Introduction (Le désir foudroyé)

Sonia Chiriaco

"Extrait du livre Le désir foudroyé – Sortir du traumatisme par la psychanalyse"
Editions Navarin

traumatisme

Ceci est une remarquable introduction à la notion de traumatisme, l'auteur y distingue la psychanalyse de la victimologie. A l'encontre des idées reçues "Parfois il vaudra mieux n'en jamais rien dire"... Le texte indique la façon dont la psychanalyse traite le traumatisme, et comment elle invite le sujet à renoncer à l'identification à la victime. Jérôme Lecaux

Introduction (Le désir foudroyé)

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    Sonia Chiriaco

    Extrait du livre Le désir foudroyé – Sortir du traumatisme par la psychanalyse

    Le traumatisme peut se présenter sous une lumière crue ou, à l'inverse, sous sa face cachée. Dans le premier cas, ainsi qu'il en a été pour Léa, l'événement traumatique qui a chamboulé la vie des sujets est circonscrit, bien repéré, il a été longuement raconté et, malgré cela, l'apaisement n'advient pas. Quelque chose résiste au-delà du trauma, trace ineffaçable sur laquelle les personnes traumatisées ne cessent de revenir. Les cauchemars, l'angoisse violente ou diffuse, la tristesse, peuvent les envahir. Cette répétition douloureuse, indéfectible, les conduit parfois jusque chez l'analyste.

    Dans le second cas, les sujets ignorent la cause de leur souffrance, mais font l'hypothèse qu'un traumatisme serait à l'origine de leurs symptômes.

    Dans les deux situations, l'analyste est supposé déchiffrer l'opacité, l'énigme de la souffrance, en trouver la véritable cause pour en délivrer les analysants. Il est supposé savoir le sens inconscient des symptômes et l'interpréter pour les dissoudre. On ne vient pas chez l'analyste juste pour parler et être écouté. De l'analyste, on attend autre chose, on attend l'interprétation. De ce simple présupposé, les dires qui s'adressent à lui prennent une autre dimension, ils n'ont pas le même effet que celui d'une simple confidence. Dès sa première séance, Léa le démontre. Sans le savoir, elle vérifie le dit de Jacques Lacan selon lequel la « présence de l'analyste est elle-même une manifestation de l'inconscient[1] ». Il n'y a pas d'inconscient sans l'analyste, l'inconscient apparaît avec le transfert qui lui donne sa consistance et sa portée en le rendant interprétable.

    Aujourd'hui, l'écoute s'est généralisée et les traumatismes n'échappent pas à ces dispositifs de prophylaxie de la souffrance qui partout fleurissent pour le bien de tous. Nous sommes aux temps de la prévention : chaque catastrophe a sa « cellule psychologique » où opèrent bénévoles et professionnels du traumatisme. Les personnes touchées par l'événement violent sont incitées à parler, à « verbaliser » comme on dit maintenant. Ce qu'il fallait taire jadis, il faut le dire. Et le dire encore. Pour le meilleur mais parfois pour le pire, car l'heure est à la transparence absolue.

    Depuis quelques années, une nouvelle discipline, la victimologie, s'est spécialisée dans l'étude, l'accueil et l'aide aux personnes ayant subi un traumatisme. Les événements vécus par lesdites victimes sont répertoriés, de même que les « troubles psychotraumatiques » qui en sont la conséquence et se rangent selon trois grandes catégories. Tout cela est très bien décrit. Une échelle « grand public », sous forme de questionnaire consultable sur internet, permet à chacun d'évaluer l'intensité de ses troubles[2]. Si votre score est supérieur à 22, vous souffrez d'un psychotraumatisme et vous devez consulter votre médecin au plus vite. Parmi les conseils sur la conduite à tenir envers une victime, il est notamment recommandé de lui offrir une écoute bienveillante, de l'encourager à partager ses expériences, de l'inciter à porter plainte. Ces conseils ont une valeur incontestable et la psychanalyse, en se diffusant, a sans aucun doute contribué à répandre l'idée toute simple selon laquelle parler fait du bien. Il est ainsi plus facile aujourd'hui de révéler ce qui faisait honte autrefois, plus facile de porter plainte et de sortir ainsi de la solitude absolue. Cette configuration, néanmoins, ne vaut pas pour tous. Dans le meilleur des cas, elle permet l'amorce d'une symbolisation de l'événement traumatique. Encore faut-il qu'il parvienne à se formuler : nombreux sont les patients qui témoignent bien des années plus tard qu'il n'y avait pas de mots pour parler de la chose, que l'idée de la raconter ne leur était pas venue, ou encore qu'ils ont préféré taire la crudité de l'événement pour s'en protéger. Le silence est pour certains la meilleure défense après le choc. Peut-être consentiront-ils à parler, après bien des années, de ce qui leur est arrivé, quand le moment sera venu, quand le réel sera déjà un peu voilé par le temps ou qu'un événement fortuit leur donnera l'occasion d'y accrocher un peu de symbolique. Parfois, il vaudra mieux n'en jamais rien dire et ne pas ouvrir la boite de Pandore.

