Le névrosé et le maître

Pierre Naveau

"Extrait du livre "Ce qui de la rencontre s’écrit""

névrose obsessionnelle, maître et esclave, pari de Pascal, homme aux rats

Dans ce chapitre Pierre Naveau traite de la dialectique du maître et de l'esclave de Hegel, traitée par Kojève, du pari de Pascal, de la dette de l'Homme aux rats. Il s'agit de dégager l'usage que Lacan en a fait pour parler de la névrose obsessionnelle. "L'obsessionnel traite avec l'Autre". Pourquoi l'obsessionnel refuse-t-il d'être le maître ? ... Jérôme Lecaux

Le névrosé et le maître

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  • Le névrosé et le maître

    Pierre Naveau

    (Extrait du livre Ce qui de la rencontre s’écrit, chapitre VI)

    La référence n'est pas la même dans la névrose obsessionnelle et dans l'hystérie. Pour le névrosé obsessionnel, c'est le maître ; pour l'hystérique, c'est la femme. Néanmoins, le désir de l'hys­térique est une certaine façon de prendre position par rapport au maitre : « Ce que l'hystérique veut, c'est un maître. Il faut donc se poser la question : Est-ce que ce n'est pas de là qu'est partie l'invention du maitre[1] ? » La différence entre ces deux références constitue le point de départ d'une nouvelle approche, par Lacan, de la névrose dans son Séminaire D'un Autre à l'autre[2]. Il est ici proposé de commenter ces deux propositions qu'énonce Lacan : d'une part, « le névrosé obsessionnel est celui qui refuse de se prendre pour le maître[3] » ; d'autre part, « l'hys­térique est celle qui refuse de se prendre pour la femme[4] ».

    LE MAÎTRE SELON HEGEL

    La dialectique du maître et de l'esclave tourne autour de la lutte à mort de pur prestige. Que veut le maître ? Il veut être reconnu.

    À cet égard, pour prouver qu'on est libre, il faut montrer qu'on n'est pas attaché à la vie et que, du coup, l'on peut risquer de la perdre. Le maître s'invente alors un autre lui-même, afin de mettre en jeu sa vie à l'occasion d'une sorte de combat singulier qui est, selon les mots de Hegel, «un combat à la vie à la mort ». En voulant la mort de cet autre qu'il fait lui-même entrer en scène, il met en jeu sa vie. L'essence du maître qui risque sa vie est dans cet autre à qui il veut arracher la vie. Que le maître puisse être reconnu comme étant le maître, cela dépend de ce qui arrive à cet autre au cours de ce combat singulier. L'essence du maître, selon Hegel, est dans le désir de reconnaissance par l'autre. Or, cet autre, dès lors qu'il entre en scène, se fait esclave. Il refuse le combat, parce qu'il a peur. De quoi a-t-il peur ? De perdre la vie. Crainte et tremblement, c'est ce qui caractérise la position de l'esclave : « La conscience servile a tremblé de peur et tout ce qui était fixe en elle a vacillé[5]. » L'esclave est alors enchaîné à la chose à produire. Le être au service de, qui est le sort de l'esclave, s'oppose ainsi au fait, pour le maître, d'être celui qui risque sa vie et qui s'en détache en faisant d'elle un enjeu, c'est-à-dire la mise dont il se sépare en la déposant sur la table de jeu. L'esclave travaille pour le maître, dans la mesure même où il a éprouvé la peur de sa vie. C'est en ce sens que, comme le dit Lacan, « l'esclave est noué à la mort[6] ». Sans doute poursuit-il son chemin vers la liberté et parviendra-t-il à se libérer par son travail, mais c'est la peur au ventre !

