L’usage de l’objet

Marie-Hélène Brousse

"Quarto n°85"

transfert, objet a, réel

Cet article m’a permis de comprendre le dispositif de la cure et m’a appris que l’analyste n’est qu’un objet, l’objet petit a. Marie-Hélène Brousse décline ici les nouvelles modalités du transfert depuis la montée au zénith de l’objet. - Sophie Gaillard

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  • L'usage de l'objet

     Marie-Hélène Brousse*

    L'usage du psychanalyste, ce titre est une double invite : à souligner l'initiative analysante en même temps qu'à engager l'analyste à se saisir lui-même dans l'expérience de la cure, tel que déterminé par les coordonnées subjectives de l'analysant. Il propose une approche originale de la clinique du transfert, particularisée par l'accent mis sur le psychanalyste mis en fonction dans l'expérience et non sur la psychanalyse en tant que pratique de parole. Comme le rappelait Lacan[1], le discours analytique, ce lien social nouveau, est « créateur » d'un dispositif qu'il qualifie de « linguistique » ordonné selon deux pôles, celui du dire et celui de l'écriture. C'est un dispositif « dont le réel touche au réel ». Posons que c'est par le se servir du psychanalyste que le dispositif analytique passe de la réalité en jeu dans tout lien social entre deux partenaires, tel que singularisé par des pratiques sociales historiquement définies, au Réel inédit surgissant de cette nouvelle forme de lien.

    Curieux objet ...

    Se servir de ne veut pas dire servir à, expression qui fait surgir aussi bien la perspective du dévouement chrétien de l'aide samaritaine, que la version citoyenne des Lumières ou encore les nouvelles formes de l'aide sociale plus ou moins obligatoire d'ailleurs. On se souvient aussi de Dora qui quitte Freud en lui donnant son congé comme on remercie un domestique dont on n'est plus tout à fait satisfait des services. Se servir de renvoie bien plutôt à la perspective des sociétés de la modernité, telle que J.-A. Miller la définissait l'an dernier à partir d'études sociologiques américaines, partagées entre un secteur de création et d'invention et un secteur de services qui va de l'analyste au promeneur de chien en passant par la baby-sitter. Lacan, dans le Séminaire, L'envers de la psychanalyse[2] qui est à bien des égards un séminaire sur la post-modernité, en inventant le néologisme « lathouse », propose une catégorie conceptuelle qui définit par les objets en usage dans la modernité une nouvelle guise de la jouissance. L'émergence du nouveau mode de jouissance contenu dans la « lathouse » tient à l'hégémonie du discours de la science dans le domaine de la production et des échanges qui y impose les impératifs de quantification et de réduplication. Les objets ainsi proposés au consommateur mondial par le discours capitaliste ont pour caractéristique d'être identiques les uns aux autres, ready-made, d'utilisation facile en fonction de la notice d'emploi « au verso du paquet ». Séparés de tout le savoir-faire traditionnel qui était jadis la condition d'usage d'un objet, ils sont liés à un mode d'emploi défini par une procédure standardisée et servent une satisfaction immédiate. Ils rejoignent et contribuent à l'extension du domaine du déchet. Or déchet ou encore « rebut »[3], telle est la valeur assignée par Lacan à l'analyste à la fin de la cure de l'analysant. La perspective visionnaire de Lacan, dans cette dernière période de son enseignement, l'a conduit à penser l'analyste comme un précurseur de ce type d'objet proposé sur le marché thérapeutique, en dévoilant une logique de consommation que l'évolution des thérapies « psy » confirme aujourd'hui. En témoignent les exigences de quantification de la durée comme des résultats en termes de modification des comportements, la normo praxis des cures, leur évolution vers des procédures virtuelles... Toutes ces exigences font du « psy » un objet courant de consommation de masse, interchangeable, modifiant ainsi la donne du transfert.

    Ce qui avait été repéré par le structuralisme lévi-straussien dans le domaine de l'anthropologie à propos des femmes, le double statut de sujet de l'échange (au sens d'y être assujetti) et d'objet échangé, s'est généralisé à tout être humain. Pour le dire dans des expressions du langage courant, les hommes-objets, les enfants-objets ont rejoint les femmes-objets. Il est arrivé à Lacan d'identifier l'analyste au féminin sur le trait de sa fonction d'objet dans le dispositif. Mais il convient de différencier la femme comme objet dans la perspective structuraliste et l'objet dans la perspective post-structuraliste telle qu'elle prévaut, ainsi que l'a démontré J.-A. Miller, dans le dernier enseignement de Lacan. Si l'objet, appelons-le structuraliste, est avant tout déterminé par sa place dans une logique d'échange - et à ce titre, il tombe sous l'empire du signifiant de la valeur qui régit et unifie ces échanges -, l'objet post-structuraliste, la « lathouse », est défini par sa seule valeur de jouissance. L'objet choit de l'échange. C'est le règne du kleenex, du jetable.

