L'objet voix

Rose-Paule Vinciguerra

"Revue de la Cause freudienne n°71"

surmoi, désir, voix, objet

La voix comme objet pulsionnel est une voix aphone qui relève de l’inarticulable de la jouissance. Dans ce texte, Rose-Paule Vinciguerra nous conduit dans le sillon de cet objet, « centré par un vide », signant l’accroche du sujet au désir de l’Autre. Une voix qui pour pouvoir répondre doit avoir été incorporée « comme l’altérité de ce qui se dit ». - Isabelle Orrado

L'objet voix

Télécharger le texte

  • Création du PDF
  • L'objet voix[1]

    Rose-Paule Vinciguerra*

    La voix occupe parmi les concepts de la psychanalyse une place à part en tant qu’objet : c’est avec cet objet que se précipite la constitution du sujet.

    Tout d’abord, la voix transmet le langage et la parole. En effet : « Tout ce que le sujet reçoit de l’Autre par le langage, l’expérience ordinaire est qu’il le reçoit sous forme vocale »[2]. Mais comment le sujet appréhende-t-il quelque chose venant de l’Autre « sous forme vocale » ? Comment la voix entre-t-elle en scène chez l’infans ? Qu’est-ce qui entre par l’oreille qui, comme chacun sait, ne peut se fermer ?

    Lacan va présenter une genèse mythique de la voix, dans le Séminaire L'Angoisse notamment. Si l’Autre au départ absorbe complètement le sujet qui n’existe pas encore, celui-ci est tout entier au niveau d’un perceptum indistinct, non encore structuré par le langage – au niveau donc d’une audition investie d’une valeur libidinale.

    Pour se constituer, le sujet a à s’extraire de ce perceptum, à se faire « rejet de l’Autre ». Ainsi devient-il « effet du refoulement »[3]. À ce temps second, on peut dire que « le sujet n’est plus le même »[4] et que la structure peut mettre en place l’opposition du percipiens et du perceptum. L’objet a peut alors apparaître comme reste de l’opération.

    La voix comme antécédant le sujet en puissance d'être séparée, le cri

    Partons donc de ce qui est donné à entendre à l’infans. « […] à l’origine S [le sujet] n’a rien à communiquer, pour la raison que tous les instruments de la communication sont de l’autre côté, dans le champ de l’Autre et qu’il a à les recevoir de lui »[5]. Mais comment, à ce temps premier, la voix de l’Autre intervient-elle pour ce sujet qui n’est pas encore constitué ?

    Ce qui se donne au sujet serait plutôt « l’a-voix », comme l’a formulé Lacan[6], objet détaché de la phonémisation, « l’a-voix » comme « a-chose ». À ce propos, Lacan évoque un brouhaha, un hurlement : « brrom-brrom, ouap-ouap… C’est une indication concernant la voix, l’a-voix qui, comme chacun sait, aboie »[7]. Que l’a-voix aboie, chacun le sait-il ? Ce que chacun sait, c’est qu’au niveau oral, le placage de l’enfant et du sein (qui fait partie de lui) sur le corps de la mère n’est pas sans la voix maternelle.

    À quoi aurait donc affaire l’infans dans cette audition première de l’Autre ? À une jouissance inassimilable par le sujet, peut-on dire, puisque aussi bien, à y être pris, celui-ci ne pourrait advenir. À une jouissance donc qui échappe aux lois de la parole et qui peut aussi bien être silence, mais un silence qui hurle, un silence absolu ne connaissant pas le rythme imprimé par l’alternance présence-absence. Car la Chose dont il s’agit ici est muette. Et des choses muettes, « ce n’est pas tout à fait la même chose que des choses qui n’ont aucun rapport avec les paroles »[8]. Ainsi, ce « support de la voix », détaché de la phonémisation qui comporte, elle, « système d’oppositions »[9], substitutions, déplacements, ce support est bien là avant tout « donné de la voix, là où il y a langage »[10]. « Là, dit Lacan, la voix est en puissance d’être séparée. »

    Mais comment approcher cette voix en puissance d’être séparée ? Comment l’infans peut-il faire avec cette jouissance perdue dès que l’Autre profère un dit premier, comment peut-il faire avec l’Autre réel, « Autre absolu du sujet », Autre préhistorique, dont Freud dit que nul ne saurait l’égaler ? Comment l'infans peut-il se rendre sourd à l’obscur sortilège de cette voix inarticulée ? La façon dont l’étranger, l’hostile apparaît dans la première expérience de la réalité pour le sujet humain, c’est le cri, note Freud dans L’Esquissé[11]. Le cri n’est pas le mot. Le cri est ce par quoi le nourrisson cède son angoisse.