    LE MYTHE SELON KOJÈVE

    Kojève met en scène la dialectique hégélienne du maître et de l'esclave dans une sorte de fresque historique à laquelle il donne la dimension d'un mythe. Le maître jouit et l'esclave travaille. Cette division entre travail et jouissance est le résultat d'une lutte — la lutte à mort de pur prestige. À la limite, l'issue du combat pourrait être jouée à pile ou face. Le maître est celui qui ose affronter la mort, qui fait le pas de risquer de perdre la vie en voulant ôter à l'autre la sienne. Cet autre, lui, refuse de faire ce pas. Mais le maître ne le tue pas, parce que, si l'esclave est mort, il ne peut pas être reconnu par lui comme étant le maître. Il y a là un paradoxe. Le désir de reconnaissance est ainsi le ressort de l'agressivité. Le maître veut être reconnu par celui à qui il s'en prend, à qui il veut prendre sa vie. Si l'autre est mis à mort, la vie, pour le maître agressif, perd son sens. Comme le dit Kojève, « le vivant ne peut pas être reconnu par le mort[7] ». Que le maître veuille être reconnu par l'autre, sans que, pour autant, il le reconnaisse, c'est ce qui est imposé de force à l'esclave. L'esclave a eu peur de la mort et a refusé de risquer sa vie. Il a ainsi renoncé au désir de se faire reconnaître comme le maître, puisque le désir de reconnaissance au sens de Hegel doit en passer par le fait de risquer sa vie. Le trait qui caractérise en effet le maître, comme le souligne Lacan[8], c'est le risque de vie. Si l'esclave est vivant, c'est parce que le maître lui a laissé la vie sauve : « Le vaincu épargné, dit Kojève, est un cadavre vivant[9] ». La vie, il ne l'a pas conquise de haute lutte, elle ne lui a été accordée que du bout des doigts. Il a préféré l'esclavage à la mort. Le maître jouit, dit Hegel. Mais Kojève précise que c'est dans le sens où il consomme la chose que l'esclave a produite. Il transforme la chose au moyen de son travail et le maître est voué à la détruire. Certes, le maître vit à travers ce que produit le corps de l'esclave. Mais Kojève indique que la situation du maître est tragique. Il est reconnu par quelqu'un qu'il ne reconnaît pas, qui n'a aucune valeur, qui n'est rien pour lui. Ainsi la situation du maître constitue-t-elle, selon Kojève, une « impasse existentielle[10] ». Un véritable partenaire lui fait défaut. L'esclave est identifié par lui à la chose à laquelle il est enchaîné. S'il est là, c'est au titre de la chose.

    Il n'empêche. Kojève soutient une lecture « enthousiaste » de la dialectique du maître et de l'esclave. « L'avenir, dit-il, appar­tient, non pas au maître guerrier, mais à l'esclave travailleur[11]. » L'esclave devient le maître grâce à son travail. Le maître II l'emporte sur le maître I. L'histoire est celle de l'esclave qui travaille. Le maître ne peut changer de position. Il est celui qui a risqué sa vie, un point c'est tout. L'esclave, lui, peut changer de position. Un renversement dialectique se produit en effet. L'esclave a eu peur du maître absolu — la mort. Il a craint et a tremblé. Mais la peur a ouvert une brèche dans le savoir. L'esclave sait qu'il n'est pas libre. Il sait que, s'il avait fait le pas, s'il avait osé, s'il avait pris le risque, il aurait été libre. Cependant, c'est ce savoir, qu'il a acquis en traversant l'expérience de la crainte absolue, qui le pousse à vouloir se libérer du maître. La seule chance qui soit donnée, dès lors, à l'esclave, c'est qu'il soit devenu, lui, le sujet de l'histoire. Comme le fait remarquer Lacan, c'est ce qui fait que l'esclave est le seul à être réel.

    UNE AUTRE LECTURE

    Lacan affirme, avec Kojève, que l'esclave est celui qui « réalise l'histoire[12] » et révèle que ce dont il s'agit pour l'esclave, c'est de devenir le maître du savoir. Certes, le maître selon Hegel fait d'abord le premier pas. Mais il reste figé dans cette position. L'esclave, lui, s'il ne fait pas le premier pas, fait ensuite une série de pas. Et à chaque pas, il tente d'accéder à la maîtrise du savoir : «Dans le travail, sa pensée est, à chaque temps, serve du pas qu'il a à faire pour accéder au mode de l'état, où se réalise quoi ? La domination du savoir[13]. »

    L'autre lecture par Lacan de la dialectique du maître et de l'esclave donne à la position du maître une valeur, non pas tragique, mais comique. La lutte à mort de pur prestige est, en réalité, une lutte à mort pour rire, puisque, dans l'histoire, chacun est sain et sauf, personne ne meurt. En fait, ce dont il est question, ce n'est pas de savoir si le maître est le seul qui ose affronter la mort. Comme le montre Pascal, le maître, de toute façon, est seul. Il s'agit de savoir s'il s'engage ou non dans la partie qui se joue. Que décide-t-il ? D'y aller ou de ne pas y aller ? De faire le pas ou de ne pas faire le pas ? Autrement dit, il s'agit de savoir s'il accepte ou s'il refuse de soutenir le un qu'il est, c'est-à-dire le un de la vie qui est la sienne. Ce un n'est autre, indique Lacan, que le un du trait unaire : « On a fait un trait unaire avec ce qui est la seule chose avec quoi un être vivant peut le faire, avec une vie[14]. » Ce que Hegel désigne comme étant la lutte à mort de pur prestige, ce n'est pas autre chose, selon Lacan, que la transfor­mation de la vie en un trait, en l'inscription d'un un, en l'écri­ture du 1 « La lutte n'est à mort que de transformer sa vie en un signifiant limité au trait unaire. C'est avec ça qu'on constitue le pur prestige[15]. » Lacan traduit donc la mise en jeu, par le maître, de sa vie par « la transformation de la vie en un un ». Si c'est cela l'acte de maîtrise par excellence, cela signifie que le maître est celui qui ose tout simplement faire le pas d'être ce premier un, de le soutenir, de le porter. En ce sens, s'engager dans la partie qui se joue, c'est décider d'être un. L'esclave, qui refuse d'être le maître, peut donc être défini, à l'opposé, comme celui qui a peur d'être un.

