Le phallus comme semblant dans la clinique féminine

Pierre Malengrau

"Quarto n°97"

hystérie

L’auteur met l’accent sur le phallus comme repère pour aborder la position féminine, puis une certaine dépréciation à la fin de l’enseignement de Lacan. Le névrosé croit qu’être un homme, c’est avoir le phallus et qu’être une femme, c’est de ne pas l’avoir. C’est une imposture nous dit Lacan. Il y a une substitution, une opération d’ordre symbolique, une perte du côté de l’être et non un gain. La position féminine invite à ne pas s’ajuster à la signification du phallus. - Frédérique Bouvet

Le phallus comme semblant dans la clinique féminine

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  • Le phallus comme semblant dans la clinique féminine

    Pierre Malengreau*

    L'usage que Lacan fait du phallus pour aborder la position féminine dans les années cinquante annonce une certaine dépréciation du dit phallus dans la der­nière partie de son enseignement. Du phallus comme signifiant au phallus comme semblant se dessine dans son enseignement un mouvement conceptuel qui se déduit de l'intérêt même qu'il porte au déchiffrage de la position féminine[1]. Deux références majeures inaugurent ce déplacement. La première référence se trouve dans « La signification du phallus », et la seconde dans le texte « Subversion du sujet et dia­lectique du désir ».

    Le phallus comme repère

    Lacan commence par définir ce qui va lui servir de repère. « On peut, à s'en tenir à la fonction du phal­lus, pointer les structures auxquelles seront soumis les rapports entre les sexes ».[2] Le phallus est choisi comme référence pour aborder ce qui se joue entre un homme et une femme. Lacan le considère comme un signifiant privilégié, comme un signifiant pas comme les autres. Ce signifiant a même tout pour plaire au névrosé, car il introduit une certaine pacification dans le lien mère-enfant. Il fait partie des moyens que le névrosé se donne pour ne pas être aspiré par l'illimité du désir maternel. Il traite le manque de la mère en l'élevant à la dignité d'un signifiant. Il traite le manque de la mère en le localisant dans le champ de l'Autre. Le phallus s'avère être de ce fait un signifiant « de support, de confort, de renfort ».[3] Lacan lui reconnaît trois caractéristiques.

    Ce signifiant est d'abord choisi parce qu'il est « le plus saillant de ce qu'on peut attraper dans le réel de la copulation sexuelle ».[4] II est choisi parce qu'il attrape par son côté saillant quelque chose du réel de la copulation sexuelle. Le phallus attrape quelque chose du réel au sens où il attire l'investissement pulsionnel à la manière d'un aimant pour la pulsion. Ce signifiant est aussi choisi parce qu'il est « le plus symbolique au sens littéral (typographique) de ce terme ». Un symbole réduit à son sens typographique est un symbole réduit à sa valeur de trait. Le phallus n'est qu'un trait isolé dans l'ordre symbolique. Il est choisi non pas pour son renvoi à d'autres signifiants, mais pour la place qu'il occupe dans la structure signifiante. Et enfin le phallus est choisi pour l'appui imaginaire qu'il offre. « Il est par sa turgidité l'image du flux vital en tant qu'il passe dans la génération ». Le phallus est choisi pour l'image du flux vital que donne sa forme turgide, enflée, gonflée. Il est choisi pour cette image en tant que son incidence est repérable dans l'opération de transmission de la vie.

    Lacan articule ainsi d'emblée le phallus aux trois dimensions de la parole. Le phallus localise dans l'imaginaire quelque chose du réel au moyen du symbolique. Ce signifiant pas comme les autres est ce qui permet de pointer ce qui se passe dans les rap­ports entre les sexes. Ce qui s'y passe tourne « autour d'un être et d'un avoir qui ont l'effet contrarié de donner d'une part réalité au sujet dans ce signifiant, et d'autre part d'irréaliser les relations à signifier ».[5] « Donner réalité au sujet dans ce signifiant » veut dire permettre aux hommes et aux femmes de se situer effectivement comme sujet les uns par rapport aux autres. Avoir et ne pas avoir le phallus, être ou ne pas être le phallus est ce qui permet à chacun de se situer dans la réalité comme homme ou comme femme. Mais c'est aussi ce qui irréalise les dites relations entre les hommes et les femmes. Ça les irréalise au sens où ça rejette dans l'irréalité tout espoir d'arriver à signifier harmonieusement leurs relations. Cette formule de Lacan anticipe clairement ce qu'il énoncera ultérieurement en termes de « il n'y a pas de rapport sexuel ».

