Butée et difficultés de la fin de la cure de l’hystérique

Rose-Paule Vinciguerra

"Revue de la Cause freudienne n°29"

hystérie, femme, Fibonacci

L‘auteure interroge une butée propre à la cure de l’hystérique. Cette dernière soustrait le petit a pour tenter de faire exister le Un absolu. C’est une quête toujours réitérée. Lacan utilise la suite de Fibonacci pour en rendre compte. L’hystérique se refuse à se mettre en jeu comme a, c’est-à-dire à rencontrer un homme, un Un. L’orientation de la cure va être alors de permettre que le désir apparaisse comme « manque du Un », comme absolu. Une coupure sera visée dans la fusion hystérique entre La femme et le sujet supposé savoir. - Frédérique Bouvet

Butée et difficultés de la fin de la cure de l’hystérique

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  • Butée et difficultés de la fin de la cure de l’hystérique

    Rose-Paule  Vinciguerra*

    Y a-t-il une butée propre à l’analyse de l’hystérie ?  Lacan reprend cette question dans le Séminaire «D’un Autre à l’autre»[1], à partir de la notion de limite : «L’hystérique soustrait le a comme tel au Un absolu de l’Autre, de l’interroger ; de l’interroger s’il livre ou non ce Un dernier qui soit en sorte son assurance. Tout son effort, après avoir mis en question ce a, ne sera rien d’autre que de se retrouver tel, strictement égal à ce a et à rien d’autre». Pour rendre compte de cette soustraction du petit a au Un absolu, Lacan utilise la suite de Fibonacci, suite arithmétique recelant des propriétés de suite géométrique, mais qu’il va présenter dans le cas de l’hystérie, de façon inversée. Auparavant, il avait utilisé cette suite pour rendre compte du rapport du Un comptable, du S1 à l’objet a, c’est-à-dire de l’opération de division du sujet par le signifiant, comportant la production d’un reste.

    La suite de Fibonacci consiste, en partant d’un nombre positif U0, à trouver les termes succédant à U0, chaque terme suivant étant la somme des deux précédents.                                                           

     Si U0 = 1 et U1 = 1, dès lors que l’on a ces deux premiers termes, on obtiendra :

                                                      U2 = U1 + Uo = 2

                                                      U3 = U2 + U1 = 3

                                                      U4 = U3 + U2 = 5

                                                      U5 = U4 + U3 = 8

    de telle sorte que si l'on passe à l’infini, on aura :

    Un = Un-1 + Un-2.

    Cette suite est donc définie dès lors que l’on se donne la relation de récurrence :

    Un = Un-1 + Un-2

    Si maintenant nous cherchons combien de fois il y a 1Un dans la totalité Un-1, nous allons segmenter Un-1 en autant de 1Un et le nombre de 1Un compris dans Un-1 sera égal à Un-1Un  .

    Nous pouvons donc construire une seconde suite à partir de la première et qui soit :

    Un-1Un = xn, x étant la valeur à chercher.

    Le premier terme sera U0U1 = X1

    Le deuxième sera U1U2 = X2

    Et ainsi Un-1Un =Xn-1

    Dès lors, X1  sera égal à U0U1 = 11 = 1

    X2 = U1U2 = 12 = 0,5                 

    X3 = U2U3 = 23 = 0,66

    Pour des valeurs de plus en plus grandes de n, xn tend, dans ces conditions, vers une limite finie et positive, égale à 5-12 , nombre irrationnel peu différent de 0,618. Ce nombre a est l’inverse du nombre d’or et vérifie la relation 1a = 1 + a

    Donc, lorsque n tend vers l’infini, le rapport Un-1Un tend vers 1a, et donc UnUn-1 tend vers a.

    Ainsi, lorsque le dénominateur s’extrait du numérateur, intervient à la limite le a, comme reste de cette division, caché en elle et s’en extrayant. Lacan écrit dans «D’un Autre à l’autre» : «À mesure que les nombres croissent, c’est d’une façon serrée, d’une façon constante que le a intervient là sous sa forme inverse et d’autant plus frappante qu’elle noue le 1 au a, que c’est le 1a, que cette proportion d’un nombre a à l’autre s’achève dans une constante de plus en plus rigoureuse à mesure que les nombres croissent de ce 1a [2]. Lacan lit cette division comme celle du sujet. Cette division est «métaphorique» de la représentation d’un sujet par un signifiant auprès d’un autre signifiant, et en effet, la division, peut-on dire, arrache le a qui est la limite du  Un-1Un.

