Antoine le "lettreur"

Patricia Bosquin-Caroz

"QUARTO n°96"

lettre, jouissance

Traiter par la lettre. J’ai choisi ce texte car il nous enseigne sur une certaine modalité de traitement de la psychose, une « entreprise de traduction de la jouissance innommable » visant plutôt un traitement de la jouissance par un travail incessant sur la langue. C ‘est par un travail de la lettre qu’Antoine va circonscrire, tracer un bord et délimiter une frontière passant entre le sujet et la jouissance. Ce bord le mettra à l’abri de l’objet regard menaçant. : « Mon père c’est les trois B : Baise, Bouffe, Bagarre » ; "Ces trois lettres, bordant l’excès de jouissance du père permirent à Antoine en même temps de s’en séparer." - Marie Izard

Antoine le "lettreur"

Télécharger le texte

  • Création du PDF
  • Antoine le « lettreur »

    Patricia Bosquin-Caroz*

    Deux modes de nomination

    Le cas d'Antoine est particulièrement enseignant au regard de la tension existante entre deux modes de nomination à l'oeuvre dans les traitements psychanalytiques des psychoses qui parcourt l'article d'Éric Laurent paru dans les Feuillets du Courtil[1]. En quoi consistent ces deux modes de nomination ?

    Dans le premier, il s'agit de favoriser l'émergence d'un nom d'idéal sur le modèle de la néo-métaphore schreberienne qui fixerait le sujet à un signifiant idéal. Le second, qualifié d'entreprise de traduction de la jouissance innommable, viserait plutôt un traitement de la jouissance par un travail incessant sur la langue. Ce travail de nomination infini, menant le sujet à trouver chaque fois une autre façon de dire, conduirait finalement celui-ci à s'identifier à cette façon de dire. Se faire un nom, précise Éric Laurent, équivaudrait pour le sujet à s'identifier au procédé même de traduction. « Joyce, le symptôme », c'est dire que « comme sinthome, il est celui qui arrive à s'identifier avec son effort de production d'une langue nouvelle, avec Finnegans Wake ».[2]

    Cette nouvelle perspective du traitement psychanalytique des psychoses orientée par le réel du symptôme se différencie de celle de la « Question préliminaire »[3] où Lacan, relisant le cas de Schreber, proposait comme modèle de traitement, la production par Schreber d'une néo-métaphore venant suppléer à l'absence de la métaphore paternelle. Souvenons-nous que Schreber, à la fin de sa construction délirante, s'invente un nouveau nom : être la femme de Dieu, c'est-à-dire la femme qui manque aux hommes. C'est le « pousse-à-la-femme » dans la psychose dont la réalisation est repoussée dans un temps asymptotique. Il s'agit là, précise Éric Laurent, d'un nom d'idéal qui vient stabiliser le monde de Schreber. Ce nom d'idéal permet à Schreber de se ranger « sous un nom identifiable dans le registre de l'idéal ».[4] On retrouve bien le modèle de la métaphore paternelle dont Lacan se sert. Pour rappel : l'effectuation complète de la métaphore paternelle par la substitution qu'elle accomplit du Nom-du-Père au désir de la mère produit la signification phallique. Pour Schreber, la substitution du nom d’idéal à l’énigme de la jouissance divine produit également une nouvelle valeur de jouissance, un nouveau signifié : la volupté d'âme avec la localisation obtenue d'une jouissance anarchique courant dans tout le corps, cette fois captée dans son image érotisée au miroir. Cette localisation obtenue, c'est ce que Lacan désigne dans sa « Question préliminaire », par la jouissance transsexualiste de Schreber.[5]

