Tout doit être repris au départ à partir de l’opacité sexuelle

Alain Merlet

"Quarto n°77"

oubli

C’est le texte d’un analyste en position d’analysant et c’est ce qui m’a plu car de là s’invente s’élabore du nouveau ! Tout commence par un oubli, bévue qui fait ouverture au dire d’A. Merlet enroulé autour de ce qu’est l’oubli . La phobie vous guidera tout le long du texte ! - Philippe Cousty

Tout doit être repris au départ à partir de l’opacité sexuelle

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  • « Tout doit être repris au départ à partir de l’opacité sexuelle »

    Alain Merlet

    Pressé de donner un titre à cette intervention portant sur la clinique de la sexualité, je n’avais eu d’autre ressource, tant ce sujet me semblait complexe, que de recourir à l’autorité d’une citation de Lacan, en me fiant à ma mémoire : « Tout doit être redit à partir du sexuel », avais-je cru pouvoir intituler mon propos.

    Vérification faite, à la relecture de la leçon du 13 janvier 1976 du Séminaire « Le sinthome », je m’aperçus que j’avais, à mon insu, tronqué cette phrase de Lacan au point d’en altérer la signification. De fait, Lacan, ce jour-là, avait dit tout autre chose, soit : « Tout doit être repris au départ à partir de l’opacité sexuelle »[1].

    Dans le contexte de cette leçon de son Séminaire, où Lacan prône le savoir-faire avec le sinthome et où il met l’accent sur l’opacité du sexuel telle qu’elle ruine tout espoir de connaissance vraie du sexuel, faire dire à Lacan : « Tout doit être redit à partir du sexuel » au lieu de : « Tout doit être repris à partir du sexuel », cela revenait à gommer la dimension du savoir-y-faire. Par ailleurs, omettre le terme « d’opacité », c’était éviter ce scandale qu’est pour la connaissance de ne pouvoir rendre compte du rapport sexuel.

    Être embarrassé par un titre à donner à un travail concernant la clinique de la sexualité n’avait rien de déshonorant. Tenter de remédier à un tel embarras en se référant à une citation de Lacan n’était pas blâmable en soi. Mais tronquer à mon insu une citation au point d’en altérer la signification, si je ne l’avais vite corrigée, aurait démenti ce que je voulais pourtant dire. Si je m’attarde ici sur cet acte manqué, c’est parce qu’il relève du mécanisme même de ce que Lacan précisément appelle une « bévue », soit une réponse à côté, dont est responsable précisément l’opacité sexuelle dont la pensée se défend de bien des façons. A vrai dire cette « bévue » n’avait rien de catastrophique puisqu’elle me frayait la voie de ce que je voulais dire, à savoir que, face à l’opacité du sexuel, le sujet adopte au départ une position phobique de structure qui le conduit à un symptôme d’emprunt et que méconnaître cette bévue de structure ne peut que conduire à une impasse.

    Au départ le sujet est phobique si l’on considère que la phobie est la position névrotique par excellence, dans la mesure où elle pose radicalement la question qui concerne le parlêtre, à savoir celle de l’énigme du sexe et de l’existence. Cette énigme se présente cliniquement sous la forme d’un symptôme qui vient obturer ce que venait précisément creuser l’énigme.

    A ce propos, ne peut-on pas se demander si le premier état du symptôme dans toute cure n’est pas peu ou prou de type phobique, en tant qu’il réalise une signification à tout faire qui n’implique pas encore l’être du sujet. Ainsi, Lacan, non sans ironie sans doute, a-t-il pu élever la phobie à la dimension de ce qu’il appelait le « modèle mental »[2].

    Lorsque Lacan commente l’observation du petit Hans et qu’il va mettre l’accent sur la façon dont ce dernier va pour ainsi dire promener son père avec ses constructions, il fait une remarque qui a valeur d’avertissement : « Ne l’oubliez jamais, le signifiant n’est pas là pour représenter la signification, bien plutôt est-il là pour compléter les béances d’une signification qui ne signifie rien. C’est parce que la signification est littéralement perdue, c’est parce que le fil est perdu, comme dans le conte du Petit Poucet, que les cailloux du signifiant surgissent pour combler ce trou et ce vide. »[3]. Cette remarque a valeur d’avertissement pour l’analyste, qui, comme le dira plus tard Lacan, est enclin à « l’horreur de son acte »[4].

