Lacan topologue

Pierre Skriabine

"Revue de la Cause freudienne n°79"

sinthome, noeud borroméen, topologie

J’ai été attrapé par la clarté qui ne va pas sans ombre de ce texte qui nous amène à travers les élaborations et usages lacaniens de la topologie pour formaliser la clinique de l’expérience analytique. Texte qui est très accessible et rend hommage au Lacan infatigable travailleur de la cause freudienne. - Philippe Cousty L’auteur reprend très précisément ce que c’est que la pliure, le trou, la structure pour en arriver aux trois registres R, S et I qui ont servi de boussole à Lacan. Avec le nœud borroméen, nous en arrivons à une topologie d’une nouvelle clinique explicitée aussi P. Skriabine avec des schémas. - Frédérique Bouvet

Lacan topologue

Télécharger le texte

  • Création du PDF
  • Lacan topologue

    Pierre Skriabine

    Comment nous familiariser avec les formalisations logiques et topologiques de Jacques Lacan ? Graphes, mathèmes, nœuds... n’incarnent-ils pas, au-delà de la métaphore, le réel même de la structure, laquelle vaut pour le sujet dans son quotidien, tout comme elle vaut pour l’expérience analytique ?

    Mettons-nous dans la position de témoins ou de martyrs – c’est la même chose, rappelait Lacan – de ce nouage du sujet à la topologie.

     

    La pliure

    Pour cela, il suffit a minima de deux dimensions, celles d’une feuille de papier dessinée ci dessous :

    SCHEMA 1 FEUILLE

     

    Cette feuille, vue en perspective, nous pouvons l’imaginer vue par-dessus (elle est posée sur le sol), ou bien vue par-dessous (elle est collée au plafond).

    Cette perspective équivoque met donc le sujet devant un choix entre deux façons de faire porter le regard, dans l’espace. Reconnaissons-le fait de structure à quoi nous

     

    Pierre Skriabine est psychanalyste, membre de l’ECF.

     

    introduit cette figure, à savoir l’effet de l’objet – ici le regard – sur le sujet : c’est la division subjective, la refente du sujet par l’objet qui se trouve là présentifiée.

    Ces deux façons de voir qui s’excluent, nous pouvons cependant les faire apparaître synchroniquement, en pliant cette feuille que nous voyons alors à la fois de dessus et de dessous.

    Schéma 2 Feuille pliée

    La fonction du sujet est ce qui assure cette coexistence comme possible. Dans cette pliure, nous pouvons voir la pliure même de la division subjective dont Lacan fait état dans le Séminaire XX, Encore: « Pour tout être parlant, la cause de son désir est strictement, quant à la structure, équivalente, si je puis dire, à sa pliure, c’est-à--dire à ce que j’ai appelé sa division de sujet. »[1]

    Pour faire apparaître la topologie du sujet, à savoir la structure moebienne, il suffit de compléter le dessin de la pliure :

    Schema 3 Bande de Moebius

    Vous reconnaissez une bande de Moebius, que Lacan évoquait dès 1953 dans « Fonction et champ de la parole et du langage... »

    La façon dont le sujet se prend et se déprend (mais pour s’y trouver pris autrement) de l’objet, sa division par cet objet – laquelle relève déjà d’un choix et d’un consentement du sujet – constitue une structure moebienne, à savoir la topologie qui rend compte de la structure du sujet parlant.

    Cette topologie procède, nous dit Lacan dans « L’étourdit », du « défaut dans l’univers ».[2]

     

    Le trou

    Il est alors essentiel de souligner que le langage, le symbolique, met en jeu ce défaut dans l’univers que Freud a développé sous différents aspects. Il s’agit tout d’abord du refoulement originaire [Urverdrängung], puis de l’inanalysable, que ce soit sous les espèces de l’ombilic du rêve ou, plus structuralement, du « roc de la castration » : il y a un point où le langage est impuissant, où le symbolique laisse apparaître son point de défaillance, où le mot manque, où ça ne peut pas se dire, du côté de la jouissance sexuelle. C’est encore la castration elle-même, perte à laquelle il faut consentir au nom de la Loi, qui n’est autre que la Loi symbolique.

    Notre espace est donc structuré par la perte, même si nous n’en voulons rien savoir ou si nous refusons d’y consentir. Plus jamais de coalescence avec le monde resté hors langage, avec la défunte nature, plus de coaptation avec son environnement, plus de rapport sexuel qui ne soit problématique : la pomme d’Ève n’est rien d’autre que le langage. Chassé du paradis, qui était sphérique, le sujet parlant est désormais étranger à lui-même ; ridicule ou lucide, sublime ou abject, il s’agite dans un monde troué.