    Ce cri n’est pas appel, il n’est au départ qu’expression vocale d’une souffrance. Il ne deviendra appel que par la réponse de l’Autre, son accusé de réception. C’est la réponse de l’Autre qui transforme le cri en appel. Au niveau de la demande qui va devenir invocation, l’émergence de la question comme telle est donc déterminée par la réponse.

    Mais ce que cet appel du cri de l’infans constitue au cœur de lui-même, c’est l’Autre réel, le Nebenmensch[12], le prochain, « creux infranchissable »[13] alors marqué à l’intérieur de nous-mêmes et dont nous ne pouvons qu’à peine nous approcher. Ce cri creuse un trou. Le prochain est au centre du sujet parce qu’exclu, « si ambigu de ce qu’on ne sache pas le situer »[14]. Ainsi, « ce qui m’est le plus intime, est justement ce que je suis contraint de ne pouvoir reconnaître qu’au dehors »[15] ; et c’est par le cri que « l’Autre […] s’achève pour nous à un moment comme la forme de notre prochain »[16]. C’est ainsi que l’infans s’assimile quelque chose de l’étrangeté absolue de l’Autre préhistorique.

    Mais ce lieu vide au cœur de lui-même, et que le sujet tient à distance comme le plus proche et le plus lointain, son propre manque-à-être, il ne peut pas le reconnaître comme étant « la Chose la plus proche »[17]. « Plutôt se plaira-t-il à retrouver les marques de réponse qui furent puissantes à faire de son cri appel »[18] et à se représenter en ce qui a fait pour lui S1.

    À partir de cette réponse de l’Autre, constituant rétroactivement le cri en appel, l’infans va perdre pour toujours l’immédiateté du rapport à la voix comme objet. Il va céder son angoisse et c’est ici qu’on peut repérer sans doute quelque chose comme l’incorporation de la voix.

    L'incorporation de la voix et le surmoi

    Avec l’entrée en jeu d’un signifiant originaire, il y a donc rejet de l’Autre primordial et « c’est dans ce vide de l’Autre » que peut résonner « la voix en tant que distincte des sonorités », la voix « non pas modulée mais articulée »[19]. Ici, la voix qui résonne est une voix en tant qu’impérative, en tant qu’elle réclame obéissance ou conviction. C’est la voix du surmoi.

    En effet, même sous ses formes les plus primitives, le surmoi se formule dans l’articulation signifiante[20]. Il est incorporation de certaines paroles[21] sous leur forme menaçante. Cette voix du surmoi, articulée autour de la dépendance de l’enfant dans la demande[22] fait de la demande de l’Autre un commandement absolu. « Tu es… » est préalable à tout « qui suis-je ? ». Le sujet entend d’abord un « Tu es » sans attribut, un message interrompu. « Pourtant si interrompu que soit ce message et donc si insuffisant, il n’est jamais informe, dit Lacan, car [...] beaucoup de choses à son propos à lui, le S, dans son interrogation supposée primitive, sont d’ores et déjà réglées en ce langage »[23]. En effet, ça parle de lui avant même sa naissance.

    Comment s’effectue alors l’incorporation de cette voix du surmoi ? Car « une voix, donc, ne s’assimile pas mais elle s’incorpore »[24].

    Cette incorporation n’est pas une assimilation symbolique, elle est distincte de l’identification à l’Idéal. Ce n’est pas affaire de représentation, ce n’est pas introjection ; ce n’est pas à mettre à l’actif d’une subjectivité.

    Le noyau de cette incorporation n’est-il pas alors, au sein des premières paroles articulées entendues par le sujet et au-delà d’elles, l’écho de la voix inarticulée de la jouissance, ce reste de la jouissance de toujours perdue, « l’essence d’une puissance primordiale »[25] ? Une « dévoration primordiale allant de l’être à l’être », concernant le plus insaisissable de l’être ?