    La question qui se pose alors est de savoir comment les rapports entre les sexes tournent autour d'un être et d'un avoir. La réponse de Lacan est précise : ça tient à la façon dont le signifiant phallique opère dans la clinique. Le signifiant phallique opère, écrit-il, par « l'intervention d'un paraître ».[6] II permet aux hommes et aux femmes de se situer comme sujet de désir « par l'intervention d'un paraître qui se substitue à l'avoir, pour le protéger d'un côté, pour en masquer le manque dans l'autre ».[7] Le signifiant phallique intervient dans les rapports entre les sexes en rendant possible une substitution. Il permet aux hommes et aux femmes de mettre en place quelque chose de l'ordre d'un paraître là où la question de l'avoir et de ne pas l'avoir se pose à eux. Ce paraître se substitue à l'avoir pour protéger cet avoir dans certains cas, pour masquer son manque dans d'autres cas. Il protège cet avoir quand il s'agit de l'homme, il masque le manque à avoir quand il s'agit de la femme.[8]

    C'est dans ce contexte que Lacan parle de la femme en des termes qui explicitent la portée de cette substitution. « Si paradoxale que puisse sembler cette formulation, nous disons que c'est pour être le phallus, c'est-à-dire le signifiant du désir de l'Autre, que la femme va rejeter une part essentielle de la féminité nommément tous ses attributs dans la mascarade. »[9]

    Ce paragraphe crucial est construit sur une bipartition entre être et avoir, entre être le phallus et avoir des attributs. Cette bipartition plonge ses racines dans ce que Jacques-Alain Miller nomme une « clini­que féminine » conçue « directement à partir d'une conceptualisation du moins ».[10] Les femmes, pour autant qu'on puisse en parler de cette manière, ont un rapport particulier au manque défini tantôt du coté de l'avoir et tantôt du côté de l'être.

    Jacques-Alain Miller situe du côté de l'avoir le sen­timent d'injustice dont les femmes peuvent à l'oc­casion remplir leurs séances. Leur grande sensibilité à l'égard de l'absence de justice distributive y est mise à l'honneur lorsqu'elles déplorent le fait qu'il y en a qui sont mieux pourvues qu'elles en matière de savoir, d'intelligence ou de beauté. C'est également du côté de l'avoir qu'on peut situer l'extension et la fréquence dans leurs propos du sentiment d'infériorité ou de dépréciation. Les « je ne vaux rien, je suis bête, je suis incapable » sont autant de traits d'identifica­tion susceptibles de situer certaines femmes du côté du manque à avoir. On pourrait même développer à partir de là toute une clinique féminine de l'inhibition orientée par la place que les femmes donnent au moins dans ce qu'elles disent. Il ne s'agit pas dans ce cas seulement des difficultés qu'elles rencontrent dans l'acquisition d'un savoir ou dans la rédaction d'un texte. Il s'agit tout aussi bien du sentiment que le savoir n'est pas fait pour elles ou qu'elles n'y auraient pas droit. Ça peut aller jusqu'à évoquer certaines revendications paranoïaques qu'il convient pourtant de ne pas confondre avec l'investissement de ce manque à avoir.

    Freud était particulièrement attentif à la façon dont certaines femmes tentent de colmater le manque à avoir dont elles souffrent. Avoir de l'argent, une profession, voire un homme peut faire partie des moyens qu'elles se donnent. Avoir un enfant peut aussi en faire partie, mais cela peut aller pour certai­nes femmes jusqu'à faire de la maternité « une sorte de pathologie », que ce soit du côté de la grossesse hystérique ou du côté de la psychose puerpérale.

    Ce qui domine la clinique féminine prise du côté de l'être, c'est le sentiment d'un manque d'être fonda­mental. Jacques-Alain Miller en propose une série non exhaustive qui va du manque d'identité au manque de contrôle des affects en passant par un manque de consistance au niveau des manifestations corporelles. On situera du côté du manque d'identité autant le «je ne sais pas ce que je désire », que l'impression qu'elles peuvent avoir d'être dans un perpétuel zapping. On retrouve du côté du manque de contrôle des affects ce que la psychiatrie classique épingle en termes de labilité affective. Quant au manque de consistance, il se remarque dans certaines manifestations corpo­relles q Ji leur donnent l'impression que leur corps ne leur appartient plus ou que certaines parties s'en détachent. Cela évoque à l'occasion la schizophrénie alors qu'il importe de ne pas confondre le morcelle­ment de l'image du corps avec l'isolement signifiant d'une de ses parties.

