La psychose ordinaire du point de vue borroméen

Pierre Skriabine

"Quarto n°94-95"

sinthome, noeud borroméen

L’auteur aborde très précisément la psychose ordinaire d’un point de vue topologique. Dans la clinique différentielle, « plutôt qu’à une distinction tranchée entre névrose et psychose, nous avons affaire à une série de variations dans la structure du nœud à quatre, borroméen ou pas ». Dans la psychose ordinaire, R, S et I ne tiennent pas ensemble. S’ils ne sont pas réellement reliés, « ils peuvent cependant apparaître comme parfaitement noués, mais ce n’est qu’une simple image comme l’ombre projetée de trois ronds disjoints, mais superposés ».- Frédérique Bouvet

La psychose ordinaire du point de vue borroméen

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  • La psychose ordinaire du point de vue borroméen

    Pierre Skriabine[1]

    Je vais donc tenter d'aborder ici la psychose ordinaire d'un point de vue topologique. Je ne puis éviter, du coup, un rappel des quelques concepts de base sur lesquels se fonde la topologie de Lacan et je m'en excuse auprès de ceux qui sont déjà familiers de ce sujet. Mais il est toujours utile de réinterroger sans relâche les principes fondateurs de cette approche structurale et topologique et de mettre leurs conséquences cliniques à l'épreuve de la pratique, autrement dit de montrer à quel point ils peuvent guider et soutenir les praticiens que nous sommes.

    Je ne vais pas vous faire tout l'historique des développements topologiques dans l'enseignement de Lacan. Passons tout de suite à son dernier enseignement qui en constitue l'épure et qui se fonde sur les nœuds. Épure, cela veut aussi dire que, contrairement à ce que vous croyez peut-être, c'est simple.

     

    I. Pour introduire la topologie borroméenne

    Douze courtes considérations à garder en mémoire :

    1. L'Autre n'existant pas, l'expérience humaine se structure en référence à trois catégories, qui sont celles de l'expérience analytique, dégagées par Jacques Lacan sous les noms de réel, symbolique et imaginaire.

    2. Ces trois registres sont foncièrement hétérogènes et n'ont rien en commun.

    3. Pour se sustenter dans la « réalité humaine », celle des discours, pour la faire consister dans ses trois dimensions, pour créer et maintenir un lien social avec ses congénères, le sujet a besoin de faire tenir ensemble ces trois registres, il doit leur trouver une commune mesure.

    4. Faire ainsi consister une « réalité » qui n'a aucune existence intrinsèque - car elle n'est qu'un voile tissé d'imaginaire et de symbolique qui sert à recouvrir le réel - est cependant nécessaire à l'être parlant et au sujet qui s'y produit, pour se protéger de ce réel qui se dérobe au signifiant et à l'image, et qui est comme tel insupportable.

     

    5. Cette protection, qui permet qu'un discours se développe et fasse lien, implique une contrepartie, qui est limitation de la jouissance, sinon sans limites, de la Chose primordiale, autrement dit de la mère. Cette limitation procède de la mise en fonction du père : interposition, interdiction de l'inceste, mise en place de la loi symbolique sont le fait de cette fonction.

    6. Le rôle de la métaphore paternelle, substitution du Nom-du-Père au Désir de la Mère, est ainsi de permettre un accès aux discours, moyennant une perte de jouissance. Il ne s'agit là, en termes lacaniens, de rien d'autre que ce qu'opère la castration, en termes freudiens.

    7. Le Nom-du-Père réalise ainsi, en tant que Bejahung (dire-que-oui) de la réalité de la castration, l'accès de l'être parlant à l'univers des discours et à la protection contre le réel qui permet l'instauration du lien social.

    8. En d'autres termes, la fonction du Nom-du-Père est de faire tenir ensemble, pour chaque sujet, un par un, réel, symbolique et imaginaire, et de lui permettre de faire consister une réalité sans existence, mais où peut néanmoins se développer le lien social dans le champ des discours.

    9. L'Autre est défaillant, tout comme le sujet. Il n'y a pas d'Autre qui soit à la fois complet et consistant. Cela tient à la structure même du signifiant, qui est différentielle, excluant de ce fait la référence absolue.

    10. L'Autre n'existant pas, il n'y a pas de garantie ultime : le signifiant qui garantirait l'Autre manque à l'Autre. Dieu ne saurait garantir le Père. Il n'y a pas de Nom-du-Père à moins que chaque sujet ne le mette en place. Autrement dit, on n'a d'autre choix que de s'en passer (du Nom-du-Père comme garantie qui n'existe pas) à condition de s'en servir (de mettre en place sa fonction).

