Positions féminines de l'être (inédit, avec l'aimable autorisation de l'auteur)

Eric Laurent

"Cours du Département de Psychanalyse de Paris VIII 1992/1993"

féminité, position féminine

Éric Laurent nous invite à parcourir l’enseignement de Freud à Lacan sur la question de la féminité. Ce cours complet est précieux car il y a chez Lacan « des lectures plurielles, au long de son enseignement, des logiques de la position féminine » et le Séminaire Encore où il écrit les formules de la sexuation « n’est que l’aboutissement d’une longue mise en forme de la position féminine, abordée au-delà du complexe d’Œdipe », nous dit Éric Laurent. - Cécile Wojnarowski

Positions féminines de l'être (inédit, avec l'aimable autorisation de l'auteur)

Télécharger le texte

  • Création du PDF
  •  

    UNIVERSITÉ DE PARIS VIII

    DÉPARTEMENT DE PSYCHANALYSE

    SECTION CLINIQUE

     

     

     

     

    Positions féminines de l'être

    du masochisme féminin au pousse-à-la-femme

     

     

     

     

     

    Cours de M. Éric LAURENT

    Année 1992-93

     

     

     

    Cours transcrit par Michèle Couboulic, Claudette et Daniel Damas, Marcel Eydoux, Laurence Porlodou, Gilbert Nguyen, Michèle Miech. Relu par Claudette Damas, Marcel Eydoux

    Non revu par Éric Laurent

     

     

     

    Cours I du 9 Décembre 1992

     

    Cette année nous allons nous embarquer dans une lecture des textes de Freud et de Lacan, centrée sur ce qu'il serait convenable d'appeler "les positions féminines de l'être".

    Ce chemin nous amènera à relire deux propositions de Freud pour être bien sûr que nous comprenons ce qu'elles disent, deux dits de Freud : l'un sur l'existence du masochisme féminin, et l'autre sur l'énigme du désir féminin. Nous rapprocherons cette relecture, centrée autour de ces deux dits de Freud, de la lecture faite par Lacan, au long de son enseignement, des logiques de la position féminine. Des lectures, au pluriel, puisque le séminaire Encore, dans lequel s'écrivent les formules de la sexuation, n'est que l'aboutissement d'une longue mise en forme de la position féminine, abordée au-delà du complexe d'Œdipe.

    Nous prendrons comme noeud à débrouiller, en nous fiant aux Ecrits, le commentaire lacanien de La lettre volée comme un ensemble qui annonce, précède, le séminaire Encore. Je dis que c'est un ensemble, puisqu'en effet, non seulement le séminaire sur La lettre volée a été choisi par Lacan pour figurer en tête de ses Ecrits, mais encore il comporte une suite spécialement rédigée pour les Ecrits, une suite présentée et articulée en deux sous-parties une "parenthèse" et une "parenthèse des parenthèses". Cet ensemble sur La lettre volée, c'est en même temps un texte qui a donné lieu à des polémiques, en France et surtout aux Etats-Unis, dans la mesure où des élèves de Jacques Derrida se sont centrés sur cet ensemble de textes pour critiquer justement la place faite aux positions féminines de l'être dans l'enseignement de Lacan, critiquant le phallocentrisme lacanien. En France, ça n'a jamais beaucoup marche, le docteur Lacan ayant fait obstacle à ce que ça puisse prendre consistance dans les années 70. Mais on assiste actuellement à une petite poussée, à un petit retour de flamme de ce côté-là ; donc il est intéressant de se retremper un petit peu dans les fondements et les assises de cette polémique. Nous tournerons donc cette année autour du lien établi de façon constante par Lacan entre la position féminine et la structure de la lettre. Si en effet c'est l'examen du phallus en tant que signifiant qui distribue, pour l'un et l'autre sexe, les modalités de la castration, c'est la partialité du sexe féminin à l'égard de la lettre, placée, détachée dès les textes des années 50, qui va amener Lacan à. cette thèse qu'au-delà de l'Œdipe en tant qu'il structure l'inconscient, c'est d'une identification à l'instance de la lettre que se joue la possibilité même de l'existence de deux sexes au-delà de l'anatomie, introduisant par-là l'énigme du rapport de la femme à son signe. Page 31-32 des Ecrits, Lacan fait valoir, dans le silence de la Reine, personnage de La lettre volée, et dans son lien à cette enveloppe qui circule, ceci : "le signe est bien celui de la femme pour ce qu'elle y fait valoir son être". Et c'est aussi un rapport particulier à la catégorie du semblant qui se joue dans l'intimité des positions féminines de l'être et du signe.

    Donc nous partirons de Freud et nous le lirons à partir des avancées lacaniennes, non seulement à partir de la logique du signifiant, mais de la logique de la lettre.

    Avant de nous avancer dans les textes freudiens et donc spécialement ceux sur le masochisme, introduisant la catégorie étrange du masochisme féminin fondamental, nous marquerons un temps d'arrêt pour bien rappeler l'enjeu à ceux qui sont là. 11 n'y a que dans les cercles psychanalytiques que l'on débat calmement de la question du masochisme féminin. Partout ailleurs dans le monde, c'est considéré comme une injure. Dans une université, sans nécessairement aller aux Etats-Unis où là, la bataille fait rage sur ce genre de débat, mais dans d'autres pays du Nord, l'évocation du terme de masochisme féminin fait vieillerie — "bien entendu, ça n'existe pas, invention machiste, typiquement XIXème siècle, contredite par les faits, et par les faits sociologiques nouveaux : la prise de plus en plus grande des femmes dans le lien social du travail, et donc le fait, nouveau dans l'histoire, qu'il n'y a pas une profession qui échappe maintenant à un processus de féminisation plus ou moins accentué, selon les faits d'une logique historique, mais qui en tout cas partout se vérifie à l'œuvre, processus de féminisation qui peut atteindre des corps entiers de la société'''.

    Cette position peut aboutir, au contraire, à la revendication d'un sadisme féminin, qui serait beaucoup plus naturel. Et à certains égards, Lacan rappelait qu'avant que le "masochisme féminin" ne s'installe, on savait, dans la tragédie et ailleurs, que les vraies femmes s'égalaient au personnage de Médée ; on voit en effet un personnage spécialement sadique se déchaîner, liquider tout ce qu'il a de plus cher. Voire même, dans l'hérésie maternelle que représentait le kleinisme, Mélanie Klein mettait l'accent sur un sadisme maternel et un rapport beaucoup plus sadique que masochiste entre l'enfant et la mère. Et d'ailleurs, en Angleterre, où je me rendais il y a quelques temps, les courants féministes trouvent un appui dans une relecture de Mélanie Klein, à partir de l'activité et du sadisme, sans parler de l'envie du sein, qui a remplacé chez Mélanie Klein l'envie du pénis ; l'envie du sein fondamentale visait à restaurer une position féminine recherchant activement la catastrophe, disons ; le masochisme féminin donnant le sentiment d'une créature recherchant la catastrophe ou choisissant la catastrophe de façon passive, alors qu'on aurait bien plus affaire à un choix, en toutes circonstances, comme le titre d'un récent film de Louis Malle l'indique, de la "passion fatale" ; qu'il se noue là, entre cela qui se sait d'avant la psychanalyse et les instruments psychanalytiques du sadisme et du masochisme, il se joue un enjeu de savoir les redistribuer pour interroger les figures les plus récentes, l'incidence sociale du désir féminin.

    Donc, à part dans la psychanalyse, partout ailleurs, lorsqu'on touche à ces définitions de la femme, on sait qu'on touche à de la dynamite. Il y a quelque chose de particulier dans la psychanalyse : les psychanalystes peuvent faire un usage constant d'un certain nombre de catégories en les ayant vidées de toute substance polémique, ou même de toute substance sérieuse ; c'est-à-dire que dès qu'il y a la moindre tension entre deux personnes, on parle de haine, on parle de masochisme primordial, avec l'idée qu'au fond, on espère que ce n'est pas sérieux. Si on parle de haine, il faut savoir ce que ça veut dire. C'est une passion très sérieuse, la haine. Et en effet, il ne faut pas grand-chose pour que ça apparaisse et se déploie. De même, les psychanalystes riant entre eux du narcissisme des petites différences, comme s'il s'agissait d'une plaisanterie, comme s'il suffisait de montrer à quelqu'un — "mais enfin, vous rentrez dans le narcissisme des petites différences", pour que les passions s'apaisent. Au contraire, le monde autour de nous est là pour nous rappeler que le narcissisme des petites différences, en effet, et dans des petits pays où l'histoire a beaucoup joué sans qu'il y ait d'unification, ça donne une passion de s'entre-tuer à mort, avec une gaieté, une alacrité, un dévouement constant, dans lequel visiblement tout le monde s'égorgera jusqu'au dernier, et les appels à un Eros supérieur tombent dans l'indifférence la plus absolue, et on voit ce que c'est que la passion narcissique qui anime l'homme.

