La modernité ironique et la cité de Dieu
Philippe Lacadée
"Revue de la Cause freudienne n°64"
Avec le déclin du Nom-du-Père, Lacan a montré que le signifiant sert davantage à la jouissance qu’à la communication. Il écrit alors d’une autre façon le symptôme du sujet : le sinthome devient ce qui témoigne de la position de jouissance du sujet dans la lalangue. Certains adolescents modernes adoptent la position d’attaquer de façon ironique la racine même du langage et du lien social. C’est à partir de leur être de sinthome que ces sujets tentent de faire de l’art par le biais du rap et du Hip-Hop. - Frédérique Bouvet
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La modernité ironique
et la Cité de Dieu
Philippe Lacadée
Dans son commentaire du Séminaire Le Sinthome de Jacques Lacan[1], Jacques-Alain Miller démontre comment la « psychanalyse s’est trouvée accordée à ce qui fut notre modernité »[2]. « La modernité ironique, la modernité qui sait que tout n’est que semblants »[3], est en train de triompher. Elle « provoque [...] un choc en retour, et le retour au poids singulier que prend parmi nous aujourd’hui la tradition, et même la révélation, comme principe d’une moralité objective »[4].
Nous assistons à un retour de la croyance dans la révélation, là où la moralité établit ce qui est la norme, ce qui est bien et ce qui est mal. Nous avons affaire à une modernité triomphante où les sujets sont « happés par la vérité de la révélation »[5]. La modernité aspire enfin à un discours qui ne serait pas du semblant, d’où son goût pour l’évaluation et les statistiques, en s’appuyant sur la tradition. C’est la révélation d’un discours, surgi de la science ou de la religion, qui dirait enfin toute la vérité sur ce que doivent être la vie et l’être humain.
La modernité du père : sa mission et sa démission
Bien que Lacan précise que le Nom-du-Père n’est qu’un semblant[6], le père reste cependant pour lui celui qui doit transmettre un certain savoir y faire avec les choses du monde, pour permettre au sujet de négocier l’affaire de sa vie, ce qui a à voir avec la jouissance et son appareillage langagier. Lacan a démontré dans son Séminaire L’Envers de la psychanalyse[7] que la castration ne procède pas du père mais du langage. Les mythes freudiens sur le père sont des contes, des fictions nécessaires pour romancer la perte de jouissance. Notre hypothèse est que le père est de fait l’agent de l’articulation du langage. Lacan va ensuite se servir de la carence du père chez Joyce pour démontrer qu’à notre époque « la mission du père »[8] consiste à humaniser le désir dans la loi signifiante. La version moderne de cette mission du père pourrait se formuler : « enseigner la communication ». Cela revient à faire valoir ce qui articule un signifiant à un signifié, « c’est-à-dire [à] élucubrer un langage, [à] introduire une routine pour faire coïncider le signifiant avec le signifié »[9]. Lacan réactualise ainsi un certain usage de la métaphore paternelle en insistant sur la fonction du signifiant. Il pluralise alors les Noms-du-Père et met en valeur la découverte de son objet a, soit ce reste logique mais non moins actif qui échappe à la dimension signifiante.
Pour J.-A. Miller, ce qui supplante le régime du père qui interdit, c’est l’exigence du plus-de-jouir. Le règne de la jouissance ne favorise l’engagement ni dans le symbolique ni vis-à-vis de l’Autre, et ne pousse pas vers la dimension de la filiation et de la transmission mais plutôt vers l’exercice de la jouissance pulsionnelle de l’Un.
La révélation ou le sinthome
À partir de la démission du père, Lacan montre que le signifiant sert davantage à la jouissance qu’à la communication. Il écrit alors d’une autre façon le symptôme du sujet: le sinthome devient ce qui témoigne de la position de jouissance du sujet dans la lalangue. C’est cette position qu’adoptent certains adolescents d’aujourd’hui pour attaquer de façon ironique la racine même du langage et du lien social. Cette position sinthomatique donne une certaine consistance imaginaire au corps, d’où leur goût pour le mouvement, la rapidité et le Hip-Hop. Pour la psychanalyse, il s’agit de promouvoir la voie du sinthome plutôt que de promouvoir une solution prônant la révélation d’un Autre universel. Cet Autre fait croire à l’existence d’un discours nouveau, par exemple le discours sécuritaire, s’appuyant sur l’évaluation du risque. Il dénonce le fait que tout ne soit que semblant, mais d’une tout autre façon que Lacan. Avec lui, on saurait enfin ce qu’est un « vrai jeune » et qui serait dès l’âge de trois ans un enfant délinquant.
