enjeu. Le sujet cherche à savoir ce qui oriente le désir de la mère et à y calculer sa place. Cette dialectique comporte un tiers, le père, « présence d'un personnage, désiré ou rival ». Ce troisième terme permet ou non à l'enfant d'être un « enfant demandé ou non » ; au-delà de la captivation imaginaire, quelque chose permet à l'enfant d'être signifié. Ce quelque chose est un symbole, un signifiant par quoi le sujet a à se faire reconnaître. Lacan reprend alors la question du penisneid en en différenciant trois modalités : 1) au sens du fantasme, vœu que le clitoris soit un pénis : castration, soit amputation symbolique d'un objet imaginaire ; 2) envie du pénis du père, soit frustration d'un objet réel ; 3) envie d'un enfant du père, soit privation réelle portant sur un objet symbolique. Pour chacune de ces modalités l'agent du manque a son importance.

    L'enfant entre dans la structure signifiante à l'envers du passage de la femme dans la dialectique sociale comme objet. D'où la déduction de Lacan : ou bien l'enfant abandonne ces objets en se faisant lui-même objet de l'échange, ou bien il garde ces objets, au-delà de leur valeur d'échange. Le phallus est donc la barrière à la satisfaction d'être l'objet exclusif du désir de la mère. Formation de l'idéal du moi d'un côté, jouissance constituant l'objet de la mère de l'autre.

    Chez Freud comme chez Lacan, il s'agit là d'un modèle qui reçoit des valeurs singulières selon l'histoire du sujet. Mais, dans tous les cas de figure, la relation mère-fille continue d'être centrée sur la revendication phallique.

    Dans cette perspective, qu'est-ce que le ravage ? La mère restant l'Autre inentamée par l'échange phallique et la loi symbolique, elle demeure l'objet unique de l'enfant unique. Une réponse consiste à être le fétiche maternel. Mais ce fétiche est toujours superflu, puisque l'Autre traumatique (c'est-à-dire l'Autre de la satisfaction sexuelle) est complet. Une autre réponse consiste à arracher à la mère ce qui de toute façon n'entrera pas dans l'échange qu'il n'y a pas et qui, pas plutôt arraché, se convertit en un déchet.

    Dans tous les cas, le ravage est lié à l'échange phallique impossible, quelque chose chez la mère ayant échappé à la loi symbolique qui aurait dû la faire objet dans la structure de l'échange. De ce fait, elle tend à rester un Autre réel, elle est interprétée comme Autre de la jouissance. Elle convoque donc soit à la fusion impossible, soit à la persécution.

    Chez chaque sujet répondant à cette conjoncture, l'origine, ou encore ce que Lacan nomme l'aventure primordiale de ce qui s'est passé autour du désir infantile, qui est toujours le même, est différente. Dans cette perspective, le ravage provient d'un défaut qui a touché, dans ce que Lacan appelle la triade, la parole.

    Le ravage se situe dans le champ de la relation entre le sujet et la mère, ledit champ incluant l'Autre du langage et la relation de la parole. Ce champ, appelé par Lacan « désir de la mère », à entendre selon les deux modalités du génitif en français, comporte une zone obscure, non saturée par le Nom-du-Père, et comme telle sans limite définie.

    Il ne s'agit donc pas de réduire le ravage au rapport duel à la mère. Freud déjà avait sur ce point pris position, mais Lacan vient encore clarifier les choses en démontrant que la relation mère-enfant est d'emblée située dans le champ du symbolique. Il importe de rappeler ce point, car la dérive vers une relation autarcique entre la mère et l'enfant reste une voie qui, pour être sans issue parce que fausse, n'en est pas moins fréquentée.

    Dès le Fort-Da, l'Autre est là. Il est là aussi dans la vignette augustinienne souvent citée par Lacan, puisque la référence à la non-parole y introduit l'ordre même du langage. La singularité n'est donc pas à rechercher à partir d'une relation qui échapperait au discours, et serait donc par là même en prise directe avec le réel, ce qui amènerait nécessairement à identifier ravage et psychose. Elle pousse plutôt à spécifier le type d'émergence singulier du langage chez le sujet.