    C'est pour cela que Lacan regrettait, au long de son enseignement, que le débat sur la sexualité féminine eût été fermé un peu tôt, quelque part vers 1934. Des débats, encore en 1936, étaient l'écho des textes de 34. Parce que c'est à partir du moment où l'on ouvre cette question de la définition de la femme, que dans la psychanalyse, les termes retrouvent un peu leur sens. Des termes complètement déminés, rabotés, retrouvent une certaine violence d'expression, car enfin, on commence à toucher à ce qui est le plus cher à chacun, sa définition d'être sexué. C'est en rouvrant ces débats que les psychanalyses de chacun retrouvent leur tranchant, qui pourrait être émoussé par trop de réflexions sur les développements des stades pulsionnels.

    *          *

    Alors je voulais aussi, dans cette première causerie d'introduction, mettre en commun un certain nombre de références — au-delà de Freud, Lacan, Anna Freud et Mélanie Klein, qui sont connus de tous —, sur les apports que les femmes psychanalystes ont pu faire à la communauté psychanalytique. Il est très frappant, en effet, que la psychanalyse est probablement le discours, au XXème siècle, qui a donné sa place avec le plus de netteté aux femmes qui le pratiquaient. Avant les Eglises, la psychanalyse, comme discours, a ordonné prêtres, si je puis dire, massivement, des femmes. C'est une profession extrêmement féminisée, regardons l'assistance, les proportions. C'est une profession où les apports théoriques ont été faits d'une façon consistante par les sujets du sexe. Et au fond, si on se posait la question, ailleurs, sur l'existence d'une écriture féminine dont l'alchimie spéciale serait à élaborer, si cette question était posée un peu au passé, car le débat sur l'écriture féminine s'éloigne — s'éloigne parce qu'il était mal posé —, s'il y a une écriture féminine, c'est celle qui figure dans le texte de Lacan intitulé "L'Étourdit'', page 22, c'est ce texte qui figure dans le Scilicet n°4. Et ces formules définissent un rapport du sujet féminin au réel distinct de la position masculine. D'où une question : en quoi les femmes analystes témoignent-elles, dans leurs apports ou dans leurs écrits proprement théoriques, de leur particularité ? Trop longtemps, Arma Freud et Mélanie Klein ont obscurci une réalité : il y a une pléiade d'analystes femmes dont les rapports avec l'institution psychanalytique sont plus à distance, et qui n'en ont pas moins marqué d'un apport précis la communauté analytique dans l'ensemble. C'est Lacan qui a construit cette catégorie, peu fréquente, par exemple, dans les manuels ou dans les Readers, comme font les Anglo-saxons, les recueils d'articles à lire ; c'est Lacan qui a construit la catégorie d'analyste femme, au long des Séminaires ; et puis il la survole dans "L'Étourdit", ou dans Encore. Dans ces deux derniers textes, il s'intéresse surtout à celles avec qui s'est continué le débat sur la question phallique, bouclé institutionnellement, après la mort de Freud. Au long des Séminaires, il montre sa curiosité pour des auteurs choisis en dehors des cercles directement anna-freudiens ou kleiniens. Par exemple la série des trois théoriciennes du contre-transfert : Lucie Tower, Annie Reich, Margaret Little, dont nos collègues Nancy Katan-Beaufils et Colette Garrigues ont assuré une publication en français, ça a été fait par Navarin dans les années 80.

    L'étude de la contribution des analystes femmes est actuellement prise dans une conjoncture nouvelle. Deux faits la déterminent. D'abord, le succès du genre biographique, qui connaît une flambée ; et c'est maintenant le tour des biographies des analystes de seconde génération. Le succès de la biographie est lié à la fois à la personnalisation, due au retour de la catégorie de l'auteur dans la théorie littéraire après une période où l'on crut possible de s'en passer. Il y a aussi un autre facteur, qui est le plus grand nombre d'universitaires femmes qui publient, et qui donc font la biographie d'autres femmes. Moyennant quoi, nous disposons depuis quelques années, d'une série de biographies qui permettent de préciser les rapports des drames subjectifs fondamentaux de l'existence de ces analystes, le décours de leur analyse, les conséquences que ces sujets en ont déduites dans leurs productions théoriques.

    En ce qui concerne Anna Freud, nous disposons de l'ouvrage d'Elisabeth Young-Bruehl, anna-freudienne, universitaire de la côte Est, qui trace un portrait d'Anna en femme d'action ; elle avait écrit des livres dans une perspective féministe, membre d'une société de psychanalyse quelque part autour de Boston. Elle refait donc une biographie d'Anna Freud de ce point de vue Aima, femme d'action, tenant tout son monde. Son point de vue se veut à contre-courant de la présentation un peu éteinte de l'héritière de l'I.P. A. Le projet est une gageure, mais il doit beaucoup au cheminement du goût sur ce que l'on attend d'une femme.

    Nous avons aussi, coté Mélanie Klein, le portrait qu'a fait Phyllis Grosskurth — prénom très dix-septième. Ce portrait de Mélanie Klein en fille intelligente d'une modeste famille juive, mariée à un ingénieur — ambition de toute la famille, d'épouser l'ingénieur avec deux enfants, traînant des symptômes corporels nerveux de villes d'eau en villes d'eau — déjà Voltaire soupçonnait que les eaux ne guérissaient rien, sinon les dames qui s'ennuyaient chez elles. Sa grande référence à lui, Voltaire, était Madame du Deffand, vous savez, qui allait régulièrement à Forges-les-Eaux soutenir une santé d'acier ; elle est morte à 87 ou 88 ans, enterrant la pauvre Julie de Lespinasse. Il aurait pu prendre l'exemple aussi de madame Mélanie Klein, qui souffrait sûrement, mais moins que son frère, qui se suicida après avoir voulu être artiste malgré sa famille ; et qui souffrait aussi d'une souffrance familiale où les circonstances de la mort du père, de la mère, de la soeur, pèsent d'un énorme poids sur Mélanie, qui est la plus aimée de sa mère. Il suffit à madame Klein de rencontrer le Docteur Ferenczi, pour que cette mère de famille, qui n'avait fait aucune étude — de même qu'Anna Freud, qui n'a pas son brevet des collèges — se transforme du jour au lendemain, en redoutable organisatrice. Elle allait rassembler et convaincre d'abord quelques femmes, puis tout ceux qui allaient la suivre dans son hérésie maternelle.

    Derrière ces drames subjectifs apparaissent des déterminations, des inventions de ces auteurs. L'analyse d'Anna Freud par son père ne lui laissait que la position de vierge sage et un rôle d'éducatrice exigeante. Le drame du suicide du frère de madame Klein, répété avec la mort étrange de son fils, des morts familiales qui l'ont entourée, l'ont amenée à parler comme personne ne l'avait fait avant elle de la mère et du deuil, jusqu'à même se transformer, de son vivant, en une terrible figure de mauvaise mère pour sa fille Melitta Schmideberg. Un auteur de théâtre anglais a su tirer de la biographie de Grosskurth une pièce de théâtre, que Brigitte Jaques et François Regnault ont repérée et, après une série de péripéties, vont mettre en scène au printemps ; ce sera l'occasion pour chacun de constater la justesse du ton de cette pièce, centrée sur l'étrange destin, l'étrange figure de Mélanie Klein et de la société des femmes qu'elle avait regroupées autour d'elle. Ce qui frappe chez les deux, Anna et Mélanie, c'est la sûreté avec laquelle elles ont su s'insérer dans la psychanalyse, aussi bien l'héritière que l'hérétique, et convaincre d'autres de la- sûreté de leur position.

    Il y eut aussi, dans la deuxième génération, d'autres femmes qui vinrent à la psychanalyse après leurs études supérieures, ayant fait partie de la génération qui eut accès à ces études ; pionnières dans leur milieu, issues de la petite bourgeoisie juive d'Europe centrale, de la grande bourgeoisie WASP aux Etats-Unis — White Anglo-Saxon Protestant —, ou de l'aristocratie, comme la princesse Marie Bonaparte.

