Le signifiant perplexifiant ou inquiétantes étrangetés en institution

Jean-Robert Rabanel

"La Cause du désir n°102"

autisme, signifiant, perplexité, schizophrénie

Un texte fondamental dans la pratique à plusieurs en institution avec des enfants et adolescents psychotiques illustré à partir de deux cas! En s’appuyant sur deux références de J.-A. Miller : Comment commencent les annalyses ? et Le conciliabule d’Angers. Effets de la surprise dans la psychose, J-R. Rabanel déploie le pouvoir déclenchant et perpexifiant du signifiant et il propose une pratique du hors sens et un type de traitement subtil et inventif du signifiant dans les cas d’autismes et de schizophrénie. - Marie-Cécile Marty

Le signifiant perplexifiant ou inquiétantes étrangetés en institution

Télécharger le texte

  • Création du PDF
  • Le signifiant perplexifiant ou Inquiétantes étrangetés en institution

    Jean-Robert Rabanel

    « Inquiétantes étrangetés », au pluriel, convient particulièrement bien dans le cadre du travail avec les sujets psychotiques en institution. Inquiétantes étrangetés pour ceux qui accueillent ce sujet et pour lui-même. J'aborderai le thème à partir de la perplexité produite par la rencontre avec des phénomènes élémentaires : voix, automatisme mental, phénomènes de corps, etc., et les questions qu'elle soulève dans la pratique à plusieurs. Je le ferai à partir de vignettes cliniques de patients du Centre de Nonette.

    S'agissant de la perplexité, me reviennent deux références de Jacques-Alain Miller pour nous orienter. Ces deux références font valoir la double dimension du signifiant : perplexi­fiant et déclenchant. La première se trouve dans son article «Comment commencent les analyses ?»[1] ; la seconde dans Le Conciliabule d'Angers. Effets de surprise dans les psychoses[2].

    Répondant à la question : «Comment commencent les analyses ? », J.-A. Miller rapproche le début de l'analyse du déclenchement psychotique. « L'expérience offre ces cas où le commencement de l'analyse est strictement assimilable à un véritable déclenchement. Je dirais, en étant à peine radical : en cela — pour répondre à la question Come iniziano le analisi ? —, les analyses commencent comme les psychoses, parce que l'on y retrouve le signifiant dans son pouvoir déclenchant, au registre des phénomènes intuitifs. Dans les phénomènes intuitifs, au moment du déclenchement de la psychose, il y a ce signifiant dont on se demande ce qu'il veut dire, dans la perplexité. On est d'autant plus certain qu'il veut dire quelque chose, que l'on ne sait pas ce qu'il veut dire. Autrement dit, il y a une signi­fication de signification, au sens où l'on se dit — Cela veut dire quelque chose. On est certain que c'est un signifiant qui est là, et en même temps on ne peut pas formuler la significa­tion qu'il a, mais comme dit Lacan — il y a comme une sorte de vide énigmatique à cette place. Ce signifiant, perplexifiant pour le sujet, devient déclenchant du délire. »[3]

    Nous retrouvons comme un prolongement de cette question dans son texte d'ouver­ture du Conciliabule d'Angers, « De la surprise à l'énigme »[4]; puis dans la seconde discus­sion[5] de cette Journée qui avait donné lieu à un commentaire de la page 538 des Écrits — « Remarquons d'autre part que nous nous trouvons ici en présence de ces phénomènes que l'on a appelés à tort intuitifs, pour ce que l'effet de signification y anticipe sur le développement de celle-ci. Il s'agit en fait d'un effet du signifiant, pour autant que son degré de certitude (degré deuxième : signification de signification) prend un poids proportionnel au vide énigmatique qui se présente d'abord à la place de la signification elle-même »[6] - ainsi que dans son texte de clôture : « Vide et certitude»[7].

    L'écart pour Benjamin

    Benjamin est un sujet angoissé par le sentiment d'étrangeté de sa main qui apparaît comme détachée de lui. Il manque l'image d'un corps unifié. Une partie de son corps lui apparaît comme étrangère. Il construit un bord avec les produits de toilette qu'il dispose autour de la douche sur lesquels figurent les noms des autres résidents. Il s'agit là d'une tentative d'autrification du corps avec les produits des petits autres.

    Auparavant, dans sa chambre, il déposait ses selles dans un seau ou les répandait sur le sol. Il avait toujours de l'urine et des selles sur ses gants qui sentaient très fort. Il a fallu surmonter l'épreuve de ces odeurs fortes pour accueillir ce sujet et engager avec lui une pratique hors sens où la question de la trace a été capitale.

