Si le symptôme est une jambe de bois, comment s'en servir ?
Patricia Bosquin-Caroz
"IRONIK"
J’ai choisi ce texte pour la rigueur de sa construction qui fait apparaître dans son dépouillement l’architecture singulière d’un sinthome. Texte qui se laisse à lire comme un parcours avec ses scansions posées sur la partition de l’enseignement de Lacan et de élaborations de J.-A. Miller. Pas sans l’acte de l’analyste et l’engagement décidé de l’auteur. - Philippe Cousty
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Si le symptôme est une jambe de bois,
comment s'en servir?
Patricia Bosquin-Caroz
La Section clinique qui m’invite aujourd’hui[1], m’a proposé d’intervenir à partir de mon expérience de la passe sur le thème de l’année : « L’invention ». Pour ceux qui l’ignorent, rappelons brièvement que dans notre champ analytique, le terme « passe » qualifie trois temps de l’expérience : passe 1, passe 2, passe 3.
La passe 1 concerne le moment de passage de l’analysant à l’analyste qui s’effectue dans la cure. La passe 2 désigne l’épreuve ayant pour but de sanctionner un parcours analytique mené à son terme et pouvant déboucher sur une nomination d’Analyste de l’École. Il s’agit, de la part du passant, de témoigner de sa cure analytique auprès de deux passeurs, qui auront ensuite pour tâche de rapporter ce témoignage auprès d’un jury composé de quatre psychanalystes plus un, ensemble dénommé Cartel de la passe ou Commission de la passe si le nombre des membres qui le composent excède cinq personnes. Ce dispositif de la passe a été inventé par Jacques Lacan en 1967 dans sa « Proposition du 9 octobre [...] »[2], afin de promouvoir ce qui fait le socle de la formation de l’analyste, à savoir son expérience de la cure analytique et son élucidation. Enfin, la passe 3 désigne le temps de l’enseignement de l’AE.
Invention et bricolage
Quand Philippe De Georges m’a annoncé ce thème de « L’invention », j’ai pensé directement au nouvel usage du symptôme qui s’était éprouvé au terme de mon analyse et que je peaufine d’ailleurs depuis, puisque avec le symptôme on n’en a jamais fini ! Ceci dit, je suis tout de même passée de l’état d’un être souffrant, s’adressant à l’Autre du transfert et du sens pour être délivré de ses symptômes à celui d’un sujet averti de l’irréductible du symptôme mais sachant le manier afin de s’en servir de façon inventive. La cure analytique peut de fait conduire le sujet, de l’impuissance face au symptôme à la gaieté du savoir y faire avec le symptôme, soit à celle de l’invention sur mesure.
Avant d’écrire mon intervention d’aujourd’hui, qui va traiter de l’invention dans la passe ou du savoir y faire avec son symptôme comme visée de l’analyse, j’ai relu avec beaucoup d’intérêt le texte d’une conférence donnée par Jacques-Alain Miller en 1999, lors du Séminaire de la Section clinique de Paris-Île-de-France : « L’invention du psychotique »[3].
J.-A. Miller y différencie l’invention de la création. La création mettrait l’accent sur l’invention ex nihilo, à partir de rien, tandis que l’invention proprement dite relèverait d’une création à partir de matériaux existants. Cette précision nous permet de distinguer le caractère créationniste par exemple d’une œuvre d’art et l’invention dans et par l’expérience analytique, qui elle se fait à partir du matériel même de la cure, pouvant conduire à un bricolage satisfaisant plutôt qu’à une nouvelle création. Nous sommes tous des bricolés ! pouvait dire, à une autre occasion, J.-A. Miller. L’invention serait donc affine avec le bricolage, avec le savoir y faire, avec l’usage du symptôme.
J’ai également été surprise de constater que ce texte datant de 1999 traitant principalement de la psychose, touchait tout autant au thème qui a orienté le travail des AE de l’École cette
année, « Du symptôme au sinthome » et, à ce qui a animé particulièrement mon enseignement portant sur le traumatisme de lalangue, non sans l’appui d’ailleurs des dernières avancées de J.-A. Miller. À ce sujet, je vous propose de vous référer à ses derniers cours, notamment « L’Être et l’Un ».