    Prenons le cas d'Hélène Deutsch. Nous disposons de la biographie de Paul Roazen, qui s'est voué à l'établir. Et dans cette biographie, il souligne les liens entre les différentes facettes de son destin d'abord jeune militante politique, elle s'invente une idylle scandaleuse de toute pièce, puis elle se lance dans une idylle interdite avec un avocat beaucoup plus âgé qu'elle, défendant les causes socialistes, à l'époque, c'est-à-dire autour de la première guerre mondiale. Il est frappant de voir cette jeune femme, découvrant la psychanalyse après des études médicales et de psychiatrie, étudier tout de suite, dans sa thèse, la pseudologia fantastica, selon la terminologie latine qui désignait la mythomanie hystérique. A travers toute son oeuvre, en passant par son fameux article sur "Les personnalités comme si", jusqu'à sa réserve en ce qui concerne l'analyse plus avant de celles qui ne veulent rien savoir de leur jouissance — je fais référence là, pour ceux qui ne savent pas, à la position d'Hélène Deutsch disant que dans certains cas, lorsque les femmes s'identifient au père, s'identifient à un homme, elles sont frigides. Evidemment, puisqu'elles sont du côté homme, le côté femme leur est fermé. Alors elles sont frigides, et la position originale qu'elle soutenait, c'était de dire qu'il ne faut surtout pas faire de ça un symptôme analytique, il vaut mieux qu'elles restent comme ça ; et d'ailleurs ça ne les gêne absolument pas ; et si ça ne gêne pas le sujet, franchement, il ne faut pas aller voir, car on risque de toucher à une identification trop centrale. Voilà la réserve à l'égard de celles qui ne veulent rien savoir de la jouissance féminine. Eh bien à travers tous ces aspects de son oeuvre, c'est en fait une théoricienne de la croyance à laquelle nous avons affaire. Son oeuvre n'est pas seulement une clinique des borderlines ou des femmes masochistes, comme trop souvent on tente de le dire. C'est une même question qui l'anime dans tous ses aspects : qu'est-ce que croire à la jouissance ? Et le semblant y joue un rôle décisif.

    Je voudrais évoquer aussi Sabina Spielrein. Russe et voyageuse — plus exactement ukrainienne, il faut faire la distinction, maintenant -----, fille de commerçant, petite fille de rabbin, commençant une analyse avec Jung ; puis dénonçant scandaleusement l'enfant que lui avait fait l'ancien thérapeute devenu amant. Elle réussit à dégoûter Jung du transfert et put continuer son analyse avec Freud, qui demanda à la rencontrer. De son analyse, elle sut extraire ce joyau sombre qu'est la pulsion de mort : Freud reconnaissait qu'elle lui avait ouvert l'oreille dans une conférence où elle insistait sur la présentation du Nirvâna et du principe de Nirvâna, repris par Barbara Low. Etrange destin donc que celui de Sabina : après la première guerre mondiale, devant la crise qui réduisait la pratique de tant d'analystes, elle décide de retourner en Russie au début de l'année 1923 ; elle restera un temps à Moscou, puis rejoindra sa famille à Rostov, alors que son frère était dans l'opposition politique à Staline. Si j'en crois un couple d'historiens de la psychanalyse entendus lors d'un colloque à Moscou, Sabina ne fut pas exécutée pour ses écrits psychanalytiques, comme on l'a jusqu'ici écrit, mais pour l'activité politique de sa famille, au cours d'une féroce répression anti-ukrainienne et anti-juive. En choisissant de quitter Moscou, aux cercles culturels plus diversifiés, et de rejoindre sa famille, elle choisissait le plus risqué, et il est difficile de ne pas penser qu'elle ne savait pas qu'elle choisissait la mort. Ce couple d'historiens d'une république du Sud de l'ex-U.R.S.S., je crois, vivant dans le milieu intellectuel moscovite, Monsieur et Madame Prouginine, se sont intéressés à cette question ; ils ont donc retrouvé un document qui établit bien que — contrairement à ce qu'on avait dit, qu'elle avait été arrêtée pour son activité psychanalytique —c'est pour la famille et l'ensemble, le frère ; la répression policière était essentiellement à l'époque, donc, anti-ukrainienne et anti-juive.

    Marie Bonaparte, elle, pour une figure plus heureuse, ne déduisit pas de son analyse qu'elle eût à modifier son attitude foncièrement aristocratique et caritative de femme qui a. Elle consacra son influence et ses ressources à la diffusion de la psychanalyse, mais elle s'engagea aussi dans le projet d'améliorer la juste distribution de la jouissance chez les femmes. Elle fut conquise par les propositions d'un chirurgien, remédiant aux difficultés de répartition de la jouissance phallique et de l'Autre jouissance par une opération rapprochant le clitoris du vagin. Elle-même fut ravie des effets de l'intervention et voulut une fondation pour en permettre l'accès au plus grand nombre. Curieuse contribution au débat sur la sexualité féminine, et contribution que Freud ne put pas modifier.

    Une analyste comme Muriel Gardiner, issue d'une famille de millionnaires puritains de la côte Est des Etats-Unis, sut aussi consacrer sa fortune au développement de la psychanalyse ; elle le fit tout autrement, elle dont l'analyse avec Ruth Mac Brunswick se centra sur le conflit avec la mère et sa haine du "Mama-knows-best". Elle l'a dit dans une interview recueillie à Paris par L'Ane, où elle notait que son analyste était un petit peu dans la position de "Mama-knows-best", "Maman sait mieux que toi ce qui te convient". Elle se consacra, elle, d'abord à la social-démocratie autrichienne, elle dont son mari était un leader de premier plan ; puis elle prit le relais à elle toute seule de la pension que Freud avait voulu que le mouvement analytique versât à l'Homme aux loups, dont l'analyste avait été son propre analyste [Ruth Mac Brunswick], et finalement sachant mieux qu'elle ce qui pouvait convenir à l'Homme aux loups — belle revanche sur la fin de partie analytique.

    Autre figure aussi que celle de Lou Andréas-Salomé, avec son côté Proust, s'enfermant à la fin de sa vie avec un époux qui n'était qu'un ami, pour se remémorer tranquillement ses souvenirs avec Rée, Nietzsche, Rilke et Freud, centrant sa contribution à la psychanalyse sur l'énigme de la jouissance féminine au moment où le mouvement psychanalytique se fascinait pour le maternage sous toutes ses formes.

    Nous terminerons en évoquant Joan Riviere, dont on vient de publier, enfin, le recueil de ses articles précédé d'une notice biographique. Cette notice reprend, corrige, certains faits divulgués lors de la publication des lettres de Joan à son premier analyste Ernest Jones. Cette jeune analysante, passionnée, accusait Jones de l'avoir séduite, et lui se disculpait auprès de Freud, tout en reconnaissant le grand pouvoir de séduction de cette patiente. De son analyse avec Freud, Joan sut extraire une analyse de la mascarade féminine qui est toujours utile aujourd'hui.

    Chacune de ces femmes dont j'évoquais la contribution pourrait être décrite comme phallique : toutes étaient ambitieuses, ayant réussi, et ont joué un rôle de leader. Il me semble que ce serait la plus mauvaise façon d'aborder la particularité de chacun de ces cas. Ce qui est plus intéressant, c'est de situer en chaque cas le trait de drop-out, le trait de rupture avec le discours qui les entourait, qui marque chacune, et chacun des parcours. 11 est plus intéressant de discerner comment l'issue de leur psychanalyse s'articule autour de ce manque, et que le travail de transfert les a menées à ce point — qu'elles ont pu, de ce manque, élaborer une trouvaille utile à tous leurs collègues. Il est aussi frappant que dans cette série que je constituais, il ne se trouve pas d'organisatrice ou de femme de l'appareil. Ce qui est étonnant, c'est que chacune est restée, en somme, assez solitaire dans sa position, chacune ne faisant pas tellement bande avec d'autres, et elles-mêmes ne faisant pas tellement bande avec le courant principal de l'institution analytique. C'est là où cette série se distingue de l'influence et du mode d'influence des Anna Freud et Mélanie Klein, qui elles, furent des organisatrices : Mélanie Klein directement, et Arma Freud, par l'intermédiaire de la troïka Kris, Hartmann et Loewenstein, grâce auxquels elle tenait fermement les rênes de la société I.P. A. jusqu'au début des années 60. Anna Freud et Mélanie Klein étaient plutôt des organisatrices de couvent, les autres, plutôt des ermites. Et il faudra d'ailleurs aussi saisir ces rapports originaux de la position féminine et de l'institution, qui, quoi qu'il en soit, se distinguent de la tendance conformiste de bande du côté garçon. La bande, ça peut aller de l'Académie Française au commando, mais c'est structuré, si l'on suit Freud, de la même façon. Donc, déploiement de ces figures féminines, où il est frappant que chacun des apports qui a compté pour le mouvement psychanalytique est à proprement parler féminin, dans ce que ça a de rapports étrangement noués avec la psychanalyse et la vie de chacun de ces sujets ; où l'on a le sentiment qu'ils ont su faire passer leur fantasme dans leur vie. Et en même temps, donc, une méfiance de chacun de ces sujets à l'égard du pouvoir, à l'égard de l'organisation du pouvoir ; et d'ailleurs, même Anna Freud et Mélanie Klein, pourtant organisatrices, n'ont pas eu un rapport tel à l'organisation qu'elles puissent être qualifiées de femmes de pouvoir. A lire leur vie, en somme, et leurs rapports avec l'institution, on voit que le poids qu'elles avaient dans l'institution n'était pas pour autant mesurable en termes de pouvoir, qui appartenait bien plus au cercle de leur entourage.

