Si la mère freudienne est perdue, comme objet, la mère lacanienne apparaît comme « une bête féroce insatiable ». Lacan a surtout séparé mère et femme à partir de la question de la jouissance. Le texte interroge la figure de la « Déesse Blanche », puissante « mère de tous les vivants » dissimulée derrière l'omniprésent Nom-du-Père. Lacan « suggère que le Nom-du-Père n’est qu’un des noms de cette jouissance Autre, qui fait exister ainsi La femme qui en tant que mère, n’existe pas. » Mais « Croire à la mère, comme symptôme, est une religion dont il est possible de se dispenser »... à certaines conditions. Un écho féminin du « s’en passer, s’en servir » ? - Véronique Pannetier.
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Pas-tout sur la mère
Maria Josefina Sota Fuentes
L'expérience analytique montre que la mère n'est pas le géniteur, ni une personne réelle dans l'environnement familial. Anna Freud enquêtait dans l'analyse avec des enfants, comme un détective, faisant du « principe de réalité » son allié. Freud avait déjà averti Fliess[1] que la filiation est une invention et que la mère n'acquiert le statut d'objet libidinal que dans le mythe d'Sdipe, en tant qu'objet perdu. En effet, explorer le malentendu et révéler le fantasme a été le grand fait de la psychanalyse.
Ainsi, la mère freudienne apparaît comme objet perdu, désiré et refoulé dans l'inconscient freudien, qui fait exister la relation sexuelle incestueuse. Un fantasme, sinon un délire, la mère est ce rêve qui devient cauchemar, comme dans la crainte, surprenante, mais invariablement rencontrée dans les analyses de femmes - selon Freud - d'être « assassinée, (dévorée ?) »[2] par la mère. Que ce soit à elle que soit attribuée la fonction de la cause primordiale, y compris le ravage subjectif, est un effet de ce germe paranoïaque qui fait exister un Autre méchant et un type de rapport qui déverse inexorablement la dévastation.
En effet, la mère est une fiction qui rationalise l'impossible du non-rapport sexuel et qui façonne ce qui opère de la structure. Dans l'inconscient lacanien, entre mère et fille, entre cause et effet, il n'y a pas de relation, il n'y a que rupture ; pas de cause à la jouissance orpheline du parlêtre.
Dans le Séminaire IV, Lacan développe une théorie sur la mère, que commente Jacques-Alain Miller : « la mère lacanienne est une bête féroce insatiable »[3], qui surgit comme image toute-puissante à la naissance, comme l'Autre de la demande face à la détresse de l'enfant. Loin d'être la mère dévouée à l'instinct maternel de Karen Horney, ou la mère kleinienne qui contient toutes les sortes d'objets, la mère lacanienne est une femme insatiable animée par la faute phallique - quarens que devoretis -, celle qui cherche quelque chose à dévorer.
A travers cette thèse, Lacan interprète le mouvement psychanalytique des femmes analystes qui auraient sauvé la psychanalyse du pouvoir patriarcal, mettant au centre la mère en tant que berceau de l'interprétation analytique. Lacan gagne ainsi la sympathie des féministes. Il est temps de manifester de la gratitude pour cette mère capable de donner la réponse totale aux demandes du patient ; la mère qui fournirait alors les bases d'une identification pour La femme par le biais du maternage. L'effort symptomatique pour réparer la mère et maîtriser la bête féroce se présente au centre de la scène analytique, et a contaminé non seulement la place de l'analyste, mais également celle de la femme.
Lacan a repris la thèse freudienne où la mère n'est pas la Chose, avec laquelle elle aurait pu être confondue, mais une vicissitude de la sexualité féminine - raison pour laquelle tout sujet aura à se confronter avec ce qui d'habitude est rejeté : la femme qu'il y a dans chaque mère et dont aucun fils ne pourrait combler le désir insatiable. Le constat que la maternité ne draine pas toute la satisfaction de la femme ouvrira les voies de formalisation du féminin comme un mode de jouissance pas-tout phallique, fou, énigmatique et qui concerne non seulement les femmes, mais également le parlêtre en tant que tel.