    Lacan avance ainsi, en fin de compte, que la lutte à mort de pur prestige, c'est un signifiant. « C'est le signifiant lui-même », précise-t-il[16]. Lacan propose ce que l'on pourrait appeler « une lecture ironique » de la dialectique du maître et de l'esclave. Il considère que Hegel s'est trompé. La vie du maître se limite à faire un. Le maître ne sait rien faire d'autre que ça. C'est une autre façon de dire que l'esclave, par son travail, es celui de qui dépend la réalisation de l'histoire. Du coup, l'esclave est l'idéal du maître, là où, précisément, l'esclave se consacre au être au service de. Or, l'idéal, c'est un corps qui obéit. Le corps de l'esclave est en effet à la disposition du maître. « L'idéal, il est là, dit d'une façon amusante Lacan, c'est service service[17] ». Le corps vivant est donc du côté de l'esclave. A cet égard, là aussi, dit Lacan, Hegel s'est trompé. Le corps qui jouit, ne serait-ce pas celui de l'esclave, et non celui du maître ? Lacan l'affirme, au moment où il introduit le pari de Pascal : « Qu'est-ce que cela veut dire, sinon que le maître a renoncé à la jouissance ? Comme ce n'est pas pour autre chose que le salut de son corps que l'esclave accepte d'être dominé, on ne voit pas pour­quoi la jouissance ne lui reste pas sur les bras. Si le maître s'est au départ engagé dans le risque, c'est bien parce qu'il laisse la jouissance à l'autre[18]. » La jouissance est donc, pour le maître, une jouissance perdue — en fait, un vide.

    Lacan, dès lors, en tire les conséquences. Le maître I se repré­sente dans cet esclave qui devient le maître II. L'esclave est le point à partir duquel il se voit. Certes, il est un, il est le premier un, mais il se voit dans un dédoublement du un, il se voit idéalement dans un deuxième un. C'est à ce deuxième un, à cet un Autre, qu'il impose l'esclavage auquel il est enchaîné.

    La chose peut être ainsi brièvement résumée : Le maître s'identifie à un signifiant (le signifiant-maître) et cette identi­fication entraîne — c'est son envers — une perte de jouissance. Il crée, alors, de toutes pièces, en tant que premier un, comme pour rire, un autre un (le signifiant-esclave), afin de retrouver ce qu'il a ainsi perdu. Le deuxième signifiant serait, dès lors, ce qui représente le savoir-faire concernant la production de la jouissance. Aussi le maître cherche-t-il, en l'extorquant à l'es­clave, à récupérer le reste d'une jouissance perdue, à obtenir le plus-de-jouir que Lacan note a — la plus value selon Marx — et que, dans sa construction, il propose d'écrire sous la forme de l'ensemble vide.

    D'où la séquence suivante :

     

    La construction de Lacan met ainsi au jour une structure logique, en prenant appui, comme J.-A. Miller l'indique[19], sur la paire ordonnée. Qu'est-ce que cela signifie ? Il y a un premier un. Et il y a un deuxième un qui, parce qu'il est le deuxième, parce qu'il est autre, met en jeu l'opération de l'Autre. Une telle opération fait ainsi entrer en jeu l'ensemble A de ce qui est Autre. Moyennant quoi, un troisième terme surgit, puisque tout ensemble — en particulier l'ensemble A — contient ce sous-ensemble qu'est l'ensemble vide GRD PHI.

    La séquence ci-dessus peut donc s'écrire en ces termes :

     

    Cette autre lecture, par Lacan, de la dialectique du maître et de l'esclave conduit à cette orientation de la structure qui va, d'une part, du premier un, le maître, vers le deuxième un, l'esclave, et, d'autre part, de cet un Autre vers l'ensemble vide, 0, que Lacan appelle, non pas le troisième un, mais « l'un-­en-plus[20] » .

