Événement de corps
Hélène Bonnaud
"Extrait du livre « Le corps pris au mot »"
Editions Navarin
Cet extrait du livre de Hélène Bonnaud explore au plus près la relation de la parole à la pulsion, du signifiant au corps, à l'en-deçà de l'inconscient. "S'il y a l'écriture, c'est parce qu'il y a un reste impossible à dire." "L'objet a fonctionne comme un ambocepteur entre désir et jouissance."
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Événement de corps
Hélène Bonnaud
Extrait du livre « Le corps pris au mot »
« Laissons le symptôme à ce qu'il est : un événement de corps, lié à ce que : l'on l'a » Jacques Lacan, « Joyce le Symptôme »
La parole est ouverture à l'Autre. Elle est conçue comme son meilleur instrument : « la psychanalyse n'a qu'un medium : la parole du patient ». Et Lacan d'ajouter aussitôt : « Or toute parole appelle réponse. Nous montrerons qu'il n'est pas de parole sans réponse, même si elle ne rencontre que le silence, pourvu qu'elle ait un auditeur, et que c'est là le cœur de sa fonction dans l'analyse.[1] »
L'analyse, c'est une parole adressée à un auditeur, mais pas n'importe lequel : un psychanalyste. Celui-ci sait entendre ce qui se dit dans le cours d'une séance, il y détecte l'enjeu même de la question du sujet et accompagne le travail mis en œuvre par l'analysant pour y répondre.
LES SIGNIFIANTS DU CORPS
Dans une analyse, on parle. Le sens du symptôme s'en délivre. La parole fait son travail de déchiffrage, et même plus, elle interprète le désir de celui qui vient chercher la vérité qui s'y cachait. Les interprétations de l'analyste et la coupure de la fin de la séance permettent une mise en ordre des signifiants majeurs du sujet. Cette construction donnera un premier aperçu sur le sens et la jouissance du symptôme, mais aussi sur la façon dont chacun se fait responsable de ce qu'il dit. Or, le symptôme, qui insiste, vient déranger cette belle structure.
Justine[2] découvre dans l'analyse à quel point elle était soumise au diktat du silence familial. Elle saisit l'enjeu de ce silence et donne à son symptôme de boulimie la signification d'une bouche pleine, que l'on gave pour ne pas parler. Se gaver/être gavée lui procure une jouissance abjecte qu'elle vient interroger chez l'analyste. Son corps est soumis à la pulsion orale déchaînée. On voit bien comment cette « jouissance [...] est en elle-même une relation dérangée de l'être parlant à son propre corps[3] ». Celui-ci se fait objet poubellisé d'une nourriture maternelle étouffante. La pulsion exige à la place de ce qui ne peut pas se dire. En ce sens, les pulsions sont « une forme supérieure de demande, une forme de demande dont les éléments ne sont pas les signifiants de la langue, mais [...] les signifiants du corps[4] ». Grâce à l'analyse, la chaîne signifiante réinstaure, rétablit les signifiants du corps qui étaient agis par la pulsion orale effrénée, ils se réordonnent dans la chaîne symbolique. Cela permettra un apaisement du symptôme de boulimie dans sa dimension de jouissance illimitée. La parole est un objet tout à fait nouveau pour Justine qui découvre dans l'analyse que son histoire est marquée par des blancs. En traitant à la fois l'interdit de parler propre à sa famille et la jouissance prise à manger pour s'empêcher de parler, elle trouvera une issue à son désir.