L’invention et le traumatisme
En 1999, à l’occasion de sa conférence sur « L’invention psychotique », J.-A. Miller expose essentiellement la thèse selon laquelle l’invention prend son départ du traumatisme c’est-àdire « du choc du signifiant pur »[4] sur le parlêtre. Je le cite : « c’est précisément le traumatisme du signifiant, du signifiant énigme, du signifiant jouissance, qui oblige à une invention subjective. »[5] À cet égard, soulignons que le traumatisme du signifiant concerne tout autant le sujet psychotique que le sujet névrosé. Il nous introduit de fait à une clinique transtructurale. Le sujet névrosé aura à s’avancer dans la zone de l’inexistence de l’Autre et à franchir sa croyance transférentielle pour accéder à l’invention qui relève de l’usage et du savoir y faire, tandis que sa croyance à un Autre symbolique le maintenait dans sa dépendance à l’Autre du sens. Quant au sujet psychotique, il a lui affaire immédiatement au traumatisme de la percussion signifiante avec laquelle il a d’emblée à se débrouiller sans le secours du sens œdipien, ni du Nom-du-Père, c’est-à-dire, sans l’Autre.
Il s’agit donc de concevoir l’invention comme généralisée à l’aune de l’Autre qui n’existe pas. Le sujet psychotique part de ce prérequis, le sujet névrosé l’atteint en fin de parcours analytique, mais l’invention concerne pour chacun l’usage ou le savoir y faire avec le traumatisme de lalangue.
Joyce par exemple a fait du phénomène langagier qui l’assaillait, celui de l’assonance et la résonance à l’infini de la langue, œuvre littéraire. Lacan prend appui sur Joyce afin d’ouvrir une nouvelle voie pour la psychanalyse dans l’abord du symptôme, visée plus pragmatique que la voie freudienne l’appréhendant en termes de vérité.
Ce changement de perspective n’est pas sans incidence sur la pratique analytique ni sur la manière de concevoir la fin de la cure. C’est dans son Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », que Lacan évoque l’identification au symptôme marquant la fin d’une analyse, à condition, dit-il, de prendre ses garanties d’une espèce de distance. À l’identification au symptôme, Lacan préfèrera l’expression savoir y faire avec le symptôme. Autrement dit, le savoir y faire avec son symptôme implique un changement de point de vue sur le symptôme, qui n’est plus seulement à appréhender comme une formation de l’inconscient susceptible d’être déchiffrée, mais, je cite J.-A. Miller : « comme une pièce détachée, une pièce qui n’a pas de fonction, qui n’en a pas d’autres que celles d’entraver les fonctions de l’individu. Cette pièce détachée n’est pas seulement une entrave, mais elle a dans une organisation plus secrète, une fonction éminente. »[6] Loin donc de vouloir l’éliminer, il s’agira plutôt de lui trouver une fonction, un usage. Dans son dernier enseignement, à partir du Séminaire Le sinthome, Lacan va substituer au déchiffrage de la vérité du symptôme, l’usage logique du symptôme, du « sinthome », qui tend à être un usage autistique du symptôme. La cure analytique orientée par le réel du symptôme conduirait le sujet à cette part en lui de jouissance autistique, de jouissance Une, afin de la cerner, de la serrer, de l’isoler et de s’en servir.
Le symptôme en fonction
J.-A. Miller, dans son cours « Pièces détachées », introduit à la lecture de ce Séminaire Le sinthome, il y compare le symptôme à une jambe de bois, qui bien que ne faisant pas partie du corps, n’en a pas moins une fonction. Faire usage logique du symptôme se rapporterait à la fonction, à l’action, au rôle, à l’emploi, à l’usage, au maniement qu’il y aurait à trouver au symptôme invalidant, pour faire du dysfonctionnement, un fonctionnement. C’est là que l’invention est requise.
Le symptôme, pris non plus sur le versant du sens, mais sur le versant économique de la satisfaction qu’il procurerait, ne serait pas à interpréter mais à réduire, afin de faire avec le reste quelque chose de fécond, « faire quelque chose avec la jambe de bois autour de laquelle s’est formé votre corps, pour l’attacher et lui donner une fonction », précise J.-A. Miller.
L’expression faire fonction du symptôme résonne évidemment avec une référence que vous connaissez tous, celle que Lacan fait au schizophrène dans son texte « L’étourdit »[7]. Il y stipule en quelque sorte que le schizophrène aurait à faire fonction de ses organes, à leur inventer un usage, lui qui se spécifie d’être pris sans le secours d’aucun discours établi. Il me semble qu’on a là une indication essentielle, qui nous permet de saisir l’expression de Lacan, savoir y faire avec son symptôme, qui inclurait un maniement de la cure analytique, conduisant le sujet à l’os du symptôme, au réel du symptôme, à son irréductible par la voie du sens dont il aurait à faire usage sans plus prendre appui sur le discours établi ! Après l’Œdipe – thème de Pipol 6 –, à chacun son invention ! À condition, bien entendu que l’analyste ne conduise pas la cure au Nom-du-Père mais dans la perspective de l’Autre qui n’existe pas. Autrement dit, dans la perspective du « sinthome », il y aurait à atteindre l’os du symptôme, soit sa réduction à son os réel, résorbable par l’opération du sens, et cela avant même de savoir y faire avec la pièce détachée, susceptible ensuite d’être réintégrée à un fonctionnement plus satisfaisant.
