L'envers de la biopolitique (Extrait)

Eric Laurent

"L'envers de la biopolitique"
Editions Navarin, Champ freudien

lettre, écriture

J’ai choisi ces quelques lignes du livre : « L’envers de la biopolitique » dans lesquelles Eric Laurent énonce clairement ce que la lettre n’est pas et ce qu’est l’écrit pour Lacan. : « La lettre n’est pas l’impression d’une trace.Lacan s’attaque ici à ce qu’avançait Derrida dans sa conférence de 1966 où il était question de la trace fondamentale,impression première,hors sens, que le sens tenterait ensuite de rattraper, en vain-le sens n’arrivant jamais à résorber le hors sens premier qui fait trace. Second point, loin d’être instrument destiné à noter le discours, la lettre est perturbation dans le discours. Elle est perturbation dans le discours.Elle est propre à faire apparaître, non pas la transcription de la parole, mais ce qui se dit entre les lignes, ce qui se refuse au dit explicite.Quand Lacan parle de « l’instance de la lettre » et dégage les lois de la métaphore et de la métonymie, il y faut certes une écriture mais cela n’autorise pas à affecter la lettre d’une primarité(...)La lettre est perturbation logique et l’écriture est pour Lacan, le système de notation des perturbations de la langue du fait que la langue échappe au langage et qu’il y a toujours, dans ce qui se dit, ce qui est en réserve, qui n’arrive pas à se dire et qui pourtant s’entend ? L’écriture permet d’en prendre acte. » - Marie Izard

L'envers de la biopolitique (Extrait)

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  • L’envers de la biopolitique (extrait)

    Eric Laurent

    La lettre et l'écrit

    Derrida dénonçait la structure selon Lévi-Strauss comme centrée sur la phonologie structurale, donc sur le privilège de la voix et de la parole, engendrant une structure contraignante mettant au premier plan des règles « inconscientes ». Il voulait promouvoir l'écrit, la trace et sa réinterprétation, desserrer l'étau de la règle. C'est l'année d'après ce colloque, en 1967, qu'il publie De la grammatologie[5], ainsi que L'Écriture et la Différence[6] qui reprenait sa conférence de 1966, â l'Institut de psychanalyse de Paris, sur « Freud et la scène de l'écriture » — Derrida s'y efforçait de mettre au premier plan de l'œuvre freudienne une écriture affine à l'impression des traces, toujours â réécrire. Lacan, rencontrant Derrida pour la première fois à Baltimore, avait tenté de lui faire apercevoir que le sujet lacanien anticipait sur la critique du structuralisme que Derrida visait. Celui-ci, voulant se protéger de ce que l'on peut penser comme une « angoisse des influences[7] », fit beaucoup pour ne pas répondre directement à Lacan. La réponse de Lacan â Derrida, oblique dans « Radiophonie », est explicite dans « Lituraterre [8] », publié l'année suivante — où il dialogue aussi avec Barthes. Lacan y prend acte du contexte nouveau dans lequel il parle, du regain de faveur de l'écrit, et souligne qu'il ne souhaite pas en rajouter dans cette veine. Bien qu'il ait tôt mis l'accent dans son enseignement sur « l'instance de la lettre[9] » et qu'il ait insisté sur le primat de l'écrit, spécia­lement[10] dans le Séminaire IX « L'identification[11] », il se réjouit davantage du fait que l'époque puisse enfin lire Rabelais. Or, Rabelais, c'est précisément l'introduction dans l'écrit de la parole et du rire. Ces réponses aux auteurs qui promeuvent l'écrit sont donc surtout l'occasion pour Lacan de considérer d'abord ce que la lettre n'est pas.

    La lettre n'est pas l'impression d'une trace. Lacan s'attaque ici à ce qu'avançait Derrida dans sa conférence de 1966 où il était question de la trace fondamentale, impression première, hors sens, que le sens tenterait ensuite de rattraper, en vain — le sens n'arrivant jamais à résorber le hors-sens premier qui fait trace. Second point, loin d'être instrument destiné à noter le discours, la lettre est perturbation dans le discours. Elle est propre à faire apparaître, non pas la transcription de la parole, mais ce qui se dit entre les lignes, ce qui se refuse au dit explicite. Quand Lacan parle de « l'instance de la lettre » et dégage les lois de la métaphore et de la métonymie, il y faut, certes, une écriture, mais cela n'autorise pas à affecter la lettre d'une primarité : « Qu'elle soit instrument propre à l'écriture du discours, ne la rend pas impropre à désigner le mot pris pour un autre [métaphore], voire par un autre [métonymie], dans la phrase, donc à symboliser certains effets de signifiant, mais n'impose pas qu'elle soit dans ces effets primaire[12]». La lettre est perturbation logique et l'écriture est, pour Lacan, le système de notation des perturbations de la langue, du fait que la langue échappe au langage et qu'il y a toujours, dans ce qui se dit, ce qui est en réserve, qui n'arrive pas à se dire et qui pourtant s'entend. L'écriture permet d'en prendre acte. Si elle paraît plus propice à dire l'intime, ce n'est pas parce qu'elle est première, c'est parce qu'elle peut noter l'indicible. Cette perspective refuse donc d'emblée « l'impression première » et annonce lalangue.

    Lieux du sujet

    Deleuze, absent du congrès de Baltimore, tente quant à lui de faire converger en un point commun le structuralisme et son dépassement quand, en 1969, il écrit dans sa Logique du sens : « Les auteurs que la coutume récente a nommés structuralistes n'ont peut-être pas d'autre point commun, mais ce point est l'essentiel : le sens, non pas du tout comme apparence, mais comme effet de surface et de position, produit par la circulation de la case vide dans les séries de la structure (place du mort, place du roi, tache aveugle, signifiant flottant, valeur zéro, cantonade ou cause absente, etc.) Le structuralisme, consciem­ment ou non, célèbre des retrouvailles avec une inspiration stoïcienne et carrollienne. La structure est vraiment une machine à produire le sens incorporel[13] ».