« L'âme du symptôme est quelque chose de dur, comme un os.[5] » Ainsi Roseline[6] nous donne-t-elle à lire son corps aux prises avec son âme, effet de la lame de fond qui l'a saisie au moment où sa mère portait son regard sur son corps un peu trop lourd, gros de ce dont elle ne savait rien. Les camps de concentration ont ensuite fait retour dans le réel de sa maigreur. Donnant à voir son corps décharné, elle informe ses parents de la fonction symbolique de la parole : si celle-ci ne peut tout dire du massacre des Juifs, ses parents auraient dû lui parler de l'histoire propre à leur famille. Cette faute parentale s'est doublée d'une impossibilité pour sa mère d'occuper sa place de mère. En confiant sa fille à sa propre mère, elle a donné à celle-ci un enfant pour la consoler de la perte de son mari certes, mais aussi de la perte des membres de sa famille. Pourquoi parle-t-on de « membres » d'une même famille si ce n'est pour métaphoriser la famille comme un corps ? Ce corps que Roseline cherche à amincir telle une feuille de papier indique combien elle a voulu lui donner le statut d'un corps disparaissant sous un mur de silence. Mais ne peut-on aussi l'entendre comme métaphore de la lettre écrite avant d'être cachée, glissée dans les interstices du mur ?
De la jouissance interdite
Au début de l'enseignement de Lacan, la jouissance est liée à l'interdit. Cette jouissance liée à la transgression fixe nombre de souvenirs d'enfants, pris en flagrant délit de commettre un acte interdit par les parents. Le souvenir souvent honteux de cette jouissance prise à la dérobée marque la façon dont cet interdit façonne pour chacun un mode de jouir plus ou moins branché sur une infraction. Cette petite jouissance propre à satisfaire ce que l'on n'est pas autorisé à faire, ou à dire, est souvent ce qui, dans le cours d'une analyse, est livré avec le plus de difficulté. Le sujet éprouve encore la culpabilité de ce qu'il a fait, pensé ou dit, par exemple dans les relations fraternelles où dominent des récits de vengeance ou de haine ayant pu aller jusqu'à la confrontation physique. Le sentiment de la faute touche en effet à la transgression et peut parfois être à l'origine de reproches inconscients qui, sans l'analyse, resteraient sous la barre du refoulement, tant les sujets préfèrent ne rien en savoir. Il n'est pas rare de voir resurgir le souvenir de la transgression et son reproche lors d'une séance, ce qui révèle à quel point le sentiment de la faute reste longtemps accroché à une scène d'enfance, à l'insu du sujet. Ainsi Flora[7], lorsqu'elle découvre, en séance, la scène traumatique avec son père, en est-elle très surprise. Elle n'a pourtant pas cessé de se faire le reproche d'avoir participé à cet événement et de s'en sentir coupable. Mais elle ne voulait rien en savoir. La transgression, dans son cas, et surtout la culpabilité qu'elle en a, est liée au fait que son père incarnait pour elle un modèle exemplaire, une image idéale dont il était impensable qu'elle puisse être ternie. Pour Flora, son père était un homme parfait, un père sans faille. La faute, elle l'avait prise sur elle, au point de se punir en voulant absolument l'oublier grâce à l'alcool et aux drogues.
Aujourd'hui où l'interdit n'a plus la même signification qu'à l'époque où le père tenait une fonction d'autorité, franchir la limite peut ne plus être éprouvé sur le mode de la faute. De nombreux jeunes n'ont aucunement l'impression de transgresser et enfreignent parfois la loi sans se sentir concernés par celle-ci. La volonté de jouissance ne trouve alors aucun obstacle — pas une once de culpabilité pour retenir le sujet — et elle obtient l'objet qu'elle convoite, qu'il s'agisse de produits toxiques, d'alcool, de pornographie ou encore d'addictions aux jeux sur internet. Les offres multiples proposées par notre monde connecté permettent d'ailleurs de ne pas avoir à jouer avec les interdits en se cachant, comme autrefois, pour se satisfaire. Jouir se fait parfois au vu et au su de tous, comme si tout était permis. Un jeune garçon cultive du cannabis dans un placard de sa chambre. Un jour, sa mère tombe dessus. Elle en parle à son père. Aucun interdit n'en ressort : les parents préfèrent que leur fils cultive tranquillement son jardin privé plutôt que de le voir se risquer dans les rues de Paris pour se procurer sa dose...