    11. Conclusion : il y a structuralement forclusion du Nom-du-Père dans le sens d'une commune mesure « innée », « normalité » mythique, qui ferait tenir réel, symbolique et imaginaire ensemble par la grâce d'un nouage borroméen réussi. Bref, la forclusion est la règle : « Tous débiles », la débilité est généralisée. Ce qui nous mène à une clinique universelle du délire. Cela veut dire tout aussi bien que la psychose est notre statut ordinaire, notre statut « originel » si je puis dire. C'est moins rassurant que le mythe freudien du Père.

    12. Conséquence : chaque sujet, un par un, n'a d'autre choix que d'inventer sa propre solution pour compenser ce manque structural et construire, en tant que suppléance, une façon de faire tenir ensemble réel, symbolique et imaginaire. Mais certains n'y parviennent pas vraiment, c'est ce qui se passe dans le cas de la psychose ordinaire, et pour d'autres, ce bricolage ne tient pas bien.

     

    II. Le noeud borroméen

    C'est ce que montre la topologie du noeud borroméen.

    Le noeud borroméen est un effort pour penser la structure hors d'une référence à l'Autre, à partir des trois seuls registres de l'expérience analytique : réel, symbolique, imaginaire, en tant que ce sont fondamentalement trois registres hétérogènes.

     

     

    1. Dans la topologie des nœuds que développe dès lors Lacan, le noeud borroméen à trois fait figure du manque, de ce qu'il n'y a pas : ce serait le Nom-du-Père, s'il existait. Le noeud borroméen à trois, solution parfaite, est toujours raté. Il y a forclusion du nœud borroméen comme Nom-du-Père. C'est pour cela qu'il nous intéresse. Il faut trois éléments - R, S, et I - deux à deux disjoints, topologiquement équivalents, pour faire le noeud borroméen. Pourtant ils sont quatre, car il y a le noeud borroméen lui-même. Chacun des trois - R, S ou I - noue les deux autres et fait consister le noeud : chacun, comme quatrième implicite, porte l'efficience du nouage borroméen. La rupture de l'un quelconque dénoue l'ensemble.

    2. Il y a bien des façons de rater le nouage comme de suppléer à ce ratage pour faire tenir ensemble quand même R, S et I. Il y a donc bien des Noms-du-Père. Lacan démontre avec la topologie la nécessaire pluralisation du Nom-du-Père : si le Nom-du-Père rate toujours, les Noms-du-Père pour y suppléer sont nombreux.

    3. Lacan souligne que pour Freud, R, S et I restent indépendants, à la dérive. Pour faire consister sa construction théorique, Freud a besoin d'un élément en plus qu'il nomme « réalité psychique » et qui n'est rien d'autre que le complexe d'Œdipe, c'est-à-dire un quatrième élément qui vient nouer les trois éléments indépendants, les trois ronds R, S et 1.[2]

    Il faut donc au moins un quatrième élément pour suppléer à la forclusion originelle et obtenir une solution borroméenne. Dans son Séminaire R.S.I., Lacan déploie les suppléances, les Noms-du-Père, qui restituent un nouage borroméen à quatre : trois types privilégiés de suppléance, à commencer par le symptôme.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Vous avez ci-dessus une nouvelle figuration de ce même noeud à quatre qui aide à mieux saisir comment ce quatrième élément vient supplémenter l'un des trois, R, S ou I pour restaurer un nouage borroméen.

    4. Le quatrième élément n'est autre ici que ce qui supplémente le symbolique de sa fonction première, la nomination - qui nomme le réel indicible. La suppléance est précisément ce qui répond à S(X), à la défaillance de l'Autre, au manque d'un signifiant, d'un nom.

    Plus généralement, dans le noeud à quatre, Lacan complémente, supplémente l'un des trois de sa fonction première, le donner-nom, la nomination. Autrement dit, c'est bien dans le donner-nom, la nomination, que réside la suppléance, c'est-à-dire, ce qui répond à la défaillance de l'Autre.

    Aussi, Lacan peut-il proposer « trois formes de Nom-du-Père, celles qui nomment l'imaginaire, le symbolique et le réel »[3] ; « Il n'y a pas que le symbolique qui ait le privilège des Noms-du-Père, il n'est pas obligé que la nomination soit conjointe au trou du symbolique à, précise-t-il ensuite.[4]

    À la nomination du symbolique comme symptôme s'ajoutent ainsi la nomination de l'imaginaire comme inhibition et la nomination du réel comme angoisse. Ce sont là trois Noms-du-Père premiers que nous livre Lacan à la fin de R.S.I.