    Ainsi peut-on comprendre que le Un compté, le trait unaire marque l’être humain et que la suite des signifiants n’est pas seulement une série purement additive mais aussi que c’est une suite qui paradoxalement n’est mise en œuvre que si on la particularise sous une forme géométrique. (Derrière l’addition, il y a une réalité géométrique, la division). Ce qui est là représenté, c’est la division du sujet à l’endroit de sa jouissance qui serait hors de la série, et le reste de cette opération de division est bien le petit a, comme reste de la part perdue de jouissance. A chaque progression de la chaîne signifiante, il y a un retranchement dont on peut déjà d’ailleurs avoir une idée entre deux termes de la série ; ce a est comme le point de convergence rigoureux de la série lorsque n tend vers l’∞ mais il est aussi la raison géométrique de cette série, car il est un des paramètres à partir desquels on peut construire celle-ci.

    Quant à l’hystérie dans la leçon du 5 février 1969, Lacan en précise ainsi les termes de butée d’analyse : «J’ai écrit aussi, à la prendre à son origine, la série qui résulte de prendre les choses dans l’autre sens et là, par le fait que le a est moindre que 1, vous voyez que le processus s’achève non seulement sur une proportion, mais sur une limite». Lacan rend compte du mécanisme propre à cette butée dans la cure de l’hystérique par une inversion de cette suite de Fibonacci qui pourrait vérifier que chaque terme successif serait défini cette fois-ci par un retranchement de quelque chose du terme précédent et du a d’abord comme inférieur à 1 : si U0 = 1, et U1 = -a = -0,618, pour avoir le troisième terme, nous retrancherons quelque chose de ce 1, et nous obtiendrons un nombre < 1 et > 0, soit U2 = 1 - a = 0,382 et comme c’est une suite de Fibonacci, on continue de la même manière :

    U3 = U2 + U1 = – 0, 236

    U4 = U3 + U2 = 0, 1458

    U5 = U4 + U3 = – 0, 09

    U6 = U5 + U4 = 0, 055

    U7 = U6 + U5 = – 0, 0343

    U8 = 0, 02

    Ainsi, nous allons retrancher des termes de plus en plus petits, et à mesure que n grandit, la suite sera décroissante et va converger progressivement vers une limite qui apparaît comme finie et égale à 0.

    Si ensuite nous faisons la somme de tous les Un, soit Uo + U1 + U2 + ...+ Un + ..., la série que nous obtenons converge à l’infini vers un nombre encore égal à a, soit 5-12. Mais nous pouvons dire que cette limite est aussi point de départ car c’est à partir d’elle que la suite Un a été construite.

    Si nous reprenons la formule de Lacan citée au début : «L’hystérique soustrait le a comme tel au Un absolu de l’Autre, de l’interroger»[3], nous pouvons dire que l’hystérique vient interroger le Un posé comme absolu en lui retranchant le petit a. A chaque nouvel effort pour interroger, elle retranche le a. Chaque interrogation sollicite le Un, le fait exister, mais la somme de tous ses efforts, après qu’elle a mis en question le a, ne peut pas l’amener plus loin que de s’égaler à celui-ci, de même que la somme de tous les termes de la suite inversée ne peut dépasser le a en question.

    En quoi fait-elle exister le Un ?

    Nous savons que le père du sujet hystérique ne donne pas ce qu’il devrait donner (le phallus), aussi l’hystérique en fait-elle figure, figuration, en s’en donnant les semblants. Seulement, de cette mascarade, l’hystérique ne se contente pas, et c’est au père mythique que l’hystérique finalement s’adresse pour tenter de restaurer le phallus. Elle tente donc de faire exister le Un absolu, le Un qui ne se rattache pas au Un compté. Elle tente de faire exister la jouissance du père en tant que hors symbolique, du père de Totem et tabou, et c’est bien ce que la figure du père séducteur met en valeur, celle d’un homme qui jouirait de toutes les femmes. Le père réel, qui n’existe pas, l’hystérique y croit et cette fiction du père traumatique est mise en scène dans son fantasme. «Ce point à l’infini de la jouissance, l’hystérique, dit-on, le refoule, mais en réalité elle le promeut» écrit Lacan[4].

    Ainsi, «l’hystérique somme l’homme de donner l’assurance qu’il jouit comme un Un dernier», mais bien sûr cela est impossible et elle va recouvrir cet impossible par l’impuissance de celui-ci. C’est là, dit Lacan, la fonction propre du père idéalisé.

    «Mais en posant le Un comme absolu, elle s’avère être logicienne, car, dit-il, elle dévoile la structure logique de la fonction de la jouissance.»[5]  «Elle s’avère être juste théoricienne, mais à ses dépens.» Juste théoricienne, car elle théorise sur l’origine même du symbolique, mais à ses dépens. Elle pose en effet la jouissance comme un absolu mais de ce fait ne peut y répondre que par un désir insatisfait. Elle en est rejetée, dit Lacan.