    Faire confiance au sujet, c'est le pari de la psychanalyse. La psychanalyse suppose toujours un sujet derrière la victime, un sujet pétri par l'histoire qui l'a précédé, par les signifiants qui le désignent et ce, même s'il semble avoir disparu sous le trauma. Le terme de « victime » pose que la personne concernée a subi un préjudice dans lequel n'entrerait pas sa subjectivité.

    Ainsi la psychanalyse se démarque-t-elle d'emblée de la victimologie qui fait l'événement primaire et le sujet secondaire, voire absent.

    Le dispositif analytique déplace l'angle de vue : plutôt que l'événement lui-même, il met en évidence ce que le sujet en aura fait. Et personne d'autre que lui ne saura le dire à sa place, aucun catalogue, aucun questionnaire ne pourra jamais répertorier précisément son expérience subjective qui est toujours singulière.

    Il n'est pourtant pas inintéressant de regarder de près la liste des événements traumatiques répertoriés par ces spécialistes de la victimologie : de l'attentat à l'agression sexuelle, en passant par le harcèlement, l'accident et tout événement où la vie du sujet a été menacée, la mort ou la sexualité y sont toujours impliquées. Nous sommes là dans les traces de Freud qui en montra le caractère traumatique fondamental : la mort et le sexe ne sont pas représentables, sinon à travers l'opération de la castration symbolique, seule représentation du manque. Ce sont les deux questions essentielles auxquelles le petit d'homme est confronté dès lors qu'il a accès au langage, deux questions insolubles, qui le confrontent à une radicale solitude, car personne ne peut véritablement lui répondre. Aucun savoir préétabli, aucun signifiant n'est capable de résoudre les énigmes de l'existence : « D'où je viens ? Où irai-je ? Pourquoi la vie ? Pourquoi la mort ? » Pour se repérer, les êtres humains ne peuvent se guider sur aucun instinct, car le langage les en a séparés ; le langage n'est qu'un outil approximatif pour affronter ces questions existentielles et incontournables : il ne parvient pas à dire tout du sexe et de la mort. Irrémédiablement seul, le sujet n'a d'autre choix que de se forger sa propre solution fantasmatique à partir de ses expériences précoces et des signifiants qui lui ont été transmis. Le fantasme est un bricolage, une construction imaginaire et signifiante, une boussole qui permet de s'orienter face à l'énigme de la vie, de son commencement et de sa fin. Ce n'est donc pas tant la sexualité ou la mort qui seraient traumatiques, que ce trou dans le savoir, cette béance où vient se loger l'inconscient.

    Chacun d'entre nous a tissé à sa façon, avec du symbolique et de l'imaginaire, le voile qui l'en protège et lui permet de vivre dans une certaine tranquillité, qui ne sera jamais que partielle.

