Un texte essentiel pour saisir ce qu’est l’Autre femme dans l’hystérie. L’hystérique interroge ce qu’est une femme pour un homme. En apparaissant comme un objet a, l’Autre femme est réduite à un fantasme d’homme, conforme à une logique masculine par l’abord de son corps. Trouver l’objet a qui fait tenir ce montage fantasmatique est une indication pour la conduite de la cure. - Frédérique Bouvet
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Celui de l’Autre femme
Aurélie Pfauwadel
La belle image
Pourquoi cette fascination de certaines femmes pour le corps des autres et cette focalisation particulière sur la question de la beauté ?
Au-delà de la simple aliénation constitutive au double dans le miroir, on peut relever un rapport spécifique des femmes à la belle image du corps féminin. Là où, selon Lacan, manque un signifiant distinctif du féminin[1], l’image d’un corps sublimé peut justement venir recouvrir ce trou, masquer cette absence d’identité assurée. L’imaginaire pallie ici la carence du symbolique. C’est précisément parce qu’un universel identificatoire fait défaut que la solution trouvée par une femme à l’énigme du féminin en passe communément par la fixation, l’accroche au corps d’une femme singulière ou de quelques autres[2].
La fonction que peut jouer l’image d’une autre, nécessitée par la déficience structurelle de la transmission mère-fille, est subtilement mise en scène par François Ozon dans son film Une nouvelle amie[3]. Romain Duris en travesti – perruque blonde, talons hauts et rouge à lèvres – vient s’insérer à la place exacte qu’occupait la meilleure amie décédée de Claire. Le spectateur assiste autant à la métamorphose de « Virginia » qu’à celle de Claire qui « se sent enfin devenir femme ». Superposition des plans où chacune se maquille : car il n’y a pas ici deux images, mais une seule, celle mythique de La femme. Leur être se trouve comme suspendu aux parures et à la mascarade. L’érotisme palpable qui circule entre elles relève d’un attrait partagé pour l’hétéros, selon la logique du pousse à-la-femme pour Virginia, de l’hystérie chez Claire.
Une structure à quatre termes
La notion de l’Autre femme, telle qu’elle a été hissée à la dimension de concept psychanalytique par Lacan, se distingue et déborde le plan du double imaginaire (sur l’axe a–a’) qui, comme ce peut être le cas dans la psychose, fonctionnerait comme suppléance, fournissant en soutien une image du corps i(a). Si, dans la psychose, l’image ravissante peut donner consistance à un corps défaillant, elle est par là-même ravissable.
Dans l’hystérie, en revanche, le rapport au corps de l’Autre femme est articulé à une structure symbolique inconsciente qui comprend trois autres termes : le sujet, le père et le phallus. Ce quadrilatère est clairement délinéé par Lacan. Dans son Séminaire IV, il applique le schéma « grand L » au cas Dora[4] : Mme K., paradigme de l’Autre femme dans la littérature analytique, ne se situe pas sur l’axe imaginaire – c’est à M. K. que Dora est identifiée –, mais sur l’axe symbolique – Mme K., c’est la question de Dora[5].
Faute d’avoir réalisé l’« assomption de son propre corps [l’hystérique] reste ouverte au morcellement fonctionnel […] qui constitue les symptômes de conversion »[6]. Ainsi, dans le rapport entre les sexes, elle n’a rien d’autre à présenter qu’un fantoche ou « autre imaginaire » : pour Dora, c’est M. K., le leurre qui cristallise son moi. Dès lors, elle ne peut « atteindre son objet », « l’autre réel » dans les rapports sexués, qu’en confiant cette mission au corps de « la dame ». « Car cet autre réel, elle ne peut le trouver que de son propre sexe, parce que c’est dans cet au-delà qu’elle appelle ce qui peut lui donner corps, ce pour n’avoir pas su prendre corps en deçà. »[7]
Ainsi, l’interrogation hystérique quant à ce qu’est une femme ne s’épuise pas dans l’imaginaire : au-delà, Lacan précise que Mme K. incarne pour Dora « le mystère de sa propre féminité, nous voulons dire de sa féminité corporelle »[8]. L’hystérique délègue et décerne le corps réel, comme substance jouissante, à l’Autre femme, « autre réel », là où elle le refuse pour elle-même. Faute d’obtenir une impossible réponse sur l’essence du féminin de la part de l’Autre femme, « elle lui signifiera une contrainte par corps » – le terme est fort – en la « faisant saisir par les offices d’un homme de paille »[9].