    Et c'est au fond de là que nous pouvons relire ce petit extrait du séminaire sur La lettre volée de Lacan, où il signale déjà que la place de la Reine, et donc de la femme, n'est pas de l'ordre de l'exercice d'un pouvoir ; que cela, c'est ce qui relève de l'homme d'action. L'homme d'action, il y en a un dans le conte d'Edgar Poe, qui est un ministre. S'il y en a parmi vous qui n'ont pas encore lu le conte d'Edgar Poe, La lettre volée, c'est un must du lacanisme, donc il faut que vous le connaissiez par coeur, commencez dès maintenant, cela vous sera utile dans dix ans... Voilà, lisez le, donc, en bilingue, la traduction de Baudelaire est impeccable ; Lacan la critique sur quelques points, nous verrons. Donc il y a l'homme d'action et il y a la Reine. Et Lacan note que si l'homme d'action est présenté comme un type sans scrupules — vraiment, l'homme d'action, l'homme qui est capable d'exercer un pouvoir —, il est étrange de voir la position de la Reine, elle, qui se définit de son silence. Et page 31, Lacan peut dire que tout tourne autour du signe de la femme ; et la Reine, "pour être à la hauteur du pouvoir de ce signe, elle n'a qu'à se tenir immobile à son ombre..." En quelque sorte, il fait de la Reine une théoricienne du non-agir, elle est immobile. Et il y a là les plus étroits rapports de la position de la Reine, telle qu'elle est détruite, au long du conte — décrite, détruite, parce qu'il y va de sa vie, de sa réputation dans la manoeuvre qu'exerce le ministre.

    Il y a donc les plus étroits rapports entre cette position et celle du psychanalyste. C'est à partir de là que Lacan, va redonner un petit peu d'eau et d'eau fraîche au débat sur la neutralité bienveillante de l'analyste ; la neutralité en question, ce à quoi elle renvoie, c'est à une neutralité à l'égard de l'action, Le psychanalyste n'est pas un homme d'action. C'est pour ça, donc, qu'au lieu de fréquenter les endroits intéressants du monde, où il se passe des choses, il reste enfermé dans un bureau toute la journée, douze heures par jour — ce qui peut crétiniser à force, 11 faut faire beaucoup, il faut s'agiter beaucoup par ailleurs pour que cette pratique ne le crétinise pas trop. Et il refuse l'exercice du pouvoir. C'est le geste inaugural de Freud se détournant de la suggestion. Et plus profondément, l'approfondissement de la position du psychanalyste est dans le sens d'un refus toujours plus grand de l'exercice d'un pouvoir. Au point que Jacques-Alain Miller, commentant à Cordoba, en Argentine, le texte de Lacan intitulé "La direction de la cure et les principes de son pouvoir", notait qu'un des secrets de ce texte, c'était que le psychanalyste était défini comme celui qui refusait le pouvoir ; et que le désir du psychanalyste n'a sans doute pas de meilleure formulation que le désir de refuser l'exercice du pouvoir ; qu'au fond, Lacan parlant du désir du psychanalyste, ou l'appelant de ses voeux, c'est à cet enjeu-là qu'il souhaite mesurer le psychanalyste, Le psychanalyste à la hauteur, ce serait celui qui saurait toujours refuser l'exercice d'un pouvoir, quelles que soient les formes sous lesquelles il se propose à lui, en sachant que c'est à refuser l'action qu'il déchaîne des pouvoirs bien plus radicaux.

    Et c'est par là que se comprend le rapprochement que Lacan fait dans Télévision de trois voies possibles, et même des voies auxquelles on peut donner leurs noms chinois. Il parle de la voie du moraliste comme Baltasar Gracian, qui pour Lacan est exemplaire de la position subjective du moraliste. Vous savez qu'il a très mal terminé sa vie, Graciàn en prison — enfin, il a été coincé par ceux qui détenaient le pouvoir, à un moment donné. Il y a la voie du moraliste, une façon de se défaire du pouvoir, d'en dénoncer les semblants.

    Il y a la voie du Sage, du Sage chinois, la voie orientale du non-agir, Pour nous occidentaux, s'exprimant dans des textes difficiles à lire, puisque ça suppose, bien souvent, de s'essayer à apprendre le chinois, ce qui est une tâche délicate, mais enfin, on fait ce qu'on peut, en lisant et en essayant de restituer les cadences particulières où s'exprime cette position, imaginarisée par exemple dans le film de Kurosawa que tout le monde a vu, où l'on voit le général en chef immobile quand tous les lieutenants courent partout, et que l'essentiel dam une bataille, c'est surtout que le chef ne bouge pas ; à partir du moment où le chef bouge, tout s'en va, c'est fini, c'est la panique. Il est essentiel que la montagne ne bouge pas, que la montagne soit immobile, selon l'expression ; c'est décisif, Et Kurosawa sait rendre cela, ces mouvements, qui vont jusqu'à la fatigue des yeux, de gens qui s'agitent pour s'entre-tuer ; et le chef qui lui, est toujours là, fixe, le regard immobile.

    Il y a donc d'un côté, le moraliste, il y a le Sage chinois, et il y a le psychanalyste. Le Sage chinois, c'est aussi une variante de ce que Lacan appelle le saint. Jacques-Alain Miller, dans une conférence faite aux Etats-Unis, avait approché ça de façon amusante : au fond, que le Tao fait série avec le saint stylite, que j'ai pu évoquer, le saint perché sur sa colonne — pas enfermé dans un bureau, n'est-ce pas —, ne bougeant pas, pendant qu'à ses pieds se construisent les plus grands monastères de la chrétienté ; c'est comme ça que la Syrie s'est peuplée au deuxième siècle des plus grands monastères, et centrée autour de l'invention de ces personnages nouveaux dans l'Empire romain, nés dans des chrétientés orientales, donc spécialement en Syrie, avec ces types parfaitement immobiles, et autour d'eux par contre tout le monde jetait tout ce qu'ils avaient, en construisant des machines à brasser.

    Eh bien ces séries désignent une position de non-agir d'où peut venir au jour ce qui est en place du signe de la femme, selon l'expression de la page 31, mais aussi bien les pouvoirs du langage, qui sont déchaînés par ce non-agir. Les pouvoirs du langage, c'est l'effet de l'instance de la lettre. Et c'est ce qui fait que Lacan a cette phrase, si difficile à entendre, que le psychanalyste a horreur de son acte. A un moment donné, cela figure dans Lacan et il y avait les élèves de Lacan qui ne comprenaient pas du tout ce que cela pouvait vouloir dire — "C'est pas du tout ça, c'était encore une calomnie de Lacan sur les analystes, pas du tout, ils adorent ça, ils adorent pratiquer la psychanalyse, ils aiment beaucoup ça, ils n'ont aucune horreur de leur acte, ils font ça toute la journée, etc." Qu'est-ce que cela peut vouloir dire ? Le psychanalyste n'aura la mesure de l'horreur de son acte qu'à condition de savoir qu'il refuse toute action ; cet acte qui l'autorise, en déchaînant les pouvoirs qui sont propres à la psychanalyse : ces pouvoirs du langage, ces pouvoirs de l'association libre, ces pouvoirs de l'inertie fantasmatique qui va s'incarner dans la cure ces pouvoirs sont aussi bien ceux de la pulsion de mort. Et l'analyste qui le sait peut très bien avoir une idée qu'en effet, il y a quelque chose d'horrible dans l'acte psychanalytique ; qu'il y a, à son horizon, à regarder en face que ce signifiant auquel on rend la vie, c'est aussi bien un signifiant qui est le meurtre de la chose ; cette lettre que l'on déchiffre, c'est aussi bien un savoir, un savoir qui se déchaîne et qui se moque de l'existence ou pas de celui qui le porte. Et c'est en ce sens qu'en effet, à partir de la psychanalyse, au fond, Lacan a pu construire une théorie très originale du pouvoir. Très souvent, l'apport de la psychanalyse à la théorie du pouvoir consiste à dire que tout le monde veut exercer le pouvoir, et donc qu'il y a simplement des manières névrotiques, perverses et psychotiques de l'exercer. C'est une solution de facilité dont se détourne Lacan, qui signale bien plutôt le retrait général du sujet devant l'exercice radical d'un pouvoir qui n'est pas celui de l'action.