    LE MAÎTRE SELON PASCAL

    Le maître est représenté par Pascal, dans le fragment 397 de ses Pensées[21], sous les traits d'un joueur qui met en jeu sa vie en tant que un. Qu'est-ce que ce un ? Que devient-il ? Que vaut-il ?

    Pascal fait un parallèle entre le rapport du un à l'infini et le rapport du un à Dieu. Il met en scène le dialogue entre le croyant, le chrétien qui croit à l'existence de Dieu, et le libertin qui a la passion du jeu. Est-ce que Dieu est ? Et si Dieu est, qu'est-ce que c'est, Dieu ? Les chrétiens croient, mais ne peuvent pas rendre raison de leur croyance. Il leur est impossible de prouver l'existence de Dieu. Comme l'écrit Pascal sur son bout de papier plié en quatre qui constitue le fragment 397, « Nous ne savons ni s'il est ni ce qu'il est[22] ». Dieu échappe à toute raison, à toute explication, à toute démonstration. Il y a un abîme entre Dieu et celui qui se pose la question de son existence. La vie, qui est quelque chose de fini, n'est rien au regard de cet infini qu'est Dieu. Ce que Pascal veut dire, comme le souligne Lacan, c'est que la vie est un rien.

    La partie se joue à pile ou face. Dieu est ou Dieu n'est pas. Pile : Dieu n'est pas. Face : Dieu est. Les chrétiens font un choix. Ils parient Face. Objection du libertin : « Je les blâme, non pas de faire ce choix, mais de faire un choix[23]. » La juste position, aux yeux du libertin, est de ne pas faire un choix, de ne pas parier. Réponse à une telle objection : «Il faut parier. Vous êtes engage[24]. » Autrement dit : « Vous êtes forcé de jouer. Vous êtes obligé de prendre une décision. »

    Quatre possibilités se proposent. Si je parie Face et que Dieu est, je gagne. Si je parie Pile et que Dieu n'est pas, je ne gagne rien, mais je ne perds rien non plus. Si je parie Face, alors que Dieu n'est pas, je ne perds que ma mise — ma vie, cette vie que j'aurai vécue dans le renoncement et dans l'espoir que Dieu existe. Si je parie Pile et que, pourtant, Dieu est — pari qui évoque le défi du libertin —, alors, le jour du Jugement Dernier, j'aurai des comptes à rendre et, écrit Pascal, je risque d'être puni. L'évo­cation de cette punition n'est-elle pas une allusion à l'enfer ? En tout cas, si je gagne, j'ai alors des chances d'obtenir, au-delà de l'abîme entre le fini et l'infini, « une éternité de vie et de bonheur[25] », c'est-à-dire, par contraste avec une vie finie et malheureuse, « une infinité de vies infiniment heureuses[26] ». Une infinité de vies infiniment heureuses — N'est-ce pas là une expression qui renvoie, elle, à un au-delà qui serait le paradis ? Ce qui est dit au libertin, c'est donc quelque chose comme cela : « Puisqu'il faut s'engager, puisqu'il faut prendre une décision, pariez donc que Dieu est. Qu'il soit ou qu'il ne soit pas, ainsi vous donnerez-vous la chance de vivre une autre vie, celle que l'on vit au paradis ! » Objection du libertin : «Il m'est impossible de croire[27] ». Réponse à cette objection : « S'il vous est impossible de croire, c'est à cause de vos passions[28] ». D'où ce conseil au libertin : « Diminuez vos passions[29] ! » Ce qui veut dire : « Renoncez aux plaisirs de la vie. »

    Sans qu'elle s'y trouve explicitement, Lacan, dans la lecture du pari de Pascal qu'il propose, détache en effet cette expres­sion de la fin du fragment 397 : renoncer aux plaisirs. Cette expres­sion évoque, à la fois, le renoncement à la satisfaction de la pulsion, c'est-à-dire à la jouissance, dont parle Freud dans son Malaise dans la civilisation, et le renoncement à la chair, qui est le titre d'un livre de Peter Brown[30], dont la lecture, nous a confié J.-A. Miller, aurait réjoui Lacan, s'il avait pu le lire. Lacan situe ce principe : renoncer aux plaisirs comme étant le principe de la morale moderne. L'acte de maîtrise, tel que le conçoit Pascal, c'est donc cet acte qui sépare la jouissance du corps, c'est-à-dire qui soutient le un de la vie en le faisant supporter par la marque d'un renoncement à la jouissance ici-bas. Quand le un prend corps, il sépare le corps de la chair.