Avec Lacan, suivons la voie du sinthome qui est celle de la singularité réparatrice des souffrances modernes. Il propose une alternative à la révélation de la modernité triomphante qui dirait enfin le vrai. Nous avons ainsi à faire valoir la solution sinthomatique que chacun invente face au réel hors sens, ce réel révélé par la psychanalyse, là où chacun est sans pareil.
À notre époque, beaucoup de jeunes ont un usage de la langue et du signifiant qui ne s’ordonne plus dans le régime du père – celui de l’articulation –, mais plutôt dans le règne de l’objet a dans sa version de plus-de-jouir. De façon paradoxale, ils inventent des solutions réparatrices et vitales, parfois en impasse, à partir de ce que nous nommons les Noms-du-pire.
Le père qui se plaint et qui désapprend à parler
Dans sa fameuse Lettre au père[10], Kafka dénonçait déjà le fait que le père n’incarne plus ce point qui permettait aux enfants de voir au-delà de lui une issue. Kafka désespérait du type de père dont il avait hérité et qui pour lui ne faisait plus autorité : « Lui qui faisait si prodigieusement autorité à mes yeux, n’observait pas lui-même les commandements qu’il dictait à son fils. »[11] Cet « impossible d’un rapport serein à [son] père », qui se plaignait aussi de sa vie en public et se lamentait sur lui-même, n’incarnant pas de son vivant cette position d’exception de celui qui sait y faire avec sa vie, avec sa jouissance, eut alors pour conséquence « qu’il désapprit à parler »[12] et « eut pour dangereux effet secondaire » de l’habituer à refuser le régime du père, en ne prenant pas « très au sérieux des choses précisément qu’il aurait eu à prendre au sérieux »[13].
Le manque de sérieux de cette autorité n’est sûrement pas le même aujourd’hui. Dans la famille moderne, les valeurs se sont déplacées et sont en perpétuel changement. La famille est davantage structurée autour de l’amour et de la jouissance qu’autour des valeurs idéales du bien, du patrimoine, du nom à transmettre, etc. Freud, dans son texte « Le roman familial du névrosé », avait déjà fait remarquer le paradoxe que rencontre le sujet dans sa croissance : il « se détache de l’autorité des parents, c’est un des effets les plus nécessaires mais aussi les plus douloureux du développement »[14]. Se séparant de la routine, il lui reste la solution de se faire un nom ou de « trouver une langue » ou « un nouvel amour » comme l’illustre Rimbaud[15].
Le père qui « pue la défaite » et l’être « humilié par personne interposée »
Pour certains, le père n’est plus celui qui démontre à ses enfants qu’il est digne d’être aimé, voire respecté. Comme le dit si bien Karim, un jeune rappeur de banlieue, venu, après un temps de conversation dans le laboratoire du CIEN « Langage et civilisation», demander une analyse : « Autre chose quand le gamin voit tous les jours son père le matin qui ne va pas au boulot, ça tue dans la tête d’un gamin. Certains n’ont jamais vu leur père travailler, ça fait quinze ans qu’il est au chômage. T’as la honte. En plus, le père se dit : “je ramène pas le pain à la maison, je ne suis pas un homme”. Le mec, il est là, il pue la défaite. Tu crois que le gamin, il le sait pas ça ? Le gamin, il est humilié par personne interposée. »
Ce sujet nous donne ainsi sa version moderne de la démission du père. Le fils a directement accès à un père qui ne soutient plus la fonction paternelle, devenant ainsi une personne anonyme, sans nom. Du fait de sa défaite, il humilie, à son insu, son fils qui en a honte. Le père n’est plus là pour voiler l’objet réel, en donnant un nom au réel. Il n’y a plus personne pour introduire le fils à une dette symbolique dévolue à la fonction du Nom-du-Père ; cette dette, le sujet doit la subjectiver. L’humiliation du père fait que le sujet se sent privé de cette dette. Il ne doit plus rien à l’Autre, d’où son sentiment d’être hors la Loi. Le fils vit alors son être humilié, comme laissé en plan par l’évolution de la société moderne.