     

     

     

    Cours II du 6 Janvier 1993

    Nous allons avancer dans notre lecture du texte de Freud et de Lacan, situant un type de position subjective féminine, en particulier une qualification de la position féminine qui est beaucoup reprochée à Freud, qui est son invention, son concept de "masochisme féminin". Par l'intermédiaire de Sylvia Tendlarz, j'ai eu connaissance d'un livre qui s'intitule " Feminism and psychoanalysis", qui est un dictionnaire critique sur "féminisme et psychanalyse", publié par un excellent éditeur, Basil Blackwell, en 1992, il y a peu de temps. Notre amie Ellie Ragland a fait dans ce dictionnaire critique sur le féminisme et la psychanalyse, un article, "Jacques Lacan", qui se termine par une partie qui serait curieuse à lire en français, "Lacan et le féminisme" ; elle met deux pages là, où elle expose comment les thèses de Lacan forment un ensemble, un féminisme un peu spécial — c'est intéressant ; et dans ce livre, qui est un dictionnaire, il y a un article "Masochisme" qu'a rédigé aussi Ellie Ragland, et qui montre le passage entre les thèses de Freud et de Lacan sur le masochisme ; et il y a là sûrement des indications. Je trouve que ça ne serait pas mal si ces articles-là pouvaient être traduits, publiés dans la Lettre Mensuelle, ça me paraîtrait une bonne idée. Il y a aussi un article "sadomasochisme" rédigé par quelqu'un que je ne connais pas, Karin M. Cope, qui précisément expose les thèses plus traditionnelles, disons, du reproche à Freud : elle note que Freud a suggéré à répétition que le masochiste passif; l'attitude masochiste ou l'attitude passive, est spécifiquement féminine et que l'attitude sadique ou active est spécialement masculine. Bien que la plupart des patients dont il parle — lui et Krafft-Ebing, Havelock Ellis et Theodor Reik — soient masculins, le masochisme est trop fréquemment dans la littérature psychanalytique, et dans l'autre, et en général, assigné comme caractéristique particulièrement applicable aux femmes. Les féministes ont critiqué cela et l'auteur note très bien combien tout au long des années 80 le débat féministe sur le sadomasochisme s'est organisé en deux pôles distincts.

    Premièrement, réclamer pour les femmes le sadomasochisme, ce qui s'appelle le "coming out" : à la place de faire ça en douce, le revendiquer sur la place publique — de même qu'il y a le "coming out" des homosexuels hommes des Etats-Unis qui ont réussi à obtenir du président Clinton qu'il marque à son programme la reconnaissance officielle de l'homosexualité dans les armées des Etats-Unis d'Amérique ; c'est un débat de discussion puisqu'on lui promet bien du plaisir pour faire passer ça aux généraux. L'état-major a fait savoir qu'ils ne sont pas enthousiastes, donc il va y avoir quelques affaires Greenpeace par-ci par-là, quelques peaux de bananes qui ne vont pas manquer de surgir autour de thèmes de ce genre. Donc il y a toute une lutte organisée autour de la reconnaissance du thème du sadomasochisme comme féminin et masculin, et Mapplethorpe, le photographe scandaleux, est l'exposant de ça dans différents scandales ; ou encore d'autres débats sur ce point dans la culture américaine.

    Donc d'un côté ça, et de l'autre côté, l'autre dénonciation était de souligner que le sado-masochisme était en fait une métaphore pour désigner les rapports entre une personne d'un tempérament autoritaire et actif vis-à-vis d'une autre plus soumise, et que ça pouvait donc être une métaphore marchant pour un sexe comme pour l'autre et qu'au fond, il y avait quelque chose d'asexué dans cette tonalité masochiste.

    Disons donc que ce dictionnaire "féminisme et psychanalyse" est une façon de nous introduire aux difficultés de la lecture de ce que Freud a introduit : justement, alors que la perversion masochiste est masculine, une catégorie à part, le masochisme féminin. Nous pouvons, nous, un moment nous arrêter sur ce point, précisément, que Freud ne s'est pas contenté de ramener sur le même plan. La perversion masochiste est essentiellement masculine ; en effet Havelock Ellis, Krafft-Ebing et Reik, deux d'entre eux psychiatres et le troisième psychanalyste, ont discuté surtout de cas masculins. Freud, justement, a voulu inventer un terme qui convienne du côté féminin, avec une dissymétrie ; et c'est à partir déjà de cette première remarque que nous allons lire les deux articles princeps de Freud sur la question, qui sont l'un, "Un enfant est battu", et l'autre "Le problème économique du masochisme", qui tous les deux figurent dans le recueil en français intitulé Névrose, Psychose et Perversion. Sinon je vous renvoie aux Oeuvres complètes de Freud où vous les trouverez.

    "Un enfant est battu "(1919) est une date dans la clinique psychanalytique des perversions puisque c'est l'article où Freud pour la première fois démontre que les perversions ne sont pas déductibles du fonctionnement pulsionnel mais qu'elles sont organisées par la structure œdipienne. Jusque-là, y compris dans les ajouts qu'il avait faits en 1915 à ses Trois essais sur la théorie sexuelle, Freud avait soutenu avec les grands exposants, les grands classificateurs de la clinique des perversions — et d'abord ce classificateur que fut Krafft-Ebing — nous lisons encore Krafft-Ebing ; il était professeur de psychiatrie à l'université de Vienne et il a été, en ce qui concerne les perversions, l'équivalent, disons, de ce que fut Kraepelin pour la psychose, c'est-à-dire qu'en dix ans, de 1890 à 1900-1902, il a classifié, mis en système les perversions dans une classification, une nosographie qui tient encore la route et dont s'est inspiré Freud quand il a rédigé ses Trois essais sur la théorie sexuelle. Les notions de voyeurisme, d'exhibitionnisme, de sadisme, de masochisme sont organisées, rassemblées par Krafft-Ebing qui mène son projet nosographique à terme à peu près dans les délais où se fabrique la clinique des psychoses 191J, c'est l'ajout central des paraphrénies par Kraepelin, c'est aussi la publication du Traité sur le groupe des schizophrénies ; donc on a les grandes configurations qui vont occuper la psychiatrie du XXème siècle jusqu'à la clinique du médicament. Eh bien de même, pour ce qui concerne les perversions, dans le même délai, la personne qui avait à Vienne la chaire symétrique à celle de Kraepelin à Munich, s'est astreinte à fabriquer cette description exhaustive. La thèse était que le pervers est un sujet qui ne peut pas maîtriser ses pulsions. Et à cet égard le terme de pulsion est utilisé chez Moll, élève de Krafft-Ebing — élève désastreux puisque l'édition dont nous disposons de Pyschopathia sexualis est pratiquement réécrite par Moll ; tout ce qui circule sous le nom de Krafft-Ebing est pratiquement retouché, réécrit, et pour savoir ce qu'écrit Krafft-Ebing il faut se plonger en bibliothèque ; ce n'est pas une si grande catastrophe, les bibliothèques sont des endroits agréables, mais disons que c'est un élève ennuyeux, embarrassant par sa glose qui empêche de saisir le texte. Et la thèse, donc, y compris dans le terme de pulsion utilisé par Mail, était que le pervers est dominé par ses pulsions qui très tôt dévient du bon sens — ce qu'originellement vient dire "perversion". Il y a le sens correct et puis il y a les inversions, quand on choisit l'objet opposé, et il y a les perversions, quand ça tourne autour, quand ça prend des chemins de traverse. L'instinct sexuel est classé donc : il y a les asthéniques, qui n'ont plus d'instinct sexuel, ils sont perdus pour la science, si je puis dire, il n'y a plus rien à en tirer ; il y a les génitaux, trop sthéniques, il faut les calmer, ce qui donne tous les projets qui ont toujours animé d'ailleurs l'enseignement psychiatrique, qui ont été des projets de castration : cf. toutes les enquêtes sur les castrations chimiques, chirurgicales, etc. pour calmer les criminels pervers quand ils sont trop... Donc ceux qui vont dans le bon sens, et ceux qui s'inversent, à côté. Tout cet effort classificateur fondé sur l'idée de pulsion sexuelle, d'instinct sexuel, aboutit au grand projet, à la grande classification de Krafft-Ebing.

    Et au fond Freud suit à sa façon le courant psychiatrique en faisant d'abord dériver les perversions des différentes pulsions partielles. Alors lorsque je dis qu'il suit le courant psychiatrique c'est à sa façon, parce que pour lui il n'y a jamais eu d'instinct sexuel unifié — fameux terme, que Lacan a épinglé dans les Trois essais sur la théorie sexuelle, où Freud souligne que la particularité de l'homme, au sens du sujet humain, fait qu'il n'y a pas en lui de représentation de la tendance sexuelle unifiée — "die ganze Sexualstrebung " ; ganze, c'est-à-dire unique : la tendance sexuelle n'a pas de représentation unique, elle se présente toujours éclatée. Et c'est là où il s'oppose à tout le courant psychiatrique de son époque. Alors que dans le projet unificatoire de Krafft-Ebing qui en est l'exposant le plus systématique on a un instinct sexuel et des déviations par rapport à l'instinct qui permettent de regrouper, de définir un système nosographique complet, là, nous avons pour Freud au moins quatre instincts, au moins quatre éclats de l'instinct sexuel impossible à être unifié, puisqu'il y a l'oral, l'anal, et Freud n'ajoute pas le scopique et la voix, mais il ajoute le voyeurisme et l'exhibitionnisme, le masochisme et le sadisme. Il reviendra à Lacan d'unifier ces quatre éclats de l'instinct sexuel sous la rubrique unique de l'objet, un objet particulier puisqu'il faudra reconnaître au regard un statut d'objet pulsionnel et achever sur ce point l'oeuvre freudienne, et reconnaître dans la fonction cruciale de l'ordre, la particularité du fonctionnement de l'objet voix dans la perversion, qu'elle soit sadique ou masochiste, où l'ordre sadique vient s'opposer au contrat masochiste qui est ce qui reste de la voix quand on en supprime la parole et qu'elle se dépose dans un système de lettres.

