Des femmes et du phallus

Pierre-Gilles Guéguen

"Quarto n°97"

hystérie, phallus

Un texte qui met l’accent sur le phallus comme semblant, comme signifiant du désir, affecté d’un manque. Une femme peut se faire symptôme pour un homme en faisant écran à la castration. L’auteur met aussi en valeur ce qu’est la duplicité féminine, ce « mensonge » qui la divise. - Frédérique Bouvet

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    Pierre-Gilles Guéguen

    Parmi tous les semblants du monde, certains sont opérants dans l'expérience psychanalytique pour traiter des rapports entre les hommes et les fem­mes.** Car il y a les semblants lacaniens, ceux que Lacan a porté à la hauteur de concepts. Tout n'est pas que semblant même si les vanités dans l'art, par exemple, font valoir, qu'eu égard à la castration infligée par le temps, la vie n'est que peu de choses. Somme-nous pour autant les marionnettes dérisoires d'un relativisme généralisé ? Devons-nous prendre au mot le titre à l'allure de devise de Woody Allen : « Whatever works » ? Lacan avait forgé un terme pour dire ce qu'est la psychanalyse. Ni nominaliste ni matérialiste ou, plutôt, participant de l'un et de l'autre, elle se fonde sur la « motérialité », ainsi que Jacques-Alain Miller le rappelait dans son cours.[1] C'est une pratique des semblants, mais dans leur rapport à la jouissance et au sinthome, et par là elle touche le réel.

    Parmi les semblants lacaniens, le phallus joue un rôle central au point que Lacan peut déclarer de façon surprenante : « Le phallus, c'est l'organe en tant qu'il est, e.s.t. — il s'agit de l'être —, en tant qu'il est la jouissance féminine. »[2]

    Si le phallus était réductible à l'organe pénien, on ne voit pas pourquoi les femmes en seraient concernées ou encombrées, puisqu'évidemment elles ne l'ont pas. C'est ce qui pouvait faire dire à Lacan que, chez elles, la castration est en quelque sorte d'origine et à Freud qu'elles entraient dans l'Œdipe comme dans un port.

    Freud a vraiment mis la question du phallus sur le devant de la scène avec la fameuse « envie de pénis » qui a tant choqué les féministes. On ne peut pas dire que la formulation ait été très heureuse, mais elle marque un aboutissement de la doctrine de Freud et une tentative de ponctuer la multiplicité des propositions de ses élèves femmes. Il en donne la logique substitutive dans le texte intitulé « Sur les transpositions des pulsions » : « J'avais eu plusieurs fois l'occasion d'entendre des femmes me raconter les rêves qui avaient suivi leurs premier rapports. Ces rêves révélaient indiscutablement le désir de garder pour soi le pénis qu'elles avaient senti, et corres­pondaient donc, abstraction faite de la motivation libidinale, à une régression passagère de l'homme au pénis comme objet du désir. »[3] La conférence de 1932 s'achève cependant par l'affirmation que le destin des femmes est la maternité et que le « pré-oedipien » est essentiel (selon l'équation enfant=pénis=faeces établie par Freud en 1915).

    Je ne retracerai pas la « querelle du phallus » ni la façon dont les descriptions des rapports des hommes et des femmes ont été tissées dans la psychanalyse et dans son histoire.

    Je rappellerai seulement que Lacan prend la relève de la position freudienne, là où Freud l'avait laissée dans la discussion avec Jones, et qu'il en a fait un de ses écrits centraux intitulé « La signification du phallus ».[4]

    C'est donc pour sa part à partir du père, en réaction aux courants de la relation d'objet et du kleinisme, qu'il reprend la question de la sexuation, soit à partir de la signification phallique qu'il aborde dans ses deux valeurs, Sinn et Bedeutung, en référence à l'article de Frege, « On denotation » (sens = Sinn, Bedeutung = vouloir dire ou, encore, référence). Le Phallus, n'est donc pas l'organe, mais un signifiant renvoyant à un référent, qui répond dans l'inconscient à la question que chaque sujet, homme ou femme, se pose sur son être sexué.

    Pour Lacan, donc, dans la période de son enseignement qui va jusqu'au Séminaire XVIII, un seul signifiant — le même — vaut pour représenter l'homme et la femme. C'est la solution élégante qu'il a trouvée pour clore et remettre d'aplomb le débat de la querelle du phallus. Notons qu'ainsi il s'inscrit dans la lignée de Freud, tout en s'en détachant.