    LA MATRICE DE LACAN

    Lacan fait de ce principe renoncer aux plaisirs la clé de lecture du pari de Pascal. Un tel pari suppose qu'il y a un en deçà et un au-delà. Il y a, d'un côté, le un, c'est-à-dire une vie à la jouissance de laquelle on renonce. C'est donc d'une perte de jouissance dont il s'agit. C'est ce dont le joueur fait sa mise, c'est ce qu'il jette sur la table de jeu et c'est, par conséquent, ce qu'il perd. Et il y a, d'un autre côté, ce qu'il espère gagner — « une infinité de vies infiniment heureuses ». Le paradis. Lacan soulève, alors, une objection. La question, dit-il, n'est pas : Est-ce que Dieu existe ? Ou est-ce que Dieu n'existe pas ? C'est ce Nom-du-Père que constitue, dit-il, le choix Pile ou Face qui est important. La question est de savoir ce qu'il advient du Je qui énonce Pile ou Face au moment où le joueur décide de faire le pas de prendre part à la partie qui se joue. Est-ce que ce Je existe ? Ou est-ce qu'il n'existe pas ? La question décisive est donc, selon Lacan : Est-ce que le joueur soutient l'existence du Je ? Est-ce qu'il y a un Je qui prend la décision ? Qu'est-ce que ce Je décide ? La responsabilité du sujet est ainsi mise en cause par Lacan rela­tivement à l'engagement qui est le sien.

    Lacan construit une matrice — ici, simplifiée à l'extrême ­qui distingue quatre possibilités[31] : Vous pariez Face. Dieu existe. Vous ne risquez rien. Vous renoncez aux plaisirs. Vous gagnez le paradis. Vous pariez Pile. Dieu n'existe pas. Vous ne renoncez pas. Vous n'attendez rien de l'au-delà. Ni enfer ni paradis. Vous ne craignez rien, vous n'espérez rien. Vous pariez Pile. Mais Dieu existe. Vous refusez de renoncer. Vous gardez, pour vous, le plus-de-jouir (+ a). C'est l'enfer qui vous attend. Vous pariez Face. Mais Dieu n'existe pas. Vous renoncez. Emporté par votre espoir, vous refusez le plus-de-jouir (— a). Vous ne gagnez rien. Pourtant, vous vous êtes privé de tous les plaisirs de la vie.

    En fin de compte, Lacan interroge la notion de l'au-delà, en affirmant que, s'il est certain que le paradis n'existe pas ici-bas, l'on ne gagne rien à prendre appui sur l'au-delà pour y situer l'enfer, puisque, dit-il non sans une pointe d'ironie, l'enfer, lui, existe bien ici-bas : «Je veux dire, en enfer, nous y sommes déjà[32].», « — L'enfer, ça nous connaît, c'est la vie de tous les jours[33]. »

    NÉVROSE OBSESSIONNELLE ET HYSTÉRIE

    Pour différencier névrose obsessionnelle et hystérie, Lacan, dans son Séminaire D'un Autre à l'autre, prend appui sur la structure à trois termes [1, 1, 0] et distingue deux types d'orientation, une orientation ascendante et une orientation descendante[34] :

    Lacan met l'accent, dans son Séminaire, sur le rapport du névrosé au premier un, au signifiant-maître S, — en l'occurrence, ici, à ce signifiant-maître S, qui se traduit, si c'est de névrose qu'il s'agit, dans le Nom-du-Père symbolique. Il oppose ainsi deux

    types de position (x), celle de l'obsessionnel — « S1 à     x » ‑

    et celle de l'hystérique — « x à S1 ».

    Lacan distingue, ici, un au-delà et un en deçà du signifiant-maître S1. Si on choisit de lire la structure à trois termes sous la forme de la séquence [S1, S2, a], l'on peut alors avancer que, pour l'obsessionnel, elle est orientée de S1 vers S2 et de S2 vers a, alors que, pour l'hystérique, elle est orientée de a vers S2 et de S2 vers S1. Ces deux orientations distinctes, qui sont indiquées

    dans le Séminaire XVI D'un Autre à l'autre, peuvent être lues à partir de ce que, l'année suivante, Lacan appellera dans son Séminaire XVII L'envers de la psychanalyse : le discours du maître (DM) et le discours de l'hystérique (DH)[35] :

    La fonction du Nom-du-Père symbolique Si, par rapport à laquelle se différencient ainsi hystérie et névrose obsessionnelle, est mise en relation par Lacan avec le un de la jouissance mascu­line : « ... L'identification à la fonction dite du Père symbolique,

    qui est la seule à satisfaire [ la position de la jouissance virile
    dans la conjonction sexuelle... c'est très précisément ce qui s'appelle être le maître[36]. »