    Cette bipartition entre manque à avoir et manque à être ne doit faire oublier ce qu'il y a de neuf dans cette affaire. La notion d'« être le phallus » utilisée par Lacan est absente chez Freud. Toute sa théorie de la sexualité féminine était construite à partir d'un avoir et d'un non-avoir. Lacan introduit donc ici quelque chose de nouveau qu'il convient de préciser.

    La femme désirable

    « Pour être le phallus », pour incarner l'être qui manque à l'Autre et notamment au partenaire, « la femme va rejeter une partie essentielle de la féminité, nom­mément tous ses attributs, dans la mascarade. C'est pour ce qu'elle n'est pas qu'elle entend être désirée en même temps qu'aimée. Mais son désir à elle, elle en trouve le signifiant dans le corps de celui à qui s'adresse sa demande d'amour. »[11] Lacan aborde la position féminine en prenant bien soin de distinguer ce qu'on pourrait nommer le côté désirable d'une femme, et son côté désirant, ce pour quoi elle entend être désirée et ce qu'il en est de son désir à elle.

    C'est du côté de ce qu'elle est prête à incarner pour être désirable que la substitution d'un paraître à un avoir est le plus manifeste. Pour être désirée et aimée en même temps, une femme est prête à incarner ce qu'elle n'est pas. Elle est prête à incarner non pas ce qui manque à l'autre, mais bien le manque dans l'Autre. Il ne s'agit pas pour elle de combler un trou, et partant d'incarner quelque chose de l'ordre de l'avoir, mais bien de « se faire un être avec du rien ».[12] Le transfert négatif de l'hystérique en est sans doute une des manifestations les plus courantes.

    Comme nous l'apprennent les femmes mystiques, cette position peut être à l'occasion assez radicale lorsqu'elle réduit l'être féminin à du rien. Se situer du côté de l'être peut aller dans ce cas jusqu'à occuper dans le monde une position d'abnégation proche du déchet. Une voie moins radicale consiste à se tourner vers l'Autre et à s'inscrire comme phallus dans la relation à l'Autre. Être le phallus veut dire dans ce cas incarner ce qui creuse dans l'Autre le trou qui le fait désirant. Être le phallus veut dire dans ce cas incarner « le signifiant du désir de l'Autre ».[13] « Il y a du manque en toi. J'en suis la preuve. Je suis ce manque qui te fait désirant ».

    Occuper cette position n'est pas sans conséquence. Elle s'accompagne d'un prix à payer dont la femme fait les frais. « Pour être le phallus, la femme va rejeter une part essentielle de sa féminité nommément ses attributs dans la mascarade », et c'est à ce titre qu'elle entend être désirée. Le terme de mascarade a un sens précis qui anticipe partiellement ce que Lacan avancera sur le semblant quelques années plus tard. Ce terme vient des travaux de Joan Rivière[14] sur la féminité. Cette psychanalyste proche de Mélanie Klein rapporte à la fin des années vingt le cas d'une femme bien sous tout rapport, une femme qu'elle décrit comme supérieure dans la vie et particulièrement satisfaite sur le plan sexuel. Tout irait bien si « la surface d'un état en principe complètement satisfaisant » n'était pas troublé par quelque « infiniment menue dis­cordance ».[15] Il se fait que cette femme ne pouvait s'empêcher d'adopter « une attitude excessivement modeste voire anxieuse » lorsqu'elle faisait preuve de sa suprématie phallique dans son travail ou dans sa vie sexuelle. Cela se manifestait concrètement sous la forme d'une coquetterie et d'œillades compulsion­nelles destinées à attirer l'attention ou à provoquer des compliments»[16]

