L’amour du sinthome contre la haine de la différence
Marie-Hélène Brousse
"Revue de la Cause freudienne n°62"
L’auteure différencie le symptôme du sinthome. « La différence tient au fait que le symptôme est toujours construit à partir de l’exigence que dans l’inconscient il y ait du rapport sexuel. Le symptôme tente toujours d’écrire un rapport à la place d’une équivalence. Il se situe donc du côté de la nécessité. Le sinthome, au contraire, est solidaire de la constatation du fait qu’il n’y a pas de rapport qui puisse s’écrire concernant la jouissance sexuelle pour tout vivant plongé dans le langage. » - Frédérique Bouvet
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L’amour du sinthome
contre la haine de la différence
Marie-Hélène Brousse*
La situation politique actuelle, et cela vaut pour la politique en général comme pour la politique de la psychanalyse, voit deux conceptions du traitement du malaise dans la civilisation s’affronter: l’une est socialement dominante et aspire à une visée totalitaire des choses humaines et l’autre est résistante et s’appuie sur les dysfonctionnements, les ratages.
Pour Jacques-Alain Miller, il s’agit ici d’opposer au principe du « ça marche », la loi du ratage[1]. Dans le monde psy, en extension constante, cette opposition peut prendre la forme de l’opposition entre les thérapies cognitivo-comportementales et la psychanalyse : les premières, occupées à la gestion des masses par l’outillage statistique, sont au service du maître; la seconde, issue de la logique signifiante à l’œuvre chez les sujets, pris un par un, est au service du sinthome.
Cette opposition est générale et se retrouve à tous les niveaux des pratiques sociales. La psychanalyse cependant se trouve dans une position particulière. En effet, loin de méconnaître le ressort des pratiques d’adaptation et de maîtrise, elle en a étudié le fondement, d’autant qu’elle s’est, en tant que discipline, extraite de l’hypnose et de la suggestion par la théorisation des phénomènes de transfert. Ce fondement est l’une des trois dimensions que Lacan pose comme coordonnées du fonctionnement psychique: l’imaginaire. L’orientation analytique ne tient donc pas à l’ignorance du pouvoir des images mais à un choix à la fois éthique et pragmatique.
Le facteur psy est devenu un élément du politique. Lacan le signale, de façon quasi visionnaire dans son texte de 1947, « La psychiatrie anglaise et la guerre », lorsqu’il avance que : « Le développement qui va croître en ce siècle des moyens d’agir sur le psychisme, un maniement concerté des images et des passions dont on a déjà fait usage avec succès contre notre jugement, notre résolution, notre unité morale, seront l’occasion de nouveaux abus du pouvoir. »[2] Il l’est devenu, dans toutes les ramifications du lien social, au point de rendre obsolète le titre inoubliable de Michel Foucault, Surveiller et punir[3], auquel il convient aujourd’hui d’y substituer le slogan « soigner et guérir » sous lequel peut se ranger le récent rapport de l’Inserm sur l’enfant turbulent.[4] La gestion des masses implique, de structure, un rejet de la différence en termes de singularité individuelle. Elle résorbe la différence dans l’écart par rapport à la norme qui est définie par la moyenne, en termes de comportement. La différence, au sens psychanalytique, c’est-à-dire la différence appréhendée en dehors de toute perspective comparative, la différence pure, est non pertinente dans cette optique. Bien plus que cela, elle est haïe car elle porte avec elle la loi du ratage : elle s’enracine en effet dans le ratage fondamental chez le sujet parlant, soit le ratage du rapport. Il n’est pas possible de parler de différence – la petite comme les grandes – sans que s’introduise puis s’étale cette spécificité du parlêtre qu’est le non-rapport, sexuel et général. Or le discours du maître, comme celui de l’inconscient d’ailleurs, veut du rapport entre les parlêtres : mieux, il veut aujourd’hui un rapport équitable, égalitaire et communautariste. Le rapport implique non seulement la classe, c’est-à-dire la case, mais de plus il génère le sens, le bon si possible. La psychanalyse permet de savoir que la structure d’un tel rapport ramène implacablement à la logique du semblable, du double, autrement dit à l’imaginaire. C’est pourquoi il serait de la même farine d’opposer à la haine de la différence l’amour de la différence, dans un angélisme que la clinique analytique comme la discipline de l’histoire démentent et dont elles démontrent toujours la férocité ségrégationniste.
Cela justifie que nous proposions l’expression « amour du symptôme » que nous allons à présent déplier.