    L'OBSESSIONNEL ET LA DETTE

    C'est sur l'écueil d'une telle identification que bute l'obses­sionnel. C'est sur cette pierre d'achoppement qu'il trébuche. De ça, il se détourne. C'est ce qu'il cherche à éviter. Comme l'es­clave tel que Hegel le décrit, il refuse d'être le maître. Car il a craint de faire ce pas. Il a peur d'être ce premier un. Moyennant quoi, l'obsessionnel se trouve dans une position (x) qui renvoie à celle de l'esclave : « S1 ---> x ». Il est du côté de l'un Autre (x = S2) qui se lance dans une opération ayant pour visée l'un-en-plus, c'est-à-dire le a qui occupe la place de l'ensemble vide 0.

    Lacan résume la position de l'obsessionnel en disant : « Il traite avec l'Autre[37] ». La manière dont il traite avec l'Autre consiste à faire en sorte que la jouissance interdite ne lui soit autorisée qu'au prix du paiement d'une dette impayable. Cette dette empêche alors l'obsessionnel de rencontrer une femme, car — l'incidence de la dette prenant la forme d'une difficulté  à se décider— le choix entre une femme et une autre lui devient, du même coup, impossible. Dans ce registre, l'homme devient peut-être l'homme sans qualités, mais il est surtout l'homme difficile.

    Évoquant la dette, Lacan a-t-il pensé à l'homme aux rats qui s'invente une dette qu'il lui est impossible de rembourser ?

    Le scénario raconté par l'homme aux rats est bien conne[38]: Sur la base d'un ordre qu'il croit avoir reçu du capitaine Nemeczek, le sous-lieutenant Ernst Lanzer interpose, entre lui et la postière à qui il doit de l'argent, un circuit qui passe, par force, par les sous-lieutenants David et Engel. Il s'arrange ainsi pour que l'argent qu'il doit à la postière ne lui soit pas rendu (à elle), laissant, dès lors, béant le trou de la dette. Dans son fantasme, Ernst Lanzer fait ainsi de cette dette non remboursée le symptôme de cet Autre qu'est son père Heinrich, puisque son père lui-même s'est montré indélicat. Alors qu'il faisait son service militaire, une somme de dix florins lui a été remise en dépôt. Il n'a pas été un dépositaire à la hauteur de sa charge : il a joué cet argent et l'a perdu. Il s'est ainsi couvert de honte. Un camarade lui a prêté de l'argent. Mais une fois son service mili­taire terminé, il a perdu de vue ce camarade. Il lui a été impos­sible de rembourser sa dette. La dette est donc restée impayée.

    Or, ce trou béant de la dette s'est en quelque sorte rouvert au moment où les pensées d'Ernst Lanzer ont été tourmentées par le récit qu'a fait le capitaine Nemeczek du supplice des rats.

    Freud a ainsi pu montrer que le supplice des rats, dont l'homme aux rats tenait le récit du « capitaine cruel », s'est arti­culé à la dette impayée du père. Chaque florin de la dette est rapporté dans son fantasme à ce que Lacan appelle «le rat forcé dans l'anus du supplicié[39] », qui est la représentation d'un rapport sexuel violent, d'un viol féroce. Un échange s'effectue, dès lors, entre le a — les rats du supplice — et le un — les florins de la dette. L'homme aux rats est aussi l'homme aux florins perdus. De la jouissance (a) est ainsi échangée contre le un par un du savoir (S2). C'est selon ce mode qu'il « traite avec l'Autre » : S2 contre a. Là où il s'agit, pour le joueur, d'échanger le un de la vie contre le a de la mise qu'elle est devenue, l'obsessionnel, à l'inverse, échange le a d'un reste de jouissance contre le un de ce qui se compte et de ce qui est ainsi susceptible de s'articuler en un savoir comptable.

    Alors, pourquoi l'obsessionnel refuse-t-il d'être le maître ? Parce que, dit Lacan, il a peur de la mort, dans le sens où, ici, la mort, c'est être un. Et Lacan fait un pas de plus. Il articule la structure à trois termes — [1, 1, 0] — au transfert, c'est-à-dire au sujet supposé savoir. Ainsi affirme-t-il que, dans la mesure même où l'obsessionnel refuse de se prendre pour le maître, il « suppose le maître savoir ce qu'il veut[40] »

    L'HYSTÉRIQUE ET LA JOUISSANCE DE L'HOMME

    Lacan indique, dans son Séminaire L'envers de la psychana­lyse, que l'hystérique (x = ) interroge le maître S1 sur son rapport au savoir S2 :

    X --> S1
    a / / S2

    Cette interrogation porte sur la valeur de a, c'est-à-dire sur ce qu'elle est et qui, justement, échappe au savoir : S2 // a. L'objet, qu'elle est pour l'Autre, est disjoint du savoir. Comment le maître peut-il en effet savoir que c'est elle qui est l'objet précieux, dont la métaphore pourrait être représentée, dans le cas de Dora, par le bijou qui trouve son écrin dans la boîte à bijoux ?

