Se savoir être un objet

Jean-Louis Gault

"Publication électronique"

Dimension comique et dépassement de sa position d’objet... Sarah Dibon

Se savoir être un objet

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  • Se savoir être un objet[1]

    Jean-Louis Gault

     Si quelqu’un jamais se considéra comme une victime, c’est bien Lacan. Pourtant il y a au moins une circonstance où les conditions furent réunies pour qu’on lui serve sur un plateau le délicieux poison du sacrifice.  De cette pâture là, il ne voulut pas.

    Le 20 novembre 1963 il commence son séminaire sur « Les Noms du Père ». Il annonce d’emblée qu’il y mettra un terme après cette unique leçon. Cette interruption survient dans le contexte des évènements qui conduisirent Lacan hors de l’IPA, puis quelques mois plus tard à sa fondation de l’École freudienne de Paris. En janvier 1964 il reprend son enseignement et entame un séminaire sur « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse ». Ce séminaire, qui s’inscrit dans ce moment de crise, constitue un point d’inflexion majeur dans le développement de sa réflexion sur la découverte freudienne. Lacan avait commencé son enseignement avec son « Discours de Rome », également à l’issue d’une crise qui avait secoué le groupe analytique français. Le nouveau séminaire se situe dans la continuation de ce premier texte. Dans une note, jadis signalée par Jacques-Alain Miller, qui est contemporaine de ce Séminaire XI et qui figure à la fin de l’écrit « Position de l’inconscient », Lacan indique que dans ce texte il aborde la fonction de ce qu’il appelle l’objet a et il souligne le retard qu’il a pris dans le développement de ce point clé de son élaboration de la doctrine analytique. Il écrit ceci : « On mesurera l’obstacle que nous avons ici à rompre au temps qu’il nous a fallu pour donner au discours de Rome la suite de ce texte ».

    De quel obstacle parle-t-il ? Il s’agit de l’obstacle qu’il dut surmonter pour introduire dans la psychanalyse une notion de l’objet, jusque là toujours référée à la régression suivant le modèle de l’objet prégénital. La nouveauté est sa conception d’un « objet cause » du désir développée dans ce séminaire et dans cet écrit. Il reste à saisir pourquoi Lacan interprète ce qui faisait obstacle à la poursuite de son enseignement en le référant à l’objet a, et comment dans les circonstances qui précédèrent le Séminaire XI, il trouva la possibilité de franchir cet obstacle. A la fin de l’année 1963 la Société française de psychanalyse, que Lacan avait contribuée à fonder en 1953, était sur le point d’obtenir son affiliation à l’IPA, après de difficiles tractations qui duraient depuis quatre ans. L’obstacle était Lacan. L’IPA demandait à la SFP, pour prix de son habilitation, la proscription de l’enseignement de Lacan dans la formation des analystes, et le retrait définitif de son nom de la liste des didacticiens. Il lui était seulement accordé de le laisser travailler en paix comme simple membre. Lacan est à la torture. La SFP se brise, ceux du parti de l’IPA créent une nouvelle société qui obtient sans mal son affiliation. Lacan, qui vole désormais de ses propres ailes, fonde son école peu après.

    Dans la première leçon du Séminaire XI Lacan fait le récit de cet épisode, et qualifie son exclusion d’excommunication. Il chercha un enseignement dans ce qui lui était arrivé. Son rejet et celui de son enseignement de la part de la communauté freudienne était un échec. Pendant presque trois décennies il avait été un membre actif de cette communauté, où il avait occupé une position dominante dans la vie de cette société. Il se retrouvait seul, hors de l‘association que Feud avait fondée, et qui regroupait ceux qui se réclamait de sa découverte. 

