Quand cela s’arrête

Marie-Hélène Brousse

"Revue de Cause freudienne n°56"

rêve, temps, séance, répétition, pulsion, dire

J’ai compris avec cet article la portée en analyse de la matérialité du signifiant et son impact sur le corps. Marie-Hélène Brousse nous explique la manière dont se déploie la charge de jouissance que les signifiants véhiculent dans le transfert. - Sophie Gaillard Attraper la pulsion implique une réduction de l’imaginaire au fantasme. « Ce passage du fantasme à la pulsion produit un arrêt de la répétition. Le sujet se réveille de l’éternité de la répétition primaire, le temps reprend ses droits […] prend sa place, celle du réel. » Si l’analyste est un supposé savoir lire, le passage à l’analyste implique une écriture. M.-H. Brousse fait l’hypothèse « que ça s’arrête quand ça s’écrit » ; écrire son mode de jouir étant une condition de l’analyse. - Frédérique Bouvet

Quand cela s’arrête

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    Marie-Hélène Brousse[1]

    Rêve d’éternité

    En préparant cette intervention, un autre titre me trottait par la tête : rêves d’éternité. Il me venait d’une remarque d’un analysant qui soulignait qu’il n’avait pas senti le temps s’écouler pendant ces cinq années passées à venir trois fois par semaine dans ce même lieu. Ce sujet, dont l’activité professionnelle touche à l’histoire en train de se faire, s’en étonnait, ne se reconnaissait pas. Comme si, face au temps qui le dévore ailleurs, il entrait là dans un espace d’éternité. Mais bien sûr, c’était un rêve, puisque c’est précisément au moment d’un tournant dans la cure qu’il a entrevu l’étrangeté de la modalité temporelle selon laquelle elle s’était déroulée pour lui. Cette intemporalité dont il faisait état relevait donc de la répétition.

    À notre époque de thérapies brèves, la vitesse dans l’obtention de résultats amène à critiquer ou à déplorer la durée des cures analytiques. Il est clair cependant que cette durée et son allongement satisfont un besoin et constituent une satisfaction, refuge du “que rien ne change” comme du “je ne veux pas changer”, présents chez tout sujet contemporain qui vient demander une analyse. Loin d’être toujours un point faible de la psychanalyse, cela constitue pour certains sujets un avantage, sous forme de satisfaction de l’inconscient. Du point de vue de l’analyste par contre, cet allongement peut constituer l’indice d’une jouissance de bavardage qui est un obstacle à la cure elle-même.

    En lisant le Séminaire de Lacan “Le moment de conclure”, je suis alors tombée sur cette remarque : “Dire a quelque chose à faire avec le temps. L’absence de temps est une chose qu’on rêve, c’est ce qu’on appelle l’éternité [...] On passe son temps à rêver, on ne rêve pas seulement quand on dort. L’inconscient, c’est très exactement l’hypothèse qu’on ne rêve pas seulement quand on dort.”[2] Cette simplicité du dernier Lacan qui balaie de la théorie analytique le fatras qui s’y dépose naturellement, ôtant à la pensée son tranchant et sa clarté, va à l’essentiel, sans perte de temps. Il y a une tension entre rêver et exister: dans un cas, l’éternité, dans l’autre, la temporalité de l’acte. Aussi me suis-je décidée pour intituler mon exposé “quand ça s’arrête”, entendez : de rêver, de rêver que je vais me réveiller.

    “N’oublie pas que tu es mortel”

    Qu’il y ait un désir que ça s’arrête, que ce bavardage et cette répétition cesse, est tout aussi clair dans la clinique. Pulsion de mort sans doute, à mettre en relation avec ce qui se constate : les hommes tiennent beaucoup à être mortels, disait Lacan, comme en témoigne un rêve d’analysante après un moment symbolique important de son existence, rêve où elle lisait la phrase suivante : “N’oublie pas que tu es mortel.” Que cela cesse ou ne cesse pas est l’élément qui signe le rapport avec le temps qu’ont, en psychanalyse, les catégories logiques, soit les modalités du nécessaire, du contingent et de l’impossible. En psychanalyse, à l’inverse de la science, la logique n’est pas sans le temps. Jacques-Alain Miller en fit la démonstration à propos de l’apologue lacanien des trois prisonniers.

    La psychanalyse traite l’inconscient, ce rêve d’éternité, par le dire: raconter ce rêve, c’est donc le sortir de l’éternité. L’inconscient ne connaît pas la contradiction. Inutile, car inefficace, de dire à un sujet : “arrêtez de dormir, mon vieux, vous-même dites avoir mieux à faire et être pressé.” Laissons aux cognitivistes cet usage de la raison. Non, l’analyste dit plutôt: “ah, vous rêvez, comme c’est bien, racontez-moi cela”. Comme le dit Lacan dans cette même séance, “il faut que l’analyste opère par quelque chose qui ne se fonde pas sur la contradiction”[3]. En poussant au dire, il introduit le temps là où était l’éternité. Bien plus, un moment plus tard, le voilà qui interrompt en plein récit ce rêve sollicité, ne donnant pas le temps à l’éternité de se reconstituer dans le temps suspendu que serait la séance.