    Il s'y inscrit, en ceci qu'il considère que la sexualité féminine s'ordonne comme la sexualité des hommes, à partir du phallus. Mais là où Freud s'appuyait sur une forme d'empirisme médical, Lacan plonge l'ex­périence psychanalytique dans le champ de la parole et du langage.

    Le phallus devient donc un signifiant : le signifiant du désir. C'est pourquoi il est affecté d'un manque, comme le désir, et s'écrit : -φ. Ce point est essentiel car il donnera la raison de la construction permanente chez Lacan de la sexuation féminine autour d'un vide.

    Le phallus, comme signifiant, vaut pour les deux sexes, mais il indique pour chacun une relation spéciale au désir et à la castration. C'est là ce qui sépare Lacan du dernier Freud : femmes et hommes sont des parlêtres et, comme tels, ils ont un rapport à la castration du fait que la castration vient du langage.

    Dès lors, la castration elle-même, comme le phallus, devient le semblant nécessaire pour indiquer un réel de la jouissance des sujets. Le terme freudien de castration préfigure ce que Lacan désignera, plus tard dans son enseignement, comme « non-rapport » sexuel.

    Deux textes de l'année 1958 donnent la position de Lacan eu égard à la féminité. Ils sont souvent aujourd'hui minorés par rapport à Encore, et, pourtant, ils en contien­nent en germe de nombreux développements.

    Je me bornerai, pour cette conférence, à commenter deux passages du Lacan de cette période. Je voudrais, sinon démontrer, tout au moins illustrer pourquoi le phallus correspond mieux au concept de semblant qu'à celui de signifiant qui s'avère vite insuffisant à dire ce dont il s'agit.

    Dans une première notation, à la page 694 des Écrits, Lacan décrit la sexuation féminine à partir du fétichisme - ce qui est au premier abord surprenant :

    « [...] C'est pour être le phallus, c'est-à-dire le signifiant du désir de l'Autre, que la femme va rejeter une part essentielle de la féminité, nommément tous ses attributs dans la mascarade. C'est pour ce qu'elle n'est pas qu'elle entend être désirée en même temps qu'aimée. Mais son désir à elle, elle en trouve le signifiant dans le corps de celui à qui s'adresse sa demande d'amour. Sans doute ne faut-il pas oublier que de cette fonction signifiante, l'organe qui en est revêtu, prend valeur de fétiche. »

    Dans une seconde notation, à la page 733 des Écrits, il est question du voile sur lequel s'inscrit ce fétiche :

    « Pourquoi ne pas admettre en effet que, s'il n'est pas de virilité que la castration ne consacre, c'est un amant châtré ou un homme mort (voire les deux en un), qui pour la femme se cache derrière le voile pour y appeler son adoration, - soit du même lieu au-delà du semblable maternel d'où lui est venu la menace d'une castration qui ne la concerne pas réellement. »

    L’organe prend valeur de fétiche

    Ceci nous indique,

    1. Qu'une femme n'est pas le phallus mais qu'elle désire l'être pour un Autre, comme signifiant de son désir. Ici apparaît le thème de l'altérité à elle-même de la femme : elle se fait signifiant du désir de l'Autre, car l'Autre désire le phallus. Le phallus ou l'objet ? La féminité repose donc sur un manque. Elle ne l'est pas, elle désire le devenir pour un Autre. C'est-à-dire qu'elle se fait symptôme. Une femme se fait symptôme pour un homme, puisqu'elle incarne pour l'homme le phallus qui manque à la mère et qui, pour l'homme, dénie la castration maternelle. Une femme fait donc écran dans le rapport de l'homme à la castration, c'est pour cela qu'elle est symptôme. Mais elle n'est pas le phallus, bien qu'elle fasse semblant de l'être. C'est par ce « mensonge » qu'elle parvient à susciter le désir. Une femme est donc, d'emblée, un individu social. Mais de ce fait, Lacan peut aussi évoquer à propos du féminin une « duplicité » - dédoublement donc mais aussi, comme le dictionnaire l'indique, « caractère d'une personne qui feint ».