Bien entendu, atteindre le réel du symptôme jusqu’à sa réduction ne s’obtient pas d’emblée, puisque le sujet névrosé se présente à l’analyse englouti sous le bric-à-brac de ses identifications moïques ou idéales dont il aura à s’extraire, pour advenir d’abord comme sujet de désir, et ensuite comme parlêtre, affecté par la jouissance.
Se servir du symptôme, différentes modalités du savoir y faire
En ce qui me concerne, l’analyse avait pris son départ d’un symptôme invalidant, qui consistait à ne pas oser prendre la parole en public sous le feu des projecteurs, figurant l’insistance du regard du père et la sévérité de son jugement. Un premier parcours analytique avait fini par me dégager d’un amour tumultueux pour le père, amour passionnel qui s’était ensuite reporté sur l’homme aimé. Je m’étais battue contre l’impuissance paternelle et masculine à répondre de mon être de femme, tout en me vouant en même temps à un amour perdu. Ainsi, j’avais repéré qu’au-delà du partenaire amoureux, j’entretenais d’infinies noces avec le père châtré, le père impuissant, voire le père mort, que je tentais au prix de mon sacrifice phallique de faire exister. À cette fin, j’avais endossé la chasuble de la figure christique idéalisée, inaccessible et à mon grand dam jamais égalée. Une première expérience de la passe me permit de prendre un aperçu sur le fantasme, « une femme est offerte en sacrifice », et produisit un effet de soulagement. De la femme battue, je me faisais dorénavant femme battante, ce que d’une certaine façon j’avais toujours été, mais cette fois je me battais pour la cause analytique, un peu à la façon d’un guerrier appliqué.
Le repérage et le desserrage de l’identification phallique constituent une avancée certaine dans l’analyse du sujet névrosé, que Lacan dénomme franchissement. Le terme de franchissement du plan des identifications et celui de traversée du fantasme, avec lesquels Lacan conceptualise la fin de la cure analytique dans les années 60, suppose au bout de l’expérience, l’avènement d’un être nouveau dégagé de ses affects, comme l’indique la référence de Lacan à la métaphore du guerrier appliqué, empruntée à Jean Paulhan. Dans la leçon de 1976 du Séminaire « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », il n’est plus question de traversée qui marquerait la fin de l’analyse, mais de savoir y faire avec son symptôme, savoir le débrouiller, le manipuler un peu à la façon, précise Lacan, dont l’homme ferait avec son image. À ce point de la cure, le sujet pouvait effectivement mettre en veilleuse sa passion amoureuse et s’appliquer à la tâche, mais il ne pouvait pas encore faire avec sa singularité « sinthomatique » qui n’était pas encore isolée.
Il fallut attendre les interprétations du second analyste pour que se dénude, en deçà de la vérité du symptôme – l’amour increvable pour le père – son os réel, à savoir la jouissance autistique qu’il recelait. Autrement dit, l’analyste en faisant radicalement chavirer l’artifice phallique de l’identification sacrificielle, allait mettre au jour la part la plus opaque de la jouissance orale que le sujet tirait de sa propre castration, en se sustentant de la douleur éprouvée au regard de la privation féminine. Dénuder la pulsion orale, envers de la demande d’amour illimitée, impliquait, selon l’expression de Lacan dans le Séminaire Encore, la répétition du ratage jusqu’à plus soif et, dans mon cas, celle de la demande, qu’aucun objet, qu’aucune parole ne pouvait satisfaire. Il s’agissait de répéter le ratage jusqu’à atteindre l’os réel du symptôme, ici, sa fixation à la jouissance orale. Les interventions de l’analyste permirent enfin de situer les contours de l’objet et de le débusquer. Je me souviens de l’effet d’extraction qu’avait produit en moi sa phrase : « vous êtes la première bouffeuse d’émotions rencontrée dans la clinique ! » Le sujet avait été pris en flagrant délit de jouissance vorace, jouissance branchée sur les émotions et l’humeur mélancoliforme. Je mangeais du rien, du vide auquel me ramenait l’absence de réponse dans l’Autre, vide central de l’Autre que comblaient mes larmes, par un branchement singulier de la pulsion orale sur l’humeur. À ce moment, le symptôme se donnait à lire sur le versant de la fixation orale et de sa satisfaction coûteuse. Autrement dit, l’affolement de la demande d’amour adressée à un autre avait été reconduit à sa racine de jouissance autistique : manger des larmes. Nous pouvons ici situer un premier usage autistique du symptôme, celui du fonctionnement d’une bouche se dévorant elle-même, en absorbant malheurs et tourments.