    Dans son article, Éric Laurent nous indique que nous avons eu une première lecture du « se faire un nom » un peu mécanique qui consistait « à retenir un usage néologique d'un nom que se donne le sujet et d'essayer de l'y fixer comme à un signifiant-maître. »[6] Ce nom pouvant d'ailleurs être un nom d'idéal tout à fait modeste, par exemple « être le meilleur vendeur ». Certes, se loger sous un nom identifiable dans le registre de l'idéal est un aspect de la nomination, mais celle-ci ne se limite pas seulement à cet abord. Le texte d’Éric Laurent a le mérite de mettre en exergue un autre pan du « se faire un nom » au regard de ce qui excède l'idéal, à savoir la jouissance qui ne se laisse supplanter par aucun nom. Dans cette perspective, le traitement psychanalytique consiste à accompagner l'entreprise de nomination en sachant, précise-t-il, « qu'il y a toujours un principe d'indétermination de la traduction, qu'il est toujours possible de trouver une autre façon de dire [...] "Se faire un nom", c'est aussi dire qu'il n'y a pas d'autre identification que le processus de recherche du nom qui se fixe "un certain temps" »[7]. « A partir de l'énigme de la jouissance, qui est toujours en défaut ou en excès dans la mer des noms propres, les traitements possibles ont toujours visé à aider le sujet à nommer cette chose innommable. Ce n'est pas l'aider à délirer, c'est autre chose. C'est choisir dans le travail du délire ce qui amène, ce qui va vers une nomination possible. Cette nomination est en même temps une entreprise de traduction constante de ce qui arrive, de ce qui excède la signification. »[8] C'est ce qui vous permet, ajoute-t-il encore, d'avoir une idée de la situation de l'objet a, où est la jouissance en jeu.

    Dans le cas d'Antoine, nous trouvons cette tension entre ces deux modes de nomination : la nomination, nom d'idéal supplantant la jouissance, « être assistant social » et celle consistant plutôt en une traduction de la jouissance. Si ce cas illustre la différence entre ces deux modes de nomination, nous ferons l'hypothèse que la seconde se rapproche du registre de la lettre, en tant que par son tracé, elle va permettre à Antoine de circonscrire la jouissance et produire une localisation de l'objet regard.

    Un nom d'idéal : l'assistant social

    Antoine cherchait le moyen de s'extraire de son milieu d'origine sicilienne dont il fustigeait la pauvreté intellectuelle. Il avait obtenu un diplôme d'assistant social soutenu par son premier psychothérapeute. Il voulait exercer son métier, mais chaque rencontre avec toute figure incarnant l'autorité le confrontait au vide de son être. Il voulait également fonder une famille et rencontrer une fille de son âge, mais se vouait à des relations avec des femmes plus âgées dont il sortait « vampirisé ». Il se disait sans identité culturelle et sexuelle. Désorienté, il attendait qu'on le prenne par la main, comme l'avait fait son précédent psy qui était « son père de substitution » et qui l'avait récemment lâché. Il s'adressait cette fois à la psychanalyse dont il attendait qu'elle réalise les promesses de cette première cure.

    Ce sera par le truchement du récit, maintes fois conté dans les séances, d'une irruption de jouissance survenue à l'adolescence et nommée par Antoine « la descente de flics », que ce sujet va être ramené à une première scène traumatique se déroulant alors qu'il était un enfant âgé de huit ans. A partir de la construction dans la cure de ce moment d'effraction du réel, Antoine va circonscrire l'objet pulsionnel venu déchirer violemment la toile de sa vie. Par un travail rigoureux et inventif sur la lettre, il va se faire une nouvelle étoffe, celle d'un « lettreur ». Ce nouveau nouage va le maintenir à distance de l'objet regard menaçant et lui donner une nouvelle assise dans son existence, le tenant du même coup à distance d'un point d'idéal impossible à atteindre.

    Un instrument nouveau : le point de capiton

    À la fuite ou à la dérive du sens dont témoignait l'inconscient à ciel ouvert de ce sujet, exposé sans réserve, répondait l'absence de consistance de son corps. Il se plaignait en effet d'avoir un corps vide, ou pas de corps du tout, ou encore un corps flasque qui pouvait s'enfoncer, se fondre dans le mur. Ce corps, il le remplissait jusqu'au vomissement. Il n'avait pas de limite, disait-il. De la même façon, son flot de paroles, la rapidité et le foisonnement de ses associations ne toléraient aucune scansion, aucune ponctuation. Ce qui le laissait tout aussi vide puisque ce savoir exposé n'arrivait pas à prendre corps. Il fallut inventer un dispositif sur mesure pour faire accepter à Antoine le terme d'une séance, tout en cherchant également à circonscrire sa logorrhée.

    C'est ainsi que je lui refilai la théorie lacanienne du point de capiton, ici dans sa forme imaginaire, comme nécessité interne au dispositif analytique. Joignant la parole au geste, mimant le mouvement de l'aiguille ficelant ensemble deux étoffes, je lui expliquai que les mots ne pouvaient filer à l'infini, que certains comptaient plus que d'autres dans un dire, d'où la nécessité d'une ponctuation. Intéressé par ce nouveau cadre analytique ainsi instauré, il s'empara de ce point de capiton et en fit usage. Dans un premier temps, cela lui servait de fil conducteur d'une séance à l'autre. « Alors, me disait-il, cette fois, je médite sur ce capiton ? » Plus tard, il me confia que ces fameux points de capiton étaient pour lui « des points d'amarrage ».