    Cette patiente rapporte un jour un rêve où un homme la trouve en train de laver du linge sale et auquel elle résiste alors qu'elle a l'intention secrète de le séduire. L'analyse du rêve révèle qu'il s'agit pour elle d'assurer son impunité et d'éviter les conséquences de ses actes. C'est pour cela qu'elle prend « le masque de l'innocence » « en se déguisant en femme châtrée ». C'est comme si elle disait « Voyez, je ne l'ai pas ce phallus, je suis femme et pure femme ».[17] Joan Rivière qualifie ce comportement de mascarade. La féminité de cette patiente se présente là comme un masque destiné à dissimuler sa masculinité et à éviter les représailles. Joan Rivière extrapole à partir de là une conception générale de la féminité. Elle en déduit qu'il n'y a peut-être pas de différence entre féminité vraie et mascarade, et que « la féminité en tant que masque »[18] est utilisée dans tous les cas comme moyen d'évitement de l'angoisse de castration.[19] Lacan ajoute que c'est même dans ce mécanisme d'évitement que « les formes les plus élevées de dévouement féminin », les formes plus sacrificielles du « tout faire pour les autres [20] trouvent leur raison d'être.

     

    Lacan reprend presque mot à mot les propos de Joan Rivière à ceci près qu'il en fait un usage différent qui dépasse de loin le contexte précis dans lequel il apparaît. Pour être le phallus, la femme rejette ses attributs dans la mascarade, et c'est dès lors pour ce qu'elle n'est pas qu'elle entend être désirée. Elle n'entend pas être désirée pour le manque qu'elle incarne, mais bien pour ce qu'elle met à cette place. Elle entend être désirée pour ce qu'elle n'est pas, c'est-à-dire pour la mascarade qu'elle met à la place de ce qu'elle n'a pas. La distinction entre être et avoir est ici essentielle à bien saisir tant il est vrai qu'ils apparaissent souvent de manière interchangeable dans la doctrine analytique, et notamment chez Joan Rivière elle-même.[21]

    Le terme de mascarade indique que la femme telle que Lacan en parle à ce moment-là joue partiellement sa partie au niveau de l'avoir. Elle la joue au niveau de l'avoir pour que soit préservé ce qui se joue pour elle au niveau de l'être. La position de Lacan diverge ici avec celle de Rivière. Pour Rivière, la mascarade est une tromperie. La femme dont elle parle et qu'elle utilise pour élaborer sa théorie de la féminité masque le fait qu'elle a le phallus. Elle joue entièrement sa partie au niveau de l'avoir. Elle se présente comme celle qui n'a pas pour masquer qu'elle l'a. La mascarade lui permet de faire semblant de manquer.

    La mascarade dont parle Lacan est tout autre : elle fait exister le manque-à-avoir en le voilant. Le recours à la mascarade permet à la femme lacanienne de trans­former ce qu'elle a. Elle le transforme en un semblant d'avoir. C'est comme si elle disait : « ce que j'ai, c'est de la mascarade. Derrière il y a rien ». Le terme de masque auquel renvoie l'étymologie de mascarade a ici toute sa portée. « Le truc du masque, c'est de faire croire qu'il y a quelque chose derrière », mais le vrai masque, « le masque éminent » est celui qui voile le rien. Le vrai masque est celui qui ne renvoie à rien d'autre qu'à lui-même. « C'est le masque de rien ».[22] C'est pour cela qu'une femme entend être désirée elle fait de ce rien auquel renvoie la mascarade un bien que les hommes voudraient. En voilant son manque-à-avoir, sa mascarade lui permet d'être ce signifiant du rien qui rend l'homme désirant.

    La femme à postiche

    Lacan précise ce jeu subtil dans un autre texte en introduisant une figure de femme que Jacques-Alain Miller nomme dans ses commentaires « la femme à postiche ».[23] « Telle est la femme derrière son voile : c'est l'absence de pénis qui la fait phallus, objet du désir ». Ce qui lui permet d'être le phallus, c'est son manque-à-avoir que le voile révèle en le masquant. « Evoquez cette absence d'une façon plus précise en lui faisant porter un mignon postiche sous un tra­vesti de bal, et vous, ou plutôt elle, nous en direz des nouvelles : l'effet est garanti à cent pour cent, nous l'entendons auprès d'hommes sans ambages ».[24]

     

    Le jeu en trompe l'oeil auquel cette formule fait réfé­rence oblige à faire d'emblée un petit pas de côté par rapport aux manifestations à l'occasion bariolées des relations entre les sexes. L'étymologie de postiche en fait « une pièce rapportée ». Cette pièce « n'est pas une partie du corps »,[25] elle vient là où il n'y avait rien. Jacques-Alain Miller note que c'est le contraire de la prothèse qui vient à la place de ce qui y était et qui n'y est plus.