Dès lors, une fois cette réduction obtenue, comment envisager le maniement du symptôme dans la perspective du savoir y faire ? Si, comme le propose J.-A. Miller, le symptôme n’est pas à interpréter mais à réduire, s’il n’est pas à guérir mais qu’il est là pour en faire usage, s’il n’est pas question de résignation mais de faire quelque chose de fécond avec le reste, si le symptôme est une pièce détachée à laquelle il s’agit de donner une fonction, comment allais-je faire usage de cette bouche bouffeuse d’émotions et m’en servir de façon nouvelle voire inventive ?
J’avais finalement quitté l’analyste après avoir fait mienne cette jouissance de l’auto dévoration. Je m’étais reconnue dans le ça de la jouissance gourmande d’émotions, mais aussi gourmande des mots et des paroles propices à combler le manque à être du sujet. Se reconnaître dans le ça de l’oralité avait ouvert la voie à un savoir y faire avec la demande d’amour, et à un maniement plus satisfaisant de celle-ci. Si Lacan préférera finalement l’expression, savoir y faire avec son symptôme, aux termes, d’identification au symptôme, j’avancerais que pour ma part, le savoir y faire avait pris son départ, d’un s’y reconnaître, se reconnaître dans le ça de la jouissance isolée, mais en prenant mes garanties d’une espèce de distance, selon l’expression de Lacan. Ainsi, je ne me perdais plus dans le don d’amour sans limite, ni dans la demande en retour, tout autant sans limite, de signes d’amour. La gourmandise amoureuse s’était modérée, grâce à l’intervention de l’analyste qui en avait débusqué sa racine pulsionnelle et jugulé l’appétit. Cette fois, je pouvais faire usage créatif de ma passion et m’en servir dans mon engagement dans la cause analytique.
C’était la fin d’un deuxième acte, où le sujet avait joué sa partie avec son partenaire pulsionnel. Pourtant, ce n’était pas encore fini puisque après cette conclusion logique, je revins voir l’analyste. Un reste symptomatique encore actif, d’humeur mélancoliforme, motiva la reprise de l’analyse plus d’une année après cette première fin. Dans ce dernier trajet, l’analysante allait appareiller la jouissance orale à la marque traumatique d’une parole maternelle contingente, ce qui me détermina alors à franchir le pas de la passe conclusive.
Cette humeur, qui malgré tout ce parcours m’avait rattrapée, m’apparut d’abord comme étrangère à moi-même, ex-time ou encore hors sens car déconnectée du sens que j’avais parcouru dans tous les sens. Ainsi la cure avait mis précédemment au jour le culte du père mort que dissimulait l’humeur mélancolique qui m’aspirait adolescente. Elle avait également mis en lumière celui de la douleur corrélée à la privation féminine et sublimée dans la figure christique. Elle avait aussi permis de débusquer un mode de jouir oral de l’inconscient qui s’était emparé de la douleur de vivre. Ce qu’il y avait encore à cerner, à lire du symptôme touchait cette fois à ce qui avait fait évènement de corps pour le parlêtre, soit évènement de jouissance. C’est de façon purement contingente, à la faveur d’un rêve qu’allait émerger en fin de ce dernier parcours la voix maternelle, voix plus traumatique que l’énoncé auquel celle-ci se rapportait : « Il n’y avait pas de place pour toi. ». Cet énoncé désignait sans ménagement la place que le sujet, comme fille, avait occupée dans le désir de sa mère. Mais ce n’était pas tant l’exclusion phallique que la désinvolture avec laquelle sa mère s’était adressée à sa fille, qui allait laisser trace d’affect, sous forme d’humeur mélancoliforme. Ainsi, la désinvolture désignait après-coup et de façon singulière le trauma du laisser-tomber que la langue maternelle avait charrié avec elle.