    Donc au moment même où se construit l'œuvre classificatoire de Krafft-Ebing, Freud subvertit cet ordre par sa présentation de l'instinct unique impossible. Cependant il maintient, et jusqu'en 1915, que ces stades pulsionnels, cette organisation pulsionnelle infantile ne s'organise pas autour d'un choix d'objet construit, et donc ne s'organise pas autour du complexe d'Œdipe tel qu'il l'a établi comme la mise en drame de la structure du choix d'objet. Ce sera l'analyse de "l'Homme aux loups" qui va convaincre Freud de l'existence de stades infantiles d'organisation pulsionnelle, lorsqu'il dira sa surprise que les troubles de l'appétit de l'Homme au loups soient liés à un stade oral d'organisation sexuelle — je vous renvoie sur ce point au texte de l'Homme aux loups, cherchez à l'index, donc, aux troubles de l'appétit : "Eslust", et là — c'est comme le ça en allemand ; vous chercherez dans l'index des œuvres, ça ira plus vite, vous aurez le passage directement ; peut-être que dans l'index, c'est marqué à "Esstörung", vous regarderez.

    Là Freud rajoute quelque chose. Il ne se contente pas de dire : tout cela renvoie au stade oral ; ce qui est pour lui une nouveauté c'est que ce stade, cette pulsion orale vise le père, et pour lui c'est une nouveauté, que le petit garçon ne pense pas au père avec son sexe, qu'il pense au père avec la pulsion orale. Jusque-là dans le complexe d'Œdipe on pense au père parce qu'on veut faire usage de sa queue, comme le petit lézard. Eh bien là on pense au père en faisant usage de la dévoration ; pour Freud, on pense avec la pulsion orale, comme Lacan pouvait dire : on pense avec son âme, terme aristotélicien. Eh bien ce qui est nouveau pour Freud c'est de découvrir que l'organisation orale vise le père à travers la dévoration et qu'il y a dès le départ le repas cannibalique. Et c'est ce qui va amener Freud, dans son texte sur les identifications, à situer une identification primordiale cannibalique avec le père. Nous sommes là sur un cheminement où Freud découvre dans cette psychanalyse avec l'Homme aux loups, dans ses préoccupations, l'ajointement, le surgissement de stades infantiles d'organisation sexuelle.

    Et en 1919, donc, un an après la publication du texte sur l'Homme aux loups il va nous confier, je vous renvoie aux pages 232-233 du texte français "d'Un enfant est battu", il nous souligne la nouveauté de sa pensée ainsi :

    "La perversion infantile peut comme on le sait servir de fondement à la formation d'une perversion équivalente subsistant la vie durant, qui consume toute la vie sexuelle de l'être humain, ou elle peut être interrompue et maintenue à l'arrière-plan d'un développement sexuel normal, auquel cependant elle continue toujours de soustraire un certain quantum d'énergie."

    Là c'est le trait de perversion qui se maintient. Un peu plus loin :

    "Il serait naturellement important de savoir si l'on est en droit d'affirmer d'une manière tout à fait générale que la genèse des perversions infantiles se fait à partir du complexe d'Œdipe."

    Donc en 1919 Freud ne pense pas que c'est établi, il pense que c'est à démontrer, et il prend des précautions, il dit :

    "Evidemment cela ne peut être décidé sans de plus amples recherches, mais ne paraîtrait pas impossible."

    Donc c'est toujours la manière de procéder de Freud, en douceur, pour faire passer l'avancée de sa construction, qui s'établit p.233 :

    « (…) si la dérivation des perversions à partir du complexe d'Œdipe peut être faite universellement, alors notre appréciation de ce complexe connaît une nouvelle confirmation."

    Et en somme il considère que ce serait là affirmer l'universalité de l'Œdipe, disons l'empan clinique de l'Œdipe, une fois de plus ; et là on commence à comprendre à peu près vers la cinquième partie de cet "Enfant est battu", l'avant dernière, pourquoi Freud commence si doucement son texte qui débute par des propos qui ont l'air de ceux d'un chercheur empirique ahuri -

    " La représentation fantasmatique "un enfant est battu" est avouée avec une fréquence étonnante par des personnes qui ont demandé un traitement psychanalytique pour une hystérie ou une névrose obsessionnelle. Il est fort vraisemblable qu'elle se présente plus fréquemment encore chez d'autres personnes qui ne sont pas contraintes par une maladie manifeste à prendre cette décision." (p.219)

    On se demande pourquoi il s'en aperçoit maintenant, en 1919. Il aurait pu s'en apercevoir un peu plus tôt. C'est vraiment l'art freudien de prendre par la main, d'endormir un peu dans le début des articles par des considérations empiriques : "il arrive que...", "on déclare fréquemment„.", et puis il emmène vers le cœur de sa démonstration — on commence comme ça et puis on démontre l'universalité de l'Œdipe dans toutes perversions, et c'est ce qu'il vient de découvrir et ce qu'il veut maintenant considérer comme le changement de thèse fondamental qu'il est en train d'opérer. Et à cet égard donc, c'est plutôt de ce noyau de sa démonstration que l'on va remonter à la lecture qu'il fait du fantasme de fustigation, d'être fouetté, qui, aussi, est très XIXème siècle le fantasme d'être fouetté alimentait toute une littérature qui de nos jours s'est un peu étendue puisque dans les publications spécialisées il s'est rejoint sur la catégorie plutôt soit sadomasochiste soit d'attachement, de "bondage", qui alimente toute une littérature, toute une industrialisation masturbatoire qui est en fait increvable. Mais c'est au XIXème siècle qu'est apparu ce thème dans la littérature, dans le cadre général du bonheur dans le mal, thème effectivement postromantique ; dans cette catégorie là il y a eu tout le succès comme auteur mondain de Sacher-Masoch et de ses considérations centrées sur la fustigation.

    Ce qui est intéressant c'est que dans ce texte, "Un enfant est battu", Freud signale qu'il parle surtout de six cas, qui sont composés de quatre femmes et de deux hommes (donc le double de dames que d'hommes) ; et se trouvaient là, dit-il p. 222,

    "... des cas de névrose obsessionnelle, l'un extrêmement grave, détruisant la vie du sujet, un autre d'une gravité moyenne, bien accessible à l'influence thérapeutique, un troisième enfin qui présentait au moins quelques traits évidents de névrose obsessionnelle. Le quatrième était assurément une franche hystérie avec douleurs et inhibitions ; quant au cinquième, qui n'avait réclamé l'analyse qu'à cause de son impuissance à prendre des décisions, un diagnostic clinique grossier ne l'aurait pas classé du tout ou s'en serait débarrassé avec l'étiquette de "psychasthénie"..."

    Quant au sixième on ne sait pas. Psychasthénie : l'asthénie psychique ; le fatigué, l'aboulique, la catégorie du pauvre en désir, celui qui ne bouge pas. Alors là, il y a toute une répartition, on peut se livrer à un petit jeu de savoir comment répartir les quatre femmes et les deux hommes dans la classification que propose Freud ; On voit qu'on peut sans doute — la franche hystérie avec douleurs, inhibitions, la mettre plutôt du côté dame, encore que... et le cinquième, qui n'avait réclamé l'analyse que de son impuissance à prendre des décisions on imagine bien plutôt un monsieur — Psychasthène, c'est un tableau janetien, ce sont plutôt les hommes qui sont par là. Et le sixième reste à voir, probablement le cas qui avait des traits de névrose obsessionnelle, on voit bien un sujet féminin présenter des traits, mais pas complètement névrose obsessionnelle, et au fond Freud présente ces cas simplement — au-delà du fait que cette statistique est pauvre ; Freud avait vu plus de six personnes en 1919, et il aurait pu s'il avait voulu, pour faire joli, mettre : "j'ai vu 50 cas qui etc." 11 avait déjà fait ça quand il publiait ses paralysies ou ses livres sur la neurologie, où il savait faire des séries statistiques ; et là il y a un côté un peu provocateur de dire "six cas" ; comme on dit en médecine, c'est un peu anecdotique. C'est vraiment peu, c'est maigre, c'est du cas, mais ça ne renvoie pas à une structure. En tous cas, les statistiques ayant avancé de nos jours, vraiment, ça fait ridicule, six. Mais le point, au-delà d'une série statistique courte, c'est que Freud prend un peu le contre-pied en soulignant qu'il y a deux fois plus de femmes que d'hommes. En effet il prend le contre-pied de cette assignation à demeure unique du masochisme côté masculin ; à l'époque ce qui est dominant dans nos esprits c'est que c'est Sacher-Masoch, c'est l'homme qui est battu, c'est ça le thème ; et avec cette proportion double de femmes que d'hommes, Freud d'emblée construit un petit bougé dans ce qui d'un côté est la perversion et de l'autre côté le destin du fantasme ; il note, avec une référence explicite dans son texte à des articles de Binet — le psychologue français Binet qui avait publié dans les années 1910 des articles sur le fétichisme, dont un commenté par notre ami Luis Solano, publié je crois dans Ornicar ? avant qu'il ne cesse sa parution — un article de Binet qui décrit admirablement le monde de Toulouse-Lautrec, le monde des cocottes parisiennes, demi-mondaines etc., des messieurs — enfin, ça a une atmosphère délicieusement française, pas si idiot que ça, pas du tout psychanalytique mais enfin dans le genre observation ce n'est pas mal ; et le cas de Binet c'est essentiellement la recherche du trauma — pourquoi ce monsieur s'est-il mis à avoir cette déviation sexuelle ? Donc la recherche inquiète du trauma. Et c'est pour cela que Freud souligne que lui dans l'analyse il s'est rendu compte que toute recherche du trauma était vaine — pas de trauma ; qu'il y a un point où ça se perd ; l'origine du fantasme, du fantasme d'être fouetté, se perd dans un sans-date, dans une zone où il est impossible précisément de marquer une discontinuité, ce que marque le trauma. Au fond ce fantasme se présente avec cette saveur des mythes d'avoir toujours été déjà là. Et Freud montre "l'enfant empêtré dans les excitations de son complexe parental", et non pas donc une histoire traumatique mais une histoire de désorientation, d'empêtrement dans une structure. C'est pour cela qu'il peut décrire trois phases extrêmement logiques, trois phases de permutation qui sont à mille lieues de la description anecdotique, surtout de Havelock Ellis qui croyait tout ce qu'on lui disait, de Krafft-Ebing plus coriace et d'une observation, d'un regard nettement plus cliniques. Freud lui, à distance, construit une permutation, que vous connaissez, que je vais rappeler peut-être à ceux qui n'ont pas entièrement présent à l'esprit, p. 224 :