    Ainsi, d’une part, elle se pose comme lieu privilégié où peut se reconnaître «ce point à l’infini de la jouissance comme absolue.»[6]  Elle se pose «comme voulant être au dernier terme la jouissance du père», son objet, mais en même temps elle se constitue comme manque de cette jouissance, elle s’y soustrait, se dérobe comme objet et tente d’incarner la limite de celle-ci. Elle en incarne aussi la limite sous la forme de la jouissance phallique en faisant l’homme. Mais c’est essentiellement du point de vue du manque qu’elle somme l’homme de donner l’assurance qu’il jouit bien comme un Un dernier. En soustrayant le a, elle tente de faire exister le Un comme absolu. Mais c’est une quête indéfiniment réitérée.

    Alors bien sûr, cela ne peut qu’être à ses dépens. Car cette jouissance de l’Un ne pouvant être atteinte, elle en refuse toute autre qui pour elle, dit Lacan, serait diminuée, externe, «du domaine de la suffisance ou de l’insuffisance au regard de ce rapport absolu»[7]. Et de ce côté-là, dit Lacan, elle présente «le drame d’une castration réalisée.»[8] Elle se reconnaît là comme véritablement privée des insignes phalliques. Ce moins-de-jouir est aussi cependant pour l’hystérique un plus-de-jouir ; cette limite peut aussi, comme nous l’avons dit, être prise comme point de départ ; cette privation de jouissance est une jouissance et c’est en quoi l’hystérique se constitue en enjeu comme objet précieux.

    Il y a donc un «tournage en rond biographique»[9], comme dans le fantasme et ici il s’effectue autour de la limite de la jouissance. L’hystérique ne sait pas si elle est à l’extérieur ou à l’intérieur de la jouissance phallique.

    Dans ce contexte, l’hystérique s’égale au savoir qu’elle suppose à «La femme qui saurait ce qu’il faut à la jouissance de l’homme.»[10] En cela, elle croit à La femme toute et quoiqu’elle ne se prenne pas pour elle, elle la fait à l’occasion pour mieux échapper à la jouissance phallique. A la place refoulée dans son fantasme du «père-la-jouissance» répond celle de La femme sphinge. En ce sens, elle tente de se faire l’Autre de l’Un et non pas Autre pour un homme, et peut-être, c’est une question, d’unifier grand A et petit a. Elle se refuse donc à se mettre en jeu comme a afin de rencontrer un Un, c’est-à-dire un homme.

    C’est là, dit Lacan, une butée de l’analyse de l’hystérique. Cette impasse dans l’analyse peut se fixer dans les formes de l’amour-passion où le sujet-femme hystérique perd les coordonnées de sa jouissance, dans une expérience justement limite où est à l’œuvre la pulsion de mort.

    Mais ce peut être aussi une impasse dans la cure du fait de la sexualisation du transfert si l’analyste est à la place d’un père réel et pour peu qu’il s’en défende en prenant une position de maître du savoir – sur la jouissance – justement ; ou bien la cure peut s’éterniser car elle veut le savoir sur la jouissance, «le savoir comme moyen de la jouissance»[11]; mais la vérité qu’elle promeut, c’est qu’il n’est pas question qu’elle se fasse le corps de cet Un auquel elle se dévoue car il est châtré et que c’est elle qui règne. «La vérité de sa jouissance, elle la conjugue, dit Lacan, au savoir implacable qu’elle a que l’Autre, propre à la causer, c’est le phallus, mais ce phallus est un semblant.»[12]

    Quelle doit alors être l’orientation de la direction de la cure ? Lacan l’indique clairement. Au niveau de l’énoncé, dit-il, la solution s’appelle castration : en effet, lorsque le cycle régressif de la demande s’éteint, devient «demande zéro», la castration se présente là comme limite[13]. Mais au niveau de l’énonciation, c’est-à-dire dans la relation de la jouissance et du savoir, «c’est d’une autre appréhension qu’il s’agit pour cette fin de cure». Au niveau de l’énonciation, il faut que l’analyste permette que le désir apparaisse justement comme «manque du Un»[14]  comme absolu, que le désir soit référé à l’ordre phallique.

    Il faut pour cela que l’analyste opère une coupure dans la fusion opérée par l’hystérique entre La femme d’une part et le sujet supposé savoir d’autre part.