L'objet a, entre désir et jouissance
L'objet a — que Lacan introduira dans la formule du fantasme S barré <> a[8] - fonctionne comme un ambocepteur entre désir et jouissance. Cette écriture du fantasme permet de lire la jouissance prise à répéter un scénario. Ainsi, pour Jeanne[9], son fantasme, un enfant est volé, répond à cette condition de jouissance : être prise sur le fait en train de voler de la nourriture et en être accusée.
À la place de l'enfant volé vient le vol de nourriture qui la submerge au moment où elle se trouve chez sa mère. Pour elle, l'enfant qu'elle a été dans le désir de ses parents est marquée par la faute, celle du rapport sexuel qui n'existe pas entre son père comme homme et sa mère en tant que femme, mais qu'elle voudrait faire exister. Cette faute est ontologique. Elle concerne son être, ce qui se répercute dans son corps. « Qu'il y ait quelque chose qui fonde l'être, c'est assurément le corps.[10] » Jeanne éprouve une angoisse qui se répète et qui s'incarne sous la forme d'un cauchemar montrant un corps de naine, qui s'écrit comme objet a dans son fantasme. Cette image provoque chez Jeanne, un sentiment d'horreur, elle présentifie le corps déformé, a-normal, le corps affligé d'un trait insupportable. C'est un corps Autre, au sens de l'étrangeté, indiquant par là le réel qui l'enserre.
LE SYMPTÔME ET LE CORPS PARLANT
Mais, à la fin de son enseignement, Lacan proposera une autre logique du rapport du corps à l'Autre, ce concept qu'il a toujours ancré dans le discours pour y loger le lien du sujet à son monde : « l'Autre, [...] c'est le corps[11] », dira-t-il alors.
Cette nouvelle formulation rend compte de la primauté de la jouissance, le corps étant radicalement marqué par une jouissance inéliminable. Dès lors, la jouissance n'est plus considérée comme liée à la transgression, elle se lit dans le symptôme qui se répète invariablement, à l'identique, qui « itère[12] ». Le corps, de ce fait, n'apparaît plus comme séparé de la structure du sujet.
La lettre et l'escabeau
Tout ne peut se dire au sens où tout ne se déchiffre pas. Tout ne peut donc être symbolisé. Freud parlait de restes symptomatiques [13]. Ce reste, Lacan le qualifie de réel, de noyau dur, car il constitue une butée au savoir, dans lequel il n'arrive pas à se configurer : il fonde la racine, l'os du symptôme, ce qui n'a pu s'en extraire. J.-A. Miller, dans son cours « L'Être et l'Un », indique ce lien entre le symptôme et le corps : « le symptôme peut être défini comme un événement de corps. Ça suppose que ce corps est marqué par le signifiant — par le signifiant, c'est-à-dire quoi ? —, par la parole en tant qu'elle s'est inscrite, et qu'elle peut donc être représentée par une lettre [14] ». L'événement de corps marque la façon dont le corps a été percuté par un signifiant tout seul, isolé, séparé des autres éléments de la chaîne signifiante — donc un signifiant resté hors sens, puisque le sens naît de l'articulation des signifiants entre eux dans la chaîne signifiante.
La jouissance qui s'est inscrite dans le symptôme, cause de l'événement de corps, ne trouve pas à se résoudre dans l'analyse. « Jouissance opaque d'exclure le sens.[15] » C'est ce que Lacan écrit pour désigner cette jouissance qui se maintient au-delà de la résolution de l'énigme du désir.
J.-A. Miller a développé à de nombreuses reprises la division entre la jouissance de la parole et celle du corps. Dans son article « L'inconscient et le corps parlant... [16] », il propose une lecture de la passion de Lacan pour Joyce qui, dit-il, a réussi à « faire converger le symptôme et l'escabeau », c'est-à-dire la façon dont un parlêtre s'y hisse pour se faire beau. L'escabeau est le moyen de jouir de la parole, là où le sinthome s'enracine dans le corps. Dans le cas de Simon[17], les deux symptômes que sont l'inhibition au travail et l'angoisse devant l'Autre peuvent se lire comme le ratage de la convergence entre la jouissance de la parole et celle du corps. Grâce à la cure, le savoir sur l'art (peinture et musique baroque) va constituer son escabeau, tandis que le sinthome est événement de corps, angoisse rencontrée à l'adolescence au moment où il a été humilié par ses camarades. À la fin de son analyse, il a pu orienter sa formation sur l'art et devenir un érudit qui sait parler des oeuvres des peintres : cette solution, qu'il a trouvée, lui permet de parler à l'Autre. L'analyse lui a donné la possibilité de conjoindre ses deux modes de jouir, ou plutôt d'en privilégier un pour supporter l'autre.