Il faut donc à l’hystérique incarner réellement son théâtre intérieur, et il est remarquable que Dora, dans la mise en scène de son fantasme, fait intervenir pas moins de trois autres corps.
Le corps phallique de l’Autre femme
Deux voies se présentent pour cerner ce qui se cache sous le corps de l’Autre femme pour un sujet hystérique : d’une part, celle du phallus et d’un rapport problématique à la jouissance phallique et sexuelle ; d’autre part, celle de l’objet a et de la jouissance pulsionnelle.
L’hystérique scrute ce qui, chez une autre, est susceptible de susciter l’attrait. Quel est « ce truc en plus qu’elle a et que je n’ai pas », me demandait une patiente ? La réponse que se donne le sujet hystérique peut être pensée sous les espèces du phallus symbolique, comme signifiant du désir, mais mobilise souvent de manière prégnante le phallus imaginaire. Ainsi dans un rêve, cette patiente se trouve nue face à l’Autre femme, également nue : « elle a exactement le même corps que le mien, comme mon image dans le miroir, mais avec, en plus, un pénis en érection ». Par un jeu subtil sur le même et l’autre, on voit ici le Deux surgir du Un du corps propre, et l’Autre femme avec cet en-plus collé sur le corps s’en trouve dévoilée dans son statut de sécrétion imaginaire d’Un corps.
Du corps hypersexualisé au corps hors sexe
Le rapport de l’hystérique au corps de l’Autre femme est très paradoxal. D’un côté, il est sexualisé au plus haut point, d’un autre, il est appréhendé comme un corps divinisé et hors sexe. C’est limpide dans le cas de Dora.
Selon le premier versant, elle situe Mme K. en place d’objet éminemment désirable, fait l’éloge de la blancheur ravissante de son corps, et lui suppose savoir « ce qu’il faut pour la jouissance de l’homme »[10]. Ce qui fait que Mme K. a été érigée au rang d’Autre femme par Dora, c’est qu’elle joue pour la jeune fille une fonction essentielle de privation du phallus et même du pénis[11]. Dora s’identifie à M. K. en tant qu’il est puissant et porteur de l’organe – mais c’est pour mieux en laisser l’usage réel à Mme K. Cette privation de l’organe qui « célèbre la féminité flamboyante » de Mme K. est, dans l’hystérie, « destinée à l’érection de la statue de la féminité, laquelle fonctionne comme phallus »[12].
Ce qui nous conduit au second versant : à travers Mme K., c’est La femme que Dora cherche à faire exister. Elle adore cette femme comme une déesse, comme un Autre absolu, non barré, non soumis à la castration – de là son association à la Vierge. Pour Dora, le problème « est au fond de s’accepter comme objet du désir de l’homme », et son idolâtrie pour Mme K. « la pousse vers la solution que le christianisme a donnée à cette impasse subjective, en faisant de la femme l’objet d’un désir divin ou un objet transcendant du désir »[13]. Dora, par diverses stratégies, maintient ainsi le mystère d’une féminité toujours inaccessible, inatteignable par l’homme et sa jouissance phallique.
L’Autre femme comme traitement phallique de l’Autre jouissance
Confrontée à la question de la jouissance proprement féminine, pas-toute localisée du côté de la jouissance phallique, l’hystérique tente – en vain – de l’articuler symboliquement via cette instance de l’Autre femme. Dans le Séminaire IV, après avoir évoqué l’association de Mme K. à la Madone sacrée, Lacan a cette formule frappante : « M. K est la façon dont elle normative cette position, en essayant de réintégrer dans le circuit l’élément masculin. »[14] [15] L’Autre femme comme instance articulée au phallus vise donc à normaliser, à donner sens phallique à ce qui de la jouissance féminine, justement, se situe hors sens et en dehors de la norme-mâle. L’Autre femme serait ainsi une manière de traiter l’Autre jouissance : de l’identifier et de la localiser – en un autre corps.