La modernité ironique et la banlieue du signifiant
L’enfant de la banlieue, dont certains hommes politiques se servent pour établir un discours aveugle sur l’autorité, est proche de cet enfant déchet qui trouve là la certitude de son être. Il se tient là, assuré de sa jouissance, usant d’une langue codée qui vient pour lui faire autorité. Il a déjà été séparé de cette routine qui aurait fait de sa vie un déroulement heureux s’il avait consenti à en passer par le nouage du signifiant et du signifié, usant alors du savoir dont l’Autre serait porteur. Ce savoir ne faisant plus autorité, il a désappris à parler la langue du sens commun. Si on le confronte au signifiant autoritaire, il va actualiser son être de déchet dans l’autodestruction, en brûlant par exemple la voiture de son prochain.
L’évolution de la société a mis à nu ses repères symboliques, le faisant progressivement choir au statut d’objet a, utile ou inutile à la loi du marché. Ainsi, les familles se sont vues progressivement étrillées par des précarités de plus en plus violentes, de plus en plus difficiles à voiler, et réduites ainsi à des conditions de vie à la limite du supportable. La dette est retournée, on demande trop tôt à l’enfant d’être un homme sans père. Le consentement a été lâché depuis longtemps par l’État, là où il était engagé. C’est insidieusement du côté du discours politique – qui a abandonné la dignité de sa propre tâche – que l’on voit surgir une façon de parler qui ne s’articule plus à l’Autre mais à la statistique, à ce qui se comptabilise en termes de rentabilité. Cette parole ne se fait plus responsable de son engagement sauf de celui d’être conforme à ce que veut le chiffre du sondage. On est au supermarché de la richesse, qui distribue ses biens en fonction de bons critères. L’être humain se trouve alors réduit, au mieux, à un objet de consommation mis en rayon, ou, au pire, à une tache à nettoyer.
Certains adolescents montrent bien comment cette position de rebut les pousse à attaquer le lien social à la racine du langage et, de façon encore plus aiguë, comment ces souffrances agitent leur corps qui demeure leur seule consistance, là où certains n’y voient que des troubles du comportement à rééduquer. Pour certains, leur famille, ou ce qu’il en reste, a été désintégrée, pulvérisée par l’évolution de la société. L’État entend remettre en place cette autorité en tant que police ou représentant de la loi, directement au contact du sujet, qui ne peut faire autrement que de la rejeter en dénonçant cette imposture. L’affrontement sert alors à se soutenir de cette autorité qu’ils contestent mais sous le mode de la position irrespectueuse. S’estimant non respectés, ils ne respectent pas l’Autre et ses différentes modalités de présence auprès de lui.
L’abandon du père et le destin de merde
Dans son roman Kiffe kiffe demain, une adolescente de quinze ans, Faïza Guène, nous donne un témoignage de cette position d’enfant rebut dont l’ironie devient une arme attaquant le lien social à la racine même du langage : « C’est le lycée qui m’a envoyée chez elle [la psy]. Les profs, entre deux grèves, se sont dit que j’avais besoin de voir quelqu’un parce qu’ils me trouvaient renfermée... Peut-être qu’ils ont raison, je m’en fous, j’y vais, c’est remboursé par la Sécu. [...] Je crois que je suis comme ça depuis que mon père est parti. Il est parti loin. Il est retourné au Maroc épouser une autre femme sûrement plus jeune et plus féconde que ma mère. [...] Quel destin de merde. Le destin, c’est la misère parce que t’y peux rien. Ça veut dire que quoi tu fasses, tu te feras couiller. Ma mère, elle dit que si mon père nous a abandonnées, c’est parce que c’était écrit. Chez nous, on appelle ça mektoub – le destin. C’est comme le scénario d’un film dont on est les acteurs. Le problème, c’est que notre scénariste à nous, il a aucun talent. Il sait pas raconter de belles histoires. »[16] Faïza, elle, sait raconter.