    De cet oubli témoigne, par exemple, une séquence extraite de notre pratique. Après s’être plainte de ce que sa tête était vide, cette analysante se met à évoquer le plaisir qu’elle a éprouvé à écouter, lors d’un concert, la voix d’un chanteur ; outre sa voix, son jeu de scène témoignait d’une remarquable aisance. « C’était un plaisir partagé, ajoute-t-elle, tant cet homme me ravissait et semblait ravi lui-même par son art. » Et elle associe sur un souvenir particulièrement agréable, celui d’un compliment reçu à la suite d’un spectacle où elle avait participé comme actrice. Un homme lui avait alors déclaré : « Merci de nous avoir fait rêver. » « Et bien curieusement, poursuit-elle, alors que, venant chez vous, je pensais au concert d’hier soir, je me suis vue allant à mon cabinet pour recevoir ma première patiente, une boulimique. Elle arrivait avec le regard fixe mais mon siège était vide. Cette pensée n’avait rien d’étonnant, car je suis bien incapable de lui donner ce que je devrais lui donner. » Le comble c’est que cette analysante ne croyait pas si bien dire, à ceci près qu’elle n’aurait pas dû se sentir coupable de ne pas remédier au défaut de l’Autre.

    A cet égard, le phobique est, des névrosés, celui qui est pour ainsi dire le plus sensible à la béance de la signification perdue dont nous parle Lacan. Elle le fascine et il s’en défend d’autant plus qu’il s’y trouve exposé au plus près. En lieu et place, il édifie la barrière de son symptôme, pour sa défense[5], ce que Lacan appelle un « avant-poste »[6] ou un « ouvrage (de défense) démesurément avancé »[7]. Pourquoi un tel ouvrage ? Parce que cette béance de la signification est source d’angoisse, ce qui pour le phobique est insupportable. C’est pourquoi, il fomente[8], nous dit Lacan, son symptôme sous la forme d’un signifiant qui fait peur, chargé d’exorciser le danger dont l’angoisse fait signe.

    « Fomenter » vient de           l’ancien français « foumenter », soit « appliquer un topique »[9]. C’est dire combien le symptôme phobique a valeur de colmatage.

    On mesure ici l’erreur qu’il y a de vouloir colmater l’angoisse inconsidérément dans une analyse puisque cela revient à consolider l’échafaudage phobique. Aucune psychothérapie ne saurait remédier à la causalité spécifique de cette névrose qui est sexuelle. Cela, Freud a su l’isoler dès le début de son œuvre, dans la névrose, en la mettant comme raison de la défense. Avec la notion de défense, il mit de l’ordre, comme il le dit, dans la fourmilière que constituaient les phobies, en en distinguant, de façon très simple, deux catégories : les phobies compréhensibles et les phobies incompréhensibles.

    Par exemple, la phobie des serpents obéissait au mécanisme du refoulement alors que l’agoraphobie relevait plutôt de la défense. Il crut pouvoir simplifier le problème de la phobie en la traitant comme une variété de névrose hystérique, en privilégiant le mécanisme du refoulement plutôt que la défense. Mais l’angoisse lui posa problème : Était-elle première ou seconde par rapport au refoulement ? Concernait-elle uniquement la castration ou autre chose ?

    Évacuant ce qui faisait la spécificité de la phobie, Freud crut d’abord que le refoulement suscitait l’angoisse, comme le mensonge hystérique le lui avait fait accroire, mais sa nouvelle conception de l’angoisse et du symptôme le conduisit en 1925 à soutenir le contraire et à réhabiliter la défense en faisant de la phobie la pierre d’angle de la névrose.

    Dès lors la phobie, comme paravent de l’angoisse, vient dévoiler pour ainsi dire l’imposture du symptôme, signe et substitut d’une satisfaction pulsionnelle dont le sujet se défend et se « remparde » avec sa construction névrotique. Ce dont le sujet se défend, c’est de la causalité sexuelle dans ce qu’elle a de non résorbable dans le signifiant. Il est remarquable de constater que Freud et Lacan, lorsqu’ils situent le symptôme comme réponse à l’opacité sexuelle, choisissent chacun de s’appuyer sur l’exemple de la phobie.

    Ainsi Lacan, à la fin de « RSI » déclare : « L’angoisse, qu’est-ce que c’est ? C’est ce qui, de l’intérieur du corps, ex-siste quand quelque chose l’éveille, le tourmente. Voyez le petit Hans. S’il se rue dans la phobie, c’est pour donner corps – je l’ai démontré pendant toute une année – à l’embarras qu’il a du phallus, de cette jouissance phallique venue s’associer à son corps. Il s’invente toute une série d’équivalents à ce phallus, diversement piaffants. Son angoisse est principe de sa phobie – et

    c’est à lui rendre pure cette angoisse qu’on arrive à le faire s’accommoder de ce phallus »[10] et Lacan de conclure que le phallus objecte à un quelconque naturel de la pulsion génitale[11].