    Poursuivons, page 733 :« Après quoi s'ouvre la question de savoir si le pénis réel, d'appartenir à son parte­naire sexuel, voue la femme à un attachement sans duplicité [...] »

    Une femme est sensible à ce « mensonge » qui la divise. Cette duplicité fondamentale du sujet féminin est douloureuse pour elle.

    Je donnerai comme exemple un cas, présenté aux journées de l'École de la Cause freudienne, que je résume ici brièvement. Il s'agit d'une femme dont le père n'a pas fait d'amples études. Elle découvre très tôt une intense satisfaction à apporter à son père « le mot qui lui manque ». Elle soutient ainsi le désir du père en devenant, dès l'enfance, puis dans ses études, celle qui parle d'or. Elle choisit d'ailleurs ses interlocuteurs parmi ses maîtres : des hommes qui ont un accès supérieur à la parole - comme le père, mais dans une version idéale. Avec eux, elle parvient à soutenir des joutes verbales de haut niveau, mais quand elle doit enseigner, elle est vite confrontée à la sensation angoissante de ne pas être dans les mots qu'elle emploie. Elle s'éprouve dans la dimension de celle qui feint, et désigne cela d'un qualificatif, « la voleuse ». Dans ce cas, la « surface de projection » de l'identification masculine - à la fois compléter le père pour qu'il s'équivaille au père idéal et pour masquer sa faille, et se présenter comme munie de ce qui lui manque - aboutit immédiatement au sentiment angoissant d'être « la voleuse ». La « bouche d'or » est donc aussi « la voleuse ».

    Ce qui nous introduit à la phrase suivante.

    2. Elle rejette une part essentielle de sa féminité dans les attributs de la mascarade. Sur ce manque à être primordial se construit la mascarade. La part essentielle de sa féminité qui est rejetée, qu'est-ce ? Disons-le dans une première approximation : c'est l'organe sexuel. L'organe sexuel - le creux anatomi­que -, elle le voile. Tandis que les autres parties du corps, elle les montre.

    De ceci, on ne sort pas et L'origine du monde de Courbet, pour scandaleux qu'ait pu apparaître ce tableau, n'en sort pas non plus, car la peinture en

    elle-même, la surface peinte, avec l'artifice de la perspective, constitue ce voile dont Lacan parle dans son Séminaire xi. Une femme fait ex-sister le phallus — ici, le sens correspond à la parure, alors que la référence, la Bedeutung, c'est le phallus mais le phallus de la mère, celui qui n'existe pas. Elle fait donc exister ce qui n'existe pas mais, en même temps qu'elle se fait objet pour l'homme — Lacan désigne les femmes par la formule : les appelants du sexe —, elle le fétichise sur la surface du voile, de la parure, de la parade du par-être.

    Ce dédoublement interne, constitutif de la féminité, l'hystérique n'y consent pas : elle le ressent comme son symptôme. Le sujet hystérique se démontre ainsi comme appendu au vrai, mais aussi comme s'appuyant sur le refus et dans la règle comme suprêmement divisé entre homme et femme.

    3. C'est pour ce qu'elle n'est pas qu'elle entend être désirée en même temps qu'aimée. Elle entend être désirée en même temps qu'aimée pour être le phallus. Alors qu'elle ne l'est que dans la parade destinée aux hommes. D'une certaine manière, « c'est du faux », c'est du semblant. Pourquoi entend-elle être aimée en même temps que désirée ? Parce que l'amour s'adresse au Un : l'amour lacanien comme rêve de l'Un. L'amour couvre la duplicité que le désir ravive. Rappelons-nous ici la description freudienne du « choix d'objet » féminin comme convergence de l'amour et du désir et du « choix d'objet » masculin comme divergent. Lacan la prend à son compte dans « La signification du phallus ». Mais je mettrai l'accent sur le syntagme « être aimée ». « Être aimée » signale une tonalité érotomaniaque de l'amour féminin. Aimer pour être aimée, telle pourrait être la devise des femmes — rappelons ici la sensibilité féminine à l'abandon, si finement notée par Freud, qui peut pousser à ce que le partenaire devienne un ravage pour une femme.