    Le traumatisme est un événement qui vient déchirer le voile du fantasme, faisant effraction dans la vie psychique sans que le sujet y soit « préparé[3]». C'est l'inattendu qui survient sans que nul ne puisse le modifier ni l’écarter : en cela, le traumatisme est vraiment la rencontre avec le réel en tant qu'imprévisible. Pour qualifier cette mauvaise rencontre avec l'imprévu, Lacan emprunte à Aristote le terme de « tuché — […] la rencontre du réel[4] ». Devant elle, le sujet se retrouve démuni, réduit à son seul effroi. Freud prit bien soin de distinguer « l'effroi », avec sa dimension de « surprise », de l'angoisse qui, au contraire, signale au sujet l'imminence d'un danger et le « protège contre l'effroi[5] ». La brutalité du traumatisme rompt la continuité de la vie psychique en empêchant l'événement de se connecter à la chaîne signifiante, le laissant hors sens, incapable de s'intégrer à l'histoire du sujet — à la différence des autres événements de la vie. Il n'est qu'un trou dans cette histoire. Pour bien marquer cette rupture soudaine, Lacan a forgé un néologisme, le « troumatisme[6] ». Cet événement inassimilable renvoie le sujet à la détresse fondamentale du tout petit enfant, fragile et sans défense quand il se retrouve seul, loin de l'Autre protecteur dont il dépend absolument. Il laisse apparaître un abîme insondable. Le traumatisme est par excellence la rencontre avec l'impossible.

    FREUD ET LE TRAUMATISME

    La théorie du traumatisme fut le point de départ de Freud quand il inventa la psychanalyse. Il était alors confronté à la souffrance des hystériques qui évoquaient des souvenirs de scènes de séduction précoce. Elles semblaient en être marquées de manière indélébile. Dans ses premières analyses, Freud était donc à la recherche d'un événement traumatique réel. Or, il découvrit bientôt que le souvenir était le plus souvent un fantasme de séduction déguisé en traumatisme[7]. Freud avait cependant déjà l'intuition du caractère fondamentalement traumatique de la sexualité.

    L'analyse d'Emma[8], une jeune femme qui présentait une phobie des magasins, lui permit par ailleurs de saisir que le traumatisme se constituait en deux temps. La patiente avait été marquée par un premier accès de panique à l'âge de treize ans, après que deux vendeurs s'étaient mis à rire en la regardant. L'analyse, à partir de toute une chaîne signifiante, fit revenir un souvenir refoulé, plus précoce, qui datait de ses huit ans, quand la petite fille avait rencontré l'énigme de la sexualité sous la forme d'une agression à laquelle elle n'avait rien compris : dans une boutique, un commerçant avait touché son sexe à travers sa robe avec un « sourire grimaçant ». Une fois Emma devenue pubère, « le rire » des jeunes vendeurs avait réactivé en elle le souvenir refoulé dont elle trouvait enfin la signification. C'est l'analyse qui constitue cette première rencontre, ce temps premier, comme traumatisme, par effet d'après-coup. En cela, le temps un ne devient traumatique qu'après la survenue du temps deux.

    Dans cet exemple de Freud, on repère bien que ce n'est pas tant la sexualité qui est cause du traumatisme de la patiente que son incapacité à y faire face dans l'enfance, faute d'un savoir sur la sexualité. Face à cette énigme, la petite fille était alors restée désemparée. C'est cela, le réel: exclu du sens, il ne se rapporte à rien. Dans le cas d'Emma, la phobie des magasins n'apparut qu'après coup.

    De même, pour Léa, pétrifiée devant sa maison qui brûlait, c'était en réalité un temps second qui réactualisait la disparition du père dont elle n'avait pas fait le deuil, temps premier de la perte non symbolisée.

    Ainsi, sa théorie du fantasme de séduction ne fit pas renoncer Freud à la question du traumatisme. Il fut amené à la reprendre à partir de son expérience avec les patients présentant des névroses traumatiques[9]. Il avait observé que les personnes confrontées à un événement violent, inassimilable, ne cessaient de le revivre sous la forme de cauchemars et d'idées obsédantes, révélant une étrange fixation psychique au traumatisme. Or, si le moment du choc apparaissait curieusement dénué d'affects, le retour du souvenir pénible se produisait à l'inverse accompagné d'une grande angoisse. Le traumatisme s'inscrivait assurément comme répétition. Ces rêves récurrents, en signalant le réel du trauma, montrent bien que le réel revient toujours à la même place. La compulsion de répétition entre ainsi en contradiction avec le principe de plaisir qu'elle excède. Il suffit, pour s'en convaincre, de vérifier que la répétition ne concerne pas tant les souvenirs agréables que les situations pénibles, qui font retour sous toutes sortes de formes symptomatiques, des idées obsédantes aux cauchemars, en passant par ces actes que le sujet accomplit sans le vouloir ni en comprendre la raison, et qui le font souffrir.