    Pour évoquer ce surmoi archaïque, effet d’une incorporation orale de la voix de l’Autre, différent de ce que pourra être l’intériorisation des interdits parentaux caractéristique du surmoi œdipien, Lacan évoque les grains de sable que la daphnie s’injecte pour faire grelot. Si on lui injecte de la limaille au lieu des grains de sable, la daphnie continue à jouir[26]. Il ne s’agit donc pas ici d’assimilation symbolique et cette voix que le sujet s’incorpore et fait sienne, c’est en un sens ce que le sujet entend de lui-même. Déjà dans la Bible, note Lacan, la voix de Yahvé entendue par le peuple juif renvoyait à celui-ci « sa propre rumeur », quand bien même les Tables de la Loi restaient nécessaires à connaître son énoncé[27]. Et il en est de même pour le surmoi. Cette rumeur que le sujet entend de lui-même ne peut l’être que dans le vide de l'Autre. Cette incorporation, au « point inaugural de la structure inconsciente »[28] est corrélative de l’effet de vide dans l’Autre.

    En effet, sans le voilement de la voix de l’Autre perçue dans le réel, le sujet resterait soumis à sa férocité. C'est donc dans une certaine dépossession de son angoisse que l’infans se rend absent à cette voix, se met à parler et peut habiter le langage. À cette angoisse, dit Lacan, rien ne l’y conjoindra plus. Désormais, la parole fera taire la voix.

    La voix de l'Autre, antécédant sur le sujet lui-même, doit donc être assourdie, écartée pour qu'advienne le sujet comme manque-à-être, représenté par un signifiant pour un autre signifiant. C'est dans le vide de l'Autre que le sujet de la jouissance peut advenir comme sujet refoulé pris lui-même dans la chaîne signifiante. Et c’est sur la béance de ce sujet barré que peut se construire la perception de la réalité.

    On peut donc dire avec Lacan que a est « le suppléant du sujet – et suppléant en position de précédent. Le sujet mythique primitif [...], nous ne le saisissons jamais et pour cause, parce que le a l’a précédé, et c’est en tant que marqué lui-même de cette primitive substitution qu’il a à ré-émerger secondairement au-delà de sa disparition »[29]. Il n’y a donc pas de sujet absolu indépendant ; le vrai premier temps présuppose le a qui est toujours là. La fonction de l’objet en puissance d’être séparé est le véhicule primitif du sujet de la jouissance qui disparaît pour ne ré-émerger qu’à la condition de la séparation du a.

    Voix séparée

    C’est de la voix en puissance d’être séparée que va témoigner le chofar, en deçà même de la parole comme principe du symbolique, en deçà de l’interdit. Dans la tradition judaïque, ce son a la fonction de souvenance du Pacte de l’Alliance. Mais le chofar rappellerait autant le point de jouissance mythique que l’écart qu’y a instauré le sujet, écart corrélatif de l’interrogation portée par le lieu de l’Autre. En évoquant une inquiétante étrangeté, ce son qui produit, comme l’avait remarqué Reik, un effet aussi chez les non juifs, va modeler le lieu de notre angoisse mais seulement « après que le désir de l’Autre a pris forme de commandement »[30].

    Où enfin, cet objet comme séparé s’insère-t-il dans la référence à l’Autre, demande Lacan ? À quel moment un tel type d’objet peut-il intervenir dans sa face « dévoilée sous sa forme séparable » ? Le a qui a précédé le sujet, ce serait la voix en tant qu’elle ne serait pas détachée. Quand le sujet a à se constituer dans le vide de l’Autre, il perd du même coup ce support de la voix. « […] pour le sujet en train de se constituer, dit Lacan, c’est du côté d’une voix détachée de son support que nous devons chercher le reste »[31]. Cette voix détachée, c’est un objet a.