    Je pense à cette remarque de Lacan : « [...] l'inconscient est structuré comme un langage. Avec une réserve : ce qui crée la structure est la manière dont le langage émerge au départ chez un être humain. C'est, en dernière analyse, ce qui nous permet de parler de structure. »[9] Il poursuit : « Les langages ont quelque chose en commun — peut-être pas tous puisque nous ne pouvons pas les connaître tous, il y a peut-être des exceptions — mais c'est vrai des langages que nous rencontrons en traitant les sujets qui viennent chez nous. Parfois ils ont gardé la mémoire d'un premier langage, différent de celui qu'ils ont fini par parler. » Certes, la suite du texte, et sa référence à l'article de Freud sur le fétichisme, indiquent qu'il pense à des langues étrangères, mais on peut tout aussi, bien lui donner sa radicalité en considérant que tout sujet a parlé un premier langage, dans la même langue. Le ravage tient à cette manière particulière dont le langage a émergé chez un sujet. Il touche donc aux confins du marquage symbolique : c'est ma première hypothèse. Les cures dont je m'enseigne me permettent de qualifier cette particularité (telle qu'elle porte la marque de la reconstruction en analyse) de ce qui s'est « passé de primordial dans l'enfance ».

    Cette émergence peut se faire sous la forme de l'insulte. Jean-Claude Milner[10] écrit à propos de l'insulte que « le sujet se trouve convoqué à porter un nom dont le contenu de propriété se résume à la profération seule ». Il ajoute : « N'est tel que celui que l'on nomme tel, et il ne l'est que dans l'instant où on le nomme. La propriété ne subsiste pas hors de la nomination. » On voit le manque de pérennité, amusons-nous de l'équivoque qui se glisse dans ce manque de père, d'un tel nom, qui n'a d'autre recours pour atteindre à une certaine stabilité que celui de l'objet. Ainsi entend-on l'objet dans des injures diverses comme « fumier, saloperie, merde », etc. À la place d'un capitonnage, vient se substituer la fixité d'un objet de jouissance qui bloque, en butée, la dérive métaphorique des signifiants clefs, et ramène le sujet à l'être de l'objet qu'il fut pour l'Autre : négation du manque à être et assignation à un être d'objet rebut.

    Émergence sous forme de la critique du langage appris par l'enfant chez un autre, critique qui revient à l'insulte. Émergence sous forme d'un rejet : « Celle-là qui est en face de moi, ce n'est plus ma fille », qui a rayé des vivants pour le sujet visé l'enfant chéri de la mère qu'il se découvrait avoir été au moment où il cessait de l'être. Émergence encore sous la forme de l'impératif du silence d'un doigt posé sur la bouche, qui s'associe au coup venant châtier ce qui reste hors parole.

    Le point commun de ces émergences, par ailleurs différentes, et ayant donné lieu à des destins structuraux différents et des symptômes bien distincts, est tout d'abord la connexion de ces expériences de parole avec le sexuel comme traumatique, donc avec l'expérience pulsionnelle du sujet. Dans toutes ces occurrences, la parole de l'Autre maternel est associée à la découverte d'une expérience de jouissance. Mais, deuxième caractéristique, cette émergence sur fond de jouissance sexuelle traumatique, c'est-à-dire de marquage du corps par un signifiant, s'effectue au moment où la différence des sexes surgit, au sein de la fonction phallique, sous la forme d'une énigme. Enfin, cette émergence consacre la croyance inébranlable en la toute-puissance d'un Autre non castré, d'une Mère échappant au manque de la castration et qui présente au sujet une alternative mortelle : ou le rejet, ou la réintégration de son produit par la génitrice.

    Chez chaque sujet répondant à cette conjoncture, « l'aventure primordiale de ce qui s'est passé autour du désir infantile ».

    Pour Freud, le ravage est strictement corrélé au destin du phallus maternel chez la fille. La catégorie de la demande, différenciée du désir, permet à Lacan de préciser le penisneid et son avancée sur la question du phallus, soit sa séparation d'avec l'organe pénis et sa définition, à partir des premiers séminaires, comme signification, c'est-à-dire unité de mesure de la valeur libidinale des objets, puis comme signifiant du désir, produit une modification de perspective. De même la référence à la structure de langage de l'inconscient se complète du mode d'émergence de la parole pour cerner le phénomène de ravage apparaissant dans le champ du « désir de la mère ».

    Sur ce x du désir de la mère, notre expérience aux cartels de la passe de l'École de la Cause freudienne a été très enseignante. Nous y avons en effet découvert que, quelle que soit la structure du sujet féminin, quelles qu'aient été les contingences de l'histoire du sujet, quel qu'ait été le symptôme, un invariant se dégageait. Le x du désir maternel prenait toujours à un moment donné de l'analyse, la valeur de la mort. Le signifié au sujet était l'enfant dont on avait voulu la mort. Cette donnée clinique vient préciser le terme de ravage.

