Un texte qui met l’accent sur le ravage, « la thèse de l’héritage mère-fille, dans les avatars de la sexualité féminine, [ayant] avantage à être d’abord posée dans le registre de l’hystérie où ’homme sert de relais pour poser la question de l’agalma féminin. ». Différentes vignettes cliniques issues de la littérature psychanalytique illustre son propos. - Frédérique Bouvet
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Symptôme et ravage de l’Autre sexe
Serge Cottet
L’homme accompagné de son symptôme, la femme de ce qui la ravage, ça fait couple, dysharmonieux certes, mais pas plus bancal que ne le sont ces comparses qu’on dit mal accompagnés ; couples pathologiques, soi-disant pervers, moins drôles peut-être que le couple freudien que forment la femme qui nourrit et l’homme qui protège, quand ce n’est pas le contraire, ou encore l’union formée d’un imbécile et d’une idiote, thème infini des variations vaudevillesques. Couples comiques en effet, pour autant que le phallus y est planté sur la scène des malentendus comme le commun dénominateur aux deux protagonistes, situation que Kant, auteur comique selon Lacan, évoque dans sa critique de la raison pratique comme deux époux qui se ruinent : « ce qu’il veut, elle le veut aussi ». Pourtant les rares aperçus que Lacan donne sur la formule paradigmatique du ratage sexuel, le mur du sexe, n’ont rien de drôle. C’est sans doute que le phallus n’y tient pas comme dans les précédents le haut du pavé.
L’effort de Lacan de rendre dissymétrique le rapport au sexe dans sa promotion de l’Autre sexe comme absolument dispersé, incommensurable à l’un phallique, est contemporain d’une formalisation hétérogène du rapport sexuel dans laquelle, je cite : « une femme est pour tout homme un symptôme tandis que l’homme est pour une femme tout ce qui vous plaira, une affliction pire qu’un symptôme, un ravage même »[1].
La femme symptôme
D’abord, le plus facile : en quoi une femme est-elle pour un homme un symptôme ?
Déjà on peut dire que Lacan a pour lui une certaine Boxa : l’adage qui soutient qu’on ne connaît bien un homme qu’à condition de savoir qui est sa femme, milite pour une pareille objectivation alors que la réciproque est moins convaincante. L’arbitraire du choix apparent doit avoir ses raisons structurales dans ce qui fait insigne du « tout-homme ». Mais, dans le texte freudien, le choix d’une femme est décrit comme condensateur de la névrose, comme l’atteste à ses yeux le fragment célèbre de l’homme au sable des contes d’Hoffmann à propos de l’identité d’Olympia : « Celle-ci est en quelque sorte un complexe détaché de Nathanaël qui se présente à lui sous l’aspect d’une personne »[2]. Incarnation de la propre position du sujet en tant que marionnette de son père, Nathanaël condense dans un compromis absurde l’amour narcissique pour sa propre image avec sa nostalgie de l’enfance.
Un raisonnement analogue est à l’œuvre dans « L’Homme aux rats », chez qui les différentes liaisons féminines restent dominées par la loi d’airain du complexe paternel que signale un trait d’arrogance et de provocation à son endroit tout à fait déchiffrable dans la formule de son fantasme sexuel ; c’est la formule immortelle articulée au transfert : « tant de coïts pour la cousine, tant de florins pour le professeur ». C’est dire que l’Autre, spécialement dans cette névrose, est abordé sous la férule d’une comptabilité qui rend la femme homogène à tous les autres symptômes. Freud sut les réduire au seul doute sur l’amour.
La corrélation du type clinique avec le choix amoureux prend encore appui sur l’œuvre littéraire qui anticipe les trouvailles de Freud sur le fantasme avec la Gradiva de Jensen, où la métaphore archéologique doit rendre sensible ce que le choix d’objet doit à l’archaïsme du désir : compromis entre narcissisme et libido d’objet, entre jouissance et autopunition, l’amour freudien est structuré comme un symptôme.