    Comment décrire le détachement ? Il s’agit que la voix ne se limite pas à répondre à ce qui se dit mais quelle puisse « en répondre »[32]. Or, la voix ne peut répondre de ce qui se dit, à moins qu’il y ait cette incorporation du vide de l’Autre ; je m’identifie à l’Autre quand je parle et ma voix s’identifie alors au vide de l’Autre sans garantie. Pour que la voix puisse « répondre » de ce qui se dit et de ce qu’elle dit, elle doit être incorporée « comme l’altérité de ce qui se dit »[33], au-delà donc du signifié entendu et émis. C’est là un point essentiel.

    Aussi bien, notre voix, lorsqu’elle est détachée de nous, nous apparaît avec un son étranger. Elle est en effet ce qui ne peut s’entendre sans division subjective. Un sujet souffre toujours de sa propre parole, même s’il la reconnaît comme sienne. Certes, « on ne saurait parler sans s’entendre » mais cela même masque le fait qu’« on ne peut s’écouter sans se diviser ». Le sujet reçoit sa propre voix comme étant celle de l’Autre et il ne l’entend jamais mieux que lorsque, entrant dans un lieu désert, il demande « il y a quelqu’un ? » Alors, le silence lui renvoie l’écho plus ou moins angoissé de sa propre voix et avec lui sa division, division qui n’advient pas lors d’une hallucination[34]. Tandis qu’avec l’œil et à cause du « je me vois me voir », le désir originel et le rapport du désir à l’angoisse peuvent être masqué. Le « se faire voir » « s’indique d’une flèche qui revient vers le sujet »[35] mais le « se faire entendre » va vers l’Autre, en tant que désirant.

    Ainsi, la voix met-elle en jeu pour un sujet la question du désir de l’Autre. Et cela le plus profondément. « La voix n’est pas seulement l’objet causal, dit Lacan, mais l’instrument où se manifeste le désir de l’Autre ».[36] Si le désir du sujet se constitue à partir du manque propre au désir de l’Autre, c’est à travers la voix qui en est l’instrument que le désir de l’Autre se manifeste « directement »[37]. La voix est en effet un objet tout à fait particulier dans la liste des objets pulsionnels car elle concerne moins la demande que le désir de l’Autre. Même dans le cas du scopique, Lacan ne parle que de « désir à l’Autre » alors que la voix du sujet met en jeu son propre désir en tant qu’Autre à lui-même.

    Voix aphone

    La voix a rapport avec la chaîne signifiante en tant que telle mais, « incorporée comme l’altérité de ce qui se dit », elle s’impose non comme porteuse de signification mais comme le résidu de la soustraction de la signification[38], de toute signification au signifiant. Elle est le reste de ce qui a été dit et qui ne concourt pas à l’effet de signification. La voix, ce n’est donc pas l’intonation qui inclut toujours le sens. Lorsque Jakobson faisait trouver à des acteurs russes quarante intonations différentes pour dire « Le soir », chaque intonation incluait un sens différent.

    Mais la voix, elle, est plutôt équivalente à l’énonciation qui assigne une place au sujet. Dans toute chaîne signifiante, le sujet peut être à plusieurs places et l’énonciation peut vaciller pour le sujet lui-même, comme le soulignent par exemple les phrases incluant un « ne » explétif ou encore la distribution équivoque des places de l’énonciation (Lacan en donne un exemple : « Mais si je dis « tue » pour ce qu’ils m’assomment, où me situé-je sinon dans le tu dont je les toise ? »[39]). C’est ainsi la structure propre de la chaîne signifiante qui « dans la règle » permet la « distribution » à plusieurs voix,[40]de l’énonciation.

    « Dans la règle » donc, ce n’est pas comme objet sonore que la voix se manifeste. Plutôt comme objet aphone[41], comme l’avait formulé Jacques-Alain Miller. C’est en effet un objet centré par un vide. Et de fait, un sourd-muet n’entend pas et il y a « un registre non auditif d’épellement hallucinatoire »[42]. Dans la chaîne signifiante, la voix se donne à travers les scansions qui rendent « la cohérence de la chaîne verbale » à chaque instant, surdéterminée « par l’après-coup de la séquence », aussi bien que dans la dimension temporelle qui appelle toujours un temps de « suspension », « à chaque instant de sa valeur, à l’avènement d’un sens toujours prêt à renvoi »[43]. Cette articulation ne relève pas du même acte d’ouïr que peut être celui d’une modulation sonore.