La rencontre des mots avec le corps
Dans ce dernier temps de l'enseignement de Lacan, la jouissance n'est plus localisée. Elle n'est pas circonscrite dans le phallus, ni dans l'objet a. Elle est partout. La jouissance est du corps. Il y a un corps de jouissance : « nous ne savons pas ce que c'est que d'être vivant sinon seulement ceci, qu'un corps cela se jouit[18] ». C'est en quoi le corps, le corps propre, relève in fine de la jouissance proprement dite. Il se jouit. Il est coupé de l'Autre et de son désir. Parfois, d'être ainsi dépris de la relation à l'Autre peut vous rendre votre corps étrange, ou à côté de vous, vous le faire sentir flottant, ou en dérive, sans amarre. La jouissance est, à ce titre, comme l'indique J.-A. Miller, une « auto-affection du corps vivant[19] ».
Patrick[20] exemplifie ce sentiment d'avoir un corps flottant, dérivant au gré des paroles des autres. Son corps ne peut jamais être assuré de rien, il ne tient pas, car le corset (corps-sait) de son être n'a pas reçu l'ancrage du Nom-du-Père. Patrick est soumis à la parole, non pas de l'Autre en tant que lieu du symbolique, mais d'un Autre multiple et changeant, qui s'enroule par les mots et les images qui font écho en lui.
Dès le départ, l'accès à la symbolisation de son érection de vivant s'est trouvé entravé. Patrick a donc un corps, mais c'est un corps assombri, parasité par les paroles de l'Autre dont il n'a pas pu s'extraire. Ce corps, soit il s'en sert et ça ne fonctionne pas pour lui, notamment dans sa rencontre avec une femme, soit il le traite comme un toutou qui va où on lui dit d'aller, au risque de se trouver piégé dans cette aliénation à l'Autre qui l'effraie et dont l'analyse lui a permis de se détacher.
C'est aussi le cas de Michel[21] qui a subi un traumatisme dans son enfance. Il s'est trouvé pris dans la course d'un troupeau de vaches, et la peur qu'il a éprouvée, il la ressent toujours. Elle a marqué son corps, lequel résonne aux bruits du troupeau, lui infligeant le sort des morts-vivants. Son image du corps est noircie par le laisser-tomber de son père au moment où il aurait dû soulever son fils et le protéger. Quelque chose s'est dès lors répété pour le fils, où le corps souffre atrocement de ce souvenir qu'il commémore, jouissance de la détresse de l'enfant au corps abandonné à Dieu.
Il faut parfois une longue analyse pour retrouver le signifiant qui s'est fixé dans un symptôme, dans un souvenir, et qui a été refoulé, dénié ou forclos. « La psychanalyse, qu'est-ce ? C'est le repérage de ce qui se comprend d'obscurci, de ce qui s'obscurcit en compréhension, du fait d'un signifiant qui a marqué un point du corps.[22] » Le traumatisme premier du parlêtre est cette rencontre primordiale des mots avec le corps.