    Dans sa conférence de Genève, Lacan situait également le symptôme comme une réponse précipitée à un « premier jouir »[12] sexuel insupportable, qui est absolument étranger à celui qui l’éprouve. Avec cette remarque, on peut relire l’observation de la phobie du petit Hans, et prendre la mesure du caractère contestable de l’issue de cette cure que Lacan, dans cette même conférence, qualifie de « truquage »[13].

    Rappelons brièvement le cas : Hans, petit garçon de cinq ans, très éveillé, s’angoisse lorsque, exhibant devant sa mère son « fait-pipi », il essuie une rebuffade de cette dernière qui stigmatise cette « petite cochonnerie ». La conjonction de cette opprobre sur le premier jouir de son pénis et de la naissance d’une petite sœur détrône Hans de sa position phallique imaginaire et le laisse en plan face à l’énigme angoissante de son sexe et de son existence. Il n’a d’autre ressource que de se fabriquer un symptôme de toutes pièces avec la peur qu’un cheval ne tombe ou ne vienne à le mordre. Avec ce prétexte du cheval qui fait peur, il va élaborer une combinatoire signifiante pour tenter d’exorciser l’angoisse innommable. Aidé de son père qu’il promène dans le labyrinthe de sa névrose, Hans, grâce à son génie inventif, parviendra à vaincre sa peur et à éviter l’angoisse, mais ce résultat thérapeutique ne sera obtenu qu’au prix d’une inhibition, quant à l’usage phallique.

    Ainsi que le qualifie Lacan, « ce chevalier servant »[14] auprès des femmes restera sa vie durant le phallus « en bandoulière »[15] L’issue de cette analyse est un truquage dans la mesure où le sujet Hans a contourné la question que venait lui poser le surgissement de l’angoisse. La sollicitude de son père a contribué à sa lâcheté en renforçant sa structure défensive. Quand Hans reviendra voir Freud en 1922, soit treize ans après la parution de son cas, il ne gardera pratiquement aucun souvenir de sa cure et la lecture qui lui en sera faite lui semblera quelque chose d’étranger. Si Freud compare l’amnésie de cette analyse avec celle qui suit le déchiffrage satisfaisant d’un rêve, Lacan voit dans cet oubli ce qui fait signe d’un échec de la cure : « Hans n’a pas oublié, il s’est oublié »[16], dit-il. Où s’est oublié Hans sinon dans un transfert de type paternel qui s’est fait le complice involontaire de sa défense, en évitant précisément la causalité sexuelle.

    La relecture du cas Hans permettrait-elle de repérer ce qui aurait pu laisser entrevoir une autre issue ? A la page 182 de la traduction française, on relève une remarque étonnante de Freud : « il est très instructif d’approfondir une phobie dans ses détails, et d’acquérir par là l’impression certaine d’un rapport secondairement établi entre l’angoisse et ses objets. C’est pourquoi, ajoute Freud, les phobies sont à la fois si curieusement diffuses et si strictement déterminées. »[17] Cherchons donc les détails permettant de corréler l’angoisse à l’objet. Quels sont-ils ? Il en est deux qui ont intrigué particulièrement le petit Hans : il y a d’abord le « charivari » qui effrayait ce petit garçon que Lacan, dans son commentaire rapproche du ravage causé par l’indicible de l’orgasme masturbatoire chez un enfant. L’autre détail, c’est ce noir sur la bouche de certains chevaux, « ce noir volant » qui terrifie Hans. Cette tache noire, aussi énigmatique qu’est le charivari, préoccupe Hans à tel point que sa signification fera l’objet de l’unique question qu’il adressera à Freud. Comme on le sait, ce dernier assimilant cette tache aux moustaches du père, pensera réduire l’énigme en la rabattant sur la signification du complexe d’Œdipe, ce qui contribuera à pacifier le petit Hans qui ne demandait qu’à croire au bon Dieu Freud.