    Ainsi, l’instance de la voix est-elle toujours présente dès que je dois repérer ma position par rapport à une chaîne signifiante. Mais pas sans que cette chaîne signifiante ne se tienne toujours en rapport avec l’objet indicible[44]. La voix porte « une charge de jouissance inintégrable à la chaîne signifiante »[45]. Le reste de ce qui de cet être mythique primitif ne peut s’inscrire symboliquement, c’est l’objet a. $ et a ne sont pas l’un sans l’autre mais ils ne se rencontrent jamais.

    Voix et fin d'une analyse

    Comment enfin dans l’analyse, le sujet est-il confronté à la voix ? C’est sous la forme d’une voix venant de l’Autre de la façon la plus radicale, sous la forme d’un « Que veux-tu ? » qu’il la rencontre, en fin d’analyse notamment. À partir de là, pour le sujet, pourra s’opérer un retournement sur lui-même faisant apparaître le point où sa jouissance la plus têtue insiste. Ce Che vuoi ?, dit Lacan, est l’ouvre-bouteille d’un flacon dont le contenu est à découvrir[46]. Dans l’analyse, ce Che vuoi ? va confronter le sujet à la béance du désir de l’Autre concernant son être, à celle de son propre désir en tant qu’Autre. Il renvoie au sujet sa propre demande sur son désir. Comme le héros de Cazotte[47], habité par une volonté de savoir, le sujet en analyse voit s’ouvrir la fenêtre de son fantasme et un sonore Che Vuoi ? le renvoie à ses rapports éprouvants et dangereux avec la jouissance.

    Il faudra donc, en fin d’analyse, que le sujet confronté à cette question, reconnaisse le manque de garantie de l’Autre, pour que l’objet cause du désir puisse surgir. Ce manque de l’Autre et donc du sujet va s’incarner dans le moins phi de la castration et il devient alors possible au sujet de se repérer avec l’objet a comme perdu mais valant comme symbole du manque.

    Concernant la voix, objet séparé du corps, c’est comme franchissement du vide de l’Autre qu’elle s’élève en fin d’analyse, dans ce qui s’éprouve de risque vivant. Comme Orphée revenant des Enfers, la voix, s’arrachant sur ce vide de l’Autre, franchit l’Achéron.

    Ajoutons une remarque latérale : lors de son élaboration ultérieure, dans « L’étourdit » notamment[48], Lacan a avancé qu’en fin d’analyse, c’est surtout à la voix du surmoi en tant que féminin, à une jouissance au-delà de l’Œdipe que le sujet a à s’affronter. Le dire de la sphinge dans la prosopopée que Lacan invente est celui d’un surmoi que Lacan nomme « surmoitié ». En disant « Tu m’as satisfaite »[49], la sphinge invite l’humain à la rejoindre… par la castration réelle ou la mort[50]. C’est, en un sens, à cette jouissance non symbolisée, dont on ne peut rien dire, qu’un sujet est confronté en fin d’analyse.

    Comment y faire obstacle ? En faisant « se réfuter, s’inconsister, s’indémontrer, s’indécider » ces dits de la sphinge, dit Lacan. En faisant notamment qu’ils apparaissent inconsistants, c’est-à-dire tels qu’on ne puisse leur répondre par oui ou par non, car l’exigence de consistance consiste à fermer l’inconscient.

    Ces dits doivent aussi « se compléter ». Il y a là une difficulté. De quoi doivent-ils « se compléter » ? Sans doute d’un signifiant manquant jusqu’alors et qui soit susceptible de les déplacer ! C’est la tâche de l’interprétation de fournir ce signifiant qui fera « se compléter » les dits du surmoi. Et cela, précise Lacan, « à partir de ce qui ex-siste des voies de son dire ». Au-delà de ses dits, en effet, et à travers la voix du surmoi, le dire de la sphinge est « satisfais-moi ». Il va donc falloir savoir déchiffrer et deviner d’où s’origine ce dire du « satisfais-moi » enjoignant au sujet de rejoindre cette jouissance illimitée. À cette Autre jouissance, on ne peut que répondre : « il n’y a pas d’Autre de l’Autre ». Le dernier mot qui conviendrait à l’exigence de cet appel, personne ne peut le donner. Au « Jouis » du surmoi, on ne peut répondre que par « j’ouis ».