    C'est en observant attentivement le jeu répétitif du petit enfant, lorsqu'il fait apparaître et disparaître l'objet 10, que Freud prit vraiment la mesure de la force et des enjeux de la répétition. Ce jeu, comme les cauchemars, sert le même but de symbolisation d'un événement pénible, à savoir, pour l'enfant, la disparition de sa mère. Mais quelque chose résiste toujours à la symbolisation de l'événement traumatique : c'est ce reste inaltérable qui réapparaît inlassablement contre la volonté du sujet.

    De toutes ces observations, Freud put déduire que la répétition n'appartenait pas au registre du plaisir, mais à un « au-delà du principe de plaisir" » au service de la pulsion de mort : l'inventeur de la psychanalyse venait de faire voler en éclats la vieille croyance selon laquelle l'homme désirait avant toute chose son propre bien et celui de ses semblables. L'histoire, hélas, allait donner une preuve supplémentaire à ses propos. L'Holocauste qui suivit de peu ce tournant majeur de la pensée en est une confirmation des plus effroyables. D'une part, les hommes veulent la destruction de l'autre et, d'autre part, ils sont attachés à leurs symptômes morbides. Là est le véritable scandale freudien.

    En rassemblant les pulsions libidinales et les pulsions de mort sous le même terme de jouissance, Lacan accomplit le pas décisif qui va permettre de saisir la place prépondérante du masochisme dans l'économie psychique de l'être humain. La jouissance, à cet égard, se différencie du plaisir, elle a des affinités avec la douleur.

    Ces terribles découvertes, confirmées par la clinique, doivent néanmoins être nuancées par l'autre versant de la pulsion dont le caractère indestructible porte aussi à la création, à l'invention. La pulsion est, en effet, capable de servir son but par le détour de la sublimation. La fonction artistique, présente depuis l'aube de l'humanité, n'a cessé de nous en offrir le témoignage. Les hommes n'ont pas seulement créé des objets utiles à leurs besoins, ils les ont aussitôt décorés ; ils ont peint, ils ont sculpté, construit, inventé, ils ont cherché, ils ont trouvé le beau pour voiler la Chose horrible.

    FANTASME ET TRAUMATISME

    Les nouvelles avancées de Freud concernant cet au-delà du principe de plaisir n'annulaient en rien la théorie du fantasme : traumatisme et fantasme ne s'excluent pas.

    C'est encore Lacan qui nous permet de saisir plus précisément le lien entre les deux, en montrant que le fantasme est un traitement du traumatisme, un traitement du réel par le symbolique et l'imaginaire. Le fantasme sert d'écran au réel du trauma, il y répond, comme le symptôme. Le fantasme serait donc l'habit du traumatisme plutôt que sa cause. Il protège du réel tout en signalant sa présence, il vient à sa place. Du symbolique et de l'imaginaire s'associent pour prendre en compte le réel inassimilable, impossible à nommer et à représenter. La raison en est simple : nous l'avons dit, le langage est inapte à dire tout sur le réel. Le sujet est d'emblée confronté à cette béance dans le savoir, autre nom de la castration. Marqué dès son arrivée au monde par les signifiants qui le désignent, le petit d'homme est divisé par le langage et séparé à jamais de l'objet primordial. Lacan a fait valoir ce traumatisme constitutif : la perte originelle, irrémédiable, comporte un reste inaccessible ; ce manque premier permettra justement au sujet d'accéder au désir. Le fantasme sert à parer ce traumatisme structurel.

    Perçant la barrière symbolique, les accidents de la vie, mauvaises rencontres, catastrophes, que le langage commun nomme à juste titre traumatismes, réactualisent le trauma originel. La brèche ainsi ouverte dans le bouclier du fantasme le rend inefficace à protéger le sujet d'une jouissance atroce. La jouissance, nous l'avons vu, ne se confond pas avec le plaisir ; elle est plutôt dérangement, trouble, elle rompt la tranquillité de l'être. Elle s'inscrit au-delà du principe de plaisir et peut aller jusqu'à la douleur. Sans défense pour parer au réel qui s'impose à lui, absolument vulnérable, incapable d'agir ou de penser, le sujet se retrouve pétrifié. Cette sidération, dont témoignent les personnes traumatisées, est l'effet de la rupture de la chaîne signifiante par l'effraction du réel. Quelque chose du vivant s'interrompt, s'arrête. À cet égard, le traumatisme n'a d'abord pas d'existence, il n'est qu'un trou dans le symbolique, dans la trame signifiante. Il ne sera produit comme traumatisme que dans l'après-coup, quand le sujet parviendra à le nommer ainsi, le temps venu. Cette nomination permettra d'abord d'en cerner les entours, puis de le faire advenir comme signifiant énigmatique par un agencement de suppositions, d'hypothèses, seule manière de sortir de la sidération. De hors sens, l'événement passera alors au sens, même si ce sens n'est que mystère, question, et bientôt symptôme. C'est à ce titre qu'il sera traitable par la psychanalyse.