    « Evoquez cette absence en lui faisant porter un postiche. Vous, ou plutôt elle, nous en direz des nouvelles. » La formule s'adresse d'abord aux hom­mes. Elle devient ensuite dissymétrique. Elle vise ce qui se passe entre les hommes et les femmes quand un homme demande à une femme de jouer le jeu de la mascarade. L'initiative vient donc ici de l'homme, mais pas de n'importe quel homme. Il ne suffit pas de demander à une femme de jouer le jeu. Ce pourrait être la demande du névrosé qui n'ose pas soutenir son désir et qui le fait dépendre anticipativement de la réponse du partenaire. Lacan parle bien de l'homme, mais il ajoute que l'effet n'est garanti que pour ceux qui sont « sans ambages ».

    Qu'est-ce qu'un homme sans ambages ? C'est un homme qui n'a pas peur de mettre en jeu ce qu'il a. C'est un homme qui y va sans subtilité et sans s'embarrasser de ce que cela plaise à l'autre ou non. L'essentiel est que ça marche. L'homme sans ambages est un homme qui n'a pas peur de risquer sa castration. Evidemment, qu'il n'ait pas peur de la risquer ne veut pas dire qu'il soit prêt à y consentir. Le courage en la matière n'est souvent rien d'autre qu'une économie de moyens. Telle est cependant la voie que trace la femme à postiche : celle qui joue le jeu du fantasme de l'homme, vous dira que pour l'homme sans ambages l'effet est garanti à cent pour cent.

    L'effet n'est cependant garanti que si la femme joue le jeu de la mascarade. La femme à postiche évoque la notion de femme phallique dont les psychanalys­tes parlent à l'occasion. Mais c'est sans repérer ce qu'il y a d'ambigu dans cette formulation.[26] Parler de femme phallique est ambigu parce que cela situe une femme à la fois du côté de l'être et du côté de l'avoir : du côté de l'être en tant qu'elle incarne le rien, du côté de l'avoir en tant qu'elle se propose au partenaire sexué pour combler son propre manque à lui. La femme à postiche lacanienne est celle qui se situe du côté de l'être, mais qui consent à jouer le jeu du côté de l'avoir. Elle joue le jeu de l'homme, mais en montrant que le postiche est un postiche. C'est un postiche qui s'avoue postiche.

    Cette référence à la femme à postiche nous apprend que la mascarade a pour fonction de faire désirer l'homme tout en détournant son attention. Il s'agit de lui faire croire que les relations entre les sexes se jouent au niveau de l'avoir pour qu'il ne soit pas confronté à ce qui se joue du côté de l'être.

    C'est une solution pour l'homme. Se repérer sur ce que l'autre a ou n'a pas permet à l'homme de ne pas être confronté au manque que la femme incarne. D'une certaine façon, il est plus facile pour un homme de rencontrer une femme qui n'a pas trop de difficulté à jouer le jeu de la mascarade, que de s'affronter à une femme qui incarnerait le manque. Ce peut être aussi une solution pour une femme. Incarner le manque dans l'Autre en le voilant est une des solutions qu'elle peut trouver pour échapper à son défaut d'identité, à son incomplétude radicale.[27]

    Aborder ces relations entre les sexes à partir d'un paraître peut donc avoir quelque chose de rassurant. C'est rassurant parce que ça soulage un peu les hommes et les femmes du poids des idéaux et des impératifs de la jouissance. C'est rassurant parce que cette substitution ramène « dans la comédie »[28] le comportement de chacun des sexes.

    La façon dont une femme entend être désirée par un homme laisse cependant inentamée la question de savoir quel désir conditionne cet assentiment. Lacan note dans « La signification du phallus » qu'elle trouve le signifiant de ce qui la rend désirante « dans le corps de celui à qui elle adresse sa demande d'amour ». Mais c'est pour autant, précise-t-il, qu'elle ne confonde pas le signifiant qui la fait désirer et l'organe qui en est revêtu. Confondre les deux revient à faire de l'organe un fétiche, c'est-à-dire un objet qui dénie le manque. Ça veut dire très concrètement que ce qui fait désirer une femme telle que Lacan la définit à ce moment de son enseignement, ce n'est pas l'organe fétichisé, mais bien ce qu'il y a derrière, c'est-à-dire un homme châtré, un homme qui ne craint pas de mettre en jeu le signifiant du manque.