    Après coup, je peux dire que cet instrument que je lui ai refilé un peu artificiellement, me référant à Lacan, a eu pour effet de faire de moi un partenaire d'élaboration de savoir prenant place dans un cadre réglé. Revenant sans cesse sur les scènes traumatiques de son enfance et de son adolescence, en cherchant chaque fois une autre façon de les dire, Antoine va finir par les circonscrire. Cette pratique de la nomination dans la cure l'écartera du trop de sens et de jouissance à partir d'un bien-dire. Ce mode de nomination lui permettra également de trouver des points d'ancrage et de se faire un corps. Je ferai l'hypothèse que ce mode de parler va finir par confiner à un usage singulier de la lettre.

    L'homme mis à nu. Le jeans, moule du père

    Antoine fréquentait son cousin depuis sa plus tendre enfance, comme il est d'usage dans le milieu sicilien. À l'âge de treize ans, il pressent un danger et s'écarte de celui qui incarne la figure du macho, du tombeur. Il se consacre à ses études. C'est le jour de la nouvelle année, deux années plus tard, que tout « bascule ». Antoine accompagne son cousin à une activité bowling. Celui-ci, profitant d'un large public, le nargue et fait monstration de ses talents de séducteur. Antoine s'échappe et se réfugie dans sa chambre où il s'enferme. C'est quelques heures plus tard qu'aura lieu ce qu'il va nommer « la descente de flics ».

    Sa tante « débarque » et vient « faire scandale ». Elle hurle, interpelle Antoine, lui reproche d'avoir laissé son fils en plan et lui demande de se justifier. Face à la famille réunie, il est littéralement « mis à nu par une femme ». Pétrifié, il reste sans voix. C'est « l'humiliation ». Après cet événement, il décroche. 11 ne peut plus suivre à l'école, passe de l'enseignement ordinaire à l'enseignement professionnel, finit par travailler pour les travaux publics et enfin pour son père dans la maçonnerie. Ce décrochage, il le qualifie de descente aux enfers. La nuit, en proie à des hallucinations auditives (il entend sa tante crier), il rejoint le lit de sa grand-mère maternelle. Il passe également la plupart du temps enfermé dans sa chambre dans le noir. Prostré dans son lit, entre veille et sommeil, il se remémore en boucle une publicité vue à la télé. Il s'agit de la pub Levis des années quatre-vingt-dix. Premier plan : « Un jeune homme sur une moto, perd le jeans Levis qui est déposé sur le porte-bagage ». Deuxième plan : « Une femme, blonde, belle, bourgeoise trouve le jeans. Elle entre dans une usine, cherche l'homme qui pourra enfiler le pantalon Levis. Finalement, elle trouve son homme, torse nu, en bleu de travail. C'est un Méditerranéen. Il est affairé à une machine. Il se retourne, enfile le jeans. C'est l'élu ».

    Plus tard, il pourra dire de ce fantasme qu'elle habillait l'homme mis à nu qu'il avait été. Avec la pub, il devenait « le beau gosse sicilien que toutes les femmes regardent », à l'instar de son père qu'il qualifie de séducteur, d'homme à femmes... Mais c'était surtout, tel qu'il en témoigne, sa façon d'entrer dans le « moule » du père, dans l'habit du père, au moment où avait retenti l'absence d'appui symbolique. Il dira de cette période de l'adolescence que ce qui lui avait fait défaut ce n'était pas un père en tant qu'« humain », mais « la notion, l'idée » même de père. Il reprochait à son père de l'avoir laissé tomber au moment où il en avait le plus besoin, c'est-à-dire de ne pas être intervenu pour le défendre et le protéger de la furie féminine.

    Sans le savoir, en repassant en boucle cette image du jeune homme au pantalon Levis, Antoine s'appuyait (ce qu'il mit au jour dans la cure) sur le récit de la rencontre amoureuse de ses parents relatée par sa mère. La scène eut lieu cette fois dans un café fréquenté par des Siciliens. Le père d'Antoine est âgé de dix-sept ans, c'est un pauvre gosse, délaissé et battu par un père tyrannique. Pauvre, mais beau gosse. Au moment où il franchit le pas de la porte, tout le monde se retourne. La mère d'Antoine de sept ans son aînée se dit à ce moment « celui-là, je le veux ». Ainsi va-t-il devenir le fils adoptif de sa nouvelle belle-famille composée d'une mère inséparable de sa fille. La « vieille » veillera sur ce couple privé de toute intimité.