Le refus hystérique de la jouissance féminine, son système de défense, en passe donc par l’équivalence erronée qu’elle établit entre la jouissance pas-toute et la jouissance absolue qui serait celle de La femme si elle existait – autre façon, en réalité, de nommer la jouissance du père[16].
Sous le corps de l’Autre femme : l’objet a du père
L’hystérique, dans sa quête sur la féminité, emprunte ce détour d’interroger ce qu’est une femme pour un homme. Conformément au tableau de la sexuation, la réponse qu’elle obtient est : un objet a. Sous cet aspect, l’Autre femme n’est qu’un fantasme d’homme et l’abord de son corps est conforme à une logique masculine. Sous l’Autre femme, il convient donc à l’analyste de chercher l’objet a qui fait tenir le montage fantasmatique. Ainsi, au cœur du manège de Dora, gît l’objet oral : la scène de l’enfance où elle suçote son pouce en tiraillant l’oreille de son frère fournit « la matrice imaginaire » qui donne « la mesure de ce que signifient pour elle la femme et l’homme […]. La femme, c’est l’objet impossible à détacher d’un primitif désir oral et où il faut pourtant qu’elle apprenne à reconnaître sa propre nature génitale. »[17]
Lacan souligne que la jouissance orale à l’œuvre dans les symptômes de Dora (toux, aphonie) est à rapporter à une identification aux symptômes prélevés sur le corps du père (tabès, tuberculose, supposée pratique du cunnilingus liée à son impuissance). « Le symptôme hystérique […] c’est le symptôme pour LOM d’intéresser au symptôme de l’autre comme tel »[18]. Ainsi, Dora est littéralement branchée sur le corps de son père, et ce qui fait pour elle père-version, c’est la modalité spécifique par laquelle elle suppose qu’il se rapporte au corps d’une femme. Si elle s’intéresse autant au corps de l’Autre femme, c’est en tant que celle-ci « est symptôme d’un autre corps »[19], du corps du père.
Dora se voue donc, par la jouissance Une dont est affecté son corps propre, à faire exister le rapport sexuel entre le Père jouisseur et La femme[20].
La fascination pour le corps de l’Autre femme peut donc être déconstruite selon deux modalités dans la cure : ramenée à un en-deçà, par réduction de cet Autre qui n’existe pas à l’Un de la jouissance pulsionnelle du corps propre ; ou par un trajet jusqu’à cette zone, au-delà de l’Œdipe, où le corps Autre, plutôt que d’être externalisé, puisse être assumé comme une possibilité caractéristique du corps féminin traversé par l’Autre jouissance.
Aurélie Pfauwadel est psychanalyste, membre de l’ECF.
[1] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975.
[2] Cf. Leblanc V., « L’Autre femme dans la psychose et dans la névrose », mémoire de Master 1 de psychologie clinique dirigé par Paul-Laurent Assoun, Université Paris VII, 2011, inédit.
[3] Une nouvelle amie, un film de François Ozon, réalisé en 2014, avec Romain Duris et Anaïs Demoustier.
[4] Cf. Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 191-197.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994, p. 143.
[6] Cf. ibid., p. 141.
[7] Lacan J., « Intervention sur le transfert », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 221.
[8] Lacan J., « La psychanalyse et son enseignement », Écrits, op. cit., p. 452.
[9] Lacan J., « Intervention sur le transfert », op. cit., p. 222.
[10] Lacan J., « La psychanalyse et son enseignement », op. cit., p. 452.
[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, p. 387.
[12] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 110.
[13] Cf. Brousse M.-H., « Sur les traces de l’hystérie moderne », consultable sur le site lacan-universite.fr.
[14] Lacan J., « Intervention sur le transfert », op. cit., p. 222.
[15] Lacan J., La relation d’objet, op. cit., p. 142.
[16] Cf. Vinciguerra R.-P., Femmes lacaniennes, Paris, Éd. Michèle, 2014, p. 81.
[17] Lacan, « Intervention sur le transfert », op. cit., p. 222.
[18] Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, op. cit., p. 569.
[19] Ibid.
[20] Cf. Solano-Suarez E., « Un couple à quatre », Quarto, n° 109, décembre 2014, p. 27-29.