    Notons d’abord que dire est à différencier de parler, non pas sous l’angle du temps, mais sous celui des conséquences. Certes, l’analyse relève du bavardage, dit encore Lacan dans ce même passage, mais ce bavardage, ce bafouillage, qui prend du temps, qui prend son temps, est organisé par la supposition qu’il est possible de “défaire par la parole ce qui s’est fait par la parole”[4]. Là intervient le transfert tel que Lacan l’a défini, articulé à un vouloir, un vouloir dire qui se met au diapason de l’interlocuteur choisi comme susceptible de déchiffrer ce dire. Cette demande est faite en fonction de ce Wunsch qui habite le locuteur à son insu.

    Prendre la pulsion par les cheveux

    Je me propose de mettre à l’épreuve de la clinique la thèse suivante : il y a deux formes du “ça s’arrête”, une forme relevant de la psychanalyse appliquée à la thérapeutique, et une forme à obtenir dans la psychanalyse pure. Deux temps du réveil. Bien évidemment, ces deux formes ne sont pas chronologiquement articulées, elles impliquent des éléments différents.

    Une analysante arrive avec cette plainte que je résume ici : “je suis seule, je n’ai pas de rapport avec l’un ou l’autre sexe, je n’ai pas d’enfant, je suis exclue.” Le dire déploie l’inconscient de ce sujet, d’abord autour des personnages centraux de son histoire, ses grands-parents, ses parents et sa fratrie. Des signifiants s’enchaînent dont la portée constitue les identifications du sujet, prélevés qu’ils sont sur l’histoire contemporaine et ses tragédies. En même temps, se déploie dans le transfert la charge de jouissance qu’ils véhiculent, tendant le lien analytique parfois aux limites de la rupture. De la conjonction du rêve dont l’inconscient est fait avec la mise en acte du transfert, surgit progressivement quelque chose d’autre, qui apparaît comme ombre portée : un fantasme. Lacan, dans ce même séminaire, dit que le “fantasme n’est pas un rêve, [que] c’est une aspiration.”[5] En liant le sujet à son objet de jouissance, il donne consistance à un Autre qui devient le partenaire rêvé du sujet. Le fantasme est donc une aspiration à un Autre qui soutienne la satisfaction paradoxale. Ce sujet développa d’abord, à partir d’un refus de nourriture de la petite enfance, toutes les facettes d’un “être dévorée”, puis, à partir de la relation aux personnages paternels, celles d’un “être torturée”, enfin, joignant les deux, un “être regardée” renvoyant à la fois à la dévoration et à la torture. Être exclue renvoyait par voisinage à être torturée. Ainsi se constitua dans le transfert, en acte, la forme d’un Autre effrayant, “l’Autre qui lui veut du mal”, sans que le sujet entende à ce moment les conséquences de l’équivoque. Si, comme le dit Lacan, “la pulsion est quelque chose qui ne se supporte que d’être nommée, [et d’être] nommée d’une façon [...] qui la tire par les cheveux, [c’est-à-dire] qui présuppose, au nom de quelque chose qui se trouve exister chez l’enfant, que toute pulsion est sexuelle”[6], attraper la pulsion implique une réduction de l’imaginaire au fantasme.

    Cette réduction n’arrête cependant pas la répétition du mode de jouissance élu par le sujet. Il faut un tour de plus. Lequel ? Dans l’actualité du transfert, un rebroussement est nécessaire. Une fois dégagée de l’Autre, la férocité peut basculer sur le sujet, qui se découvre dévorant et torturant, voire excluant. J’y vois l’illustration de la remarque que fait Lacan à la fin de “Subversion du sujet et dialectique du désir”, sur l’oscillation de la signification de la castration alternant de $ à a dans le fantasme, dès lors transformé en “chaîne souple” qui passe la jouissance de l’Autre à la loi[7]. Le témoignage d’une AE de l’ECF, M. Kusnierek, mettait en lumière ce passage précipité par un acte décisif de son analyste, lequel m’apparaît aujourd’hui comme un exemple de ce que veut dire prendre la pulsion par les cheveux, faisant du sexuel le comique. Ce passage du fantasme — aspiration à l’Autre tout puissant qui garantisse par son vouloir le dispositif de jouissance — à la pulsion produit un arrêt de la répétition. De $ ◊a  à  $ ◊A, le trajet débouche sur une séparation du sujet et de l’objet: c’est l’effet thérapeutique que peut produire une analyse. Pour revenir au titre choisi, le sujet se réveille de l’éternité de la répétition primaire, le temps reprend ses droits. On sort du : “il ne se passe rien, rien ne change”. Le temps prend sa place, celle du réel.

    L’écriture du sinthome

    Mais ce trajet peut être continué au-delà d’une articulation nouvelle du désir à la loi, au-delà du bénéfice thérapeutique.