Ce roman est son effort d’écriture pour traduire son « destin de merde » et le nouer à son sentiment d’exil propre qui se réactualise à l’adolescence. Au-delà de la souffrance de ce destin, cet effort se réduit à la voie sinthomatique de « s’en faire un nom ». Ce témoignage est d’autant plus précieux qu’il illustre le malaise contemporain de ces adolescents à qui le régime du père n’a pas donné la fonction signifiante nécessaire pour se faire à la vie. Il y a bien eu transmission, mais elle ne garantit pas à l’enfant la routine qui associe le signifiant du Nom-du-Père au signifié de son être de « destin de merde ». Grâce à cette bonne routine, elle recevrait de l’Autre « ce sentiment qu’elle appartient à une famille » ; elle attraperait la dignité et le respect d’être aimé : « Papa, il voulait un fils. Pour sa fierté, son nom, l’honneur de la famille et je suppose encore plein d’autres raisons stupides. Mais il n’a eu qu’un enfant et c’était une fille. Moi. Disons que je correspondais pas tout à fait au désir du client. Et le problème, c’est que ça se passe pas comme à Carrefour : y’a pas de service après-vente. Alors un jour, le barbu, il a dû se rendre compte que ça servait à rien d’essayer avec ma mère et il s’est cassé. » La société moderne et, ici, le poids de la tradition du père, « le barbu », ont réduit la fonction du Nom-du-Père au désir anonyme du client et la famille à un supermarché.
Confrontée à cette fin de non-recevoir, Faïza nous montre comment l’écriture est venue traiter le laissé-en-plan, reste qu’elle incarne, induit par le départ du père. Ici l’écriture traite une part de la jouissance du sujet tout en le tenant à distance d’un passage à l’acte. Le roman de Faïza illustre que, dans ce temps logique de l’adolescence, ce qui fait défaut à certains, c’est un Autre qui dise « oui » au nouveau qu’est l’enfant. Confrontée à cette carence du père, Faïza témoigne de la souffrance qui l’enferme sur elle-même. Autrement dit, elle nous permet de mettre en corrélation ce heurt avec une fin de non-recevoir de l’Autre, celui qui porte un dire qui accuse réception de l’être-au-monde et qui saura répondre de cet objet a qu’est son enfant. La promesse n’est pas tenue, ce qui produit, dans le lieu du signifié, un « destin de merde ». J’appelle ce lieu, le lieu de la Cité ironique, là où, en conséquence de la carence du père, l’ironie devient la seule arme pour se défendre du réel hors sens, par la voie de l’auto-n’homination et l’invention de la langue de l’authenti-cité. En ce lieu, la provocation langagière et l’insulte ont droit de Cité : « Quel destin de merde. Le destin, c’est la misère parce que t’y peux rien. Ça veut dire que quoi tu fasses, tu te feras couiller. » C’est dans cette cité du signifié que « destin de merde » est ce qui les auto-n’homm-ise comme bouts de réel, enfants objet a qui réalisent ce qui n’est relié à rien. Il s’agit d’un réel mis au monde sans articulation signifiante et dont une des solutions est de donner consistance imaginaire à leur corps.