Le corps percuté
Le corps affecté par les signifiants, c'est ce à quoi Lacan est arrivé à la fin de son enseignement. Parti de la fonction de la parole et du langage, mettant l'accent sur le symbolique dans la constitution du sujet, il va alors insister sur la valeur du réel du corps en tant que ré corps, c'est un symptôme qui ne trouve pas de signifiant pour le représenter. Il est tout seul. Dire que l'Autre, c'est le corps, c'est indiquer que le corps marqué par le langage détermine le rapport du sujet à sa jouissance. Cette jouissance est irréductible. L'analyse menée au-delà du désêtre, au-delà de l'interprétation signifiante, permet de saisir en quoi cette jouissance est singulière pour chacun et constitue l'essence de son existence. Pour en saisir la structure, il faut lâcher le concept d'inconscient pour lui préférer celui que Lacan lui a donné avec le parlêtre. C'est une façon d'en finir avec le sens et la jouissance qu'il nourrit. En finir avec « la vérité menteuse[23] », avec la vérité qui change et que l'analysant explore dans les séances. L'Autre de la vérité se découvre être une fiction et se tarit. La recherche du sens finit par s'assécher. C'est en quoi on passe de la question de l'être, de l'idea, à celle de l'energeia — binaire par lequel J.-A. Miller nomme cette opposition entre la vérité, l'idée de la vérité, et la jouissance. Il s'agit plutôt de considérer ceci : « au niveau de l'energeia, l'Autre du signifiant, c'est l'Autre du corps et de sa jouissance[24] ».
Noria[25] est atteinte dans son corps par les paroles maternelles — « Tu es une pute. » Enfant, elle a incorporé cette sentence énoncée après qu'elle a subi des attouchements. Son corps s'est figé sous ce signifiant, son corps s'est mortifié, et elle s'est interdit toute possibilité d'atteindre à la jouissance sexuelle. Son corps est prisonnier de ce signifiant-maître auquel elle s'est identifiée, rendant impossible l'accès à la sexualité féminine. À la fin de sa longue analyse, Noria se plaint toujours de son symptôme de frigidité. Il n'a pas pu se résoudre par les voies de la vérité, même si le traumatisme sexuel de l'enfance a été analysé à de multiples moments de son parcours. Le corps de l'homme ne lui fait pas peur, mais elle ne peut s'abandonner à la jouissance. Celle-ci reste sur le seuil. Elle veut bien donner son corps, mais pas sa jouissance. Elle la garde pour elle. Dans le rêve qui la mènera à la conclusion de son analyse, la bête incarne la Chose sexuelle — la bête que sa mère lui impose de garder vivante, parce que sinon, elle mourra elle aussi. En se séparant de la bête, et du dit maternel qui avait fait point de fixation dans son corps, elle a découvert qu'elle peut jouir de la vie, en abandonnant la bête à la jouissance maternelle, à son venin. Elle a aussi aperçu la façon dont la contraction des mots se fixent dans le corps d'une femme lorsque sa mère n'y a pas laissé l'empreinte de l'énigme de son désir.
Du désir de savoir à l'écriture
Ainsi, contrairement à ce que l'on imagine, « le symptôme, c'est la réponse de l'existence de l'Un qu'est le sujet[26] ». Ce « Un » qu'est le sujet dans son rapport à l'Autre — qui fonde l'importance du désir de savoir à l'oeuvre dans l'analyse — va finir par s'écraser sur un non-sens, un os, un réel dont le symptôme, qui ne se résorbe pas, fera trace inéliminable. Mais pour atteindre ce réel, il faut en passer par la signification, car ce que le symptôme veut dire relève d'une articulation propre à chacun, attachée aux signifiants de son histoire. Passer outre ce travail, cette recherche du savoir, ce serait éviter de se confronter à la vérité du symptôme qui « s'articule en chaîne de lettres si rigoureuses qu'à la condition de n'en pas rater une, le non-su s'ordonne comme le cadre du savoir[27] ».
Ce sens, et surtout l'interprétation qui s'en délivre tout au long de l'analyse, nourrit l'amour de la vérité et donne à l'analyse son côté infini. Or, pour Lacan, l'analyse a une fin et il a élaboré, en fonction de ce qu'il évaluait dans l'exercice de sa pratique d'analyste, plusieurs modalités de fin d'analyse. La plus consistante se trouve dans son texte fondamental sur la fin de l'analyse et sa transmission, qu'il a appelée « la passe[28] ». Celle-ci reste, encore aujourd'hui, la manière d'évaluer comment un analysant s'autorise à occuper la place de l'analyste, mais aussi comment il peut « témoigner des problèmes cruciaux aux points vifs où ils en sont pour l'analyse[29] ». Dans cette conjoncture, la fin de l'analyse révèle la façon dont l'analysant peut nommer son mode de jouissance, l'accent étant mis sur le rapport entre le signifiant Un et le corps.
