L’auteure émet l’hypothèse que le mariage peut-être une suppléance au non-rapport sexuel. Pour certains sujets psychotiques, le mariage avec de fortes identifications peut leur permettre de circuler dans le monde. Certains symptômes et noms sont alors appelés à faire sinthome et permettent de faire nouage. - Frédérique Bouvet
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Les noms du mariage
Marga Auré
Le lien du mariage peut revêtir pour certains sujets la fonction de suppléance ou de sinthome. En effet, outre les conséquences juridiques, économiques ou psychologiques qu'implique le mariage, ce lien vise le réel. En tant que contrat, il détermine un changement dans la position sociale d'un individu au sein de la communauté, tout en définissant une nouvelle identité et un nouveau lien à l'Autre ; un nouveau nom peut devenir un signifiant primordial sur lequel s'appuyer pour donner un nom à la jouissance. Il s'agit ainsi d'interroger la fonction de suppléance du mariage en tant que quatrième élément fédérateur du noeud borroméen qui vient à la place de l'un des Noms-du-Père — fonction sinthomatique qui protégerait le sujet, en le structurant, d'une décompensation psychotique et des manifestations du co. Nous distinguerons de la suppléance — du côté de la nomination du signifiant S, —, la fonction du sinthome — du côté de l'objet a et de la jouissance par la voie d'une invention et d'un savoir y faire. De la sorte, loin d'universaliser ou de promouvoir le mariage comme facteur de bonheur ou remède au malaise de la société, la variété de la clinique psychanalytique montre bien au contraire que ni l'absence de rapport sexuel, ni la disharmonie entre les sexes ne peuvent être résorbées par le mariage.
Variété de la fonction du mariage
Les nombreux cas cliniques présentés aux 48eme journées de l'ECF consacrées au mariage ont permis d'observer la répétition de la fonction de nouage et de suppléance que peut acquérir le mariage chez certains sujets. Y apparaissaient aussi bien la réitération de cas de décompensation mélancolique suite à un divorce, une séparation ou en contrecoup de la perte d'un conjugo survenue au moment du veuvage, que d'épisodes délirants avec une thématique de revendication procédurière, de préjudice, de persécution ou revendication quérulante débutant à l'occasion de la rupture du mariage. À l'inverse, d'autres cas témoignaient du déclenchement d'une psychose au moment de la demande en mariage rappelant celui que Freud avait donné d'une jeune femme décompensant au moment de changer de nom en devenant l'épouse légitime d'un homme. Certains cas, enfin, rendaient compte d'épisodes de perplexité aboutissant à un déclenchement suite au douloureux constat de l'infidélité du partenaire qui faisait voler en éclats l'idéal narcissique du couple, et dévoilait l'irreprésentable de l'infidélité appréhendée comme l'impossible dans le couple.
Il est surprenant que dans de nombreux cas, la perte du lien conjugal provoquait une première décompensation de sujets présentant jusqu'alors une relative stabilité dans leur vie. Le mariage semblait pour ces sujets « ordonner son expérience [...] du monde »[1] telle la fonction paternelle : désarrimés du signifiant du Nom-du-Père, ils trouvaient une identité et un nom, un lieu et une place dans le monde — soit un point de capiton essentiel via la nomination d'« épouse / époux de ».
Le mariage selon Freud
À l'époque victorienne durant laquelle naît la psychanalyse, peu d'institutions conservaient pour Freud autant de considération que le mariage. En 1905, Freud considérait à propos de Dora que la solution de la névrose chez la femme passait par la voie du mariage : « Cette dernière condition décide d'une guérison possible de l'hystérie par le mariage et les rapports sexuels normaux. »[2] Freud concevait alors la cause de la névrose chez la femme en-deçà de l'Œdipe, comme résultant de l'insatisfaction sexuelle localisée plus précisément dans le refoulement. Pour l'homme, selon Freud, il en allait tout autrement : « Personne ne se risque à dire tout haut et publiquement que le mariage n'est pas l'organisation qui permet de satisfaire la sexualité d'un homme, à moins par exemple, d'y être poussé par l'amour de la vérité »[3].
Mais trois ans plus tard, Freud rejetait lui-même son hypothèse à propos du mariage pour les femmes, concluant que « dans les conditions culturelles d'aujourd'hui, le mariage a cessé depuis longtemps d'être la panacée contre les troubles nerveux de la femme »[4], et « qu'il faut au contraire qu'une jeune fille soit en très bonne santé pour "supporter" le mariage[5]. La seule chance de salut pour cette noble institution était alors donnée par Freud aux seconds mariages.
Concernant la psychose, Freud envisageait le mariage dans le cas du Président Schreber comme un élément stabilisateur, puisque l'effondrement subjectif du patient était survenu pendant l'absence de sa femme. Freud, fidèle à sa théorie du rejet de l'homosexualité dans l'étiologie de la paranoïa chez l'homme, ajoutait qu'il serait « facile de comprendre que la seule présence de sa femme exerçait sur Schreber une influence protectrice contre le pouvoir d'attraction des hommes qui l'environnaient »[6]. Freud mettait cependant l'inconscient en relation directe avec le signifiant et le langage, car toutes les formes de paranoïa, pour autant qu'elles se constituaient comme défenses contre le désir homosexuel, conduisaient aux diverses façons de contredire par la négation la formule : « Moi (un homme) je l'aime (lui, un homme) »[7].