La désinvolture n’est évidemment qu’un semblant avec lequel j’avais tenté lors de mon premier témoignage de serrer un bout de réel : ici l’impact d’affect mélancolique sur le corps du parlêtre, corps conçu comme substance jouissante, qui avait laissé une façon de dire. Rappelons que la dimension du savoir y faire est également affine avec la lecture du symptôme qui soulage, comme le dit J.-A. Miller. Celle-ci avait débouché sur un illisible, un indicible lové au cœur de lalangue qui m’avait percutée. Le mot désinvolture désignait ce trou du symbolique qui ne peut nommer le réel et qui tout au plus le cerne. Nous y reviendrons.
La réduction obtenue du symptôme à ce bout de réel, à ce reste traumatique, que j’avais désigné par les termes de « désinvolture de lalangue », avait été dans le même temps, marquée par un désinvestissement libidinal de ce reste que j’avais dénommé, au moment où il se produisit : désactivation. « C’est désactivé », avais-je dit à mon analyste. La métaphore était bien sûr d’ordre guerrier et répondait à une intervention de l’analyste : « faites-vous démineur ! ». La désactivation participait ainsi de la réduction du symptôme à sa marque traumatique.
Retour sur le traumatisme
À la fin de son enseignement, Lacan reviendra sur la question du noyau traumatique pour faire valoir cette fois l’incidence traumatique de lalangue même. Dans le Séminaire L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre , il dit : « Freud délire, juste ce qu’il faut, car il s’imagine que le vrai, c’est ce qu’il appelle, lui, le noyau traumatique. »[8] Lacan oppose ici à l’existence supposée d’un noyau traumatique dont on s’approcherait à force de parler dans l’association libre, « la roulure » de la langue. « Il n’y a que la roulure »[9], dit-il, c’est-à-dire « l’apprentissage subi d’une langue » qu’il va écrire en un mot : lalangue. À la prévalence de la fonction de vérité, Lacan substitue le « bouillon de langage », le « bouillon de culture ». Dans cette même leçon, Lacan fait valoir que l’impact du traumatisme de lalangue n’est pas
tant à rechercher du côté des effets de sens, que du côté de ses effets de jouissance. À ce propos il énonce que, quelle qu’elle soit, lalangue est une obscénité. Rappelons que le terme de lalangue désigne ce qui précède la structure du langage qui va ensuite lui donner sens. Lalangue, c’est la lallation de la langue, sa jaculation, sa matérialité sonore. Ce qui s’entend avant le sens.
À la fin d’une analyse, du moins en ce qui me concerne, quelque chose de l’ordre de ce qui s’entend avant le sens, entendez le sens œdipien, et qui a marqué le parlêtre – celui qui parle et est parlé –, s’est serré, grâce aux multiples tours propres au mouvement de la cure qui participent de cette réduction. Ce qui s’entend avant le sens relève de l’impact des mots sur le corps, choc des mots sur le corps ou « percussion des mots sur le corps », comme le formule J.-A. Miller dans son dernier cours, « L’Être et l’Un »[10]. Le corps, rappelons-le, n’est pas à entendre ici en tant que corps spéculaire, mais en tant que substance jouissante, c’est-à-dire en tant qu’il se jouit. Ainsi, l’événement traumatique serait davantage à appréhender comme un événement de corps. L’événement traumatique, ou l’accident contingent, ouvrirait, comme J.- A. Miller le formulait déjà dans son cours intitulé « L’expérience du réel dans la cure analytique »[11], à l’incidence de la langue sur l’être parlant, et plus précisément sur son corps. L’affection essentielle serait, dit-il, l’affection traçante de la langue sur le corps. Dans cette perspective, le « sinthome » se conçoit comme identique au circuit de la répétition qui se déclenche par un événement de corps et fait de cette marque purement contingente un ne cesse plus de s’écrire, soit une réitération de cette marque première qui ne cesse plus.
Cela ne veut pas dire que l’analyse se passe du sens et de la recherche de vérité. Dans l’analyse, comme le spécifie J.-A. Miller dans son cours « Choses de finesse »[12], il s’agit de faire vérité de ce qui a été et qui a manqué à faire vérité, soit les traumatismes, c’est-à-dire ce qui a fait trou et que Lacan nommera troumatismes. Il s’agit dans une analyse de « faire venir le discours à ce qui n’a pas pu y prendre rang [...] » Cela étant dit, l’expérience psychanalytique telle que la conçoit Lacan à la fin de son enseignement et telle que J.-A. Miller la formalise aujourd’hui, est poussée au-delà des révélations de l’inconscient et de leurs remaniements, au-delà du repérage des identifications qui organisent la fenêtre fantasmatique par où le sujet regarde le monde et du repérage de l’objet colmatant le manque à être, au-delà même de la traversée du fantasme. Ainsi, ce qui est isolé à la fin d’une expérience analytique concernerait davantage la façon dont le corps se jouit, jouit du signifiant qui l’a marqué, qui l’a percuté et lui a imprimé un mode de jouir singulier, soit ce qui a fait trauma.