    Les symptômes seraient donc des séquelles du trauma, conséquences de la rencontre avec le réel traumatique. Ainsi, quand une personne nous parle d'un événement traumatique, elle nous parle toujours de ce qu'elle en a fait. Elle nous livre toujours une interprétation, car le réel ne peut être dit autrement qu'en l'habillant de symbolique et d'imaginaire : ce peut être par exemple la description d'une scène avec ses images indélébiles revenant en boucle. L'analysant comme l'analyste n'ont d'abord accès qu'à cela : la façon dont le sujet s'y est pris pour faire face à l'événement traumatique et aux conséquences qui en découlent, souffrance, angoisse, symptômes, et comment sa vie en a été orientée. Déchiffrer le symptôme, c'est aller jusqu'au point où le réel se dénude ; ce que tout le monde n'est pas prêt à affronter.

    COMMENCER UNE ANALYSE EST UN ACTE VÉRITABLE

    Entreprendre une analyse nécessite un certain courage, et d'abord celui d'affronter les conséquences de son énonciation, d'accepter d'être responsable de ce que l'on dit.

    C'est certainement le premier aspect qui différencie l'analysant de la victime. Or, il est parfois difficile de consentir à se séparer du statut de victime que le champ social vous a proposé d'endosser. Lâcher cette identification prête à porter va à contre-courant de la tendance actuelle qui consiste à regrouper les individus selon les événements qu'ils ont vécus ou selon leurs symptômes. Dès lors, comment un sujet pourrait-il s'alléger de ses souffrances quand tout est fait pour qu'il ressemble à ce que l'on attend de lui ? Renoncer à s'identifier à la victime, s'arracher à ce statut, est donc un acte qui change déjà radicalement la position subjective. Il implique l'hypothèse selon laquelle le choc violent du traumatisme n'est pas suffisant pour causer les troubles : l'implication du sujet y est nécessaire et elle fait énigme. L'énigme est une condition minimale de l'entrée en analyse : il ne suffit pas de souffrir, encore faut-il faire l'hypothèse de la cause, l'hypothèse de l'inconscient. Le symptôme, à cet égard, est une énigme que l'analysant apporte à l'analyste pour que celui-ci la déchiffre, qu'il en devienne le complément. Se dire que la souffrance trouve sa cause dans l'inconscient, c'est opérer un premier écart d'avec l'événement traumatique, c'est une première interprétation qui est du côté de l'analysant. Cette énigme est l'amorce nécessaire au travail de la cure. Si les premiers temps de l'analyse sont souvent suivis de soulagement, c'est non seulement grâce à ce nouvel appui qu'est le transfert, mais aussi grâce au sens qui surgit à la faveur de l'association libre. Le sens dissout la fixité du trauma en se glissant dans les méandres de la parole de l'analysant, lui permettant ainsi de l'intégrer à son histoire. Mais l'analyse n'est pas que cela.

    Une analyse se tresse avec deux fils, celui du sens, que l'analysant déroule tout naturellement en parlant à l'analyste, et celui du hors-sens, sur lequel il bute régulièrement, qui touche à sa jouissance la plus singulière, la plus opaque. Il s'agit pour l'analyste de laisser exister ces deux fils sans décourager frontalement la demande de sens, qui soutient le transfert, donne son souffle au travail et lui permet de se poursuivre, mais en contrant par l'équivoque cet appel au sens. Une fois passée la perplexité, l'équivoque fait bien sûr venir au jour un nouveau sens qui relance l'association libre ; elle a cependant un autre pouvoir, elle isole le signifiant, laissant un instant le sujet sans savoir, tout seul face à sa jouissance. C'est à ce prix qu'une analyse progresse. L'interprétation dérange le ronronnement de la signification, elle dérange le principe de plaisir.