    Une femme est alors là pour rappeler à l'homme que l'amour qu'elle lui demande ne va pas sans un engagement de sa part. Elle lui rappelle notamment que l'amour ne va pas sans déclaration. Une femme veut de celui dont elle attend de l'amour qu'il lui parle. Elle veut qu'il la touche par des paroles au-delà du phallus. Elle lui rappelle en d'autres termes que le phallus n'est qu'un paraître, et qu'un homme ne doit pas trop s'y accrocher s'il veut rencontrer son désir à elle.

    Son désir à elle

    Que retenir de ces avancées de Lacan sur la position féminine et le phallus ? Qu'il y a peu de solution pour une femme du côté de l'avoir, que ce soit en jouant le jeu de la mascarade ou en s'identifiant au phallus. Lacan note que cette mascarade s'accompagne du rejet d'une « part essentielle de la féminité ».[29] La satisfaction d'une femme « passe par une voie subs­titutive, tandis que son désir se manifeste sur un pan où il ne peut aboutir qu'à une profonde Verwerfung, à une profonde étrangeté de son être par rapport à ce en quoi elle se doit de paraître ».[30]Tout ce qui se dit sur la femme s'énonce à partir du point de vue du partenaire. La position qu'elle occupe comme partenaire du désir masculin laisse cependant dans l'ombre ce qu'il en est de son propre désir à elle.

    Faut-il pour autant faire l'éloge de ce que les phé­noménologues ont appelé le mystère féminin ? Ce n'est pas la position de Lacan. Ce qui ne se laisse pas réduire à la signification du phallus est l'effet d'une opération symbolique qu'il convient de ne pas mésestimer. Il faut revenir pour cela sur la formule de Lacan dans « La signification du phallus ». L'effet du signifiant phallique se manifeste « par l'intervention d'un paraître qui se substitue à l'avoir »[31]. On peut écrire par commodité cet énoncé en mettant paraître au-dessus de la barre de la substitution et avoir en dessous. Il s'agit là d'une écriture qui convient bien au névrosé. Elle lui permet de répartir les hommes et les femmes en deux catégories complémentaires. Elle lui permet de croire qu'être un homme, c'est avoir le phallus, et qu'être une femme, c'est ne pas l'avoir. Lacan montre[32] que cette conception relève de l'imposture.[33] Le masque de la femme à postiche est inauthentique parce qu'il renvoie à un avoir qu'elle n'a pas, alors que l'enjeu est tout autre.

    C'est ce qu'indique le terme de substitution. Il renvoie à une opération symbolique qui ne se limite pas à mettre un mot à la place d'un autre. L'opération sym­bolique de substitution que les linguistes appellent métaphore a un effet sur le substitué. La production d'une métaphore s'accompagne toujours d'un effet de sens et d'un effet de trou.[34] Quand Lacan écrit que « l'amour est un caillou riant dans le soleil »,[35] nous percevons bien l'effet poétique de la formule. Elle produit un effet de sens au sens où elle nous dit quelque chose. Elle produit un effet de trou au sens où nous ne pouvons traduire intégralement ce qu'elle nous dit, au sens par exemple où nous nous ne savons plus très bien ce qu'est l'amour. L'opération métaphorique s'accompagne toujours d'une perte dont le substitué fait les frais.

    Substituer un paraître à l'avoir, substituer le signifiant phallique au manque-à-avoir de la castration est du même ordre. Dans cette opération de substitution, c'est l'avoir ou le manque-à-avoir qui est touché. La femme nous apprend que cette substitution a des effets au niveau de l'être. « Lorsque le "n'avoir pas" passe au signifiant, il se traduit par un manque-à­-être »,[36] il se traduit par une perte du côté de l'être. Et c'est pour cela que substantifier le féminin en termes de mystère est ambigu. L'opération de substitution produit une perte et non pas un gain du côté de l'être. La relation métaphorique entre le bouchon et le manque, entre le paraître et ce qu'il n'y a pas s'accompagne du coup d'une certaine dépréciation du phallus. La position féminine convie les hommes et les femmes à quelque chose qui ne s'ajuste pas à la signification du phallus. Elle les convie à ne pas cesser de déchiffrer le malentendu inhérent à toute parole d'amour qui ne recule pas devant le non rap­port entre les sexes.