    Il est difficile de penser que Lacan ne compta pour rien dans ce qui lui arrivait. S’il était rejeté, c’est sans doute qu’il avait occupé, dans le groupe analytique, la place d’être un objet de rejet. Il est vrai que dans ses relations avec la société internationale il fut un objet inassimilable, irréductible et incompatible. Au-delà du dramatisme de ces évènements, Lacan sut reconnaitre la structure de la situation, et il ne lui échappa pas que, dans cette affaire il fut traité comme un objet. Il fut un objet et c’est cette position d’« être un objet » qui retint son attention, pour en extraire un savoir sur ce veut dire « être un objet » pour un être parlant. 

    Lacan note qu’il fut un objet de négociation, entre ses collègues de la société française chargés de parlementer et le comité international. Il s’agissait de savoir si la valeur habilitante de son enseignement pouvait contrebalancer l’habilitation internationale de la société. Lacan introduit ici une notation décisive qui conditionne l’issue de la situation : « (être négocié) peut être vécu, quand on y est, dans la dimension du comique », et il précise : « ce ne peut être saisi pleinement, je crois, que par un psychanalyste. ». Être négocié n’est pas une situation tellement rare pour un sujet humain, remarque Lacan. Dans la société chacun, à tout instant et à tous les niveaux, est négociable. Lévi-Strauss avait relevé que les femmes s’inscrivaient comme objets d’échanges dans les structures de la parenté. Lacan généralise cette observation, tout sujet s’insère dans l’ordre social comme un objet d’échange.

    Cette dimension d’objet révèle où se trouve la vérité du sujet. Sans doute seule l’expérience analytique démontre que la vérité du sujet est dans un objet, qui, par nature est voilé. « Faire surgir cet objet c’est proprement l’élément de comique pur », souligne Lacan, c’est pourquoi cette dimension peut être vécue du point de vue analytique sous l’angle de l’humour, c'est-à-dire dans la reconnaissance du comique de la situation. Aborder la dimension d’être traité comme un objet sous l’accent du comique offre une sortie favorable au sujet. Celui-ci peut à l’inverse vivre cette expérience sous l’angle de la dépréciation, du rejet ou de la dépression, et s’installer dans la position de victime. 

    Ce ne fut pas le cas de Lacan. Après un temps pour comprendre, il perçut le comique de sa position, et transforma sa marginalisation hors de la communauté fondée par Freud, en l’occasion d’une seconde naissance du mouvement freudien, avec la fondation d’une école portant son nom. Cet épisode permit à Lacan de développer un point de doctrine, sa théorie de l’objet a, qui reste dans la psychanalyse sa contribution la plus originale. Le Séminaire XI participe de cette élaboration. Le sujet est, dans sa vérité la plus profonde, un objet. Ce constat a des conséquences cliniques. Le sujet ne saurait s’orienter dans sa vie, quel qu’elle soit, à partir de son image, celle-ci est toujours trompeuse, et les techniques de renforcement de l’estime de soi n’y changeront rien. Le statut du sujet dans le symbolique et sa référence à un idéal ne constituent pas une boussole plus sûre. Ce qui fait défaut au sujet en chacun de ces cas c’est la commande de cet objet qu’il est lui-même. C’est ce que l’expérience de l’analyse est susceptible de lui révéler, dans l’élément du comique, seul à même de lui donner une possibilité de manœuvre.  

    Dans la négociation dont il était l’objet Lacan sut reconnaitre le statut qui est celui du sujet dans le lien social, et la dimension comique de sa position. Il put alors dépasser cette position et produire un savoir sur ce dont il était question. Ces évènements eurent une autre conséquence. Lacan était rejeté de cette association que Freud avait voulue, alors que lui-même s’attachait à restaurer la vérité de sa découverte de l’inconscient. Fallait-il donc supposer quelque impureté dans la volonté du père de la psychanalyse ?  C’est ce que Lacan va admettre. L’obstacle à la poursuite de son élaboration c’est Freud, et il va dès lors entreprendre de mettre en question le désir de Freud. 

    [1] Texte publié par la section clinique de Nantes :

    http://www.sectioncliniquenantes.fr/wp-content/uploads/2018/11/18-11-13-gault-excommunication.pdf