Les deux jouissances de l’hystérique
Pierre Naveau
"Revue de la Cause freudienne n°71"
Un texte qui au fil de l’enseignement de Lacan met l’accent sur la clinique de l’hystérique pour poser la question du « semblant viril », soit le rapport entre la jouissance sexuelle, le semblant phallique et la virilité. Si la jouissance est divisée, le rapport de l’hystérique à la jouissance sexuelle est paradoxale : d’un côté, la jouissance absolue et de l’autre la jouissance de l’homme. - Frédérique Bouvet
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Les deux jouissances de l’hystérique
Pierre Naveau [1]
“On dirait, lorsque Anna Livia raconte, que le chemin du désir se prépare dans sa voix : une joie frissonne en aparté.” (Yannick Haenel, Cercle, Gallimard, p. 280)
C’est à la fin du Séminaire IV, en 1957, que Lacan se demande ce que l’homme est devenu et en vient, alors, à évoquer la différence qu’il y a, selon lui, entre la jeunesse de l’après première guerre mondiale et celle de l’après deuxième guerre mondiale. Il se réfère, à cet égard, à une critique élogieuse formulée par Alexandre Kojève, le commentateur de la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, au sujet des deux premiers romans de Françoise Sagan, Bonjour tristesse et Un certain sourire. Ce qui frappe, quand on lit ces deux romans, c’est l’intrigue. Dans Bonjour tristesse, une jeune fille, Cécile, s’arrange pour se débarrasser de la maîtresse avec laquelle son père a décidé de se marier. Dans Un certain sourire, une jeune femme, Dominique, trompe son jeune amant avec l’oncle de celui-ci. Le père, dans le premier roman, comme l’oncle, dans le deuxième roman, sont décrits comme des séducteurs. Ce serait donc l’homme qui aborderait les femmes et tenterait de les séduire ! Kojève ne l’entend pas de cette oreille. Son jugement est net : Il n’y a pas d’homme ou, si l’on veut, il n’y a plus d’homme. Il faut écrire cela à la façon de Philippe Sollers dans Paradis: yapadom. Kojève parle, ainsi, d’un monde nouveau privé d’hommes, d’un monde sans hommes. Il se moque de ces séducteurs qui, raille-t-il, “s’offrent nus”, ou presque, au regard, “nullement émerveillé”, précise-t-il, des jeunes filles. De la même façon que Lacan avancera que, pour des raisons d’ordre logique, La femme n’existe pas, Kojève, pour d’autres raisons, affirme que L’homme n’existe pas. Depuis la seconde guerre mondiale, il n’y a plus de héros. (Stendhal, déjà, dans son Lucien Leuwen, déplorait le déclin de l’héroïsme.) La virilité a disparu. Ce n’est plus l’homme qui prend l’initiative. Il attend, dit Lacan, que ce soit la femme qui fasse le pas. Ainsi guette-t-il le signe qu’elle lui adresse. Dans la partie qui se joue entre les hommes et les femmes, ce sont donc, selon Kojève, les femmes qui dominent. Ce sont elles qui mènent la danse. Il ne reste, aux femmes, qu’à faire semblant — pour rire, donc — de se laisser faire. Le séducteur, comme le dit Jacques-Alain Miller, n’est plus qu’un “semblant viril”.
Les deux jouissances
Un peu plus de dix ans après, dans les SéminairesXVI, XVII et XVIII, Lacan se rapporte à la clinique, non pas de l’obsessionnel, mais de l’hystérique, pour poser la question du “semblant viril”, c’est-à-dire celle du rapport qu’il y a entre la jouissance sexuelle, le semblant phallique et la virilité. Pour Lacan, c’est l’hystérique qui met en cause la virilité et l’identification virile. Dans ces trois Séminaires, Lacan aborde, en effet, la jouissance en se référant à la mythologie freudienne et, plus précisément, aux deux mythes de l’Œdipe et de Totem et Tabou. Le premier relève, dit-il, de l’hystérie, le second, de la névrose obsessionnelle. Il n’empêche que, pour parler du rapport de l’hystérique à la jouissance sexuelle, il les entrecroise. Lacan souligne que Freud a l’idée que l’hystérique “refoule” la jouissance sexuelle, l’affect provoquant ce “refoulement” étant le dégoût. La version de Freud est que les femmes ont une aversion pour la sexualité. Lacan n’est pas d’accord avec Freud. Il affirme, au contraire, que l’hystérique “promeut” la jouissance sexuelle. “Promotion”, donc, et non pas refoulement. Non pas Verdrängung, mais Aufhebung. Lacan pose la question, en effet : Qu’est-ce que l’hystérie ? Que veut l’hystérique ? À cet égard, il soutient un paradoxe. Il oppose la position de l’hystérique à celle de l’obsessionnel, en prenant appui sur les termes qui sont ceux du pari de Pascal. L’enjeu du pari n’est pas le même pour l’hystérique et pour l’obsessionnel. Là où l’enjeu est, pour l’obsessionnel, le un de la vie, il est, pour l’hystérique, le un de la jouissance. Mais la jouissance dont il s’agit n’est pas la sienne, c’est celle de l’homme. Lacan, en effet, comme le souligne J.-A. Miller, distingue deux jouissances — la jouissance 1, qui est la jouissance d’être une femme, et la jouissance 2, qui est la jouissance d’être la femme d’un homme.