    Alors que son éducateur[8] ne savait pas si lui donner de la Ricoré était quelque chose de positif ou de négatif, un jour, Benjamin demande du « cacafait ». L'éducateur répète, tel quel, ce qui vient d'être dit et le sujet répond par un « oui », très sonore et articulé.

    À partir de ce moment, Benjamin commence à devenir propre, à avoir une démarche plus assurée et il se consacre à tout un travail de transvasement de la Ricoré dans deux réci­pients. L'éducateur a remarqué qu'il renversait de la Ricoré sur son trajet et que l'odeur de la Ricoré séchée était très proche de celle des selles. Le jeu de piste a pu commencer. Alors qu'il avait toujours avec lui une bouteille de Ricoré dont il ne se séparait que très rarement, il garde maintenant des gobelets dans sa chambre, et n'a plus besoin de se promener avec la bouteille toute la journée. Il demande du papier toilette et parfois nettoie lui-même ses propres toilettes. Son corps tient mieux.

    Récemment, le soir, il a proféré, toujours à peu près à la même heure, une litanie de signifiants qui se terminaient systématiquement par veste... vert..., litanie ponctuée d'un coup de poing dans son ventre. L'éducateur, perplexe, a interprété cette scène, souli­gnant : « ah... oui, c'est le ventre ! »

    À partir de ce moment, le corps du sujet se tiendra de mieux en mieux. Il ne se donnera presque plus de coups de poing dans le ventre et commencera à mieux parler, à articuler, à développer des signifiants. Il passera progressivement d'une à deux, puis trois syllabes.

    L'éducateur dira avoir saisi que ce n'était peut-être pas l'interprétation qui était impor­tante, mais le fait d'entendre l'écart dans la langue. Maintenant, lorsque Benjamin s'ex­prime pour demander de la mousse à raser, au lieu de dire « ra », il dit « ra... ser » et l'intervenant s'applique à répéter ce qu'il vient de dire en faisant bien attention de faire exister cet écart, ce trou dans la langue.

     

    Le discours d'Alan

    La perplexité est présente dans les rencontres avec ce sujet et pose la question de son traitement en séance. Alan reste silencieux au cours de nos entretiens réguliers, que seule une jubilation illumine lorsqu'il mime le geste de rouler une cigarette. Il peut tenir des conver­sations quasi normales avec une éducatrice. L'invention du sujet a consisté en un long exer­cice comptable, minutieux, de sa consommation journalière de cigarettes dont il me faisait le témoin. C'était à son initiative : il n'y avait aucune nécessité de restriction tabagique.

     Cigarette est un signifiant hors sens, lancé au début de chaque rencontre avec une jubila­tion contenue qui permet une sorte de localisation de la jouissance comme le ferait le phallus. La cigarette, comme objet cette fois, permet un certain comptage de la jouissance et offre ainsi au sujet une possibilité d'affronter la castration comme lors des interruptions de séances.

    C'est au fait d'avoir accueilli cette invention du sujet et d'en avoir fait, avec lui, le départ d'une pratique hors sens que nous attribuons ses avancées dans les relations sociales longtemps marquées par les irruptions pulsionnelles et les passages à l'acte violents.

    Récemment, l'éducatrice a communiqué, avec surprise, une conversation que lui a tenue Alan peu après son anniversaire. Il s'est adressé à elle alors qu'elle était installée dans la salle à manger : « Mon papa venait me chercher Gare de Lyon à Paris. J'ai pris le train jusqu'au Havre. Quatre jours chez papa. Quatre jours chez maman. Le chien était chez papa. Il s'appelle Bobby. Il est noir et blanc. J'avais un lit chez mémé. Elle était gentille mémé. Mes parents ont dormi dans le même lit. Elle habitait à "B". Ma mère est née à "B", chez la mémé à "B". Mon tonton s'appelle "C". Il est né à "B" mon père. Mon père et ma mère ils dormaient à "B". Je regardais la télé chez moi quand j'étais petit, Goldorak. Mon papa il fumait des cigarettes. »

    Il a ajouté : «J'étais malade, mon père et ma mère sont venus me chercher à l'hôpital de jour. Ils sont venus me voir à l'hôpital de jour. Je donnais à l'hôpital de jour, j'ai passé une nuit là-bas, j'ai été voir le docteur quand j'étais malade. » Et : « Mon père se rase avec un rasoir électrique il a enlevé la barbe. Il s'en sert plus. »

    Ce discours reprend des éléments familiaux de son histoire que nous connaissons. La nouveauté est qu'il est tenu par le sujet lui-même qui se l'est appropriée. Alan le ponctue de mouvements du corps. Il n'est pas restitué d'un bloc. Il est entrecoupé par les allers et retours de ses déplacements vers le groupe.