    Hermione, une jeune femme belle et passionnée « sort » avec Oreste qui semble devoir en effet « res­ter » alors qu'elle n'a eu, jusqu'ici, que des liaisons brèves et orageuses du fait de son insatisfaction. Elle envisage d'avoir avec ce jeune homme une liaison stable. Mais, spécialement les lendemains matins de certaines nuits durant lesquelles Oreste se montre vaillant et dont Hermione retire une satisfaction sexuelle, il lui faut à tout prix chercher querelle à son amant. Elle ne peut pas s'en empêcher. Oreste, hébété par ce qui pour lui est incompréhensible et les reproches qui l'assaillent dès le réveil, fait la tête. Face à cet « insensé » féminin, il attend qu'Hermione s'excuse. Or, il commet une erreur. Car Hermione arrive à sa séance fort courroucée et se plaignant de lui : depuis hier, il ne l'a pas rappelée, il ne lui a pas fait signe, il la laisse tomber, elle ne peut pas compter sur lui. Je lui signale qu'elle-même ne comprenait pas les raisons de sa rage matinale et que donc Oreste est peut-être en difficulté pour la rappeler. Elle en convient. Encouragé, je lui suggère prudemment que peut-être elle pourrait faire le premier pas, un sms par exemple. Pour elle, il n'en est pas question. Même si elle a eu tort, c'est à lui de faire la preuve. La preuve qu'en même temps qu'il la désire, il l'aime - même quand elle fait tout pour se faire détester. Elle entend donc « être aimée en même temps que désirée », et elle le vérifie par tous les moyens.

    4. Mais son désir à elle, elle en trouve le signifiant dans le corps de celui à qui s'adresse sa demande d'amour. Sans doute ne faut-il pas oublier que de cette fonction signifiante, l'organe qui en est revêtu, prend valeur de fétiche.

    Il y a dans cette phrase deux points qui me paraissent essentiels.

    Elle trouve le signifiant de son désir dans le corps de l'Autre à qui s'adresse sa demande d'amour. « Vouloir être aimée » sans doute à opposer à la jouissance d'organe de l'homme toujours largement autistique. Son désir et son amour sont liés.

    L'organe, du coup, prend valeur de fétiche si l'on considère que le fétiche, élément détaché du corps du partenaire, est la condition qui suscite le désir. Cette notation sur le fétiche et la sexualité féminine surprend, car nous n'avons pas l'idée que le fétichisme soit une activité spécialement féminine.

    Il y a, dans ce mouvement décrit par Lacan, deux aspects. Une demande d'amour — « Aime-moi ! », qui peut aller jusqu'à l'impérieuse exigence. Il y a par ailleurs une tendance à s'approprier un mixte symbolique et imaginaire de l'organe, à titre de féti­che — c'est-à-dire à titre de ce qui permet d'aborder l'autre sexe et qui sert de démenti à la castration de l'Autre maternel. Depuis l'exemple freudien du fétichisme — A glance at the nose —, nous savons que le fétiche est, d'abord, signifiant, puis une condition matérielle imaginarisée dans la réalité.[5] Le nez brillant de sueur, qui sert d'index pour sélectionner la par­tenaire, s'est substitué au « regard sur le nez », qui était le terme associé dans l'enfance par le sujet aux ébats sexuels. C'est à ce texte que Lacan fait allusion quand il parle de l'organe du partenaire qui prend valeur de fétiche par substitution métonymique. À le relire, on en saisit la grande complexité. Notamment parce que le fétichisme peut prendre, pour Freud, une grande palette de valeurs, qui vont du déni absolu de la castration de la mère à une admission doublée d'un rejet de la castration (dans le cas du coupeur de nattes). Le texte pousse à une généralisation de la perversion fétichiste.[6]

    Une femme rapporte un rêve de conversation avec son analyste. Elle se dit qu'il a un veston éblouissant. Ce qui contraste avec l'ombre qui règne partout ailleurs. Il écarte sa veste. Elle a peur. Il écarte une jambe, elle ne voit d'abord rien. Puis son anatomie apparaît : de la cuisse au pubis, il y a une cicatrice en forme de Y. La rêveuse se livre ensuite aux associations suivantes : « C'est du beau travail ». La cicatrice évoque une cicatrice qu'il y a sur les jambes de sa mère. Sa forme, le Y, lui fait penser au chromosome masculin. Elle se dit qu'elle a affaire à un homme qui supporte bien la castration. Il lui apparaît ensuite qu'elle n'est pas responsable de sa castration à lui : « C'est lié à l'anatomie ». Elle s'aperçoit, par la suite, que ce rêve la soulage d'un voeu de mort qu'elle avait pu porter sur un frère (décédé peu après dans un accident).