    Le champ de la psychanalyse est a-sphérique; la topologie de Lacan en déploie la structure, dans laquelle et sur laquelle nous opérons.

    Ce défaut dans l’univers, Lacan l’écrit Ⱥ. Ceci veut dire simplement que l’Autre absolu, radical, celui qui sait, l’Autre du langage et de la vérité, celui qui serait le garant ultime, autrement dit le père, ou Dieu, n’existe pas. Dieu est mort. On se l’invente, on le remplace par autre chose, mais il n’existe pas : la topologie de Lacan est une topologie de Ⱥ qui prend de là son assise. Une structure n’est jamais qu’un mode d’organisation du trou – c’est-à-dire une topologie.

     

    La structure

    On peut définir la structure comme la façon dont se trouve topologiquement organisée l’activité psychique de l’être parlant et dont est conditionnée sa relation à ce qui l’entoure. Elle ne se réduit justement pas à la référence à la sphère, comme l’implique le « bon » sens – leurré par nos sens – qui part de l’image du corps comme sac, de l’évidence du dehors et du dedans, de l’endroit et de l’envers, de la réduction tridimensionnelle, et qui donne l’illusion euclidienne, le more geometrico, l’engluement de la pensée dans le modèle aristotélicien des sphères emboîtées.

    Le sens commun rend aveugle à la structure parce qu’il a horreur du trou. Ronde et close, la sphère ne laisse pas de place au manque.

    Cependant, il est aussi des surfaces où tracer un cercle ne délimite pas forcément un intérieur et un extérieur : un tore par exemple – qu’on matérialise en général sous la forme de la chambre à air gonflée.

    Schema 4 boudin tore

     

    Tracez-y un cercle autour du boudin lui-même, ou autour du trou central. Scandale ! Intérieur et extérieur sont en continuité ! Ou pire, on n’arrive plus à les définir ! On part d’un côté du cercle et on se retrouve de l’autre, sans l’avoir traversé.

    Et la bande de Moebius alors ?

     

    Schema 5 Triangle moebius

     

    Partis d’un point de la surface, nous voilà au bout d’un tour autour du trou central, à l’envers du point de départ, et il faudra un deuxième tour du trou pour revenir à la position initiale : la bande de Moebius procède d’une topologie du double tour du trou.

    Voilà des réalités locales bien tangibles et pourtant purement illusoires : deux points de part et d’autre du bord d’un cercle, mais on passe de l’un à l’autre sans traverser ce bord ; un endroit et un envers de la surface sont localement constatables, mais ils sont pourtant en continuité, on passe de l’un à l’autre sans traverser la surface.

    Essayez un peu de faire ça avec une sphère : peine perdue.

     

    Schéma 6 plan sphère

     

     

    De même, il n’y a pas la moindre chance de s’y retrouver un tant soit peu dans la psychanalyse si l’on n’entend pas ce que nous a apporté Lacan avec sa topologie, c’est-à-dire avec la mise en fonction structurante d’un manque, d’un trou, bref, du défaut dans l’univers.

    La topologie, du reste bien élémentaire, dont Lacan nous a transmis l’usage est limpide. Cette élaboration empruntée à la science permet de cerner et d’interroger la structure qui vaut pour l’être parlant : une structure a-sphérique et trouée.

    Toutefois, s’en tenir à cela ne serait qu’une demi-mesure. Lacan nous invite à faire un pas de plus. Un pas radical. La topologie n’est pas qu’un modèle, une exception concédée à notre passion pour l’imaginaire sphérique. « La topologie n’est pas “faite pour nous guider” dans la structure. Cette structure, elle l’est. » [3]

    Autrement dit, le psychanalyste doit s’astreindre à penser « a-sphérique ». C’est une exigence éthique qui est un arrachement, une ascèse de tous les instants, mais c’est à ce prix qu’il a chance de coller à la structure.

    C’est ce que montre la topologie du nœud borroméen, qui constitue un effort pour penser la structure hors d’une référence à l’Autre, à partir des trois seuls registres de l’expérience analytique : réel, symbolique, imaginaire.

     

    Réel, symbolique, imaginaire

    Du coup, rappelons ici ces trois registres qui, tout au long de l’élaboration de son enseignement, ont servi à Lacan de boussole.