     Le psychanalyste, comme tout « psy », est-il destiné à devenir une « lathouse » ?

    Difficilement évaluable, l'analyste dont l'analysant se sert n'est cependant pas interchangeable. Il n'est pas non plus reduplicable, produit en série, comme en témoignent les questions liées à sa formation qui échappe à la machine universitaire. Il est le produit singulier de sa propre cure. Il y a donc dans le discours analytique, certes comme dans les autres discours, une transformation du sujet parlant en objet, mais cet objet se singularise de n'être pas réductible aux modalités de son utilisation ou de son fonctionnement. C'est le ressort du transfert. Il n'y a pas de manuel de l'utilisateur de l'objet psychanalyste, bien que ce soit une demande très fréquente des personnes qui commencent une analyse. « Dites-moi comment faire ? »

    Ce statut d'objet le différencie aussi du scientifique dont Lacan souligne qu'il « produit le savoir, du semblant de s'en faire le sujet »[4]. Il est vrai que l'expérience analytique produit du savoir, plus précisément l'inconscient comme savoir, mais ce savoir n'est produit qu'à la condition de supposition qui affecte le sujet. Cette supposition de savoir repose sur la fonction d'objet accomplie par le psychanalyste dans le dispositif. L'inconscient n'est pas un savoir semblable au savoir scientifique. Il est pris dans la jouissance du transfert à un Autre comme objet interne. Le psychanalyste produit du savoir à condition de s'en faire l'objet, ce qui implique que, contrairement au discours scientifique qui ne commande pas un choix de jouissance spécifique, le discours analytique n'attrape le savoir qu'au détour d'une mise en acte d'un dispositif de jouissance auquel l'analyste donne support.

    La valeur de l'objet psychanalyste

    Quand un analysant va voir un analyste, il est en général loin de penser qu'il va s'en servir, il sou-haiterait plutôt s'en passer. On trouve là un binaire fécond, construit et utilisé par Lacan à plusieurs reprises, dans des contextes différents, notamment à propos du nom du père : la formule est « s'en passer à condition de s'en servir. »[5]

    L'analysant vient voir un analyste car il lui suppose un savoir et une autorité. L'analyste est ainsi d'abord mis en position d'Autre symbolique dont il incarne, de par les règles mêmes du dispositif, la structure discontinuiste de présence-absence. Dès lors, il y a de l'ordre, celui de la demande, de l'amour et de la frustration. Parce qu'il ne répond pas à cette demande d'amour adressée au sens, l'analyste reproduit dans la réalité du transfert le manque qui a transformé l'Autre symbolique en Autre réel. La position d'objet occupée par l'analyste est donc liée au fait qu'il se refuse à occuper celle du père du don, du père œdipien. Le dispositif analytique produit une coupure entre le savoir inconscient, tel qu'il se déploie dans l'Autre des signifiants sous la forme de la nécessité, qui ne cesse pas de s'écrire, et ce qui, du travail de l'inconscient, ne peut pas s'écrire : le mode de jouissance. On peut dire que cette coupure est illustrée par le fantasme.

    Penser l'usage du psychanalyste implique de différencier la fonction de l'Autre, déchiffrable et nécessaire, de celle de l'objet contingent ou impossible. Or le psychanalyste, devenant un autre réel par son absence de réponse au niveau du sens, s'offre par sa présence réelle « à compléter le lot des signes où se joue le fatum humain. »[6]

    Une image contenant objet, horloge

Description générée automatiquement

    Cet objet vient faire obstacle au rapport et donc à l'écriture. Dans les Autres Ecrits, Lacan mentionne la possibilité d'un « amour plus digne »[7], un amour qui se « passe du rapport ». Je propose donc de penser que se servir de l'analyste, c'est mettre l'objet à la place du rapport. Là où était l'autre partenaire œdipien, vient l'objet qui dans le scénario pervers du fantasme assure la jouissance du sujet. Se servir de l'analyste comme objet permet de passer de l'Autre de la nécessité pulsionnelle à l'Autre qu'il n'y a pas, à la jouissance. C'est faire l'épreuve dans le dispositif analytique que l'amour du tout rapport ne se soutient de rien d'autre que de la trace d'un signe de jouissance qui a marqué le corps.

    * Intervention au Congrès NLS, Genève — Mai 2004.

    [1] Lacan J.,  « ... ou pire », Autres Écrits, Seuil, Paris 2001, p. 548, 549.

    [2] Lacan J., Le séminaire, livre XVII, L'envers de la psychanalyse (1969-1970), Paris Seuil, mars 1991, p. 188.

    [3] Lacan J., « Note italienne », Autres Écrits, Seuil, Paris, 2001, p. 308.

    [4] ibid.

    [5] Lacan J., Le séminaire, livre XXIII, Le sinthome (1975, 1976), Paris, mars 2005, p. 136.

    [6] Lacan J., « ... ou pire », op. cit., p. 551.

    [7] Lacan J., « Note italienne », op. cit., p. 311.