    5. Mais il y a beaucoup d'autres moyens pour le sujet de se protéger contre le réel et de faire tenir ensemble réel, symbolique et imaginaire.

    Le mode de réparation inventé par Joyce l'illustre particulièrement bien. Le sinthome, l'ego produit par Joyce vient réparer l'erreur à la place même où elle se produit. Cet ego de Joyce est une invention littéraire. C'est le Nom-du-Père dont il fait son appui et qu'il utilise pour, justement, se faire un nom.

     Avec son œuvre, à l'aide de cette écriture où le signifiant vient truffer le signifié, il fabrique ce tissu, il tisse l'imaginaire qui pour lui ne tenait pas, au symbolique. Son écriture n'est rien d'autre que son tissu protecteur, elle a une fonction réparatrice, dit Lacan. L'écriture de Joyce est son voile protecteur contre la jouissance qui reste fixée, encryptée sous différentes formes dans ce tissu.

    Cela n'en reste pas moins une solution « bricolée » qui laisse des traces, dont l'enlacement du réel et du symbolique n'est pas la moindre.

     

     

     

     

    6. Mais il y a aussi plein d'autres moyens pour essayer de faire tenir ensemble R, S et I ; de multiples sortes de nouages non borroméens, d'enlacements, de mises en continuité entre R, S et I, et plein de rafistolages ou de bricolages douteux qui ne s'avèrent pas toujours suffisants pour protéger le sujet du réel et de la jouissance.

    Ceci nous conduit à reformuler toute notre clinique différentielle.

     

    Il. Une clinique différentielle renouvelée

    La clinique différentielle dans la « Question préliminaire »

     

     

    La clinique différentielle de la topologie des nœuds

    schema manquant

    IV. La psychose ordinaire

    Dans la clinique différentielle à laquelle Lacan nous introduit, plutôt qu'à une distinction tranchée entre névrose et psychose, nous avons affaire à une série de variations dans la structure du noeud à quatre, borroméen ou pas, qui rendent à la fois compte des névroses et des psychoses dans leur acception traditionnelle - celle de « La Question préliminaire » -comme des psychoses non déclenchées, comme aussi de cas plus difficiles à classer, dont les structures respectives PASSAGE MANQUANT

    quatre. Lacan nous donne là les bases d'une clinique différentielle complètement nouvelle, qui reste encore à construire, une clinique des suppléances, référée au noeud borroméen.

    La clinique montre que la psychose ordinaire demeure souvent inaperçue de la famille du sujet comme de ses proches. Et même, ce sujet était considéré comme tout à fait normal, voire particulièrement « normal » jusqu'à ce que des troubles apparaissent brusquement dans son comportement.

    Ceci a été souligné grâce à la présentation de malades faite pendant de nombreuses années par Lacan à Sainte-Anne dont Jacques-Alain Miller a donné un aperçu frappant _dans un article publié dans le numéro 10 d'Ornicar ? « Enseignements de la présentation de malades », en 1977.  Parmi ces « fous normaux qui constituent notre ambiance », selon les termes de Lacan, parmi ces sujets ordinaires qu'il considérait comme « normaux », c'est-à-dire fondamentalement débiles - comme nous le sommes originellement tous du fait du ratage structural du Nom-du-Père et de la débilité généralisée qui en est la conséquence -, eh bien, parmi ces sujets, Lacan nous présente un cas, celui d'une femme. Jacques-Alain Miller nous en rend compte comme suit, citant Lacan : « Il est bien difficile de penser les limites de la maladie mentale. Cette personne n'a pas la moindre idée du corps qu'elle a à mettre sous cette robe, il n'y a personne pour habiter le vêtement. » Il ajoute : « Son être est de pur semblant : ses identifications, pour ainsi dire, n'ont pas précipité en "moi", nul cristallisateur, et pourtant, nulle personne - personne. Elle est débile, si la débilité consiste à n'être pas inscrit dans un discours. » Puis encore : « Pas de signifiant-maître, et du même coup, rien qui vienne la lester d’aucune substance. »

    Je peux en témoigner. Il se trouve que j'ai eu à travailler avec cette personne pendant cette même période, ce cas est exemplaire. Au quotidien, dans un contexte professionnel, elle donnait l'apparence d'une personne ordinaire, juste un peu simple.

    Si R, S et I ne tiennent pas effectivement ensemble, s'ils ne sont pas réellement reliés, ils peuvent cependant apparaître comme parfaitement noués, mais ce n'est qu'une simple image, comme l'ombre projetée de trois ronds disjoints, mais superposés.