De la provocation langagière à l’insulte comme Nom-du-pire
Sans médiation, cette provocation langagière, « se faire couiller », peut aller jusqu’à contredire l’essence même de la nomination du Nom-du-Père en tant que père d’un nom. Ainsi, dans un monde où l’idéal s’est retiré, surgissent les Noms-du-pire. L’insulte dénonce les semblants de l’Autre et met à mal la communication. En croyant viser le plus intime et le plus singulier chez l’Autre, en l’offensant et en l’agressant par la provocation langagière, elle ne fait en fait que désigner, voire n’hommer pour l’Autre son propre être de rebut, de déchet, voire son « destin de merde ». Là où l’insulte a pris le pas sur l’idéal, c’est le sujet lui-même qui est en danger. L’insulte signale en effet que tout l’arrimage pulsionnel au symbolique est défaillant et que le passage à l’acte menace. Avec son « se faire couiller », Faïza prend position dans la langue, comme le dit aussi la jeune fille dans le film L’Esquive d’Abdelatif Kechiche[17], fût-ce de la façon la plus irrespectueuse. Cette prise de position se situe dans la lalangue, mot qui désigne un usage du signifiant comme cause de jouissance, isolé de toute communication. Cet usage illustre la voie du sinthome comme opérateur permettant aux trois registres du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire de tenir ensemble. Il s’agit de langue-sinthome comme compensation de la carence du père. Faïza fait avec son reste, réduisant le père à ce pur réel qui l’a produite, soit « sa couille ». Elle se fait un Nom-du-pire à partir de ce reste. Face au défaut de la métaphore paternelle, elle choisit la solution de s’inventer sa lalangue. La dimension provocatrice de cet usage de la langue vient du fait qu’elle n’est pas séparée du corps de l’adolescent ; elle est en prise directe avec le corps pulsionnel. C’est une lalangue conçue comme sécrétion du corps. Elle ne s’occupe pas des effets de sens, seulement de ses affects. C’est la langue du sinthome. C’est à partir de leur être de sinthome que ces sujets tentent de faire de l’art par le biais du rap et du Hip-Hop.
Le Père qui donne un Nom
Du fait de la carence du père, le sujet adolescent se trouve sans le père qui nomme et qui en tant que tel établit un rapport entre le sens et le réel. « Le propre du sens est qu’on y nomme quelque chose et non pas qu’on se fait comprendre. »[18] À partir du moment où l’on nomme, il y a des choses dont on « suppose qu’elles prennent leur assise du réel »[19]. Nommer quelque chose, c’est présumer qu’il y a un accord entre le symbolique et le réel. Pour fonder, il est nécessaire de supposer l’existence du Père en tant qu’il est l’Autre du Nom, soit Dieu. Ainsi, dès que l’on parle, on croit en Dieu, c’est-à-dire que l’on croit au signifiant qui est par essence paternel. Comme le dit Antonio Di Ciaccia, « le signifiant paternel n’est pas signifiant parce que paternel, mais il est paternel parce que signifiant »[20]. Pour cette raison, on peut dire que l’homme est le fils du logos et que le signifiant a pour fonction de résorber la jouissance.
Pour Lacan, la fonction radicale du Nom-du-Père consiste à donner un nom aux choses via un certain nombre de marionnettes au rang desquelles Adam figure en première place. Le Nom-du-Père est le père qui donne le nom. Nous recevons de lui les noms et nous y croyons. Dès lors que nous croyons au langage, nous croyons au fait que le langage sert à communiquer le sens commun. Dans le premier enseignement de Lacan, le Nom-du-Père sert au nouage entre le signifié et le signifiant par le point de capiton. Dans le dernier enseignement de Lacan, le Nom-du-Père associe le symbolique et le réel. Il désigne alors l’effet du symbolique en tant qu’il apparaîtrait dans le réel.
De la Cité où l’on s’auto-n’hommise de Nom-du-pire
Dans la Cité de Dieu, qui ne se situe pas au-delà de la voûte céleste mais au Brésil, quelque part dans l’inconscient de Rio de Janeiro, loin du Christ rédempteur, des plages de Copacabana et du Carnaval, chers à Paulo Rins[21], dans une favela gangrenée par les trafics de drogue et la guerre des gangs, ce sont les enfants eux-mêmes qui se nomment d’un des Noms-du-pire auxquels ils sont confrontés. Êtres sans espoir, ils se prennent pour le nom qu’ils se donnent eux-mêmes, là où ils traînent leurs culottes, au plus près du caniveau. Les enfants se découvrent eux-mêmes en même temps qu’ils découvrent les objets qu’ils trouvent là dans la rue[22].