     

    Pierre Malengreau est psychanalyste, membre de l'École de la Cause freudienne et de l'Association mondiale de Psychanalyse. — Rédigé à partir d'un exposé présenté à Mons le 24/02/2010.

    [1] Comme l'a fort bien montré Pierre-Gilles GUÉGUEN lors de sa conférence du cycle du Champ freudien à Bruxelles, le 05/12/09, les termes de « position féminine » ont toute leur importance. Ils renvoient la différence entre homme et femme à des positions sexuées et pas au sexe anatomique. Conférence publiée dans ce numéro, p. 17.         

    [2] Jacques LACAN, « La signification du phallus (Die Bedeutung des Phallus) » [1958], Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 694.

    [3] Jacques-Alain MILLER, Réponses à La lettre en ligne, octobre 2007.

    [4] Jacques LACAN, op. cit., p. 692.

    [5] Ibid., p. 694.

    [6] Id.

    [7] Id.

    [8] Jacques-Alain MILLER, « De la nature des semblants » [1991-1992], L'Orientation lacanienne II, enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris VII, cours du 05/02/92, inédit.

    [9] Jacques LACAN, op. cit., p. 694.

    [10] Jacques-Alain MILLER, « Des semblants dans la relation entre les sexes », La Cause freudienne, 36, mai 1997, p. 8.

    [11] Jacques LACAN, op. cit, p. 694.

    [12] Jacques-Alain MILLER, op. cit., p. 9.

    [13] Jacques LACAN, op. cit., p. 694.

    [14] Joan RIVIERE, « La féminité en tant que mascarade », Féminité Mascarade, Études psychanalytiques réunies par M.-Ch. Hamon, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 1994, pp. 197-213.

    [15] Jacques LACAN, Le Séminaire, livre V, Les formations de l'inconscient [1957-1958], texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 1998, p. 254.

    [16] Joan RIVIERE, op. cit., p. 200.

    [17] Jacques LACAN, op. cit., p. 255.

    [18] Joan RIVIERE, op. cit., p. 212.

    [19] Joan RIVIERE, op. cit., p. 202-203.

    [20] Jacques LACAN, op. cit., p. 225.

    [21] Hélène BONNAUD, Mascarade, Ornicar digital du 8/10/98.

    [22] Jacques-Alain MILLER, « De la nature des semblants », op. cit., cours du 19/02/92.

    [23] Jacques-Alain MILLER, « Des semblants dans la relation entre les sexes », op. cit., p. 12.

    [24] Jacques LACAN, « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l'inconscient freudien » [1960], Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 825.

    [25] Jacques-Alain MILLER, « De la nature des semblants », op. cit., cours du 5/02/92.

    [26] Jacques-Alain MILLER, El Otro sexo y la clinica de la posicion femenina, Introduccion a la Clinica Lacaniana, p. 292.

    [27] Jacques-Alain MILLER, « Des semblants dans la relation entre les sexes », op. cit., p. 9.

    [28] Jacques LACAN, « La signification du phallus », op. cit., p. 694.

    [29] Id.

    [30] Jacques LACAN, « Les formations de l'inconscient », op. cit., p. 350.

    [31] Jacques LACAN, « La signification du phallus », op. cit., p. 694.

    [32] Jacques LACAN, Le Séminaire, livre X, L'angoisse [1962-1963], texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 2004, p. 223.

    [33] Jacques-Alain MILLER, « Choses de finesse en psychanalyse », L'Orientation lacanienne III, enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris VIII cours du 26/11/08, inédit.

    [34] Jacques LACAN, Le Séminaire, livre xxiv, « L'Insu que sait de l'une-bévue, s'aile à mourre » [1976-1977], inédit, Omicar ? 12/13, p. 21

    [35] Jacques LACAN, « L'instance de la lettre dans l'inconscient ou la raison depuis Freud » [1957], Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 508.

    [36] Jacques-Alain MILLER, « De la nature des semblants », op cit., cours du 12/02/92, inédit.