    D’abord l’imaginaire, qui se réfère non pas à l’imagination, mais à l’image, à la Gestalt, et qui rejoint au fond une notion bien connue en éthologie. Pour l’animal, c’est par l’image, dans la capture imaginaire par la forme, que se produit et se régule l’adaptation de l’Innenwelt à l’Umwelt. C’est moins simple pour l’être parlant.

    Le symbolique, le registre du langage, tient simplement à ceci que les êtres humains parlent, à la différence des autres êtres vivants. Or, le langage parasite l’homme, il implique une dimension qui tient à la dysharmonie qu’il introduit : il n’y a plus de coaptation possible entre l’être et son environnement, mais au contraire un hiatus, un manque. Il ne s’agit plus d’instinct ou de besoin, mais de demande et de désir. Et la médiation, l’échange entre les sujets désirants qui en sont les corrélats, leur coexistence même, ne sont situables que dans ce système symbolique où le sujet se compte comme je et se structure comme effet du signifiant, alors que le moi se produit d’une identification imaginaire.

    En tant que médiateur des rapports humains, le symbolique se présente comme le champ où se développe le sens et se véhicule la communication. Mais c’est aussi une matière, vocale, sonore, écrite, ainsi qu’une structure, qui peuvent fonctionner hors sens : c’est le propre des langages mathématiques et du discours de la science.

    On voit là comment, par des opérations langagières vidées de sens, peut s’extraire un savoir capable de changer le réel : par exemple, l’invention de ce non-sens qu’est le nombre dit imaginaire, j, racine carrée de -1, est, parmi d’autres faits symboliques du même ordre, à l’origine des développements de la physique moderne, de la révolution technologique, ou tout simplement du fait que des êtres humains aient pu aller sur la lune.

    Le réel, c’est justement ce qui, d’une part, échappe à l’imaginaire (ce qui n’a pas d’image spéculaire), et, d’autre part, ne relève pas du symbolique (ce qui ne peut donc pas se dire: le mystère du monde, l’inatteignable du sexe, ou ce qui insiste dans la souffrance du symptôme comme dans l’angoisse).

     

    Le nœud

     

    Schema 7 noeud bo

     

    Avec le nœud borroméen, Lacan nous introduit à une topologie épurée, référée aux trois seules catégories de l’expérience analytique, R, S et I. Cette topologie n’en est pas moins homogène à ses précédents développements.

    Le nœud bo, ce n’est pas sorcier. Prenez un rond de ficelle.

    SCHEMA 8 ROND BLEU

     

    Posez dessus un second rond, ici le vert.

    SCHEMA 9 DEUX RONDS

     

     

    Glissez une troisième ficelle, une maille à l’endroit, une maille à l’envers – passez au-dessus du rond qui est dessus, et dessous le rond qui est dessous.

     

    SCHEMA 10 NŒUD BO INCOMPLET

     

    Refermez, et le tour est joué !

    SCHEMA 11 NŒUD BO

    Deux à deux, les ronds sont libres, mais les trois sont noués. Deux quelconques sont noués par le troisième. Et dans ce nouage, chacun joue strictement le même rôle.

    C’est ce qu’il faudrait pour le sujet : que pour lui, R, S et I tiennent ensemble, sans se mélanger.

     

    La topologie du nœud borroméen

    En effet, pour se sustenter dans la « réalité humaine », celle des discours et du lien social, le sujet a besoin, a minima, de faire tenir ensemble ces trois registres R, S et I.

    Mais ces trois registres sont foncièrement hétérogènes et n’ont rien en commun. Le fait de parler ne suffit pas à ce que ça tienne. Le langage est un mauvais outil. L’Autre n’existe pas, sinon barré, Dieu est mort, le père est foncièrement défaillant.

     

    SCHEMA 12 NOEUD BO

     

    Voilà ce que cela donne. R, S et I sont disjoints. Tous débiles, dira Lacan. Pour que ça tienne, il faut que le sujet trouve quelque chose en plus ; ce peut être du ready made, la « réalité psychique » ou l’Œdipe, dira Freud, un Nom-du-Père, dira Lacan, mais ce peut être n’importe quel bricolage inventé par le sujet. Lacan donne des exemples de ce quatrième rond qui fait tenir les trois autres.