Mon analyse
Dans ma propre analyse, j'ai longtemps parlé de ma mère. Je croyais qu'elle ne m'aimait pas et ce fut un ravage. Un abcès au sein, aux premiers temps de l'allaitement, a provoqué chez elle une plainte sur ma venue au monde, qui s'est fixée comme un reproche qu'elle m'adressait. Elle m'en voulait d'être née. Cela a fait trauma, traumaternel, ai-je dit dans mes témoignages de passe. Sa douleur avait touché mon être. Et la répétition de son récit a pris la forme d'une rumeur où le ton de sa voix n'a fait que surinfecter la puissance de ses mots dans mon corps. Infection du sein, infection du dire, infection du corps. Lacan trace son effet dans cette phrase : « les pulsions, c'est l'écho dans le corps du fait qu'il y a un dire[30] », indiquant la puissance, sur le corps, des mots entendus.
L'analyse a nettoyé tout cela. Elle a lavé la faute maternelle, épongé la douleur que j'avais prise sur moi et, somme toute, m'a donné le désir de vivre, et aussi celui d'écrire. Quelque chose toujours en moi, et j'aime les mots qui le parlêtrent. Écrire, c'est faire trace et oublier. L'oubliée est aussi un nom de mon enfance.
Puis, s'est découvert ce qui ne s'était pas établi jusque-là dans le texte de mon analyse, un signifiant perdu : lors d'une séance mémorable, la phrase paternelle « si c'est une fille, on la jettera par la fenêtre » créera un événement inouï. Cette phrase, en effet, n'était jamais venue à s'énoncer pendant ma longue analyse. Ce blanc dans l'histoire ne réactualise pas un nouveau sens qui viendrait combler un manque. Si l'hypothèse de l'oubli de cette phrase paternelle indique qu'il s'agit d'un trauma initial, jamais venu au jour dans la séance analytique, c'est qu'en effet, ce trauma était inadmissible et relevait d'une rencontre hors sens. Il n'en reste pas moins que le signifiant-maître a opéré son trajet tout au long de ma vie : ce S1 jeter, se jeter, se faire jeter, je n'ai cessé de vérifier grâce à l'analyse qu'il était toujours actif, réitérant mon mode de jouir. Cette phrase était venue percuter mon corps dès le début de la vie, produisant un symptôme d'éjection ressenti dans le corps tout entier.
J'ai nommé « arrachement du réel » cette jouissance indicible qui palpitait dans mon corps et qui était restée opaque. Tout le corps était pris dans ce mouvement d'aspiration, angoissant et hors sens. Cet arrachement pour contrer l'éjection et cet arrachement de l'éjection nomment le plus obscur de ce qui s'est fixé dans ce symptôme. Cette formule rend compte du mouvement propre de mon corps, toujours à la limite de chuter, comme on l'éprouve dans certains ascenseurs où le corps subit le mouvement d'aspiration propre aux effets d'accélération et de décélération.
La percussion, dans mon corps, de ce signifiant jeter aura mis une sourdine à ce symptôme dans l'après-coup de la passe. Non pas que l'analyse ait permis une guérison, mais elle a désamorcé la jouissance opaque liée à cet événement où la parole paternelle s'était fixée comme un non-sens percutant le corps de l'enfant.
Le réel, là, a été délivré du silence qui l'enserrait. La phrase paternelle n'est assurément qu'une phrase idiote, pleine de sens, mais c'est précisément ce sens qui n'a pas trouvé à se signifier. Cette phrase est restée en deçà du symbolique. Elle s'est enkystée dans le corps, créant cette sorte d'apnée du corps tout entier. Elle a infiltré ma vie et l'itération de jouissance à se jeter/ se faire jeter en a coloré mon parlêtre. De le savoir, et surtout, de m'en être détachée, s'est alors imposé pour en faire transmission dans la passe.