Soulignons-en le versant défensif, à la limite de l’irrespect et de l’insulte, devant la proximité de ressentis psychiques douloureux, voire insupportables, qui ne trouvent pas à se traduire autrement que par un usage destructeur des mots et par une demande paradoxale de respect comme un des noms du sinthome de ces adolescents. Ici l’injure reste le dernier rempart avant le passage à l’acte. Si pour Lacan l’insulte fait signe du réel, c’est aussi un processus de nomination mettant en échec la nomination du Nomdu-Père en tant que père du nom.
De la carence du père à l’invention d’une écriture sinthome : le graffiti
Ces jeunes inventent une langue de jouissance dont l’insulte devient ce qui capitonne leur être mais sans le recours au sens. Hors sens, hors de la communication qui relève du régime du père, cette langue débouche sur une position en impasse, un réel qui n’a pas de sens. Ils deviennent ainsi les serfs de la polyphonie de la langue. En s’attaquant à la routine qui associe dans le discours établi le signifiant et le signifié, ils situent sans le savoir le lieu de l’autorité dont l’adolescent, d’après Freud, tente de s’affranchir. Tel Rimbaud, au nom de sa vraie vie, de sa liberté libre, et aujourd’hui au nom des droits de l’enfant à jouir comme il l’entend, l’adolescent proclame alors un usage libre du signifiant, soit la liberté du signifiant sans aucun lien à un signifié, celui qui lui sert plus à jouir de lalangue qu’à communiquer : « Je fouaille la langue avec frénésie. »[23]
Dans le Séminaire Le Sinthome, le concept de lalangue désigne le fait que le signifiant sert à la jouissance et que la fonction du père consiste à ne pas faire oublier à son enfant que le langage sert aussi à communiquer. L’inventeur du graffiti, Futura 2000 illustre de façon moderne comment il rencontra ce moment douloureux en trouvant une portée essentiellement subversive à l’écriture immédiate de l’invention de son nouveau nom, là où soudain l’autorité paternelle est venue lui faire défaut. Il illustre ainsi une version de la carence du père, lorsqu’il apprit qu’il avait été adopté par ses parents. C’est justement dans ce genre d’écriture qu’il entendit se soutenir de son nouvel alter ego, en se créant un nouveau nom, une nouvelle identité qui fera autorité. C’est de là où il se sentit s’effondrer, là où le pire surgit, que s’inscrivit son être hors sens, dans ce qui sera le nom de son sinthome. D’où la nécessité de vouloir que son nom soit lisible par le plus grand nombre en mouvement. Ce nouveau nom, Futura 2000, écrit sur la rame de métro, deviendra le point d’où, dès lors, il sera vu par le plus grand nombre possible. « Le graffiti m’est apparu comme le meilleur moyen de lancer ma nouvelle identité. »[24] Chez ces jeunes, c’est également à partir de la pratique du rap et du Hip-Hop qu’une nouvelle nomination, prenant appui de leurs Noms-du-pire, a émergé pour faire valoir sur une Autre scène leur manière singulière de jouer du Witz freudien en gagnant l’Autre à sa cause. « Il s’agit, souligne J.-A. Miller, de produire un écart mais complété de sa reconnaissance par l’Autre ; le tout n’est pas de déconcerter l’Autre, il faut encore obtenir son consentement, son acquiescement ; il faut encore que l’Autre dise Oui. »[25]
La fonction du père dans la modernité ironique
Pour eux, les mots sont une arme et ils ont une puissance agressive qui les représente et fait exploser les semblants. L’usage qu’ils font de la langue ne relève pas tant de l’humour ou du mot d’esprit, que d’une provocation langagière qui vise à dégommer l’Autre du savoir et à attaquer à la racine le lien social. Ces adolescents ne supportent pas la mortification propre à la langue du sens commun. Pour eux, le mot est plein de vie et doit être authentique. Il ne doit pas tromper l’Autre, ni contenir aucun manque. C’est un mot qui ne tue pas la Chose, mais qui est la Chose[26], qui la désigne comme telle sans aucun écart. Ils incarnent, par la présentation de leur être, cette version de la modernité ironique. C’est pour cela que le père, ou celui qui en endosse la fonction dans l’actualité, est celui qui, tout en disant « oui » à la nomination qu’inventent ces jeunes, doit aussi, par sa position d’exception vivante et incarnée, démontrer comment lui-même a su rendre vivante cette langue en lui donnant son propre coup de pouce. Cela implique de savoir rendre vivante cette langue qu’on leur offre et qu’à chaque instant on sache faire l’effort de poésie nécessaire pour qu’avec eux on la crée. « On crée une langue pour autant qu’à tout instant on lui donne un sens, on lui donne un petit coup de pouce, sans quoi la langue ne serait pas vivante. Elle est vivante pour autant qu’à chaque instant on la crée. »[27] Créer une langue, à condition que le père lui-même démontre comment il l’habite, comment il sait y faire avec les mots.