Du symptôme au sinthome
Le symptôme est au cœur de l’expérience analytique de plusieurs façons.
Au niveau phénoménologique, d’abord : les personnes qui viennent consulter un psy – psy-chanalyste ou autre – commencent par en faire le sujet de leur plainte, l’origine et la cause de leur souffrance à vivre. Elles viennent en parler, dans l’urgence, une urgence parfois inconnue d’elles-mêmes. Dans un deuxième temps, il apparaît manifeste qu’elles l’aiment, peut-être plus qu’elles-mêmes, et que le symptôme, pour être présenté comme un problème, n’en est pas moins aussi pour le sujet une solution. Il donne sens et justification au mode de vie du sujet. Des études américaines en psychiatrie ont montré par exemple que des sujets hallucinés, qu’un traitement médicamenteux avait débarrassés de leurs voix, les regrettaient et les préféraient à leur normalité retrouvée.
Au niveau structural, ensuite: de ce qui est un fait d’expérience – les sujets aiment leur symptôme –, la psychanalyse fait méthode. Puisqu’une des formes de l’amour est un produit de l’expérience de parole, il s’agit de déplacer cet amour pour le symptôme vers celui à qui on en parle, expérience qui se produisit inauguralement dès les débuts du traitement de l’hystérie par Sigmund Freud et Joseph Breuer. Une deuxième forme du symptôme peut alors apparaître : celle d’un savoir énigmatique, déchiffrable par la discipline du signifiant. En termes d’algèbre lacanienne, le S1 est séparé de l’objet a. La part de jouissance du symptôme en est momentanément retirée. Il peut alors être nommé par le sujet, ce qui lui ôte son pouvoir d’ordonnancement de l’Autre auquel était corrélé le sujet. Cette opération rend compte des effets thérapeutiques de l’analyse. Comme l’indique J.-A. Miller, la découverte ou même l’invention par Freud du symptôme hystérique s’est faite dans le contexte du discours de la science qui pose l’existence d’un réel, en montrant qu’il y a du sens dans le réel : « Du sens dans le réel, c’est le support de l’être du symptôme, au sens analytique [...] On a donc accepté le S2 freudien, c’est-à-dire le sens associatif, à côté du sens impératif. »[5] Le symptôme analytique se définit donc comme une chaîne de signifiants ordonnée par la logique de la langue.
Ce n’est pourtant pas encore cela que Lacan introduit dans son Séminaire XXIII par le terme de sinthome. En effet, aujourd’hui « s’est produite une scission du réel et du sens »[6], scission clairement perçue par Lacan dans cette dernière partie de son enseignement et dont il résulte une répartition des tâches : au réel du symptôme le médicament, au sens, les thérapies psys.
La psychanalyse n’est pas et n’a jamais été une discipline du sens. C’est une discipline du textuel et de la lettre qui tend donc à transformer le symptôme en un texte chiffrant la jouissance. Le sinthome s’aborde à partir de là.
La différence entre symptôme et sinthome ne tient donc ni à la présence ou à l’absence de sens – puisque le symptôme, s’il donne du sens, n’en a pas – ni à l’incidence du réel – de revenir à la même place, le symptôme est de l’ordre du réel. La différence tient au fait que le symptôme est toujours construit à partir de l’exigence que dans l’inconscient il y ait du rapport sexuel. Le symptôme tente toujours d’écrire un rapport à la place d’une équivalence. Il se situe donc du côté de la nécessité. Le sinthome, au contraire, est solidaire de la constatation du fait qu’il n’y a pas de rapport qui puisse s’écrire concernant la jouissance sexuelle pour tout vivant plongé dans le langage. En cela, il participe donc de la contingence et l’applique au symbolique lui-même. Un nœud n’est pas une chaîne et le S1 n’est pas la détermination de l’affaire.
Les leçons de la passe
La référence au sinthome permet de sortir de certaines apories dans la cure analytique telles qu’elles nous sont apparues dans le laboratoire de clinique analytique qu’est la procédure de la passe.