Répondant en tant que mère, l'analyste renforce la demande fondamentale du névrosé, à savoir qu'il y ait quelqu'un qui réponde à son appel et lui assure une place dans l'Autre, qui le sauverait. Ce n'est pas étonnant que l'effet en soit le ravage. Freud avait déjà signalé l'impasse clinique du roc de la castration, l'impasse de la demande de phallus, qui aboutit à une dépression chez les femmes et un acting-out chez les hommes. Dans les deux cas, il y a rejet du féminin.
Par ailleurs, faire de la mère une déesse ne serait pas une nouveauté, mais la reprise d'un mode archaïque de domination du féminin qui, loin d'être combattu, est au contraire, renforcé. Si La femme n'existe pas et que le féminin, comme mode de jouissance, se maintient en dehors du langage, c'est seulement en tant que mère qu'une femme peut s'inscrire dans l'inconscient, faisant exister le rapport sexuel. Selon Lacan, le discours analytique démontre que « la femme ne sera jamais prise que quoad matrem. »[4] C'est la raison pour laquelle la mère continue de contaminer la femme pour le parlêtre.
Parlant de la femme et de l'analyste, les post-freudiennes ont dérivé vers la religion de la mère comme un Nom-du-Père. Mais - interroge Lacan - ne serait-il pas le « le Père lui-même, notre père éternel à tous, [qui] n'est que Nom entre autres de la Déesse blanche [&] »[5] ?
Dans son étude sur le mythe poétique de La Déesse blanche, Robert Graves révèle que la croyance en la Déesse était déjà diffusée dès l'Antiquité, précédant les religions du père. En effet, la divinité première est la mère qui surgit comme l'Autre omnipotent pour l'enfant, dont le pouvoir est transféré au Dieu comme père. Par ailleurs, Lacan étend l'effet de la métaphore paternelle jusqu'à la nomination du réel de la jouissance féminine quand il suggère que le Nom-du-Père n'est qu'un des noms de cette jouissance Autre, qui fait exister ainsi La femme qui en tant que mère, n'existe pas.
Le caractère multifacette du féminin présent dans les innombrables noms donnés à la Déesse blanche est remarquable. Ces noms traversent les mythes des femmes avec luxure et sensualité et s'étendent aux versions de la mère adorée, cruelle et dangereuse, dont l'enlacement est mortel. Mère de tous les vivants, selon le mythe, la Déesse est à l'origine de la vie, « ventre de toutes les forêts » mais également figure de la mort, « tombe de toute espérance »[6]
Paradoxalement, plus on croit à la Donna, à la femme, afin de localiser et dominer la jouissance féminine sans limite, plus elle - la Domna[7] - domine, comme le suggère Lacan à propos de l'analyse étymologique qu'il fait de la Dama dans l'amour courtois. Jusqu'à devenir une Mère qui, comme toutes les mères, est une fiction qui répondrait au mystère de l'existence, veillant avec le sens et l'expérience du réel opaque de la vie.
Croire à la mère, comme symptôme, est une religion dont il est possible de se dispenser sans qu'il soit nécessaire d'inventer de nouvelles divinités. A condition de consentir au réel de la jouissance féminine du parlêtre - orphelin et indomptable - pas toujours désiré mais qui peut se loger dans le sinthome et rencontrer dans le bien-dire un nouveau destin.
Dès lors, il faut que l'analyste supporte - avec sa présence et son dire - d'incarner la limite de toute fiction possible, aussi divins puissent sembler les appels qui lui sont adressés.
Traduit du portugais par Carina A. Faria
[1] Lettre à Fliess du 15.10.1897
[2] Freud, S. « Sur la sexualité feminine ». 7ª ed. Paris : Presse universitaires de France, 1985, p. 141.
[3] Séminaire à l'EBP - l'Ecole Brésilienne de Psychanalyse. MILLER, J-A. La logique dans direction de la cure. Belo Horizonte: EBP - MG, 1993, p.65.
[4] Lacan, J., Le Séminaire, Livre XX, Paris, Seuil, 1975, p. 36.
[5] Lacan, J., Préface à l'Éveil du printemps. Autres Ecrits. Paris, Seuil, 2002, p. 563.
[6] Graves, R., La Déesse Blanche, Monaco, Édition du Rocher, 1990.
[7] Lacan, J., Le Séminaire, Livre VII, L'éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil,1986, p. 180.