    Ainsi, la fin de l’analyse témoignerait de la façon particulière dont chacun a su « faire taire » la voix inarticulée, ce point de jouissance « inassumable » au cœur de l’énonciation, d’une façon autre que par la voie du fantasme qui croit seulement qu’il s’en échappe.

    La voix dont parle la psychanalyse n’est donc pas la voix modulée que l’on entend. Elle n’est pas en rapport à la musique mais en rapport à la parole, distincte des sonorités, articulée. Lorsqu’elle résonne dans le vide de l’Autre, c’est celle d’un sujet qui a su faire taire un « Viens » envoûtant et menaçant et prendre appui sur son propre dire en acte pour advenir. Ainsi, la voix peut-elle s’isoler comme « noyau de ce qui, du dire, fait parole »[51].

     

    [1] Ce texte reprend une partie du travail effectué dans le cadre du Séminaire des AE lors du premier semestre 2008.

    * Rose-Paule Vinciguerra est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.

    [2] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Le Seuil, 2004, p. 317.

    [3] Miller J.-A., « Le sujet et la voix », Cahier, bulletin de l’ACF-VLB, n° 7, Automne 1996, p. 39.

    [4] Ibid.

    [5] Lacan J., L’angoisse, op. cit. p. 314-315.

    [6] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, « ...ou pire », leçon du 4 mai 1972, inédit.

    [7] Ibid.

    [8] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p. 69.

    [9] Lacan J., L’angoisse, op. cit., p. 288.

    [10] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Le Seuil, 2006, p. 314.

    [11] Freud S., « Projet de psychologie scientifique », repris par Lacan dans L’éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 68.

    [12] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 225.

    [13] Lacan J., Le Séminaire, livre XII, « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse », leçon du 17 mars 1965, inédit.

    [14] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 225.

    [15] Ibid.

    [16] Lacan J., L’angoisse, op. cit., p. 377.

    [17] Lacan J., « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 679.

    [18] Ibid.

    [19] Lacan J., L’angoisse, op. cit., p. 319.

    [20] Lacan J., Le Séminaire, livre v, Les formations de l’inconscient, Paris, Le Seuil, 1998, p. 333.

    [21] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Le Seuil, 1975, p. 175.

    [22] Lacan J., Les formations de l’inconscient, op. cit., p. 499.

    [23] Lacan J., L’angoisse, op. cit., p. 315.

    [24] Ibid, p. 320.

    [25] Lacan J., « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse », op. cit., leçon du 3 Mars 1965.

    [26] Lacan J., L’angoisse, op. cit., p. 319 et 350 et D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 233.

    [27] Lacan J., « la signification du phallus », Écrits, op. cit., p. 684.

    [28] Lacan J., « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse », op. cit.

    [29] Lacan J., L’angoisse, op. cit., p. 363.

    [30] Ibid., p. 320.

    [31] Ibid., p. 316-317.

    [32] Ibid., p. 318.

    [33] Ibid.

    [34] Je renvoie sur ce point de l’hallucination à l’analyse faite par Jacques-Alain Miller dans l’article « Jacques Lacan et la voix », Quarto, n° 54, juin 1994, p. 50-51.

    [35] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973, p. 178.

    [36] Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, « L’objet de la psychanalyse », leçon du 1er juin 1966, inédit.

    [37] Ibid.

    [38] Miller J.-A., « Jacques Lacan et la voix », op. cit., p. 49.

    [39] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écrits, op. cit., p. 800.

    [40] Lacan J., « Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, op. cit., p. 533.

    [41] Miller J.-A., op. cit., p. 48.

    [42] Lacan J., op. cit., p. 532.

    [43] Lacan J., op. cit., p. 532-533.

    [44] Miller J.-A., op. cit., p. 51.

    [45] Ibid.

    [46] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », op. cit., p. 815.

    [47] Cf., Cazotte, Le diable amoureux, Paris, Gallimard, Folio classique, 1991.

    [48] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 468.

    [49] Ibid.

    [50] Laurent É., « Positions féminines de l’être », cours du 31 mars 1993, inédit.

    [51] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 351.