    SCHEMA 13 DEUX NŒUDS AVEC SINTHOME

     

     

    D’emblée, ça peut paraître embrouillé, ce quatrième rond et sa fonction. En fait, c’est très simple. Prenons le cas du symptôme que Lacan déplie dans le Séminaire « R.S.I. »[4] .

     

    SCHEMA 14 TROIS NŒUDS AVEC SINTHOME

     

     

    SCHEMA 15 SIX NŒUDS AVEC SINTHOME

     

     

    Un doublet S + Σ peut ainsi venir à place de S pour assurer le nouage du nœud borroméen. Voilà en quoi le symptôme est un Nom-du-Père. C’est, nous dit Lacan, le symptôme comme nomination du symbolique[5].

     

    SCHEMA 16 DEUX NŒUDS AVEC SINTHOME

     

     

    Portrait de l’analyste en caméléon   

    Les Noms-du-Père, Lacan nous en donne d’autres : l’angoisse comme nomination du réel, l’inhibition comme nomination de l’imaginaire.

     SCHEMA 17 DEUX NŒUDS AVEC SINTHOME

     

    Le cas Dick : angoisse, nomination du réel

    Lacan, dans son Séminaire Le sinthome, déploie le cas de Joyce[6].

    SCHEMA 18 DEUX NŒUDS AVEC SINTHOME / EGO

     

     

    L’imaginaire ne tient pas, en témoigne l’épisode de la raclée. L’œuvre de Joyce, son écriture indéchiffrable où est condensée, chiffrée, sa jouissance, lui sert à réparer ce défaut du nouage. Ce raboutage est son sinthome, que Lacan nomme ici son ego. Du défaut originel, dont une autre trace est l’enlacement de S et de I, témoignent encore les épiphanies dans son œuvre.

    Ajoutons que Lacan se sert aussi du nœud bo, non pas du point de vue topologique, mais logique, à partir de ses représentations mises à plat ; comme schéma donc, pour articuler les jouissances (le sens joui, la jouissance phallique, la jouissance a-sexuée, la mythique jouissance de l’Autre – jouissance interdite à qui parle, à laquelle se réfèrent jouissance sexuelle, jouissance féminine et jouissance psychotique)[7].

     

    SCHEMA 19 NŒUD AVEC LES JOUISSANCES

     

     

    Et au-delà, Lacan nous permet d’y retrouver l’articulation avec les concepts freudiens, à commencer par l’inhibition, le symptôme et l’angoisse, et avec la clinique qui s’y rapporte.

    SCHEMA 20 GRAND NŒUD COMPLEXE

     

    La topologie, pour une nouvelle clinique différentielle

    Ces brefs aperçus nous donnent une idée de la puissance opératoire et conceptuelle de cette topologie, qui ouvre à une nouvelle clinique différentielle à partir de cette simple question : comment chaque sujet se débrouille-t-il pour faire tenir ensemble R, S et I ?

    Après en avoir proposé un premier développement dans les « Complexes familiaux... », Lacan réarticule sa clinique différentielle dans la « Question préliminaire... »

     

    SCHEMA 21 CLINIQUE DIFFERENTIELLE

     

    Le dernier enseignement de Lacan, c’est une clinique différentielle qui englobe et ouvre la précédente à l’infini des inventions des sujets pour faire tenir tant bien que mal ensemble R, S et I.

    En voilà une structuration sommaire, suivant les indications que nous a laissées Lacan. Cette clinique procède du nœud borroméen et du savoir clinique dont Lacan a su voir qu’il était – de par sa structure – le porteur et le transmetteur.

     SCHEMA 21 CLINIQUE DIFFERENTIELLE NOEUD

     

     

    La topologie de Lacan, celle du nœud bo tout comme celle des structures logiques qui ont été ses références antérieures, colle à la clinique, car elle est la structure même des cas. Toutes procèdent de Ⱥ. Tous les faits cliniques et tous les concepts y trouvent leur place.

    Cette topologie est la structure même de l’expérience analytique et de la clinique. À nous d’apprendre à nous en servir. Au nœud, dit Lacan, il faut se rompre !

     

    [1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 114.

    [2] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 477.

    [3] Ibid., p. 483.

    [4] Cf. notamment Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du 18 février 1975, Ornicar ?, no 4, rentrée 1975, p. 102-103.

    [5] Cf. notamment : ibid., leçon du 13 mai 1975, in Ornicar ?, no 5, hiver 1976, p. 66. & Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2008, p. 20 & 94.

    [6] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op. cit., p. 151-152.

    [7] Cf. ibid., p. 48, 55 & 72.