    Cette séquence d'analyse montre comment une femme trouve le signifiant de son désir sur le corps de l'Autre à qui s'adresse sa demande d'amour. Elle montre aussi comment il s'agit du pénis, en tant que signifiant, et donc de l'organe qu'il n'y a pas. Ce qui introduit à la deuxième notation prélevée dans les Écrits, dans les « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine ».

    Le voile

    Lacan avait introduit la fonction du voile dans le Séminaire iv, La relation d'objet. À la page 157, il fait de cette notion singulière un ancêtre du semblant : « Sur le voile, dit-il, peut s'imager, c'est-à-dire s'ins­taurer comme capture imaginaire et place du désir, la relation à un au-delà, qui est fondamentale dans toute instauration de la relation symbolique. »

    Il la reprend comme élément essentiel de la sorte de fétichisme qui caractérise la position féminine dans le paragraphe des « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine » que nous avons choisi comme objet de commentaire :« Pourquoi ne pas admettre en effet que, s'il n'est pas de virilité que la castration ne consacre, c'est un amant châtré ou un homme mort (voire les deux en un), qui pour la femme se cache derrière le voile pour y appeler son adoration, - soit du même lieu au-delà du semblable maternel d'où lui est venu la menace d'une castration qui ne la concerne pas réellement. »

    Quatre éléments sont à distinguer :

    1. Il n'est pas de virilité que la castration ne consa­cre. La castration, du côté homme, a la valeur d'une épreuve : ce qui fait l'homme, c'est de surmonter l'angoisse de castration ; ce qui le rend capable et de rapports sexuels avec une femme et de faire face à la menace venue du père. Du côté femme, le partenaire qu'elle choisit doit faire la preuve de sa virilité et surmonter la castration - au sens de l'article de Freud sur la Tête de Méduse. Il n'est pas rare, dans la clinique, qu'une accentuation de cette condition fasse que le partenaire d'une femme soit non seulement un symptôme mais un ravage - par exemple, dans le cas du choix d'un partenaire non soumis à la castration.
    2. C'est un amant châtré ou un homme mort qui pour la femme se cache derrière le voile. Châtré ou mort : on ne peut plus viril donc.

    Dans son cours[7] Éric Laurent situait à cette place le « Père mort ». Au début du cours « De la nature des semblants », Jacques-Alain Miller fait valoir que le père mort, c'est le père du Nom : d'où il déduit que le Nom-du-Père est un semblant qui protège du père réel. De même, ce que Lacan nomme le fétiche féminin est un semblant, appui d'une père-version, d'une version du père. Derrière ce semblant, il y a le vide, le trou du réel particulièrement sensible pour le sujet féminin. Lorsque le relais de l'homme vient à manquer, cela conduit la femme du côté de ce que Lacan a appelé « la folie féminine », qu'il a explorée tout au long de son enseignement. Aimée de sa thèse, mais aussi Antigone ou Cygne de Coûfontaine, ou bien encore Médée ou Madeleine Gide donnent des exemples de ce que l'absence, chez les femmes, de limite phallique peut produire du côté de l'affolement, voire du passage à l'acte.[8]

    1. Pour y appeler son adoration. Un homme, pour une femme, est toujours, ainsi que Lacan l'a rappelé, un homme de paille. Il n'est jamais à la hauteur de l'homme idéal, celui qui aurait vaincu la menace de castration. Car c'est à lui que s'adresse son amour. Lacan le rappellera dans le Séminaire xx: en amour, il ne s'agit pas de sexe - ce qui ne veut pas dire que l'amour pour une personne de l'autre sexe, ou du même d'ailleurs, n'existe pas, mais l'amour ne met pas de limite. C'est d'ailleurs ce qu'illustrent les mystiques dont parle Lacan dans Encore. Ils ont affaire à un Dieu jouisseur que ne médiatise pas le symptôme que le partenaire humain procure.
    2. Au-delà du semblable maternel d'où lui est venu une menace de castration qui ne la concerne pas réellement. N'est-ce pas indiquer, là, que le phallus qui manque à la mère n'est pas subjective par la fille ? Dans un article récent, paru dans un hebdomadaire, Jacques-Alain Miller considérait qu'une nouvelle race de femmes, spécialement incarnées en politique par Sarah Palin ou Hilary Clinton, illustrait bien ces femmes que la castration n'atteint pas - ce sont, toutes les deux, les femmes de loin les plus admirées par les Américains, à en croire les sondages.