    L'éducatrice posait la question de savoir si Alan était capable d'agir afin de donner satisfaction à l'autre ? «Avec mes collègues, remarque-t-elle, Alan indique vouloir écouter Johnny Halliday. En revanche, lorsque je suis présente, il me dit vouloir écouter Vianney, qui est un chanteur que j'affectionne. » Je ne saurais dire si Alan sait comment il y arrive. C'est l'éducatrice, sur ce point, qui sait qu'il y arrive.

    De mon expérience de la pratique hors sens avec les psychotiques à Nonette je tire cet enseignement qu'ils échangent avec moi sur le rapport du symbolique au réel. Je constate que, par contre, comme le montre Alan, ces mêmes sujets entretiennent des conversations quasi normales avec leurs éducateurs. Cela permet de souligner la dimension de création dans le lien social grâce à la pratique à plusieurs, c'est comme si ces sujets fabriquaient du symbolique à partir de pratiques hors sens de la parole.

     

    L'épreuve de séparation de Rolland

    J'apporterais quelques précisions sur le cas de Rolland dont j'ai fait mention dans La Lettre Mensuelle pour indiquer comment l'usage de la parole adressée pouvait être éminemment traumatisante pour ce sujet autiste[9]. Il en est autrement de l'usage de la parole répétée. Rolland avait saccagé l'institution après qu'on lui ait adressé : « Bonnes vacances » qui constitue son trognon de parole. Il a suffi de répéter : « Bonnes vacances », c'est-à-dire de redoubler le signifiant qu'il prononce, pour que cela lui procure cette espèce d'enveloppe qui lui sert de double là où le narcissisme fait assurément défaut. C'est un pas extrêmement important.

    Comment se déroule une séance avec ce sujet?

    Accompagné d'un éducateur, il vient volontiers en séance, traverse la salle d'attente, monte les escaliers vers le cabinet de l'analyste; le franchissement du seuil du bureau est à peine marqué d'un mouvement de recul. Il n'est plus dans l'inhibition et accomplit tout cela avec enthousiasme et dynamisme. Il traverse l'espace du bureau et vient s'ins­taller sur le fauteuil, en face de moi, pour la conversation. Il s'applique à l'engager du seul dire en quoi consiste son discours : « Bonnes vacances. » C'est, en tout et pour tout, à ce «bonnes vacances » que va se limiter son discours pendant les séances.

    Après plusieurs répétitions, il ponctue la séance d'une poignée de main où s'exprime sa satis­faction d'avoir réalisé la performance attendue. Il se dirige alors vers la porte pour sortir. À sa hauteur, il est arrêté et revient s'installer à nouveau en face de moi, reprenant son échange verbal, avec la répétition des « Bonnes vacances », à quoi il ajoute parfois quelques grincements de dents, quelques marmonnements à voix basse, avant d'effectuer une nouvelle tentative de sortie.

    La scène se reproduit un certain nombre de fois, avant qu'il puisse, effectivement, prendre congé, dès lors que l'analyste lui renvoie son propre message : « bonnes vacances ».

    Ici se marque sa difficulté à opérer une séparation d'avec l'objet, sur le seuil, avec le seul signi­fiant dont il dispose. L'intervention de l'analyste consiste dans la répétition hors sens, de ce signifiant S1 : «bonnes vacances» qui tient lieu pour ce sujet du discours universel tout entier. Que Rolland arrive à franchir le seuil du bureau, indique que la séparation a été effective.

    On peut distinguer deux sortes de répétitions : lorsque que le sujet est dans le langage, c'est à dire lorsqu'il y a deux signifiants S1— S2, la répétition permet la sépara­tion d'avec l'objet. Lorsque le sujet est dans lalangue, qu'il n'a qu'un seul signifiant S1, la séparation d'avec l'objet est possible grâce à l'itération du S1, avec une temporalité. Il faut un certain temps pour que la séparation d'avec l'objet se fasse.

    Pour Rolland, le redoublement du S1, par l'analyste a permis au sujet d'affronter l'épreuve de la séparation d'avec l'objet.