Mariages ratés, liaisons prématurées sont enregistrées sous la rubrique des compromis caractéristiques de la névrose tandis que la répétition de la déception à cet égard conduiront bientôt les post-freudiens à assimiler symptôme et ratage.
Logiquement et suivant le cours de cette inspiration, les plus naïfs ont cru conclure à une alliance de l’amour et du principe de réalité dans l’idéal du mariage conclusif de la fin d’analyse. Moins dogmatique, Freud n’en tenait pas moins à voir de ses yeux la future femme de l’Homme aux loups, ne serait-ce que pour vérifier qu’elle n’en était pas un (un loup) avant de lui dire : « mon vieux, vous pouvez y aller ». Fixation au fantasme, doute, impuissance, ravalement mais aussi soumission masochiste à une maîtresse, Freud a décliné avec la femme impossible à rejoindre que contamine la mère, tous les aspects du mariage du sujet mâle avec la castration.
Le roman français de la moitié du XIXème siècle a là encore accompagné Freud dans sa description des orages de la puberté masculine tandis que L’éveil du printemps de Wedekind met en scène l’absence des repères symboliques du sujet dans sa confrontation avec la fille. Freud aurait-il lu l’Adolphe de Benjamin Constant ou Volupté de Sainte-Beuve qu’il aurait sans doute souscrit aux formules qui font du sexe non pas symbole mais trou dans le réel.
Femme symptôme, tel apparaît alors cet objet qu’Adolphe a séduit, avant qu’il ne devienne l’agent d’un embarras et d’une indécision, résidu d’un exploit amoureux où la passion se délite, s’abîme dans la pitié et l’indifférence.
La rupture, toujours différée jusqu’à la mort de l’intéressée, est bien faite pour illustrer le mythe masculin embarrassé par l’autre sexe comme un poisson d’une pomme, tout comme le ravage qu’il cause pour la partenaire. Enfin les résonances que le roman entretient avec les acrobaties auxquelles s’est livré cet impénitent muscadin dans son odyssée politique, continuent le symptôme ; trahisons ininterrompues, compromis et canailleries sans nom désignent assez la jouissance du sujet que voile la beauté tragique du roman[3].
Le choix de l’une
Mais déjà notre acception du symptôme a changé. Dans le contexte où Lacan en use en 1975, il ne s’agit pas de compromis ou de formation de l’inconscient.
Le choix de l’une entre autres dépasse le savoir inconscient. Le fonctionnalisme des post-freudiens fait la part trop belle à l’inconscient, à l’Œdipe, à la résistance, comme si le choix amoureux était essentiellement symptôme sous transfert, voire acting out, adressé à l’analyste. Du seul point de vue de l’utile ou de la fonction, une femme, si elle ne sert à l’homme qu’à ce qu’il cesse d’en aimer une autre[4], annule le mythe d’une prédestination de la rencontre, valorise la tuché, le hasard, le réel et donc l’objet en question comme ectopique à la détermination inconsciente.
C’est pourquoi les formules de Lacan qui concernent l’identification au symptôme peuvent paraître compatibles avec l’identification au désir : ainsi, dans Encore, est-il question de l’objet a comme cause par quoi le sujet s’identifie à son désir[5]. Seulement faut-il encore que le sujet masculin accepte d’en être la dupe. Car dupe d’une femme il sera moins dupe de l’inconscient, d’où une résistance à lui céder et à prolonger la cure à l’infini, dans le fait de croire à l’inconscient plus qu’à une femme.
Ravage de l’Autre
Mais alors qu’est-ce qui empêche cette béance de se répercuter chez l’Autre sexe ; pourquoi, à supposer une guerre des sexes, l’homme serait-il pire qu’un symptôme pour reprendre les termes de 1975 ? Sur quoi nous fondons-nous ? Sur quelle clinique ? Les statistiques sur le syndrome dépressif, le suicide des jeunes filles ?