    "La première phase de fantasme de fustigation chez la fille doit donc appartenir au tout début de l'enfance. Il y a quelque chose dans ces fantasmes qui, d'une manière remarquable, demeure impossible à déterminer, comme si la chose était indifférente. La maigre réponse que l'on a obtenue des patientes lors de la première communication, "un enfant est battu", parait justifiée pour ce fantasme."

    Autrement dit dans la première phase on a "un enfant est battu" et ce qui reste, l'agent, reste indéterminé, par contre, l'objet, on est sûr que ce n'est pas celui qui parle, le sujet.

     

     

     

    Là aussi je voudrais attirer votre attention sur ce détail de la méthode freudienne, cette attention non seulement à ce qui est là, mais l'attention à ce qui n'est pas là, c'est-à-dire de considérer comme un fait positif remarquable quelque chose qui demeure impossible à déterminer. Ne pas considérer que c'est un défaut, que c'est une impuissance à être déterminé, mais que cet impossible à être déterminé, en soi, est un fait. Et c'est là une question de méthode centrale dans l'examen clinique freudien si délicat de tous les modes de négation. Freud est un clinicien de la négation comme il y en a eu peu dans l'histoire. C'est un Aristote de la négation.

    "... Mais quelque chose d'autre est à coup sûr déterminable, et cela à toutes les fois dans le même sens. L'enfant battu n'est jamais le même que l'auteur du fantasme, c'est régulièrement un autre enfant... Le fantasme n'est donc sûrement pas masochiste; on serait tenté de le qualifier de sadique, seulement on ne peut négliger le fait que l'enfant auteur du fantasme n'est jamais non plus lui-même celui qui bat. On ne voit pas clairement tout d'abord qui est en réalité la personne qui bat... Cette personne adulte et indéterminée pourra par la suite être reconnue d'une façon claire et univoque comme étant le père..."

     

    D'abord l'agent est indéterminé puis il y a le père. D'où première phase, donc, cette indication : le père bat l'enfant.

    Puis vient la deuxième phrase (p. 225) :

    "La personne qui bat est bien demeurée la même... mais l'enfant battu est devenu un autre enfant, c'est régulièrement la personne même de l'enfant auteur du fantasme..."

     

    Donc l'agent est identique, on a un changement d'objet, qui cette fois-ci est le sujet. La phrase se formule ainsi :

    "Je suis battu par le père. Il a indubitablement un caractère masochiste. Cette seconde phrase est la plus importante de toutes et la plus lourde de conséquences. Mais on peut dire d'elle en un certain sens qu'elle n'a jamais eu une existence réelle. Elle n'est en aucun cas remémorée, elle n'a jamais porté son contenu jusqu'au devenir conscient. Elle est une construction de l'analyse, mais n'en est pas moins une nécessité."

    Ça, c'est une des phrases sur lesquelles nous reviendrons, car qu'est-ce que Freud veut dire quand il dit qu'elle est la plus lourde de conséquences et qu'elle n'a eu aucune existence ? C'est ce contraste phénoménal qui est que c'est ce qui ne s'est jamais réalisé qui ne cesse de se réaliser ; et c'est un raisonnement étrange que suit là Freud, auquel il nous apprivoise comme il peut ; et d'ailleurs il dira qu'on en trouve quelquefois, parce que dans la clinique psychanalytique il existe des pères violents, on rencontre des pères qui ont frappé, ça se trouve, et même il y a toute une clinique des enfants battus, des enfants abandonnés, qui a trouvé dans les dix dernières années tout un développement puisque c'est un fléau social ; donc on a là toute une clinique de la réalisation effective et quand ça se réalise on voit que c'est d'un autre ordre ; que ce qui se produit est d'un autre ordre que ce que va décrire là Freud. les catastrophes provoquées par l'enfant effectivement maltraité, c'est autre chose que ce que Freud désigne par ce fantasme teinté d'un haut degré de plaisir et où la formulation est un "Je suis battu par le père" qui n'a jamais existé et qui pourtant est ceci qui ne cesse de s'écrire.

    La troisième phase, dit Freud, retrouve une certaine ressemblance avec la première (p. 225)

    "La personne qui bat n'est jamais la personne du père, elle est ou bien laissée indéterminée comme dans la première phase ou bien investie, d'une manière typique, par un substitut du père (professeur). La personne propre de l'enfant auteur du fantasme ne reparaît plus dans le fantasme de fustigation. Pressées de questions les patientes répondent seulement : vraisemblablement, je regarde. Au lieu d'un seul enfant battu on a maintenant affaire la plupart du temps à beaucoup d'enfants."

    Donc l'agent, ça n'est plus le père, c'est un substitut, et du coté de l'objet ça n'est plus — je vais reprendre une notation identique :

    Agent    Objet

    Un enfant est battu                                     Agent ?             Pas Sujet

    1)  Le père bat l'enfant                                         Le père             Pas Sujet

    2) Je suis battue par le père                                 Le père             Le sujet

    3) Des enfants battus par un substitut du père            Pas Père Pas Sujet

     

    Donc ce qui est identique à la première phase — on voit que là Freud dit trois phases, mais en fait il y en a quatre, puisqu'on a une formulation d'avant la première écriture, qui est : le père c'est indéterminé, puis on sait que c'est le père — première lumière. Il y a une phase avant, et qui rejoint ça : ça n'est pas le père et ça n'est pas le sujet. C'est un fantasme où ça n'est pas lui, ça n'est pas elle, c'est comme le conte d'Alphonse Allais "Le bal masqué". Là c'est la fessée, et ce n'est pas lui ce n'est pas elle. C'est tout à fait construit comme le conte d'Alphonse Allais : le bal masqué où la Pirogue et le Masque doivent se rencontrer, et ça n'était pas lui, ça n'était pas elle, c'est ça, c'est le déploiement du fantasme ; le conte d'Alphonse Allais est l'écriture d'un fantasme avec ce type de logique fantasmatique qui fait son charme. Ce n'est pas le sujet, et on a une foule, on a cet éclatement qui est caractéristique en logique freudienne d'un mécanisme narcissique : partout où il y a la foule nous avons les éclats du moi du sujet. C'est lorsque par exemple dans l'injection faite à Irma vous avez Irma qui entre dans la pièce ; Freud va vers elle, examine sa gorge; puis il y a la foule qui emplit la pièce et Freud analyse que cette entrée, enfin ce que Lacan appelle l'entrée des clowns, l'entrée de toutes les identifications brinquebalantes de notables divers qui se mettent à peupler cette salle, ce sont les éclats de son moi qui s'est dispersé comme la lumière sur le prisme newtonien à travers la gorge d'Irma ; ça provoque cette dispersion. Et donc dans vos rêves, vous le savez, c'est un bon guide de lecture pour ses propres rêves, chaque fois que vous voyez une foule, eh bien c'est vous-même : c'est utile pour ne pas s'égarer dans les foules, trouver les sorties — enfin, c'est vous-même, c'est ce que chacun transporte en soi de clownesque qui se distribue dans cette multiplicité. Et là c'est vraiment l'entrée des clowns puisque quand ce sont des fantasmes de petite fille, dit Freud, ce sont toujours des garçons, il y a beaucoup de garçons. Dans la grande majorité des cas ce sont, dans les fantasmes des filles, des garçons qui sont battus sans qu'ils soient individuellement connus.