Donner un sens à leur lalangue, telle pourrait être la fonction du Nom-du-Père à l’époque du règne du Nom-du-pire. Il s’agit de savoir donner un sens à la jouissance afin que le sujet puisse lâcher son Nom-du-Pire. Ce sens serait une orientation qui partirait de leur réel pour aller vers l’Autre en tant que lieu de la représentation d’où ils pourront en dire un peu plus sur ce qu’ils sont. Savoir accueillir leur présentation, leur prise de position dans lalangue, savoir dire que oui, tout en leur offrant une langue vivante qui soit une langue, vecteur de l’articulation à l’Autre, leur permettrait d’avoir accès à la fonction d’articulation de la représentation signifiante. Cela nécessite « le coup de pouce » métaphorique évoqué par Lacan. C’est à celui qui les entend d’incarner cette fonction métaphorique dont le nom enseigne la communication, après avoir su dire que oui à une part de leur Nom-du-Pire.
L’interprétation vise à délivrer cette langue qui n’est souvent que répétition, rumination, parole en souffrance. L’analyse vise justement à rompre cet autisme psychique qui rend absent ou impossible le désir qui, lui, nécessite une cession de jouissance. C’est donc dans l’énonciation que se fait cette perte de jouissance ouvrant à cette création dont le sujet peut se faire responsable si elle est entendue par l’Autre. La langue vivante, comme langue désirante, est celle qui comporte un manque et qui se dit à l’Autre. Elle nous offre ainsi la chance de faire une trouvaille, un trou qui vaille dans le mur des ruminations, par où je peux espérer que mon désir trouve à se bien dire. Cette trouvaille soulage – c’est un gage de vie – mais à condition d’être authentifiée par l’Autre.
Pour conclure
Cette proposition de Lacan de rendre vivante la langue[28] ne s’adresserait-elle pas aussi aux analystes ? Ils ont en effet à donner ce « coup de pouce » pour que l’étude de la langue de Jacques Lacan et la pratique de l’analyse demeurent vivantes. Nous avons donc à nous situer à partir de la façon dont Lacan parle du père dans son dernier enseignement lorsqu’il situe le Nom-du-Père comme un nouvel outil conceptuel. Il s’en déduit un autre savoir-faire avec le langage, la fonction du père consistant à enseigner la communication auprès de ceux pour qui le symbolique défaille.
Réintroduire ici la clinique analytique, c’est souligner que l’analyste est justement celui qui peut faciliter le recours pour chaque sujet à un savoir-faire avec son héritage de lalangue qui doit s’articuler à la langue du sens commun, là où précisément ce dernier défaille.
Dans son texte « Une fantaisie »[29], J.-A. Miller pose la question de savoir si la boussole de la métaphore paternelle, lorsqu’elle est défaillante, laisse le sujet sans discours, voire hors discours, c’est-à-dire schizophrène. Là réside le ressort de la mise en question du binaire névrose/psychose face aux déclins de l’Œdipe et de la fonction du père symbolique. Suffit-il de dire qu’un sujet ne s’inscrit pas dans la métaphore paternelle pour assurer qu’il a une structure psychotique ? Allons-nous vers un monde psychotique ? Il n’y a aucune raison de le penser.