    Dans les deux rêves de Dora que rapporte Freud, il est ques­tion du père en tant que un, c'est-à-dire en tant qu'il pourrait mourir ou en tant qu'il est mort[41].

    Dans le premier rêve, comme cela a déjà été indiqué, il y a le feu dans la maison. Le père pourrait mourir — à cause de sa femme et de sa boite à bijoux. Dans le deuxième rêve, son père est mort. De retour à la maison, elle trouve un mot de sa mère qui lui apprend que la famille est au cimetière. Sa mère l'invite à venir. Du point de vue de ce qu'il en est du rapport à la mort, les deux rêves renvoient donc au Nom-du-Père.

    Or, Lacan rapporte au Nom-du-Père ce qu'il appelle « le point à l'infini de la jouissance absolue[42] ». Il précise, à cet égard, que « ce point à l'infini est irréductible, en tant qu'il concerne une certaine jouissance laissée problématique[43] ». La jouissance « problématique » dont il s'agit est la jouissance phallique qui porte la marque du un. Le problème, pour l'hystérique, n'est donc pas la jouissance féminine, mais la jouissance masculine. Pour l'hystérique, en effet, avance Lacan, l'enjeu de la partie qui se joue est le un de la jouissance de l'homme.

    Là où l'obsessionnel refuse le un de la mort, l'hystérique «promeut[44] », dit Lacan, le un de la jouissance de l'homme. Mais elle le fait d'une manière paradoxale.

    Relativement au maître S1, elle se situe au niveau où ce qui est important pour elle est de savoir si l'homme en est un, s'il soutient le un, s'il n'a pas peur, s'il réussit ou non à être un maître. À ce niveau-là, le S2, précise Lacan[45], vaut en tant qu'il repré­sente le pénis en érection. En ce sens, pour dire la chose ainsi, le maître S1 est inévitablement attaché à son signe S2 ; il est prisonnier de la question qui le tient pieds et poings liés et qui est celle du risque de la castration qu'il ose ou non affronter (S1/52) . A cet égard, J acan insiste sur le fait que l'hystérique, elle, refuse ainsi les jouissances relatives qui se trouvent embarrassées, entravées, « diminuées » par la question de la puissance et de l'impuissance. Car, de ce point de vue, elle ne peut qu'être déçue et insatisfaite. Elle n'accorde, dès lors, un privilège qu'à ce qui serait, si elle existait, la jouissance absolue. Le malentendu ne peut donc que virer à la rencontre manquée et au comique. Mais Freud en a déduit, comme le note Lacan, que l'hystérique ne veut rien savoir de la jouissance sexuelle et qu'elle éloigne d'elle l'organe. Ce que Dora dispute, en effet, à Madame K., ce n'est pas, comme Lacan le souligne, l'organe de Monsieur K., mais le bijou dont son père, impuissant, fait cadeau à celle qui est sa maîtresse. La chose importante, en ce qui concerne l'hystérique, conclut Lacan, c'est que, comme le montre Dora avec Madame K, le transfert est orienté vers la femme. La femme, ce n'est pas elle ; c'est celle dont elle veut faire l'objet de son admiration et de son adoration. Et cet amour s'adresse au savoir. Si l'hystérique refuse de se prendre pour la femme, c'est dans la mesure où, pour elle, le sujet supposé savoir est justement la femme[46]. C'est la femme en tant qu'elle sait, elle, comme s'ex­prime Lacan, « ce qu'il faut pour la jouissance de l'homme[47] ». La femme, elle, sait, suppose-t-elle, ce que c'est, s'agissant de l'homme, être un maître.

    CONCLUSION DE CETTE NOUVELLE APPROCHE DE LA NÉVROSE

    La clinique de la névrose montre que le pire qui puisse arriver, c'est se perdre dans ce qui fait le drame du rapport au père, ici, la dette ou le cadeau lié à l'impuissance. C'est d'éthique dont il est question et, si l'on veut, en particulier, de lâcheté et de courage.