    Se conformer à la forme parfaite, avoir l'air absolument normal, se comporter dans la vie quotidienne sans problèmes particuliers n'implique pas le nouage. Si je puis oser cette métaphore : quelques gouttes de colle, ou même, deux ou trois bouts de scotch peuvent tout à fait y suffire.

    R, S et I semblent tenir très bien ensemble, même trop bien. Le sujet a parfois l'air trop conforme, il n'y a aucune marge entre le modèle socialement attendu et l'apparence que donne le sujet. On ne voit plus le sujet, seulement l'apparence à laquelle il se conforme.

    C'est là un des traits caractéristiques de la psychose ordinaire : comme la fonction d'interposition limitative et interdictrice du père n'a pas été introjectée par le sujet, et peut-être pas même été reconnue, ni même perçue, le sujet en est réduit à faire « comme si », à donner absolument une apparence socialement conforme. C'est cette apparence qui constitue son lien social.

    Mais cette illusion ne peut en général durer très longtemps ni résister à une situation réellement conflictuelle. Ces sujets se montrent du coup particulièrement préoccupés par le regard que l'autre porte sur eux. À la moindre discordance dans le regard que l'autre porte sur le sujet, c'est le regard du Père qui surgit, et le sujet s'effondre.

     

     

     

    Un texte est particulièrement éclairant à cet égard, c'est le premier développement par Lacan de sa clinique différentielle, je veux parler des « Complexes familiaux », publié en 1938.

    Lacan y déploie sur une échelle les stades et les formes de l'objet, ainsi que les points d'arrêt, et met en regard les catégories cliniques correspondantes. Voici le schéma correspondant, que nous devons à Jacques-Alain Miller ; on pourra le trouver dans le numéro 44 d'Ornicar ?.

    Un tel schéma aide à se repérer dans la clinique à partir de l'objet, à partir du statut de l'objet du délire. Lacan souligne dans ce texte que cet objet, ce semblant d'objet n'est pour le sujet psychotique qu'une forme, peu importe qu'elle soit vide.

    Et c'est précisément quand cet artifice formel, ce semblant fait défaut, ne fonctionne plus, ne tient plus, que se produit le déclenchement de la psychose. Autrement dit, quand l'objet en tant que réel fait irruption, quand sa réalité fait effraction, le semblant d'objet dont se supportait le sujet s'effondre, et c'est alors que le sujet lui-même s'effondre de sa position imaginaire, de la position à laquelle il s'efforçait de se conformer. Ce moment, dit Lacan, est un point de rebroussement.

    La psychose surgit lorsque le sujet psychotique rencontre de nouveau ce point où surgit la figure du Père ; il a déjà traversé une fois ce point sans dommage dans la mesure où il se conformait à une forme, à une pure image dont il avait fait une armure imaginaire.

    Ceci pourrait nous évoquer ce personnage familier des dessins animés qui court sur une falaise et qui continue à courir au-dessus du vide jusqu'à ce que quelque événement lui fasse réaliser qu'il n'y, a plus de sol sous ses pieds.

    Citons Lacan : « C'est dans cette reproduction que s'effondre le conformisme, superficiellement assumé, au moyen duquel le sujet masquait jusque-là le narcissisme de sa relation à la réalité. »[5]

    Le sujet ne faisait que semblant, il faisait comme s'il était capable de faire tenir ensemble R, S et I. Mais il était en fait resté sous la prévalence du narcissisme et de l'objet maternel comme moyen de satisfaction de son désir, rejetant l'instance idéalisante représentée par le père. Et quand la prévalence de la forme cède devant le choc de la rencontre avec l'objet, se produit le déclenchement de la psychose, précisément lorsque se révèle, derrière le semblant de conformité, que n'a pas eu lieu la mise en place du Nom-du-Père comme instance d'idéalisation autorisant la sublimation et permettant l'instauration d'un lien social régulé.

    Nous avons là, énoncés à l'orée de l'oeuvre de Lacan encore jeune psychanalyste, les traits caractéristiques de la psychose ordinaire, qui trouvera dans le développement de la topologie borroméenne à la fin de son enseignement, un éclairage structural éclatant.

     

    SCHEMA MANQUANT

     

    [1] Pierre Skriabine est psychanalyste, membre de l'École de la Cause freudienne et de la New Lacanian School.

    [2] Jacques LACAN, Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », [1974-1975], leçon du 14 janvier 1975, inédit.

    [3] Ibid., leçon du 18 mars 1975.

    [4] Ibid., leçon du 15 avril 1975.

    [5] Jacques LACAN, « Les complexes familiaux dans la formation de l'individu », [1938], Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 63.