L'écriture et les restes
Si la parole pouvait venir à bout de la jouissance du corps propre, et du savoir sur sa jouissance, l'écriture serait inutile. S'il y a l'écriture, c'est parce qu'il y a un reste impossible à dire. C'est ce qui rend chacun aussi perdu dans son corps qu'il y a de façons de l'oublier, de le maltraiter, de le perdre, de le changer, de le scruter, de l'abominer, de l'exclure, de le priver, de le salir, de le gonfler, de le décorer, de lui infliger divers traitements toxiques, de l'offrir, de le sacrifier, de l'entraver, mais aussi de l'adorer, de le charmer, de le protéger, de le transformer, de le façonner selon son idéal, de le maquiller, clouter, tatouer, d'en faire son plus glorieux objet ou de l'abandonner comme un déchet... Mais encore, l'écrire, ce corps, car l'écriture concerne le corps et sa jouissance, quand les mots cognent pour le dire. Le corps est alors fou de sa folie singulière. S'il exulte, c'est parce qu'il est habité par une jouissance. L'analyse permettra à ce corps parlant l'accès au maniement de sa formule.
[1] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, op. cit., p. 247.
[2] Cf. supra, « Manger l'amour en trop », p. 48-52.
[3] Miller J.-A., « L'orientation lacanienne. Nullibiété. Tout le monde est fou » (2007-2008), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l'université Paris viii, leçon du 30 janvier 2008, inédit.
[4] Miller J.-A., « L'orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », op. cit., leçon du 13 mai 2009, inédit.
[5] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines. Massachusetts Institute of Technology. 2 décembre 1975 », op. cit., p. 60.
[6] Cf. supra, « Un corps de jeûne fille », p. 52-57.
[7] Cf. supra, « À corps perdus », p. 106-110.
[8] Cf. Lacan J., « Subversion du sujet... », op. cit., p. 793-827. Cf. aussi Le Séminaire, livre v, Les Formations de l'inconscient (1957-1958), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, mai 1998.
[9] Cf. supra, « En cachette », p. 57-60.
[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 100.
[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, « La logique du fantasme » (1966-1967), leçon du 10 mai 1967, inédit.
[12] Miller J.-A., « L'orientation lacanienne. L'Être et l'Un », op. cit., leçon du 4 mai 2011, inédit.
[13] Cf. Freud S., « L'analyse avec fin et l'analyse sans fin », op. cit., p. 231-268.
[14] Miller J.-A., « L'orientation lacanienne. L'Être et l'Un », op. cit., leçon du 4 mai 2011, inédit.
[15] Lacan J., « Joyce le Symptôme », op. cit., p. 570.
[16] Miller J.-A « L'inconscient et le corps parlant... », op. cit., p. 314.
[17] Cf. supra, « Un corps transparent », p. 66-73.
[18] Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, op. cit., p. 26.
[19] Miller J.-A., « L'orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », op. cit., leçon du 20 mai 2009, inédit.
[20] Cf. supra, « Un corps flottant », p. 33-39.
[21] Cf. supra,. Douleurs », p. 137-141.
[22] Lacan J., Le Séminaire, livre xix, ... ou pire, op. cit., p. 151.
[23] Miller J.-A., « L'orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », op. cit., leçon du 18 mars 2009, inédit.
[24] Miller J.-A., e L'orientation lacanienne. L'Être et l'Un », op. cit., leçon du 18 mai 2011, inédit.
[25] Cf. supra, « Sexe maudit », p. 174-179.
[26] Miller J.-A., « L'orientation lacanienne. L'Être et l'Un », op. cit., leçon du 4 mai 2011, inédit.
[27] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l'École », Autres écrits, op. cit., p. 249.
[28] Ibid., p. 255.
[29] Ibid., p. 244.
[30] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, op. cit., p. 17.