Dans la partie qui se joue entre les hommes et les femmes, il s’agit de savoir si l’hystérique choisit de jouer le jeu ou non. Ainsi la jouissance se divise-t-elle. Il y a, là où la femme est seule, une jouissance hors jeu et dont l’érotisme est tourné vers le corps propre. Et il y a une autre jouissance qui est, au contraire, mise en jeu par la femme et dont l’érotisme est tourné, cette fois-ci, vers la relation entre deux corps qui se rencontrent et s’étreignent. La jouissance 2 est celle d’une femme qui, dit Lacan, “se satisfait de la jouissance de l’homme”, de celle, par conséquent, dont le ressort est la castration. “L’homme comme tel, en tant qu’il fonctionne, est châtré”, affirme, en effet, Lacan dans le Séminaire XVIII. Quand elle cesse d’être seule, de quoi l’hystérique jouit-elle ? Si elle joue le jeu, elle jouit, d’abord, de la présence de l’homme, ensuite, de ce que Lacan appelle, avec un accent d’incongruité, “le pénis érigé”. Autrement dit, l’enjeu du pari de l’hystérique n’est pas la jouissance de la femme, mais la jouissance de l’homme. Cela peut sembler surprenant, mais c’est là, selon Lacan, le risque qu’elle prend. Ainsi la femme estelle captive de la relation entre la jouissance de l’homme et l’organe qui la produit, de la même façon que le maître est captif du rapport que l’esclave entretient avec la chose qu’il fabrique. Lacan explique ainsi pourquoi, selon lui, “l’hystérique n’est pas une femme” et pourquoi “elle ne se prend pas pour la femme”. Le nœud du transfert se trouve là. Pour l’hystérique, en effet, le sujet supposé savoir est “la femme qui sait ce qu’il faut pour la jouissance de l’homme”.
Le refus du corps
Pourquoi Lacan soutient-il l’hypothèse selon laquelle la position de l’hystérique est caractérisée par un refus ?
Un roman, récemment publié, montre que le symptôme, qui donne au refus sa forme, est déterminé par la trame de l’histoire du sujet. “Subtilité”, “tact”, “force”, sont les trois termes dont a fait usage le critique du Financial Timesà propos du style de l’auteur. Il s’agit du roman de Ian McEwan qui a pour titre Sur la plage de Chesil et dont l’intrigue est située avant les évènements de mai 68.
C’est le récit d’une nuit de noces qui vire de la comédie à la tragédie. Edward est historien, Florence est musicienne. Il l’embrasse avec fougue. Elle suffoque. Elle éprouve une sensation d’étouffement. Elle se sent prisonnière. Florence parvient à lui dire qu’elle a peur. Sur ces entrefaites, un événement, imprévu aussi bien que risible, se produit. Elle n’arrive pas à enlever sa robe. Edward tente de l’aider, mais échoue. Il caresse le corps de sa femme sous la robe. Un vertige la prend. “Les premiers signes du désir se manifestent”, écrit McEwan. Mais, au moment où Edward veut jouer aux audacieux et prendre des initiatives, Florence est envahie, de nouveau, par l’affolement, la peur et le dégoût. Docile, cependant, à ce qu’elle a appris dans un “manuel”, elle décide, amazed by her own boldness, “étonnée par sa propre audace”, de prendre en main les opérations. À cet instant-là, précisément, c’est le fiasco ! Ce malencontreux incident provoque, chez elle, une violente réaction de dégoût. Elle pousse un cri d’horreur et de répulsion et s’enfuit de la chambre. Edward la rejoint. Elle l’accuse d’avoir fait quelque chose de “sale”. It was absolutely revolting, “c’était absolument répugnant”, lui lance-t-elle. Il lui reproche alors — le mot est lâché comme une injure — d’être “frigide”. Devenant, du coup, cruelle, elle se moque de son fiasco. Cette jouissance trop vite devenue ridicule et méprisable, cette castration précipitée, c’est ce qu’Edward craignait par dessus tout. Elle s’est sentie humiliée. Il a eu honte. Ce qu’Edward ne sait pas, c’est que le refus d’une femme de se donner à un homme est, en réalité, le refus de cette jouissance, relative et ratée, d’un “fils” (ce “fils qu’est, comme l’on dit chez Feydeau, son “pauvre mari”), qui peut être opposée, dès lors, à la jouissance, absolue et réussie, d’un “père”, le Père symbolique qui ne peut être châtré, puisqu’il l’est déjà de tout temps. En ce sens, comme le dit Lacan, la soi-disant “frigidité” est de structure. Il y a, par conséquent, un rapport entre le refus du corps auquel Florence se tient et le refus de ce ratage dans lequel Edward s’est laissé emporter. C’est d’un refus dialectique dont il s’agit. Le roman s’achève sur le rire de Florence. Un oiseau chante. Florence se trompe. Elle dit : “C’est un rossignol”. Edward rectifie : “C’est un merle, seul sur sa branche. Il est comme moi”. Florence éclate de rire et laisse Edward.