    Revenons à Antoine qui, grâce à cette solution par l'imaginaire, tient le coup malgré un décrochage symbolique. Etre le beau gosse habillait, précairement, l'objet mis à nu qu'il était devenu. De ce moment délicat, il sortit en prenant appui sur ce père imaginaire avec qui il va finalement travailler comme apprenti maçon. Mais cette solution est fragile, il ne se sent pas à l'aise « dans le moule du milieu machiste sicilien ». Cet appui sera ébranlé quelques années plus tard au moment où Antoine, cette fois jeune adulte, sera confronté directement à la manifestation du non-rapport sexuel du couple parental. Il apprend « la double vie » de son père. À partir de là, il refuse de fréquenter les chantiers où il se sent insulté, rompt tout contact avec son père. Ses constructions imaginaires s'écroulent. C'est « inassimilable » pour lui. Il « s'effondre » et consulte pour la première fois un psychothérapeute.

    Un regard pénétrant

    Le hurlement de la tante va évoquer une autre scène de son enfance dont il va finalement isoler le regard. Cette scène n'a pas été revisitée aussi souvent que celle qui s'est produite à l'adolescence et qui la voile. Antoine a huit ans et commente, lors d'une répétition d'une scène de théâtre, la visite des Rois mages à l'enfant Jésus. Une petite fille, une Belge dont il est amoureux, le regarde alors qu'il récite son texte, cette fois décalé de la scène. Intervient le directeur « aux lunettes carrées et au regard pénétrant », pour l'occasion metteur en scène, qui hurle : « Mais regarde, regarde !» Il s'agit de regarder la scène qu'il commente. Il interprète ces mots autrement : il a une tête de simplet, de couille. À partir de ce moment, son origine sicilienne fait injure et l'objective. Il devient « le macaroni ».

    Cette période de son enfance est liée à d'autres souvenirs où, me confie-t-il, il se sentait dévirilisé par son père. Celui-ci le chargeait de s'occuper de sa mère malade et dépressive ainsi que de son jeune frère. Il faisait les courses, la vaisselle. Son père, fuyant l'empire maternel, était la plupart du temps absent du domicile et l'avait élu : « L'homme de la famille ». Le pire, disait-il, c'est qu'à côté de cet homme, beau, sportif, il se sentait gros, bête, faible et laid. Mais surtout, pendant que son père tentait de l'initier aux arts de la drague en l'interpellant: « À ton âge, j'en avais plusieurs », ou encore, « Vas-y Toine attaque, To-taque », surtout il se disait : « Moi, je ne serai jamais un homme à femmes ».

    Antoine perçoit très jeune son défaut de tenue phallique et cette impossibilité de s'identifier à ce père trop jouisseur. A l'âge de huit ans, lâché par son père (dont la double vie commence à cette époque), sous le regard de cette première amoureuse, il perd pied. L'objet regard surgit, pénétrant et menaçant, et l'objective, il a une « tête de couille ». Ce sera l'angoisse et plus jamais il ne prendra la parole en public, alors que, très tôt, il avait découvert un goût pour la narration. Être le beau gosse était pour lui une tentative de s'inventer une tenue phallique, d'habiller « la tête de couille » à nouveau mise à nue à l'adolescence. Mais il ne suffit pas de s'habiller de jeans pour se faire une tenue qui tienne.

    Localisation du regard perçant par la lettre

    Je présente là une trame reconstruite d'un seul trait. Je noterai ceci : il a fallu plusieurs années pour retisser cette histoire qui au départ se présentait comme une étoffe déchirée, décousue, morcelée, tout à l'image du corps flasque, défait qu'il présentait à l'autre. Corps qui pouvait s'enfoncer, se fondre dans le mur. Corps vide qu'il remplissait jusqu'au vomissement. Comme il le disait, « les mots pour moi sont des choses ». Retisser un fil symbolique était une vraie gageure. Il fallait l'arrêter, ponctuer, interroger, lier... Il fallait que le texte prenne corps.

    C'est par un travail de la lettre qu'Antoine va circonscrire, tracer un bord et délimiter une frontière passant entre le sujet et la jouissance. Ce bord le mettra à l'abri de l'objet regard menaçant.