Une marque contingente et ses effets d’affect
Cette appréhension du choc de lalangue sur le corps a, de fait, scandé la fin d’un long parcours analytique qui s’est effectué avec deux analystes et en trois temps. La première analyse s’est soldée par l’aperçu pris sur le fantasme, le second parcours par la traversée du fantasme et la chute de l’objet a, et le troisième s’est achevé par l’appréhension de ce qui avait fait trauma dans mon rapport à la langue maternelle en tant que lalangue.
Comme je l’ai dit précédemment, ce qui avait fait trauma relevait d’un événement de discours contingent dont le parlêtre avait fait la marque, le tampon d’un mode de jouir qui ne cesserait plus, soit une forme d’humeur mélancolique. Cet événement de discours concernait un énoncé maternel, qui était apparu en fin d’analyse dans les associations de l’analysante comme s’il avait toujours été présent, donc sans surprise, mais sans avoir été réellement pris en compte jusque-là dans sa valeur traumatique. Il s’agissait ainsi d’une phrase peu touchée par le processus analytique qui vise, notamment par la remémoration des souvenirs infantiles, à en atténuer l’excès de charge émotionnelle. Autrement dit cette phrase avait pris valeur de trauma seulement au bout du processus analytique, comme si jusque-là, elle avait été recouverte par la construction même de l’analyse, par le sens œdipien qui s’y était déployé et qui l’avait voilée. Autrement dit, sa charge libidinale était restée active à l’insu du sujet et n’avait jusque-là pas été fracturée par le discours analytique alors que celui-ci avait réussi à fracturer la fixité de la signification fantasmatique qui avait orienté le mode de jouir du sujet pour faire apparaître la jouissance orale qui s’y logeait. Cette fois nous pourrions parler de fixité « sinthomatique », celle qui ne se traverse pas, ne se fracture pas, mais s’isole au terme d’un procédé de réduction.
Cet énoncé maternel qui avait surgi lors d’une des dernières séances analytiques, « il n’y avait pas de place pour toi », qui indexait une modalité du ravage maternel, prononcé par ma mère bien après l’événement traumatique auquel il se référait, avait jailli à la suite d’un rêve que je rapportais à l’analyste et qui mettait en scène le laisser-tomber maternel. Ce qui m’avait bouleversée dans ce rêve concernait essentiellement la voix de ma mère, voix qui m’avait (dans le rêve) laissée à mon tour, sans voix. En effet, il y avait dans cette voix quelque chose d’inqualifiable, d’innommable que je cherchais dans la séance à nommer et que je dénommerai plus tard, désinvolture. C’est donc dans le fil associatif que cette phrase s’imposa, comme une évidence, comme un c’est ça, au moment où je la proférai à haute voix ! Cet énoncé – « il n’y avait pas de place pour toi » – se rapportait à une scène de mon enfance où j’avais, d’une certaine façon, été laissée en plan. Il fut cueilli par l’analyste qui fit ce constat, « c’est un trauma », lui donnant par-là la valeur d’un évènement de jouissance.
Cette émergence permit ensuite une désactivation, un désamorçage d’une jouissance se présentant comme un reste symptomatique, soit une forme de bovarysme que je cultivais depuis mon adolescence et qui avait motivé la reprise de la toute dernière tranche d’analyse.
Le surgissement de cet énoncé avait surtout fait retentir cette fois une valeur de jouissance que drainait lalangue maternelle et que je dénommais désinvolture. C’est là que gît le nouveau, l’invention qui eût lieu dans l’analyse même et qui allait mener au savoir y faire conclusif avec le « sinthome », grâce à l’appréhension par le parlêtre de la désinvolture de lalangue qui l’avait enveloppée et marquée.
La désinvolture qualifiait une jouissance indicible qui dénommait ce qui, de lalangue, avait percuté, marqué le corps du parlêtre en lui imprimant un mode de jouir sur le versant de l’humeur mélancoliforme. La désinvolture désignait une façon de faire, une façon de dire qu’authentifiait bien cette phrase dite à la légère d’une mère à sa fille : « il n’y avait pas de place pour toi. » Si cet énoncé fait d’une certaine façon écho au drame de la position typique de l’exclusion hystérique – nous allons y revenir –, il n’en est pas moins corrélé à un événement de corps, le laisser-tomber. Cet événement de corps a fini par s’isoler et se désactiver à la fin de l’analyse, comme détaché de tout sens œdipien, mais comme corrélé à ce simple énoncé contingent condensant la désinvolture de l’Autre ayant percuté le corps et y faisant trauma.