    Éric Laurent a fait remarquer, après mon premier exposé lors de la Journée des AE de l'ECF 2000, qu'il était clair aujourd'hui, contrairement à l’air du temps freudien, que les filles l'avaient, ce qui ne les empêchait pas de le demander dans une revendication absolue, sans limite. Pas de limite au fétichisme maternel : je nomme ainsi le rapport au phallus maternel construit par ces sujets, qui n'ont d'autre alternative que de l'incarner ou de tenter de l'arracher.

    C'est ce qui se constate dans ces cas de ravage où la fonction paternelle se démontre ne pas faire point d'apaisement, le père se manifestant comme au service du caprice maternel et non comme agent de sa privation. Dans les cures sur lesquelles je m'appuie, le trait qui caractérise le père est toujours l'impuissance. Cette impuissance tient à sa jouissance dévoilée dans le service de la mère. La clinique montre d'ailleurs que cette même configuration chez le garçon produit des troubles précis de la fonction sexuelle. Le père de la promesse, et donc du don, qui vient faire contrepoint à la demande, est affecté d'un sentiment d'incroyance ou bien ravive la douleur du vol subi avec la mère. Lacan, dans les Écrits, qualifie d'ailleurs de transfert ce passage de la mère au père.

    Le ravage à la lumière du phallus mène donc à penser ceci : il est articulé à une identification masculine à laquelle il vient donner le contrepoint d'une féminité insupportable.

    L'avancée de Lacan permet cependant d'aborder les choses par une autre voie, qui n'est pas alternative, mais supplémentaire. En effet, le désir de la mère est loin d'être tout entier saturé par le signifiant. Il y a chez la mère, à côté du désir, une jouissance inconnue, féminine.

    La disjonction opérée par Lacan entre mère, côté universalité phallique, et femme, côté inconsistance de l'universel, permet de progresser sur la question du ravage. N'y aurait-il pas une autre face du ravage, qui ne renverrait pas entièrement à la demande et au désir phallique, mais aussi à un sans-limite en relation avec la particularité de la sexuation féminine ?

    Nous avons montré comment dans l'inconscient le désir de la mère est supposé trouver à se saturer par la signification phallique, liée au Nom-du-Père. Il existe cependant un reste qui échappe au phallus. Lacan travaille cette question dès le Séminaire sur « Le désir et son interprétation » dans les séances consacrées à Hamlet. Il y évoque la jouissance sans limite paternelle de la mère de Hamlet, qu'il qualifie de « vraie génitale ». On peut y voir déjà le surgissement d'une jouissance féminine, non réductible au désir, et réfractaire à la limite symbolique. Le ravage peut donc apparaître au point de la jouissance énigmatique perçue chez sa mère par l'enfant fille, jouissance non limitée par le phallus. D'où l'affirmation récurrente chez ces sujets féminins de la folie maternelle, du déchaînement maternel contre l'ordre du discours.

    Freud qualifiait de cicatrice la castration de départ chez la femme, et en faisait la marque du narcissisme au féminin. Mais la cicatrice est une solution qui mobilise la castration et intègre le manque, c'est-à-dire le symbolique comme bord. Or, que la castration soit de départ a aussi pour conséquence une absence de limite, et la question du corps ne se laisse pas ramener en totalité dans la clinique à la cicatrice qui est déjà un nom phallique donné à l'irreprésentable du féminin, à ce qui du corps se laisse difficilement résorber dans le corps symbolique.

    Le travail de Jacques-Alain Miller et Éric Laurent, à partir du texte de Lacan consacré à Marguerite Duras et à Lol V. Stein, est venu éclairer pour moi la question du ravage. Il fit écho à une parole analysante qualifiant l'analyste de « voyageuse de commerce en ravissement ».

    Je propose la thèse suivante : le ravage est pris dans le ravissement. C'est ce à quoi m'engagent la parole analysante et le savoir qui s'y dépose. La première qualité exigible d'un analyste est de se laisser enseigner par cette parole, docilement, ce à quoi objecte souvent l'angoisse et la culpabilité, comme l'avait noté Monique Kusnierek lors d'un exposé présenté à une soirée des AE à l'ECF.

    Ravir a deux versants. D'une part, il renvoie au vol, et Lacan dans le Séminaire du 3 mars 1972, « Le savoir du psychanalyste », caractérise un des deux aspects de la sexualité féminine dans son rapport à la fonction phallique comme « vouloir la ravir à l'homme ». D'autre part, il renvoie à un « être ravie », soit dérobée à soi-même, et évoque la statue de la sainte Thérèse du Bernin à laquelle Lacan indexe les extases féminines : c'est l'autre jouissance qui est alors en jeu. Jacques-Alain Miller posait que le ravissement est lié au corps, ou plus précisément au fait d'avoir un corps, lequel peut par conséquent être dérobé. Le ravissement touche au registre de l'avoir comme il touche à celui de l'être.