    Or si elle peut reconnaître que le sujet-femme ne sait pas ce qu’il met en jeu qui soutient le désir et la castration de l’homme[15], l’hystérique peut renoncer à exiger l’universalité du côté de la femme, comme d’ailleurs à l’infinitisation du transfert sur l’analyste perçu comme maître du savoir, mais maître impuissant. Elle peut aussi apprendre que la jouissance est séparée du S1 et que le père «ne sait rien de la vérité»[16]. Voilà ce qu’il en est véridiquement de la castration, dit Lacan, au niveau de l’énonciation, dirai-je ; ce qui suppose que, dans le fantasme, le a et le Un se détachent et que l’un puisse aller sans l’autre.

    Ainsi, d’exception, le père peut devenir «modèle de sa fonction»[17] et le rapport sexuel que le sujet faisait exister dans son fantasme en s’y situant «en tiers» prend signification d’impossible. La jouissance de l’Autre en devient «jouie-absence», S(A)[18].

    Il faut pour cela que le sujet hystérique fasse l’opération en sens inverse de la précédente, non plus s’identifier sacrificiellement à l’objet soustrait à l’Un pour la jouissance de l’Autre, ni faire le tout-homme par l’imagination.

    À se laisser diviser par le signifiant-maître, l’hystérique saura quelle est la valeur, non plus qu’elle représente comme limite de la jouissance, mais celle qu’un objet, effet et limite même de cette division, incarne. Cet objet, «tenant-lieu» de la part insymbolisable de sa jouissance est «ce qu’il y a de plus essentiel en une femme»[19], dit Lacan. C’est ce qui «lui tient lieu d’être».

    C’est ce petit a qu’elle va «parier», risquer en tant qu’elle est l’objet d’un désir d’un homme, d’un Un dénombrable, soumis à la fonction phallique et non plus Un absolu. Elle se captive alors à la jouissance de cet Un «grâce auquel elle se sait elle-même, comme le dit Lacan, phallus dont elle est privée, c’est-à-dire châtrée»[20]; par ce relais, elle peut devenir Autre de l’Un comme Autre pour elle-même.

    La castration symbolique s’avère donc être inscription de la limite. Le sujet hystérique qui se voulait être la limite, peut alors au contraire s’y inclure, s’inscrire dans l’ordre phallique, ce qui laisse l’espace ouvert à une Autre jouissance.

    Alors qu’une hystérique sacrifie le a à une jouissance toute, une femme le parie, pour une Autre jouissance.

    En fin d’analyse, le sujet hystérique peut alors cesser d’être cette «interrogation vivante de la frontière entre jouissance et savoir»[21]. La solution peut être trouvée à cette impasse et un savoir élaboré si et seulement si, comme le dit Lacan, le sujet a accepté «d’en payer le juste tribut.»

     

    *Rose-Paule Vinciguerra est psychanalyste, membre de l’Ecole de la cause freudienne et de l’Association mondiale de Psychanalyse. Elle a publié en 2014 aux éditions Michèle Femmes lacaniennes. Conférence faite lors de la VIII’ Rencontre Internationale du Champ freudien, à Paris, les 10, 11, 12 et 13 juillet 1994.

    [1] Lacan J., Le Séminaire, Livre XVI, D’un Autre à l’autre (19681969), leçon du 21 mai 1969, inédit.

    [2] Ibid., leçon du 5 février 1969.

    [3] Ibid., leçon du 21 mai 1969.

    [4] Ibid.

    [5] Ibid, leçon du 5 mars 1969.

    [6] Ibid, leçon du 21 mai 1969.

    [7] Ibid.

    [8] Ibid.

    [9] Ibid.

    [10] Ibid., leçon du 18 juin 1969.

    [11] Lacan J., Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse (1969- 1970), Paris, Seuil, 1991, p. 110.

    [12] Lacan J., Le Séminaire, Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant (1970-1971), leçon du 9 juin 1971, inédit.

    [13] Lacan J., Le Séminaire, Livre X, L’angoisse (1962-1963), leçon du 5 décembre 1962, inédit.

    [14] Lacan J., Le Séminaire, Livre XVI, D’un Autre à l’autre, op. cit., leçon du 5 mars 1969.

    [15] Ibid., leçon du 18 juin 1969.

    [16] Lacan J., Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, op. cit., p. 151.

    [17] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXII, « R.S.I. », Ornicar ? n° 3, mars 1975, p. 108.

    [18] Lacan J., Le Séminaire, Livre XIX «... ou pire», leçon du 8 mars 1972, inédit.

    [19] Lacan J., Le Séminaire, Livre VI, «Le désir et son interprétation», leçon du 17 juin 1959, inédit.

    [20] LACAN J., Le Séminaire, Livre XVI, D’un Autre à l’autre, op. cit., leçon du 21 mai 1969.

    [21] Ibid.