    Nous pouvons assigner un nom d'auteur à chacune des figures de l'absence que nomme Deleuze : Derrida et la place du mort, Lacan et la place du roi — à plus d'un titre, au moins à celui de « La Lettre volé[14] » —, Foucault et la tache aveugle — des Ménines[15], Lévi-Strauss et le signifiant flottant — à propos de Mauss[16] —, Barthes et la valeur zéro, la cantonade pour Althusser et la cause absente pour les althussériens. On doit à J.-A. Miller[17] la qualification de la cause absente comme « causalité métonymique[18] », développée lors du séminaire d'Althusser. J.-A. Miller avait proposé à Althusser d'en faire usage pour rendre compte de la causalité en dernière instance, chère à l'analyse marxiste et difficile à formaliser. Il avait repéré l'importance de la causalité métony­mique lacanienne pour l'importer dans cet autre contexte et l'avait résumée par une phrase restée célèbre : « Quand la cause est partie, les effets dansent.[19] »

    La lecture que propose alors Deleuze n'est pas sans faire écho à « La science et la vérité », où, le Pl décembre 1965, Lacan évoque avec faveur[20] ce qu'il y a de commun chez les auteurs faisant usage du terme de « structure ».

    L'impossible à suturer

    Dans cet écrit, Lacan met l'accent sur ce que la structure présente de désincarnation pour dégager et mettre à jour une pure structure logique : « Il n'y a pas de science de l'homme [...], parce que l'homme de la science n'existe pas, mais seulement son sujet.[21] »

    La structure est ici abordée comme l'impossible à suturer du sujet de la science. Lacan reprend là le terme « suture », proposé lors de son Séminaire[22] par J.-A. Miller, dans son exposé du 24 février 1965 intitulé « La Suture » : « L'objet impossible, que le discours de la logique convoque comme le non-identique à soi et rejette comme le négatif pur, qu'il convoque et rejette pour se constituer comme ce qu'il est [le discours de la logique exclut la contradiction], qu'il convoque et rejette n'en voulant rien savoir, nous le nommons, pour autant qu'il fonctionne comme l'excès opérant dans la suite des nombres : le sujet. Son exclusion hors du discours qu'intérieurement il intime est : suture.[23] »

     

    Le présent extrait se trouve p.24 à 27 de l’ouvrage L’envers de la biopolitique, dans le chapitre « Le corps entre vide et excès », Navarin éditeur, 2016, Collection Le champ freudien.

    [5] Cf. Derrida J., De la grammatologie, Paris, Minuit, 1967.

    [6] Cf. Derrida. J., L'Écriture et la Différence, Paris, Seuil, 1967

    [7] Cf. Bloom H., The Anxiety of Influence. A Theory of Poetry, New -York, Oxford University Press, Inc., 1973, 1997.

    [8] Cf. Lacan J., « Lituraterre » (1971), Autres écrits, op. cit., p. 11-20.

    [9] Cf. Lacan J., « L'instance de la lettre dans l'inconscient ou la raison depuis Freud » (1957), Écrits, op. cit. p. 493-528.

    [10] Comme l'a souligné J.-A. Miller dans sa leçon du 19 janvier 2011, « L'orientation lacanienne. L'Être et l'Un » (2011), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l'université Paris VIII, inédit.

    [11] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre IX, « L'identification » (1961-1962), inédit.

    [12] Lacan J., « Lituraterre », op. cit., p. 14. Dans « L'instance de la lettre... », Écrits, op cit., p. 504, Lacan donne comme exemple de la métonymie la façon dont le mot « tête » est pris dans « tempête »; c'est là « le mot pris [...] par un autre ».

    [13] Deleuze G., Logique du sens, Paris, Minuit, 1969, p. 88.

    [14] Cf. Lacan J., « Le séminaire sur "La Lettre volée" », Écrits, op. cit., p. 11-61.

    [15] Cf. Foucault M., « Les suivantes », Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, coll. Bibi. des Sciences humaines, 1966, p. 19-31.

    [16] Cf. Lévi-Strauss CL, « Introduction à l'œuvre de Marcel Mauss », in Mauss M., Sociologie et Anthropologie, Paris, PUF, coll. Quadrige, 1999, 2013, p. 49.

    [17] On pourra lire à ce propos le récit d'un imbroglio mêlant Jacques Rancière, selon François Regnault, dans « Tout d'un coup, la psychanalyse » entretien donné (Paris, 1" mai 2008) à Concept and Form The Cahiers pour l'Analyse and Contemporary French Thought, disponible sur le site cahiers.kingston.ac.uk. Et aussi selon Régis Debray, dans son livre Les Rendez-vous manqués (pour Pierre Goldman), Paris, Seuil, 1975, p. 41-42.

    [18] Miller J.-A., « La suture. Éléments de la logique du signifiant » (1965), Un début dans la vie, Paris, Le Promeneur/ Gallimard, coll. Le cabinet des lettrés, 2002, p. 77.

    [19] Miller J.-A., « L'orientation lacanienne. Cause et consentement » (1987-1988), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l'université Paris VIII, leçon du 6 janvier 1988, inédit.

    [20] Cf. Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, op. cit., p. 861.

    [21] Ibid., p. 859.

    [22] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XII, « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse » (1964-1965), inédit.

    [23] Miller J.-A., « La suture... », op. cit., p.111. Cet exposé a d'abord été publié, en 1966, dans le n° 1 des Cahiers pour l'analyse.