    Un rêve d'analysante, après de nombreuses années d'analyse, traduit exactement ce que Lacan indique ici de la position féminine. C'était un magasin qui ne vendait que des choses pour les femmes. Il y avait de nombreux étages de produits mais les produits les plus désirables (parfums, bijoux) étaient aux étages supérieurs. Je ne voyais pas comment y monter. Au centre du magasin il y avait un vide, un trou énorme. Pour faire leurs achats, les femmes devaient emprun­ter un passage secret qui n'était connu que d'autres femmes. L'une d'entre elles me propose de passer par derrière. Je la suis. Au milieu d'un long couloir, il y a une fenêtre. Par cette fenêtre, on voit un énorme taureau, un bête préhistorique. Il est entravé par une chaîne. La patiente décrit longuement le côté obscène du taureau. Elle appelle sur son portable toutes ses amies, pour leur recommander de ne pas manquer le spectacle quand le taureau sera amené dans l'arène l'après-midi. Une femme la conduit par le passage secret mais elle se retrouve devant le vide. Réveil. Elle n'a pas pu savoir si elle franchissait le vide ou pas. Elle dit être étonnée de faire un rêve qui interroge sa féminité. Elle ajoute qu'on ne peut accéder à la féminité que par l'intermédiaire d'une révélation initiatique qui ne concerne que les femmes. Pour des raisons de confidentialité, je ne commenterai pas davantage ce rêve. On notera seulement qu'il a la structure de ce que Lacan décrit dans le paragraphe qui fait l'objet de mon commentaire.

    Derrière la fenêtre — le voile —, un amant châtré ou un homme mort : le taureau promis à la mort. La bête est enchaînée — trait de la castration. Il est l'objet de son adoration — elle appelle la bande des amies. Elle pense qu'il faut le biais d'une autre femme pour avoir accès aux attributs de la féminité. Notons enfin, que toute la scène tourne autour d'un vide.

    Ce n'est sans doute pas un rêve de passe, mais c'est certainement un rêve de franchissement. Il semble correspondre à une notation de Freud, dans l'article de 1927 sur le fétichisme. Il y a des cas où le fétiche est plus ou moins bien traité par le sujet, certains où le fétiche est bien traité et qui impliquent un déni total de la castration, d'autres où le fétiche est mal aimé et cela correspond à une reconnaissance partielle ou plutôt « clivée » de la castration maternelle — le sujet rend le père responsable de la castration maternelle, dit Freud. Nous sommes ici dans ce cas de figure.

     

    Pierre-Gilles Guéguen est psychanalyste, Membre de l'École de la Cause freudienne, de la New Lacanian School et de l'Association mondiale de Psychanalyse. Conférence prononcée à Bruxelles, le 5 décembre 2009, dans le cadre du cycle de conférence du Champ freudien en Belgique.

    [1] Jacques-Alain MILLER, L'orientation lacanienne, Cours à l'Université de Paris VIII, inédit, 7 mars 2007.

    [2] Jacques LACAN, Le Séminaire, livre XVIII « D'un discours qui ne serait pas du semblant » [1970-1971], texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 2006, p. 67.

    [3] Sigmund FREUD, La vie sexuelle, trad. de l'all. par D. Berger, J. Laplanche, et collaborateurs, Paris, PUF, 1969, p. 109.

    [4] Jacques LACAN, Écrits, Le Seuil, Paris, 1966, p. 685.

    [5] Sigmund FREUD, « Le fétichisme » [1927], La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p.133.

    [6] Lacan a suivi les traces de Freud, notamment dans le cas du commentaire du cas de la Jeune Homosexuelle, dans le Séminaire IV. Lire particulièrement la page 157. Cfr aussi la lecture que J.-A. Miller en fait dans « De la nature des semblants ».

    [7] Éric LAURENT, Cours à la Section clinique de Paris, 1992-1993, Positions féminines de l'être, inédit.

    [8] Dominique LAURENT, « Pulsion de mort au féminin », La lettre mensuelle, n°84.