    Quelque chose dans l’inconscient n’est pas de l’ordre du dire, et l’extraction de l’Autre, qui lui donne statut de semblant, ne règle pas ce qui, du mode de jouissance du sujet, ne relève pas que de la loi. Le sujet s’est réveillé, mais il peut se rendormir la conscience tranquille, en règle avec l’Autre. On sait que dans son dernier enseignement, Lacan conseillait de laisser les sujets qui le voulaient s’en satisfaire. Il maintenait cependant une autre exigence pour l’analyste, de ce qu’il est supposé, disait-il, savoir opérer avec la langue. Le rapport à la langue est ce qui doit changer dans la production d’un analyste car il opère sur “la matière verbale” — ou la langue comme matière, ou la matérialité du signifiant. Il ne s’agit pas tant d’écoute que de lecture. L’analyste est un supposé savoir lire. Or, lire implique écrire. C’est l’écriture qui fait passer de la préhistoire à l’histoire, ce qui explique que suivant les sociétés, l’histoire ne commence pas au même moment chronologique. Par l’écriture, les hommes sortent du rêve d’éternité. En tant que trace, elle modifie radicalement le temps. C’est à ce niveau que peut s’envisager l’activité de l’analyste. Dans le séminaire du 20 décembre 1977, Lacan pouvait dire: “L’analysant parle... L’analyste, lui, tranche. Ce qu’il dit est coupure, c’est-à-dire participe de l’écriture, à ceci près qu’il équivoque, lui, sur l’orthographe.”[8] Mon hypothèse est que le passage à l’écriture est requis de l’analyste, car elle produit un “ça s’arrête” différent. Elle permet une saisie du réel du temps qui dépasse, et l’instant, et la tripartition passé, présent, futur. Dans ce même séminaire, Lacan réfléchit d’ailleurs sur la passe en se demandant si on ne pourrait l’envisager par l’écrit. Il écarte cette idée sur l’argument que personne ne le lirait, ce qui revient à poser la question de l’absence d’accusé de réception singularisé de tout écrit. C’est une lapalissade, mais sans locuteur, pas d’interlocuteur. Mon idée est donc que le passage à l’analyste implique une écriture. Le témoignage de Véronique Mariage en a montré une mise en acte par l’analyste, sous transfert, en en accentuant l’effet d’arrêt. Mais je pense aussi que, sous une forme plus implicite (que l’écriture soit un mot, un signe, une tâche...), d’autres témoignages le manifestent, comme j’ai pu le constater dans le dispositif de la passe.

    Ainsi, une passante, affrontée à la manière hystérique à la non-existence du rapport sexuel, effectua ce passage dans la découverte de la façon dont la même lettre ordonnait la logique de ses différents symptômes, dans le champ du savoir comme dans le champ des relations avec l’autre sexe.

    1. Un symptôme d’enfance remontant au CP lors de l’apprentissage de l’écriture (incapacité d’écrire une lettre), avatar du penisneid, dont s’ensuivit une difficulté très précise avec l’orthographe durant toute sa scolarité. Ces deux éléments signalent le recul devant l’écriture du phallus et de la différence sexuelle;

    2. Le choix des prénoms de ses enfants qui lui permettait d’écrire en une lettre de façon muette la protestation d’une transmission féminine;

    3. Articulé avec le choix professionnel, le retour de cette lettre qui, inversée de bas en haut, se dédoublait et venait répondre au petit symptôme de l’enfance. Cette lettre s’avérait dès lors écriture du sinthome, utilisé par le sujet pour écrire l’impossible à écrire. Cette opération d’écriture, pas sans équivoque, était la marque de jouissance silencieuse qui échappait au dire et menait donc à la valeur prise, pour ce sujet, de $ ◊ A barré.

    Je fais donc l’hypothèse que savoir lire autrement tient à la possibilité de lire ce qui ne peut se dire. Cette deuxième modalité d’arrêt est formulable ainsi: “ça s’arrête quand ça s’écrit”. Ne serait-ce pas ce que Lacan appelle identification au sinthome ? En tout cas, il me semble avéré que l’écriture du sinthome, venant à la place de l’impossible à écrire du rapport sexuel, réduit l’inconscient à la contingence, là où l’Autre soutenait la nécessité phallique et donc le rêve. Écrire son mode de jouissance est une des conditions de l’analyste.

    [1] Psychanalyste, membre de l’ECF (AME).

    [2] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXV, Le moment de conclure, “Une pratique de bavardage”(15/11/77), Ornicar ? n°19, Paris, Lyse, 1979, p. 5.

    [3] Ibid., p. 8.

    [4] Ibid., p. 6.

    [5] Ibid., p. 5.

    [6] Ibid., p. 9.

    [7] Lacan J., “Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien”, Écrits, Paris, Seuil, 1966, p 826.

    [8] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXV, “Le moment de conclure”, (20/12/77), inédit.