On sait que l’interprétation globale de ces faits retombe sur des réquisits controversés. Le narcissisme féminin, sa dépendance par rapport à l’amour de l’homme... La dialectique phallocentriste qui distingue les deux registres de l’être et de l’avoir confirme que la femme a dans l’amour plus à perdre que l’homme, au titre de donner et tout ce qu’elle a et tout ce qu’elle n’a pas. Renâclant à développer cette dialectique, les élèves de Freud sont allés chercher en deçà de l’Œdipe les raisons qu’a la fille de manifester une demande d’amour excessive, voire sa revendication à être l’unique objet.
Lacan reprend cet apport dans la constatation qu’il fait de ce ravage que constitue pour la plupart des femmes le rapport à sa mère ; peut-on dire alors, comme Freud l’avait noté, que la revendication phallique est transférée de la mère au mari ? Puisque c’est d’abord à la mère qu’est imputée la castration, cette construction a l’avantage de rendre compatible le ravage maternel avec l’écueil de la relation à l’homme[6].
Mais pour autant qu’on puisse imaginer un univers de femmes régi par la privation, on devra vérifier le déterminisme qui en procède.
Sans doute les relations par exemple de Mélanie Klein et de sa propre fille sont-elles propres à entraîner la conviction que, passées les bornes, il n’y a plus de limite au pire : sous une forme mythique, la pièce de Nicolas Wright, Mrs Klein, commentée par Éric Laurent, met en scène le mythe de la pure conscience de soi féminine, d’une société de femmes se passant du Nom-du-Père. Cet apologue met en fonction un cannibalisme et une avidité orale dont le fils mort fait les frais, tandis que le père de la psychanalyse est déjà remisé dans le placard. On se demande si, dans un univers aussi déchaîné, la psychanalyse peut tenir lieu de Nom-du-Père comme le suggère la fin de la pièce. Ce contexte kleinien est plutôt favorable à un renversement de perspective qui fait au contraire la part belle à l’homme, en tout cas bien venu au milieu de cette galerie. Pourquoi prophétiser, en effet, à partir de relations dignes du Grand Guignol entre mère et fille, l’impossible rencontre avec l’homme ?
L’héritage de la mère
Ainsi, tel fragment de cure permet de reconstituer chez une petite fille la genèse d’une relation aux garçons : une relation d’harmonie, très précoce, rendit supportable la détresse maternelle frappée par un deuil. Jusqu’au mariage ces relations sont marquées du même signe où l’homme la dispense d’un symptôme phobique mais au prix d’une fiction de la complémentarité des deux sexes, bientôt mise à mal par un passage à l’acte du mari. L’analyse qui suivra aura éclairé la patiente sur son idéologie du bonheur phallique liée à son identification virile.
Ainsi, à considérer la question sur le plan de la seule histoire individuelle, prise une par une, on a autant de raisons de faire du malentendu entre les sexes l’écho de fantasmes noués à la jouissance maternelle que le contraire : le ravage maternel qui pousse à l’homme.
C’est pourquoi il semble que la thèse de l’héritage mère-fille, dans les avatars de la sexualité féminine, a avantage à être d’abord posée dans le registre de l’hystérie où l’homme sert de relais pour poser la question de l’agalma féminin.
Nous pouvons suivre sur ce terrain une Hélène Deutsch, celle des bonnes années, 1930, date où elle fait entrer dans l’hystérie ces névroses sans symptômes qu’elle appelle « névroses de destinée ». Ou plutôt avec un seul symptôme, l’homme. Hélène Deutsch prend l’exemple d’une jeune fille qui s’abîme dans une série d’échecs amoureux marqués du trait de ce masochisme féminin qui va bientôt envahir la littérature analytique de l’époque : rupture, avortements, jusqu’au suicide manqué par pistolet. Le fantasme qui soutient cette répétition se singularise dans la recherche d’hommes en deuil « veufs désolés dont l’affliction agissait sur elle comme un filtre d’amour »[7]. Variante de l’amant châtré et de l’homme mort, la fiction peut s’énoncer ainsi : « qu’il serait beau d’être une femme, aimée comme le fut la femme morte ».