    La condition pour ce faire est la pratique hors sens du signifiant tout seul par l'ana­lyste et le temps qu'il faut pour que la répétition arrive à donner un traitement correct de l'objet et permette la séparation. Redoublement du S1, temporalité propre et répéti­tion du S1, permettent dans ce cas le traitement de l'objet dans l'épreuve de la séparation.

    Le mentisme — mâchonnement et bruit des dents — indique que le sujet est en proie au signifiant, et conduit à penser qu'il n'est pas complètement dépourvu de défense contre la jouissance, à défaut d'en passer par l'Autre pour son traitement. La défense majeure par rapport à la jouissance est le Savoir S2, l'Autre qui fait halte. Lorsqu'il n'y a pas l'Autre, quelle défense concevoir par rapport à la jouissance?

    Le signifiant a deux valeurs, une valeur pacifiante, de légalisation de la jouissance, et une valeur traumatique, de surmoi.

    Avec la structure du langage ces deux valeurs se répartissent sur la paire signifiante : au S1, la valeur traumatique de surmoi, au S2, la valeur pacifiante. Avec l'a-structure de la langue, c'est-à-dire, lorsqu'il n'y a qu'un seul signifiant, comment concevoir une défense contre la jouissance? Elle est envisageable à condition de répartir ces deux valeurs sur le seul signifiant, en introduisant la considération de la temporalité ouverte par le redoublement et la répétition.

    Dans son texte de clôture au Conciliabule d'Angers[10] , J.-A. Miller avance ceci : « Psychose et névrose sont susceptibles d'une perspective commune. Ce qui apparait ici primordial, c'est l'instance d'un signifiant corrélé à un vide énigmatique de la significa­tion. C'est d'ici que l'intersection entre psychose et névrose sera développée par Lacan dans Le sinthome. C'est précisément à partir de cette zone d'intersection que le "sinthome se forme" [...] Cet x, qu'est-ce que c'est ? C'est l'énigme de la jouissance : "De quoi jouit-elle ?". C'est cette énigme de la jouissance qui est transformée en question du désir : "Que veux-tu ?" »[11]. Et plus loin : « C'est pourquoi la certitude relative au vide énigmatique de la signification n'est pas seulement certitude que ça veut dire quelque chose même si je ne sais pas quoi, mais certitude que c'est une demande. »[12]

    Auparavant, J.-A. Miller précisait : « Mais, fondamentalement, ce qui trompe, c'est le rapport du signifiant au signifié : S<>s, [...] Au contraire, là où ce rapport ne s'établit pas, le signifiant joue sa partie de son côté, et, de l'autre, il n'y a pas une signification déployant ses mirages, mais seulement la certitude et l'angoisse que ça veut dire quelque chose sans qu'on ne sache quoi. Là, on court-circuite toutes les métaphores et métony­mies de la rhétorique[13].

    Ce rappel du signifiant corrélé au vide de la signification dans l'énigme et de l'énigme comme coupure entre signifiant et signifié portée à son maximum dans la psychose et en particulier dans l'autisme et la schizophrénie, font la base des pratiques hors sens avec les sujets psychotiques, en institutions, mais pas seulement...

     

    Jean-Robert Rabanel est psychanalyste, AME de l'École de la Cause freudienne.

    [1] Miller J.-A., «Come iniziano le analisi ?», La Cause freudienne, n°29, février 1995, p. 7.

    [2] Miller J.-A., Le Conciliabule d'Angers. Effets de surprise dans les psychoses, Paris, Agalma, 1997.

    [3] Miller J.-A., « Come iniziano le analisi?», op. cit., p. 14.

    [4] Miller J.-A., «De la surprise à l'énigme», Le Conciliabule d'Angers, op. cit., p 9-22.

    [5] « La mort du sujet », Le Conciliabule d'Angers, op. cit., p 99-112.

    [6] Lacan J, « D'une question préliminaire à tour traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 538.

    [7] Miller J.-A., »Vide et certitude » Le Conciliabule d'Angers, op. cit., p. 225-231.

    [8] Yoan David et Marie Anaïs Bertinelli sont éducateurs au Centre Thérapeutique et de Recherche de Nonette https://www.centre-therapeutique-nonette.fr/

    [9] Rabanel J.-R., « Si nous faisions un point... » La Lettre mensuelle, n° 311, septembre-octobre 2012, p. 28-31.

    [10] Miller J.-A., «Vide et certitude», op. cit.

    [11] Ibid., p. 227-228.

    [12] Ibid., p. 230.

    [13] Miller J.-A., «De la surprise à l'énigme», op. cit., p.18-19