De la phrase fantasmatique impersonnelle au trauma singulier
Aujourd’hui, je vous propose de revenir plus précisément sur cet énoncé maternel isolé en fin de parcours analytique afin de distinguer l’appréhension du trauma par le sens œdipien de celle appréhendée par la percussion de lalangue et son effet d’affect. L’énoncé « il n’y avait pas de place pour toi », ne m’était pas méconnu et son surgissement ne relevait pas d’une levée du refoulement. Cette phrase m’avait toujours accompagnée comme une ombre. Elle faisait bel et bien partie de mon histoire, une histoire banale où une mère préfère ses garçons à sa fille. Seulement, cet énoncé changea de valeur au cours de l’analyse.
Au cours d’une première analyse, j’avais souvent évoqué le souvenir d’une scène marquante de mon enfance à laquelle cette phrase maternelle se rapportait. Alors âgée de cinq ou six ans, j’avais été laissée aux bons soins de la dame de ménage de ma mère, durant une longue période de vacances, pendant que celle-ci effectuait un voyage avec mon père et mes jeunes frères. Docile, je n’en avais pas fait un drame. De fait, il n’y avait pas de place pour moi dans cette conjoncture vacancière, puisque nous étions trois enfants et qu’il n’y avait de place que pour deux. C’était une évidence que je n’avais pas contestée.
Telle était la logique maternelle, familiale même, puisque entérinée comme telle par mon père qui n’avait dit mot. Tout cela avait eu lieu sans faire de vague, même mon séjour chez cette dame, à un détail près : le rire moqueur d’un jeune homme handicapé et privé de la motricité de ses jambes, m’avait surprise dans mes jeux d’enfant solitaire.
On peut dire qu’après-coup, ce regard moqueur d’un homme infirme avait eu l’impact de transformer en dommage réel un événement contingent. L’infirme dorénavant serait celle qui faisait tache dans le tableau familial. En effet, ce regard moqueur eut pour conséquence d’exacerber le choix phallique maternel dont j’avais été exclue. La privation féminine se révélerait douloureuse. Autrement dit, si j’avais été écartée, c’était parce que j’étais une fille, soit celle qui n’avait pas ce qu’il fallait pour faire partie du voyage. Se dévoilait là, de façon fulgurante, la préférence phallique de ma mère avec laquelle je n’aurais plus de cesse de me confronter.
Ma première analyse allait mettre en relief la revendication phallique que j’avais adressée, enfant, à ma mère, ensuite aux hommes recouvrant ce traumatisme sexuel, celui de la castration de la petite fille. Quant à mon père, absent, du fait de son mutisme, car très occupé à sauver et à restaurer son idéal paternel mis à mal, je m’en détournerai, pour un temps, afin de m’adresser à celui que mes prières tenteraient de faire répondre et que je choisirai sur le modèle paternel du sauveur sacrifié, le Christ. Ainsi, depuis l’enfance et jusqu’à la fin de mon adolescence, je devins une jeune femme pieuse. Ma première tranche d’analyse me permit de repérer l’identification christique qui donnerait plus tard son support au fantasme : une femme est sacrifiée. On pourrait dire que ce traumatisme infantile, remémoré dans la cure, avait trouvé là à se supplanter, à se métaphoriser grâce à l’appui pris sur cette identification sacrificielle. Ce qui avait fait trauma s’était présenté surtout sur le versant de la privation féminine, que vérifiait d’ailleurs la version de la féminité qui m’avait été transmise : être une femme, c’est être une pauvre femme. La construction du fantasme, une femme est offerte en sacrifice, sous le regard d’un père impuissant, allait ensuite donner son cadre à la jouissance sacrificielle, sublimation de la privation féminine.
Cette construction du fantasme se scellerait au cours d’une première expérience de la passe par laquelle je devins membre de l’École. Ce fantasme se traverserait ensuite à la faveur d’une interprétation du second analyste : « Mais bien sûr, vous êtes ce jeune homme mis à mort ! » Cette interprétation qui fit, dans un premier temps, vaciller l’identification phallique au père impuissant, permit, dans un second temps, comme je l’ai fait valoir, de mettre au jour le mouvement pulsionnel oral qui animait une demande d’amour insatiable adressée au père, à l’homme aimé et ensuite à l’analyste.