On devine avec quelle virtuosité Hélène Deutsch va déployer toutes les faces du conflit œdipien pour rendre compte d’un point d’impossible que surdétermine le transfert. Elle ne sera jamais aimée comme l’intellectuelle qu’elle aspire à devenir dans sa rencontre avec l’homme, le sentiment d’être une idiote reprend le dessus et la cloue à ce destin d’être comme sa mère, c’est-à-dire rien que la servante bornée d’un mari tyrannique. Le cas nous intéresse parce qu’il prête à des remaniements de doctrine : le conflit œdipien que spécifient l’identification virile et la culpabilité ne rend pas plus clair le passage à l’acte. En effet l’agalma que constitue la morte se déchiffre moins dans le registre des règlements de compte avec la mère, qu’elle ne signale une jouissance proche de celle « qu’il ne faudrait pas ». Cette fascination pour l’idole morte et non pour le cadavre consacre la femme éternisée par le deuil infini chez l’homme qu’elle-même renonce à rejoindre. N’est-ce pas à cet objet éternisé qu’elle s’identifie dans le suicide ?
L’Autre femme
L’exemple, me semble-t-il, est de nature à illustrer les remaniements apportés par Lacan dans les années soixante-dix, quant à l’usage qu’on peut faire de l’Autre femme quand elle n’est pas la mère. Encore que cet exemple ne conduise à aucune mystique de la jouissance. Autrement on pourrait s’étonner de voir Lacan déduire l’Autre jouissance non pas de quelque expérience incommunicable mais de ce qu’il faut bien appeler le coït[8]. Contre un préjugé métaphysique concernant la jouissance féminine comme valeur refuge par rapport au phallocentrisme, Lacan fait procéder le supplément d’une limite franchie dans la relation sexuelle. Une femme n’est pas comme poisson dans l’eau avec une castration de départ, plutôt poisson dans l’eau de rose de la complétude amoureuse. Voilà que c’est sa jouissance même et la plus légitime qui à l’occasion la divise. Je cite L’Étourdit » : « faisant de sa solitude partenaire, tandis que l’union reste au seuil » [9].
La femme et sa jouissance, cela fait deux. Celle que l’on tire d’elle, elle ne la connaît pas, si c’est de cette mutilation au titre d’objet a que procède la jouissance mâle à laquelle elle ne peut s’identifier. C’est l’occasion de rappeler que Lacan, à l’instar de Rimbaud évoquant le dialogue des jouissances : « mon âme du coït matériel jalouse », veut déduire le caractère insatiable de l’amour, de la jalousie même de cette jouissance que l’homme tire d’elle. Elle ressent comme un symptôme l’an-hommalie de la jouissance du phallus.
Renversant une fois encore un autre préjugé concernant les places respectives de l’amour et du désir chez les deux sexes, le réalisme de Lacan mettait à contribution cette structure de la jalousie féminine en affirmant que pour une femme, c’est sa jouissance même qui lui fait croire qu’elle aime, tandis qu’un homme, avant d’apprendre à ses dépens qu’il l’aime, croit seulement la désirer.
[1] LACAN J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome : « Paroles imposées », 17-02-1976, Ornicar ? n°8, hiver 1976-1977, p. 20.
[2] FREUD S., « L’inquiétante étrangeté », Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Idées Gallimard, 1973, p. 83, note.
[3] cf. GUILLEMIN Henri., Benjamin Constant muscadin, Paris, Gallimard, 1958.
[4] LACAN J., « L’Étourdit », Scilicet n°4, Paris, Seuil, 1973, p. 25.
[5] LACAN J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1973, p. 33.
[6] LACAN J., « L’Étourdit », op. cit., p. 21.
[7] DEUTSCH H., La psychanalyse des névroses, Paris, Payot, 1970, p. 22- 23.
[8] LACAN J., « L’Étourdit », op. cit., p. 23.
[9] LACAN J., loc, cit.