    Dénonçant à plusieurs reprises le laisser tomber de son père, il me dit un jour après avoir qualifié celui-ci d'« homme à femmes », de« beau gosse sicilien », « au pantalon de flanelle, chemise satinée et grosse bagnole »:« Mon père, c'est les trois B: Baise, Bouffe, Bagarre ». Ces trois lettres, bordant l'excès de jouissance du père, permirent à Antoine en même temps de s'en séparer. C'est dans l'après-coup que cela a pu se vérifier, puisqu'il put renouer un lien avec ce père dont il s'était écarté, et cette fois, sans se sentir féminisé en sa présence. Notons que c'est par une lettre écrite au père qu'il recréa avec celui-ci un lien nouveau.

    Quant au regard perçant, celui du directeur d'école ou celui de sa tante le mettant à nu publiquement, y décela celui de la grand-mère austère dont il partagea le lit très longtemps. Il se souvint qu'adolescent, il lui lavait le dos. Elle était torse nu, il avait éprouvé un frisson lui parcourant le sexe. Il avait ressenti un rétrécissement. C'était « une femme sévère au vice caché ». Elle aurait tenu en Sicile une maison de passe et aurait pour cela fait de la prison.

    Il va lier sa passion pour les femmes plus âgées, grandes, minces, blondes et froides à cette relation privilégiée à sa grand-mère maternelle. Tout comme avec celle-ci, il se fait le beau gosse qu'elles « se tapent ». Repérant sa fascination pour une image, il va les nommer « des icônes au sourire carnassier » ou « des icônes au regard perçant ».

    Les trois B: « Baise, Bouffe, Bagarre », nomination venant circonscrire la jouissance d'un père jouisseur, sorte de chef de horde et « l'icône au regard perçant et carnassier », nom du surmoi féminin (souvenons-nous de cette grand-mère qui veille sur le couple parental) vont permettre de délimiter une frontière, un bord entre le sujet et ses figures de l'Autre jouisseur.

    Actuellement, il ne se fait plus le beau gosse que « les femmes de quarante, cinquante ans se font ». Il ne se confronte plus à ces rencontres dont il sortait « vampirisé ». Il ne se mesure plus non plus à l'étalon phallique de son milieu d'origine, mais prend appui sur une nouvelle pratique, celle de la lettre, que le nom de « lettreur » va venir signer. Un jour il me dit : « Je suis un lettreur ». Depuis quelque temps, il avait repris une pratique d'écriture délaissée depuis l'enfance. A l'époque, il écrivait des poèmes sur des fonds de couleur. Il aimait « faire des fondus ». Il sait aujourd'hui qu'il ne pourra pas être assistant social, mais il en fait, selon ses termes, « une étoffe habillant son fond bâtisseur ». Il dit aussi que ce titre d'assistant social lui a servi «à colmater une brèche ». Il travaille avec son père et renoue avec son milieu d'origine. Il en connaît les limites intellectuelles, mais apprécie la maçonnerie, surtout le plafonnage des murs ou le carrelage. Il aime « faire des fonds ».

    Au « lettreur », il ne s'identifie pas comme précédemment au titre d'assistant social. À la différence du « je suis assistant social », le « lettreur » n'implique aucun franchissement symbolique, mais indexe plutôt l'émergence d'un nouveau nouage. En effet, ce nom ne va pas constituer une nouvelle identification imaginaire pour Antoine. Mais, à l'instar d'un autographe, il va signer subrepticement le nouveau bricolage qui s'est instauré dans la cure. En effet, grâce à son maniement de la langue, Antoine borde la jouissance. Il ne se prend ni pour un écrivain, un poète ou un lettré. Il tente plutôt de colmater une brèche par un bien-dire. C'est un maçon maniant la truelle. Il « fait des fonds » et à partir de là, défriche, trace, ouvre, borde.

    * Patricia Bosquin-Caroz est psychanalyste, membre de l'École de la Cause freudienne.

    [1] Éric LAURENT, « Les traitements psychanalytiques des psychoses », Les Feuillets du Courtil, 21, février 2003, pp. 7-24.

    [2] Ibid., p. 18.

    [3] Jacques LACAN, « D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » [1957-1958], Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 531-583.

    [4] Éric LAURENT, op. cit., p. 19.

    [5] Jacques-Alain MILLER, L'expérience du réel dans ia cure analytique » [1998-19991, L'Orientation lacanienne, enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris vo, inédit, les deux dernières leçons.

    [6] Eric Laurent, op. cit., p. 17.

    [7] Ibid., p. 18.

    [8] Ibid., p. 17.