    L'obsessionnel cherche le sens et trouve le ratage. L'amou­reuse, elle, s'identifie. Car, pour l'hystérique, ce qui compte, dit Lacan[48], ce n'est pas le sens, mais l'identification. L'obsessionnel est celui qui, mauvais perdant, refuse de soutenir le un de la vie, parce qu'il a peur de la mort qu'implique l'inscription de ce un. L'hystérique, en revanche, est captive de la femme. Aussi se tourne-t-elle vers celle qui, croit-elle, sait ce que c'est qu'un homme qui, précisément, ne craint pas le risque de la castration et qui, beau joueur, accepte de mettre en jeu le un de la vie.

    D'où la question : la femme n'a-t-elle pas plus de chances de rencontrer un homme que l'homme n'en a de rencontrer une femme ?

     

    [1] Lacan J., Le Séminaire, Livre XVII, L'envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 1991, p. 150.

    [2] Lacan J., Le Séminaire, Livre XVI, D'un Autre à l'autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 2006.

    [3] Lacan J., Le Séminaire, Livre XVI, D'un Autre à l'autre, op. cit., p. 335 et p. 387.

    [4] Ibid., p. 335.

    [5] Hegel G.W.F., Phénoménologie de l'Esprit, Paris, Aubier, 1991, traduction : Jean-Pierre Lefebvre, p. 156.

    [6] Lacan J., Le Séminaire, Livre XVI, D'un Autre à l'autre, op. cit., p. 387.

    [7] Kojève A. Introduction à la lecture de Hegel, Paris, Gallimard, 1947, p. 20.

    [8] Lacan J., Le Séminaire, Livre XVI, D'un Autre à l'autre, op. cit., p. 384.

    [9] Kojève A., Introduction à la lecture de Hegel, op. cit., p. 22.

    [10] Ibid., p. 25.

    [11] Ibid., p. 28.

    [12] Lacan J., Le Séminaire, Livre XVI, D'un Autre à l'autre, op. cit., p. 272.

    [13] Ibid., p. 272.

    [14] Ibid., p. 365.

    [15] Ibid., p. 366.

    [16] Ibid., p. 395.

    [17] Note manquante dans le livre

    [18] Note manquante dans le livre

    [19] MillerJ.-A., «  Une lecture du Séminaire D'un Autre à l'autre III», (2006), La Cause freu­dienne, n° 64, 3e trimestre 2006, pp. 156-157.

    [20] Lacan J., Le Séminaire, Livre XVI, D'un Autre à l'autre, op. cit., p. 379.

    [21] Pascal B., Pensées, Édition de Michel Le Guem, Folio classique, n° 4054, Gallimard, Paris, 2004.

    [22] Ibid., p. 248.

    [23] Ibid., p. 249.

    [24] Ibid., p. 249.

    [25] Ibid., p. 250.

    [26] Ibid., p. 250.

    [27] Ibid., p. 251.

    [28] Ibid., p. 251.

    [29] Ibid., p. 253.

    [30] Brown P., Le renoncement à la chair. Virginité, célibat et continence dans le christianisme primitif; Gallimard, Pans, 1995. (Cf Miller J.-A., « Une lecture du Séminaire D'un Autre à l'autre », La Cause freudienne, n° 65, 1" trimestre 2007, p. 110).

    [31] Lacan J., Le Séminaire, Livre XVI, D'un Autre à l'autre, op. cit., p. 148.

    [32] Ibid., p. 150.

    [33] Ibid., p. 161.

    [34] Miller J.-A, Une lecture du Séminaire D'un Autre à l'autre », (2006), La Cause freu­dienne, n° 67, Paris, Navarin/Seuil, pp. 110-116.

    [35] Lacan J., Le Séminaire, Livre XVII, L'envers de la psychanalyse, op. cit., p. 31.

    [36] Lacan J., Le Séminaire, Livre XVI, D'un Autre à l'autre, op. cit., pp. 334-335.

    [37] Ibid., p. 335.

    [38] Freud S., « L'homme aux rats, une névrose obsessionnelle », Cinq psychanalyses, Paris, PLT, 1999.

    [39] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, Le Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 1966, p. 290.

    [40] Lacan J., Le Séminaire, Livre XVI, D'un Autre à l'autre, op. cit., p. 385.

    [41] Ibid., p. 388.

    [42] Ibid., p. 335.

    [43] Ibid., p. 331.

    [44] Ibid., p. 335.

    [45] Ibid., p. 335.

    [46] Ibid., p. 387.

    [47] Ibid., p. 387.

    [48] Lacan J., « Introduction à l'édition allemande des Écrits », Autres écrits, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 2001, p. 557.