... et selon Lacan
Dès le début de son enseignement, Lacan, suivant ce fil signifiant introduit par Freud et, tout en prenant appui sur la théorie linguistique de Jakobson, conceptualise son inconscient structuré comme un langage. Son « Discours de Rome » montre comment le sujet ne peut pas s'engager à la première personne et développe la façon dont se construit dans l'intersubjectivité par l'exemple lumineux du mariage : c'est la deuxième personne du « tu es ma femme »[8] qui fonde le sujet comme tel à partir de la parole d'où se déduit que je suis ton époux. Au-delà de la subjectivité imaginaire, c'est cette parole pleine qui donne alors, selon Lacan, son statut au sujet à la première personne dans le registre symbolique qui lui attribue son identité.
Dans sa construction du concept du Nom-du-Père, Lacan s'intéresse aussi à la question du nom et de la nomination. Dans le Séminaire ii, il rappelle, s'aidant de Lévi-Strauss, que la structure de l'alliance (dans les structures sociales dites élémentaires) s'oppose à l'ordre naturel matrilinéaire. Le pacte symbolique du mariage fait de la femme l'objet d'échange dans une société qui devient alors androcentrique, où les pères définissent l'ordre symbolique par la nomination et la transmission de leurs noms à leur femme et leur descendance. C'est avec le concept de forclusion que Lacan articule la fonction du Nom-du-Père dans la psychose dans le Séminaire HI : dépourvu du signifiant du Nom-du-Père, Lacan signale à quel point le sujet psychotique doit prendre en charge ce manque en inventant des solutions « élégantes » pour qu'il « assume la compensation, longuement, dans sa vie, par une série d'identifications purement conformistes à des personnages qui lui donneront le sentiment de ce qu'il faut faire pour être un homme »[9] .
Si nous entendons le Nom-du-Père comme le signifiant qui met de l'ordre au monde, nous pouvons mieux comprendre comment le mariage avait opéré comme un
Nom-du-Père pour tel sujet qui déclenche lors de son ébranlement. La dislocation du mariage peut alors équivaloir à l'apparition du Un-Père, soit équivaloir à une situation de confrontation avec un trou dans le symbolique[10].
Suppléance et sinthome
Les suppléances sont formalisées par Lacan comme des solutions psychotiques du côté du nom comme réponse à la forclusion du signifiant du manque dans l'Autre (Ⱥ) et à l'absence de la fonction du Nom-du-Père. Ce terme de suppléance, néanmoins, avait été utilisé par Lacan non seulement concernant les psychoses mais aussi relativement aux névroses pour signaler, par exemple avec la phobie de Hans, une solution de nouage étendue à un Nom-du-Père insuffisant quoique pas forclos indiquant à quel point le nom commun devient nom propre, car il nomme le propre de la jouissance obscure du sujet : l'homme aux rats, l'homme aux loups, le petit garçon aux chevaux pour Hans. Dans la psychose, la suppléance peut avoir un caractère purement imaginaire soutenant un idéal ou plutôt une image idéale qui promeut une sorte de compensation imaginaire à travers les « identifications purement conformistes ». Le mariage, parfois, permet chez certains sujets psychotiques de fortes identifications avec lesquelles le sujet peut trouver une place dans le monde et se construire une logique particulière de la sexualité, de la société, de l'univers. Ces identifications, si elles viennent suppléer l'un des Noms-du-Père, compensent le Фo.
La suppléance peut aussi avoir un caractère symbolique et venir, par la voie signifiante à partir d'un S1, combler la faille signifiante du Nom-du-Père forclos et, dans ce cas, la nomination peut prendre la fonction d'agrafe et d'artifice de l'unité du nœud borroméen. Elles impliquent un « tu es ceci » qui fixe le sujet dans la raideur d'une identité — par exemple : « je suis un homme, car je suis un homme marié à une femme », « je suis le mari », « je suis l'épouse ».
Mais dans une psychose déclenchée et non déclenchée, le symptôme ne peut pas être le même avant le déclenchement qu'après. Certains symptômes et certains noms sont appelés à faire non seulement suppléance mais aussi sinthome. Le symptôme de suppléance ou sinthome, que Lacan présente avec Joyce, assure la fonction de nouage au Nom-du-Père forclos comme substitut réel comprenant une fonction de jouissance opérant comme quatrième rond qui lie les trois autres registres du symbolique, de l'imaginaire et du réel.
Tous deux, sinthome et suppléance, cherchent leur lien à l'Autre et sa reconnaissance.
Marga Auré est psychanalyste, AME de l'École de la Cause freudienne.
[1] Miller J.-A., « L'orientation lacanienne. L'Un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l'université Paris VIII, cours du 4 mai 2011, inédit.
[2] Freud S., « Fragment d'une analyse d'hystérie (Dora) », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1990, p. 58.
[3] Freud S., Le mot d'esprit et sa relation à l'inconscient, Paris, Folio, 2009, p. 212.
[4] Freud S., « La morale sexuelle civilisée et la maladie nerveuse des temps modernes » (1908), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1970, p. 39.
[5] Ibid.
[6] Freud S., « Remarques psychanalytiques sur l'autobiographie d'un cas de paranoïa (Le Président Schreber) », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1967, p. 293.
[7] Ibid., p. 308.
[8] Lacan J., « Discours de Rome », Autres Écrits, Pans, Seuil, 2001, p. 155.
[9] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 231.
[10] Cf. Lacan J., « D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 577.