    Certes, la logique phallique est ici présente. La mère s'avère être une ravisseuse de corps. Elle l'est de structure, pourrait-on dire, puisqu'elle parle. Mais c'est aussi une ravisseuse d'enfant, en raison même des soins qu'elle donne. Être ravie, c'est être décomplétée de son corps, avec l'effet de jouissance qui suit la délocalisation. Dans toutes les cures qui constituent le réel clinique sur lequel j'appuie cette réflexion, l'irruption de la perspective du ravage dans le lien transférentiel coïncidait avec un accent mis sur le corps.

    Dans le rapport de ravage — puisque c'est un rapport et je pense même un rapport suppléant au rapport sexuel qu'il n'y a pas —, le sujet est dépossédé de sa place. Cette place qui n'existe plus peut se décliner comme parole et le sujet est alors réduit au « silence » ; comme corps, et le sujet n'est plus qu'un « corps en trop », ou une chair déphallicisée qui est un « trou noir » ; comme errance, phénomène de dépersonnalisation, d'autodisparition. Ces modalités sont sans doute déterminées par la manière dont le langage a fait marque dans l'expérience sexuelle traumatique.

    Le ravissement est donc une forme de perte corporelle non symbolisable par le signifiant phallique, une non-réduction des images captivantes à l'image centrale du corps, une non-inscription du corps dans le désir de l'Autre. Je disais, toujours en m'appuyant sur la parole analysante : « Une petite fille tombe dans un trou. » Ce « pas de place dans l'Autre » n'est pas apaisé par la fonction paternelle, puisque ce qui est visé, c'est d'obtenir cette place en court-circuit par l'amour, sans en passer par la promesse. Mais nulle voie d'accès à cet Autre inentamable sur son versant non phallique : il ne reste plus au sujet que de choisir entre la destruction haineuse et la folie, perspectives également néfastes. Cette option peut à l'occasion amener le sujet à une fascinaton pour une partenaire qui entre dans la catégorie des femmes folles sur le versant homosexuel, ou à définir la mère de cette façon. Le sujet reste fasciné par une jouissance féminine qui ne tire pas du phallus sa consistance.

    La question du corps ou de la perte de corps dévoile la face narcissique du ravage. Celle-ci voit sa puissance accrue par le fait que le sujet féminin n'a pas fait son deuil de la mère du fétiche, qui n'est donc pas entrée dans le registre de l'échange. C'est le phallus comme signifiant et non comme fétiche qui rend possible l'échange, y compris l'échange des femmes. Une caractéristique de ces sujets est en effet leur difficulté dans la vie amoureuse (nécessairement hétérosexuelle au sens que Lacan donne à ce terme) à consentir à mettre en jeu leur corps dans l'échange symbolique. Cette difficulté se décline dans la relation sexuelle et dans la maternité. Difficulté à donner, ou encore à se prêter. Ce qui est visé, et qui est en même temps insupportable, est une fascination, une capture fusionnelle. Comment une mère donne-t-elle corps ? Il s'agit nécessairement d'un corps écorné, qui passe la transmission des objets métonymiques du corps dans la relation mère-fille. Contrairement à cette transmission, il est donc cohérent d'avancer que le ravage est la conséquence du ravissement, et mobilise l'insatiable de l'amour plutôt que le désir.

    Ce corps qui choit dans la relation à l'Autre inentamable par la parole, et que la stratégie du sujet est de laisser inentamé, mobilise de façon particulière la question du semblant. Là aussi la parole analysante constitue un savoir. L'image corporelle ne parvient pas à recouvrir le trou, déphallicisé qu'il est. Ainsi le vêtement peut prendre une valeur particulière : voile du corps qu'il n'y a pas, ou mensonge. « La dame est belle dans sa robe verte, dit une petite fille. Non, ce n'est pas la dame qui est belle, dit la mère, c'est la robe. » Exemple même du ravissement, et entrée du vêtement et autres accessoires dans la catégorie de la pacotille, du toc.

    Ce toc est le semblant en tant qu'il n'est pas pris dans la métonymie des objets à partir du corps, et qu'il reste en prise directe avec le manque de signifiant du féminin, écarté de la dynamique de l'échange symbolique qu'est le lien de discours.