À propos cette fois de cette phrase, « une femme est offerte en sacrifice », Éric Laurent qui animait un moment d’enseignement de la passe à Bruxelles l’année dernière, faisait valoir la différence entre, d’une part, la phrase fantasmatique, impersonnelle, qui condense une série d’énoncés qui ont été dits, énoncés en souffrance qui ont réussi à se dire dans l’expérience, ce qu’on nomme le fantasme fondamental, et d’autre part, le trauma singulier, que j’avais qualifié pour ma part des termes de désinvolture maternelle. La désinvolture est un nom, cette fois singulier, donné au trauma du laisser-tomber. Donc, d’une part, au bout d’un premier processus analytique, on a un concept impersonnel, une phrase fantasmatique qui se construit, se diffracte, puis se traverse, et d’autre part, au bout d’une dernière expérience, on a un trauma singulier qui s’isole, qui ne se traverse pas, mais se désactive.
Le fantasme du sacrifice ou le trauma du laisser-tomber n’ont pas la même valeur de jouissance. Le sacrifice, prend pour le sujet une valeur phallique, il y a là la récupération d’un plus-de-jouir, tandis que le trauma, qui se rapporte ici à la désinvolture de l’Autre, est corrélé au pur événement de corps, soit au laisser-tomber. C’est à cet affect que le deuxième mouvement de la cure allait in fine me reconduire. La deuxième analyse a de ce point de vue un petit effet de contre-analyse, mais pas de contre-analyse sans analyse ! Autrement dit, le trauma de l’exclusion hystérique a finalement été ramené à la racine de l’événement de corps, à la percussion de la langue sur le corps et la trace d’affect que celle-ci y avait laissée.
Ainsi, ce qui allait s’isoler en fin de parcours, relevait davantage de la rencontre contingente avec la désinvolture du mode de parler maternel, traumatisme premier constituant l’os réel du symptôme, qui avait marqué le parlêtre, au point de lui imprimer un mode de jouir mélancoliforme de l’inconscient, avec lequel il colmaterait la rencontre manquée avec le partenaire amoureux.
L’évènement de corps qui fut appréhendé tenait à l’impact d’un dire ou plutôt d’une façon de dire, sur le corps qui eut ensuite des effets de jouissance. J’avais ensuite fait de la rencontre contingente avec la désinvolture de l’Autre, nécessité, en transformant une exclusion contingente en exclusion symptomatique susceptible de se répéter. La désactivation obtenue en fin d’analyse est une façon de qualifier le désamorçage d’une répétition, d’une itération de cette marque première de la jouissance de lalangue. Le constat de l’analyste, « c’est un trauma », isolerait l’effet dans le corps d’une énonciation traumatique, désamorçant du même coup son impact.
L’usage du trauma
Dès lors, je proposerais que le savoir y faire, se démontre par la passe comme un savoir lire dont on ne sort pas, ce que l’enseignement de l’AE met à l’épreuve. Quant à la désinvolture, qu’en faire, quel usage ? D’avoir été isolée, elle fut du même coup désactivée. S’il advient qu’elle se réactive à nouveau, elle peut être identifiée comme telle, comme étant cette jambe de bois avec laquelle il y a à savoir y faire. Ainsi, je fais mienne cette sensibilité particulière à la désinvolture de l’Autre et j’en prends quelques distances. Mais pas seulement, car je peux aussi me servir du symptôme et y prendre appui en transformant la désinvolture en son envers actif, l’implication, suivant la logique mœbienne du retournement. Notons que le mot latin involutus, qui signifie « envelopper », « impliquer » est à la racine du mot désinvolture. Il s’agit donc de passer de la marque désinvolte à l’implication qui en est l’envers. Ainsi je fais usage du symptôme en m’impliquant davantage dans l’École tout en lui prêtant ma voix.
[1] Section clinique de Nice, conférence du 23 juin 2012.
[2] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 243.
[3] Miller J.-A., « L’invention psychotique », Quarto, n°80-81, janvier 2004, p. 4.
[4] Ibid., p. 10.
[5] Ibid.
[6] Miller J.-A., L’orientation lacanienne, « Pièces détachées », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de Paris VIII, 2004-2005, inédit.
[7] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, op. cit., p. 474.
[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 18 avril 1977, inédit.
[9] Ibid.
[10] Miller J.-A., L’orientation lacanienne, « L’Être et l’Un », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 2010-11, inédit.
[11] Miller J.-A., L’orientation lacanienne, « L’expérience du réel dans la cure analytique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1998-99, inédit.
[12] Miller J.-A., « Choses de finesse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 2008-09, inédit.
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