Tout d’abord, la clinique de la passe a montré de façon irréfutable qu’il était impossible aux cartels de produire des critères, valant pour toute cure, de la fin de l’analyse comme du passage à l’analyste. Cela ne veut pas dire que l’on ne puisse énoncer des éléments communs à toutes les cures ou repérer des constantes. Cela est possible parce que la liste des fantasmes est limitée et que le symptôme, constitué sous transfert dans la cure, s’y constitue comme savoir transmissible. J.-A. Miller nous invite à considérer que : « L’inconscient primaire n’existe pas. L’inconscient primaire n’existe pas comme savoir. Pour qu’il devienne un savoir, pour le faire exister comme savoir, il faut l’amour. »[7] Il y a donc un savoir possible surgissant du déchiffrage et de l’interprétation dans l’analyse. Mais concernant la fin d’analyse et le passage à l’analyste, la passe s’avère un lieu où la différence se manifeste en tant que rebelle à toute méthode comparative ou modélisation unique : une différence pure qui ne donne pas prise à la nécessité. Le modèle serait plutôt à chercher du côté de l’étude que fait J.-A. Miller du paradoxe lacanien des trois prisonniers. La formulation de critère est là impossible parce que ce passage ne relève pas seulement de la chaîne signifiante. Il porte la marque de la contingence et relève de l’acte et non du rapport.
Ensuite, une question restait en suspens : dans les témoignages de passe, des souvenirs de scène constituent souvent des éléments clefs. Cette présence rebelle de l’image, images directes ou indirectes, en tout cas indélébiles, ne relève pas de la relation spéculaire et de la structure duelle du semblable. Pour autant, la ranger sous la catégorie clinique du souvenir-écran, et donc dans les formations de l’inconscient, ne semble tenable que parce que ces scènes avaient été soumises au traitement de la logique du signifiant qui régit la cure sous transfert de façon globale. Elles gardent cependant un caractère particulier lié à leur fixité, sans pour autant relever de la formulation du fantasme. Ce trait de fixité est rapportable au trait par lequel Lacan, dans la dernière partie de son enseignement, caractérise l’imaginaire, à savoir la consistance. Ces scènes, d’une manière ou d’une autre, impliquaient le corps.
Le Séminaire XXIII permet de faire une hypothèse : ces éléments, cristaux d’imaginaire indélébiles au processus analytique, conservant une référence au corps et à son image, ne sont-ils pas à considérer comme le noyau de l’ego ? Il ne s’agit pas là de « l’ego correcteur » dont Lacan parle à propos de l’écriture pour Joyce[8] mais du corps tel qu’il se situe dans tout nouage borroméen. Ces scènes en effet présentent l’image, donc le corps, hors de toute perspective totalisante, mais par contre pas sans relation avec le circuit de la jouissance. Cela donne aussi une piste pour répondre à la question du devenir du narcissisme dans une cure menée à son terme.
Ainsi, « avec le dernier Lacan, on se retrouve plutôt avec trois inconscients, trois modalités différentes de l’inconscient »[9], et le sinthome est à considérer comme le nouage de ces trois inconscients. Le sinthome est l’ego ou l’avatar du narcissisme après le dégonflage du moi idéal spéculaire (consistance), la chaîne des signifiants-maîtres (nomination qui fait trou), et l’objet stigmate, réel d’une expérience de jouissance (exsistence). C’est pourquoi, plutôt qu’amour du symptôme, comme le suggérait notre titre et qui pourrait s’entendre comme une éternisation du transfert ou encore amour de l’inconscient, nous préférons l’amour du sinthome qui, de faire nœud, fait aussi arrêt.
Compte tenu de « l’évaporation du père », aujourd’hui patente, la psychanalyse résiste à la solution par les frères, soit à la montée de la haine de la différence qui subordonne le lien social à la ségrégation, par l’amour du sinthome, lequel peut, faute de père, traiter le réel. Bref, il s’agit d’aimer « ce qu’il y a de singulier chez chaque individu »[10], sans espoir de rapport.
(*) Marie-Hélène Brousse est maître de conférences au Département de psychanalyse (université de Paris VIII), psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.
[1] Miller J.-A., « Une fantaisie», Mental, n° 15, février 2005, p. 17.
[2] Lacan J., « La psychiatrie anglaise et la guerre » (1947), Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 120.
[3] Foucault M., Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.
[4] Inserm, Rapport Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent, expertise collective Inserm, Paris, 2005 (disponible à l’adresse : http://ist.inserm.fr/basisrapports/trouble_conduites/troubles_conduites_synthese.pdf).
[5] Miller J.-A., op. cit., p. 21-22.
[6] Ibid., p. 22.
[7] Ibid., p. 27.
[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome (1975-76), Paris, Le Seuil, 2005, p. 152.
[9] Miller J.-A., op. cit., p. 26.
[10] Lacan J., op. cit., p. 168.