    Ni le charivari, ni la tache noire, n’ont été pris en compte dans ce qu’ils avaient d’irreprésentables dans cette cure, pratiquée sous le registre du Nom­-du-père. Cela n’a pas échappé à Lacan, dans son commentaire, lorsqu’il nous dit précisément à propos de ces détails : on ne sait jamais ce qu’est une phobie « puisqu’elle comporte des éléments quasiment irréductibles, bien peu représentatifs »[18]. Il y a là un « mystère »[19]. Si on couple cette dernière remarque de Lacan avec celle concernant la place à donner aux cailloux du signifiant, surgissant pour parer à la béance de la signification, on risque moins de se fourvoyer et de se laisser fasciner par le symptôme phobique. S’il y a quelqu’un qui excelle à faire passer du semblant pour du réel, c’est bien le phobique qui, ainsi que le dit si bien Lacan, se sert de l’objet comme arme à l’avant-poste de sa névrose[20].

    Pour consolider un symptôme peu fiable car, participant à la fois du truquage et de l’hésitation face à l’inconsistance de l’Autre, le phobique se choisit volontiers pour ainsi dire un compagnon d’arme. Ainsi l’agoraphobe traversera la rue sans difficulté pourvu que son épouse soit à ses côtés. Mais cet accompagnement peut s’effectuer de façon plus subtile au point de passer inaperçu. Certains objets prélevés dans l’entourage immédiat du phobique peuvent suffire à colmater l’angoisse : des voix ou des images à la radio ou à la télévision, une lumière allumée... L’essentiel est d’éviter ce qui pourrait être incontrôlable ou surprenant. Si prévenu que puisse être le désir du phobique, il ne saurait cependant échapper à la contingence qui, à l’occasion, lui révèle l’imposture de son symptôme.

    Ainsi, un analysant nous fait-il part de sa surprise, quand allant à sa séance et entendant parler à la radio de « l’opération anaconda », il réalise soudain qu’il a rêvé précisément d’anaconda. « Jamais, dit-il, je n’aurais su quelque chose de ce rêve si je n’avais entendu, non pas la veille, mais ce matin en venant vous voir, le mot anaconda », et il ajoute : « Il ne s’agissait pas d’un cauchemar mais plutôt d’un rêve inédit ; l’anaconda était là dans mon jardin comme un animal familier, il me souriait, et je réalisais que nous nous étions toujours connus. » On ne saurait mieux dire l’extimité du symptôme phobique.

    Cette séquence illustre, me semble-t-il, combien la phobie, pierre d’angle de la névrose, nous instruit sur la bévue qui consisterait à ignorer combien le signifiant est fondamentalement « oblivium », comme nous le dit Lacan dans le Séminaire XI, un oubli d’avant le refoulement. Le désir de l’analyste va, non pas à la rencontre, mais à l’encontre d’un tel oubli, car il concerne le rapport originaire du sujet avec la jouissance. C’est pourquoi « tout doit être repris au départ à partir de l’opacité sexuelle »[21].

     

     

    [1] LACAN J., Le Séminaire, Livre XXIII, « Le sinthome », (inédit), 13 janvier 1976.

    [2] LACAN J., Le Séminaire, Livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994, p. 395.

    [3] Ibid., p. 330.

    [4] LACAN J., « Lettre au journal 'Le Monde' », 24/01/80, Annuaire de l’ECF, 1982, p. 33.

    [5] LACAN J., Le Séminaire, Livre IV op. cit., p. 246.

    [6] LACAN J., « Remarques sur le rapport de Daniel Lagache », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 682.

    [7] LACAN J., « L’acte psychanalytique », compte rendu 1967-1968, Omicar ?, 29, p. 19.

    [8] LACAN J., Le Séminaire, Livre IV, op. cit., p. 304.

    [9] LITTRE, Dictionnaire de médecine, XVIIème édition, J.B. Baillère.

    [10] LACAN J., Le Séminaire, Livre XXII, « R.S.I. », Ornicar ?, 2, 17 décembre 1974, pp. 104-105.

    [11] Ibid., p. 105.

    [12] LACAN J., « Conférence de Genève sur le symptôme », Le Bloc-Notes de la psychanalyse, p. 12.

    [13] Ibidem

    [14] LACAN J., Le Séminaire, Livre IV, op. cit.

    [15] LACAN J., Le Séminaire, Livre XXII, op. cit., p. 105.

    [16] LACAN J., Le Séminaire, Livre IV, op. cit., p. 408.

    [17] FREUD S., « Le petit Hans », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 182.

    [18] LACAN J., op. cit., p. 244.

    [19] Ibidem.

    [20] LACAN J., « Remarques sur le rapport de Daniel Lagache », op. cit

    [21] LACAN J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1975, p. 28.