    Dans « L'étourdit »[11], Lacan définit le semblant en fonction de l'absence du rapport sexuel, disant que la fonction phallique est un mode d'accès sans espoir au rapport sexuel, « fonction qui ne se soutient que d'y sembler ». Du côté du sujet féminin, je fais l'hypothèse que le ravage, avec le traitement particulier hors discours qu'il implique du corps, est un autre mode d'accès sans espoir. Il dévoile, pour reprendre une expression de Lacan à cette même page, « le réel de cette plage [construite par le Nom-du-Père] », qui « à ce qu'y échoue le semblant, " réalise " sans doute le rapport dont le semblant fait le supplément, mais ce n'est pas plus que le fantasme ne soudent notre réalité ». Le ravage dévoile donc le réel de cette plage. Quand c'est le fantasme qui soutient la réalité, c'est l'objet a qui est mobilisé par le désir dans le partenaire. Quand c'est le ravage, c'est le ravissement de son corps par le partenaire qui est imputé par le sujet à ce même partenaire dans une « hainamoration ».

    Ce que Lacan énonce dans le Séminaire « RSI », mettant en parallèle la femme comme symptôme pour un homme et le ravage que peut être un homme pour une femme, va dans ce sens. Un homme, ravage pour une femme, est celui qui ravive le sans-limite de la jouissance féminine non saturée par la fonction phallique. « Il n'y a pas de limite, dit Lacan, aux concessions que chacune fait pour un homme... »[12]

    En résumé, on peut considérer que le ravage comporte une face phallique de revendication articulée au désir de la mère, et une face pas-toute phallique qui tient au ravissement du corps, et qui est liée à la difficulté de symboliser la jouissance féminine.

    On peut énoncer alors les trois points suivants : 1) le ravage tient à la singularité du mode d'émergence du langage chez un sujet, et fait donc référence à l'Autre primordial ; 2) le ravage se situe, au moment de l'introduction traumatique du sexuel, dans la perspective d'une satisfaction directe de la demande par la mère, qui, si elle n'exclut pas la fonction phallique, ne la pose pas en termes d'échange et donc de perte ; 3) le ravage est chez un sujet féminin la conséquence du ravissement déterminé par l'absence du signifiant de la femme, absence entrevue par le sujet lors du contact avec ce qui, chez sa mère, ne se laissait pas réduire au désir et au signifiant phallique, mais relevait d'une absence de limite. Il concerne pour le sujet féminin le réel hors-corps du sexe, c'est-à-dire une part de jouissance non réductible à la signification phallique et mobilise ou plutôt immobilise le sujet alternativement dans l'hainamoration de la demande absolue et dans l'aspiration par l'image de l'insignifiable.

    Enfin, le ravage se rencontre au point où le semblant échoue. Il est donc traitable dans la cure analytique puisque « l'acte [analytique] part du semblant, mais il ne supporte pas le semblant ». Dans l'analyse, le semblant est mis à nu, ce qui donne enfin au sujet une chance de s'inventer un nom qu'il n'y a pas pour délimiter la zone de réel aux confins de la parole.

    [1] J'ai abordé la question dans un exposé fait à l'École de la Cause freudienne lors de la Journée des AE. J'y ai reçu des indications précieuses de Éric Laurent et Pierre Naveau.

    [2] Miller, Jacques-Alain, « Cours du 26 janvier 2000 », in Quand les semblants vacillent. . ., textes préparatoires aux Journées d'étude de l'ECF-ACF des 21 et 22 octobre 2000.

    [3] Lacan, Jacques, « L’étourdit », in Scilicet, n° 4, Paris, Le Seuil, 1973, p. 21.

    [4] Freud, Sigmund, « Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes » (1925), in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 126 et suivantes.

    [5] Freud, Sigmund, « Sur la sexualité féminine » (1931), in La vie sexuelle, op. cit.

    [6] Lacan jacques, Le Séminaire, livre V, Les formations de l'inconscient, Paris, Le Seuil, 1998.

    [7] Ibid., p. 271.

    [8] Ibid., p. 271

    [9] Lacan, Jacques, « Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines », in Scilicet, n° 6/7, Paris, Le Seuil, 1976, p. 13.

    [10] Milner, Jean-Claude, Les noms indistincts, Paris, Le Seuil, p. 108.

    [11] Lacan, Jacques, « L'étourdit », op. cit., p. 14-16.

    [12] Lacan, Jacques, Télévision, Paris, Le Seuil, 1974, p. 63-64.