    L'interprétation de l'analyste amène d'abord le sujet à s'entendre_ parler et à en tirer les conséquences. Dès les premières séances, ne serait-ce qu'en soulignant un énoncé, l'analyste enseigne cela à l'analysant, il lui apprend à entendre ce qu'il dit. La seule interruption de la séance peut donc faire interprétation en détachant un dit important. C'est la raison pour laquelle Lacan a rompu avec la séance à durée fixe : pas de standard pour l'interprétation et, par conséquent, pas de standard pour la durée de la séance dont la scansion suffit à surprendre le sujet en faisant résonner un signifiant avec sa propre énonciation. La coupure met en valeur un mot, un son, un bout de phrase qui, en s'isolant, va devenir à son tour énigmatique. Le résultat obtenu n'est alors pas tant la venue d'une nouvelle signification que la suspension du sens qui pousse l'analysant à poursuivre sa quête de sens jusqu'à le dévider, l'assécher. L'acte de l'analyste vise une réduction de signification au profit des signifiants fondamentaux, signifiants qui l'ont assujetti. Ce travail amène à repérer les identifications, à les desserrer, à rendre moins douloureuses les expériences vécues ; il amoindrit la valeur mortifère des événements et des mots qui ont blessé. Alors seulement, le sujet pourra se réconcilier avec sa jouissance la plus intime que l'analyse lui aura fait approcher.

    La psychanalyse et la victimologie, partant de cette même notion d'effraction dans la vie psychique pour traiter le traumatisme, se séparent donc aussitôt. La victimologie travaille à la réparation, judiciaire et financière aussi bien. La psychanalyse sait que le trou dans le symbolique ne se répare pas, car il est de structure. Elle appelle plutôt à l'invention singulière face à ce trou et ce, quelle que soit la manière dont s'est construit le sujet.

    Notre pratique se règle sur le temps logique et non sur celui de l'horloge. L'époque veut aller vite et la psychanalyse prend du temps, le temps qu'il faut pour chacun. Cependant, dès les entretiens préliminaires, advient souvent un soulagement, tout simplement parce que les patients y sont écoutés comme jamais ils ne l'ont été. Alors, dans le tourbillon du monde moderne, ils choisissent de préserver cette vacuole hors temps qu'est la séance analytique. Le monde s'arrête l'espace d'un instant, une autre temporalité s'installe. Une pause peut exister à l'abri de l'agitation du monde, dans un lieu unique où ils viennent parler du plus intime à un Autre qui ne promet rien, ni ne juge, ni ne conseille, ni ne demande.

    Les histoires racontées dans ce livre laissent toutes entrevoir ce trou du traumatisme, même lorsqu'il n'est pas visible au premier abord. Ce sont pourtant des histoires « exceptionnelles », tout simplement parce qu'aucune histoire ne peut ressembler à une autre, quels que soient les événements qui s'y produisent. Dans tous les cas, seule la psychanalyse aura permis à ces sujets de se dégager de l'horreur un jour rencontrée. C'est là leur seul point commun.

     

    [1] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse [1964], Paris, Seuil, 1973, coll. Le champ freudien, p. 115.

    [2] Échelle IES : Impact of Event Scale [échelle d'impact de l'événement, aussi appelée échelle d'Horowitz].

    [3] Freud S., « Au-delà du principe de plaisir » [1920], Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 50.

    [4] Lacan J., Le Séminaire, livre xi, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse [1964], op. cit, p. 51.

    [5] Freud S., « Au-delà du principe de plaisir » [1920], op. cit., p. 50.

    [6] Lacan J., Le Séminaire, livre )(xi, « Les non-dupes errent » [1973-1974], leçon du 19 février 1974, inédit.

    [7] Cf. Freud S., « Lettres à Wilhem Fliess. Lettre n° 69 du 21-9-1897 », La Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1956, p. 190-193.

    [8] Cf. Freud S., « Esquisse d'une psychologie scientifique » [1895], La Naissance de la psychanalyse, op. cit., p. 364-366.

    [9] Cf. Freud S., « Au-delà du principe de plaisir » [1920], op. cit., p. 49.