L’hystérique ne donne pas son corps au signifiant du maître, mais elle en occupe la place. Lacan soutient ainsi que le refus du corps est le moyen qui est utilisé par l’hystérique pour occuper la place du maître, c’est-à-dire la place à partir de laquelle elle s’identifie, non pas à la jouissance du “fils” qui trébuche sur la castration, mais à celle du Père symbolique qui est d’ores et déjà châtré. La jouissance du Père symbolique, impossible et, par conséquent, inaccessible, c’est ce que Lacan appelle : la « jouissance absolue ».
L’absolu de la jouissance
Si le rapport de l’hystérique à la jouissance sexuelle est paradoxal et contrasté, c’est parce que, d’un côté, comme nous venons de le voir, l’enjeu de son pari est la jouissance de l’homme, et que, d’un autre côté, elle se passionne pour ce que Lacan appelle : “la jouissance absolue”. La jouissance de l’homme, celle de l’organe sexuel mâle, fait partie des jouissances relatives, car elle dépend, en effet, de la suffisance ou de l’insuffisance de ses capacités sexuelles, de sa relative puissance ou de sa relative impuissance. Au-delà de ces jouissances relatives, l’hystérique leur préfère, c’est ce qu’avance Lacan, la jouissance absolue. L’accent porte sur “la préférence”. En fait, la jouissance absolue est la “référence” de l’hystérique et c’est en fonction de cette “référence” qu’elle choisit le refus. Qu’est-ce, alors, que cette jouissance absolue ? Pour Lacan lisant Freud, la jouissance sexuelle est, en fait, celle dont il est question dans le mythe de Totem et Tabou. C’est la jouissance du Père qui possède toutes les femmes. Or, la jouissance de toutes les femmes est, bien sûr, impossible. C’est pourquoi, selon Lacan, elle est réelle. Le phallus est précisément le semblant qui dénote (Bedeutung) le fait que les femmes dont il s’agit de jouir sont alors prises ensemble comme un tout. C’est de cet impossible de la jouissance sexuelle que Lacan déduit que l’on ne peut pas dire la femme et que l’on ne peut parler que d’une femme. Lorsque Lacan indique que l’hystérique “promeut” la jouissance absolue, il veut dire, par là même, qu’elle a tendance à se détourner des jouissances finies et à se tourner vers cette jouissance mythique qu’est la jouissance infinie. L’hystérique “préfère” l’infini au un. Ce qui est inaccessible l’emporte sur ce qui, si elle se laissait faire, serait bêtement accessible.
L’au moins un
La question qui se pose est, donc, celle-ci : Est-ce qu’il y en a Un pour qui, si cela n’était pas impossible, la jouissance serait infinie ? Lacan en tire la conséquence paradoxale que, de ce mythe d’un Père primordial, l’hystérique en extrait le trait de l’au moins un. Il faut qu’il y en ait au moins un! C’est pourquoi, le mythe de Don Juan est un mythe féminin. C’est un mythe qui met en cause la structure logique de la jouissance. Car c’est d’une opération logique dont il est question. Don Juan est l’au moins un qui aborde chaque une, afin de faire passer chaque une de l’une en plus à l’une en moins. Ainsi la politique de l’hystérique, dit Lacan, est-elle “la politique de l’au moins un”. Il y a, dans l’être de la femme, l’exigence de l’au moins un et du pas plus d’un. C’est pourquoi, elle souhaite que, de la multiplicité des hommes, s’en détache au moins un. Elle rêve à l’éventualité que, parmi ces hommes qui, en fin de compte, n’en sont pas, il y en ait pourtant un qui soit l’exception. Mais à condition que, pour cet au moins un, elle soit l’une et la pas plus d’une, c’est-à-dire la seule. La pierre d’achoppement sur laquelle bute, cependant, une telle exigence est le rapport de l’homme à la tension qui existe, pour lui, entre la multiplicité des femmes et l’unicité de la mère. D’où, comme Lacan l’a évoqué à de multiples reprises, l’inévitable ratage de la rencontre entre l’homme et la femme. Le théâtre, de Molière à Feydeau en passant par les bons mots d’Alphonse Allais, a trouvé le moyen d’en rire.
La façon inégalée dont Lacan aborde, non sans ironie, le rapport de l’hystérique à la jouissance sexuelle permet de comprendre pourquoi Lacan affirme que l’hystérique est une logicienne et pourquoi il laisse entendre, à l’époque des Séminaires XVI, XVII et XVIII, que parler des femmes sans en passer par la logique fait courir le risque de les diffamer. Cette affirmation de Lacan au sujet de l’approche logicienne m’a fait penser à Yannick Haenel citant, dans son roman si “liquide” et si limpide Cercle, cette phrase de Claude Lanzmann qui indique que “seule la pudeur peut entendre quelque chose et qu’il est indécent de vouloir trop comprendre”.
[1] Pierre Naveau est psychanalyste et membre de l’Ecole de la Cause freudienne