Nous avons la responsabilité de faire savoir que la psychanalyse peut, au-delà de la simple écoute, entendre ce qu’est le réel en jeu pour chacun et ouvrir de nouvelles voies au traitement du désarroi de l’adolescent avant que certains ne se contentent que de l’évaluer dans une psychopathologie dont le seul critère serait l’outil statistique. Nombre de situations témoignent en effet de désarrimages symboliques qui ne sont pas sans évoquer le risque de la psychose ordinaire : précarité symbolique, prégnance de l’imaginaire, sans déclenchement psychotique mais avec un parasitage problématique de la communication par la présence de l’insulte qui, de s’imposer au sujet, non seulement fait trou dans le réel, mais l’enferme lui-même dans un exil sans le recours à un discours qui toujours s’établit de sa relation à l’Autre.
Philippe Lacadée est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.
[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Le Seuil, 2005.
[2] Miller J.-A., « Pièces détachées », I & II, la Cause freudienne, n° 60, Paris, Le Seuil/Navarin, juin 2005, p. 163.
[3] Ibid.
[4] Ibid.
[5] Ibid.
[6] Cf. Miller J.-A., Quatrième de couverture in Lacan J., Des Noms-du-Père, Paris, Le Seuil, 2005.
[7] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1991, p. 144.
[8] Miller J.-A., « Pièces détachées », op. cit., p. 170.
[9] Ibid.
[10] Cf. Kafka F., Lettre au père, Toulouse, éd. « Ombres », 1994.
[11] Ibid., p. 24.
[12] Ibid., p. 27.
[13] Ibid., p. 33.
[14] Freud S., « Le roman familial des névrosés », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1978, p. 157.
[15] Rimbaud A., « À une raison », Illuminations, Paris, Librairie générale française, coll. Le livre de poche, 1999, p. 467.
[16] Pour toutes les citations, cf. Guène F., Kiffe kiffe demain, Paris, Hachette, 2004.
[17] L’esquive, film de Abdellatif Kechiche, avec Osman Elkharraz, Sara Forestier, Sabrina Ouazani, Nanou Benhamou et Rachid Hami, primé aux Césars 2005.
[18] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « RSI », in Ornicar ?, cité par J.-A. Miller dans « Pièces détachées », III, IV & V, la Cause freudienne, n° 61, Paris, Le Seuil/Navarin, octobre 2005, p. 149.
[19] Ibid.
[20] Di Ciaccia A., « Le Nom-du-Père: un trou », La lettre mensuelle, avril 2006, n°247, p. 15.
[21] Cf. Lins P., La Cité de Dieu, Paris, Gallimard, coll. Folio, 2003.
[22] Cf. ibid., p. 17-37. Ainsi la Fouine est toujours prêt « à aller voir le père Julio, pour pouvoir une fois ses péchés confessés les commettre à nouveau, telle une âme errant à chaque coin de rue de ce monde trop moderne. Seule pour lui l’herbe était la lumière de sa vie, elle donnait soif, faim, sommeil, elle lui montrait le chemin. » « Il avait la haine, tout en contenant un sanglot, et n’irait pas à l’école, même s’il avait peur de la rue, du moindre objet. Ainsi Dam, jetant un regard sur le visage de chacun d’eux, comme si tous étaient responsables du désastre qu’était sa vie.» Comme Canard, il veut être un bandit pour être enfin respecté de tous, comme l’étaient tous les bandits là où ils avaient grandi.
[23] Rimbaud A., Lettre à Ernest Delahaye du 5 octobre 1875, inédit.
[24] Fernando S.H., The New Beats. Cuture, musique et attitudes du Hip-Hop, Nîmes, éd.Éclats / Paris, Kargo, 2000 Cf., Lacadée P., Le malentendu de l’enfant, Payot Lausanne, 2003, p. 320-324.
[25] Miller J.-A., L’orientation lacanienne, « La fuite du sens » (1995-1996), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de Paris VIII, inédit.
[26] Cf., Miller J.-A., « Clinique ironique », La Cause freudienne, n° 23, Paris, Navarin/Le Seuil, fév. 1993, p. 9.
[27] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op. cit., p. 133
[28] Ibid.
[29] Cf., Miller J.-A., « Une fantaisie », Mental n° 15, février 2005, p. 11.