    Donc Freud nous guide à travers un fantasme parfaitement répandu connecté cependant avec une perversion, mais qui, en tant que fantasme traverse les névroses hystérique et obsessionnelle ; trans-structurel si l'on veut, le fantasme est commun aux deux. Il ne s'actualise pas nécessairement en perversion, et justement les petites filles ont aussi droit à un usage du fantasme, ce qui est la façon dont Freud essaie de décrocher ses lecteurs de l'idée que seuls les garçons ont accès au masochisme. Les filles aussi, à leur façon. Nous avons page 229 une petite surprise aussi dans ce texte, la surprise c'est qu'il s'agit d'expliquer comment entre le premier et ce deuxième temps on a des mystères formidables, parce qu'au deuxième temps, ce temps inexistant, c'est là qu'est le plaisir intense. Là où il y a le plaisir intense il n'y a pas de représentation, si on suit bien les conséquences, parce que ce temps c'est ce qui doit être reconstruit, or c'est ça le temps du plaisir intense, et ensuite au troisième on a une disparition de ce plaisir intense-là, page 228

    " Le fantasme du temps de l'amour incestueux avait dit : ll (le père) n'aime que moi, et pas l'autre enfant, car c'est ce dernier qu'il bat. La conscience de culpabilité ne sait pas trouver de plus dure punition que le renversement de ce triomphe : "Non, il ne t'aime pas, car il te bat." Ainsi le fantasme de la seconde phase — être soi-même battu par le père — deviendrait l'expression directe de la conscience de culpabilité..."

    C'est ça ce qui fait que Freud recule devant cette idée que l'on pourrait trouver ce temps du fantasme. C'est que le temps du fantasme, là, ce serait en quelque sorte la voix pure de la conscience de culpabilité, on aurait enfin mis la main, si l'on veut, sur la généalogie de la morale ; enfin, il y aurait une expression directe du fondement universel de la morale, ce qu'a cherché Nietzsche à travers toutes les représentations philosophiques de cette morale, une voix pure qui s'élèverait, le : "mon père me bat et j'en jouis", qui serait le fondement scandaleux de la morale, ces points qu'ont cherché évidemment à aborder — comme Gilles Deleuze l'avait montré dans une étude autrefois — que ce soit Nietzsche, que ce soit Kafka et sa machine à punir : la machine a écrit la sentence sur la peau du condamné, où au dernier moment de la sentence le condamné meurt ; c'est une invention géniale dans cette conjonction atroce du texte, de la loi et de l'action mortelle de la loi. Et là Freud dit que le deuxième temps au fond est inexistant en tant que la conscience de culpabilité est toujours déguisée, on ne la voit que par ses effets. Freud ne suppose pas d'expression directe. Et là, c'est pour cela qu'il recule en disant le deuxième temps

    "...deviendrait expression directe... Il est donc devenu masochiste ; à ma connaissance il en est toujours ainsi, chaque fois la conscience de culpabilité est le facteur qui transforme le sadisme en masochisme. Mais cela n'est assurément pas tout le contenu du masochisme. La conscience de culpabilité ne peut pas être restée maîtresse du terrain à elle seule ; il faut que la motion amoureuse ait elle aussi sa part."

    C'est la portée structurale. Au-delà des arguments cliniques du type : "nous pouvons retrouver des sujets qui se rappellent très bien que leur père les a battus et qui en ont éprouvé du plaisir", et ça se rencontre — au-delà de cet argument clinique, le point qui ne se retrouve pas, ce serait l'expression pure de cette conscience de culpabilité et de son lien avec la pulsion de mort, alors qu'il y a cette part entre Eros, l'amour du père, et son lien avec l'autre dimension qui est la conscience de culpabilité. Moyennant quoi on a cette transformation :

    "La proposition "le père m'aime" était comprise au sens génital; sous l'effet de la régression elle se change en celle-ci : le père me bat (je suis battu par le père). Ce fait d'être battu est maintenant un composé de conscience de culpabilité et d'érotisme ; il n'est plus seulement la punition pour la relation génitale prohibée, mais aussi le substitut régressif de celle-ci... cela est précisément l'essence du masochisme."

    Ce lieu où, à la place de l'interdit — normalement l'interdit vient dominer la jouissance, et si l'on veut, c'est la métaphore perverse qui consiste à appuyer la jouissance sur l'interdit :

    Interdit           Jouissance

    Jouissance           Interdit

    Là où l'interdit devrait être résistance à ce que ça jouisse, eh bien au contraire la manœuvre perverse consiste à restituer la jouissance là où il y avait l'interdit. C'est ce qui fait que le pervers, dit Lacan, est un croisé, est un soldat, il a une mission. La mission du pervers c'est qu'il a affaire à un monde désolé, a waste land, pour reprendre ce terme de "waste land", c'est un poème de Thomas S. Eliot. Il reprend le thème de la terre déserte de ce mythe de Parsifal ou de la Matière de Bretagne réorganisée par Chrétien de Troyes, le mythe du roi pécheur, où la terre est désolée; il faut la régénérer et si la terre est déserte, est morte, c'est par la faute, par le péché d'un roi dont elle dépend ; et le pauvre chevalier avait eu une chance de pouvoir la régénérer ; mais au tout début de ses aventures, quand il est encore un tout jeune chevalier, il ne savait pas croiser le roi pécheur : il aurait fallu qu'il lui pose une question mais il n'a pas su laquelle, il n'a même pas su qu'il devait poser une question, et moyennant quoi la terre est dans cet état lamentable, et donc nous avons notre brave chevalier qui chevauche sur la surface de la terre désespérément pour, au prix de hauts faits, remettre un peu de vie dans tout ça. Et même il faudra qu'il soit blessé, etc. Je vous renvoie donc à de bonnes lectures. Mais si le pervers est un croisé, un soldat, c'est que sa mission, c'est, devant la terre désolée par l'interdit, faire jouir, faire jouir chacun, d'où le caractère acharné, prosélyte du sujet pervers, qui veut convaincre chacun qu'on ne jouit pas assez sur cette terre, qu'il faut jouir davantage. Et jouir davantage, ce n'est pas davantage de plaisir, on quitte très vite le terrain du plaisir pour entrer dans des terrains plus horribles mais qui font partie de l'acharnement de la mission. C'est un soldat qui travaille pour cette métaphore-là [jouissance sur interdit], et c'est ce qui fait que Lacan peut le qualifier de soldat qui travaille pour un dieu, qui travaille pour un dieu obscur à. qui il fait le sacrifice de tous ses intérêts pour produire, pour restituer au monde le plus-de-jouissance qui lui manque. Et quand Freud qualifie d'essence du masochisme cette restitution, là où Freud en parle en termes de régression, nous pouvons utiliser notre petite écriture minimale pour voir la structure qui est en jeu, et qui est rétablie. Alors ce qui est très étrange, c'est que Freud, dans ce texte qui est vraiment un texte à surprises, admirable, qu'il faut toujours lire avec l'idée qu'on ne l'a jamais lu, à chaque fois, parce que c'est plein de chausse-trappes, il dit :

    "Le fantasme de la seconde phase — être soi-même battu par le père — demeure généralement inconscient, vraisemblablement par suite de l'intensité du refoulement, Je ne saurais dire pourquoi dans un de mes six cas (un cas masculin) il fut pourtant consciemment remémoré. Cet homme maintenant adulte avait clairement gardé en mémoire le fait qu'il avait coutume d'utiliser à des fins onanistes la représentation "être battu par la mère"

    Donc surprise d'abord ; le lecteur docile pensait que tout tournait autour du père. Mais là il dit : "être battu par la mère". Comment ça se situe ? Est-ce que Freud veut dire par là qu'il y a une symétrie analogue entre les petites filles, "être battu par le père", et les petits garçons, "être battu par la mère", et que c'est la même chose ? C'est au fond ce qui semble être dégagé là. Et à cet égard on voit que Freud n'a pas encore établi, ce qu'il fera en deux temps, 1923 et 1932, il n'a pas encore établi la dissymétrie totale qu'il y a entre garçon et fille, il n'a pas encore établi les changements d'objets, le changement si on veut unique chez la fille : d'abord la mère puis le fameux passage au père si difficile ; et Freud ne chemine pas encore avec sûreté sur ce point. Il introduit, comme si c'était normal, comme si ça allait de soi, cette symétrie entre les deux sexes : "j'ai retrouvé le temps du fantasme "être battu par la mère"" ; et là on a un peu envie de lui dire qu'il l'aurait retrouvé dans plus d'un cas. Cela se retrouve quand même dans beaucoup de névroses. Tout dépend de ce qu'on appelle le plaisir ressenti au fantasme d'être battu, mais en tout cas je peux le constater, dans des séries de cas qui sont de l'ordre de plusieurs dizaines, d'avoir retrouvé l'expression "avoir été battu par la mère", bien entendu pour un petit garçon, et d'en avoir fait argument consciemment comme fantasme masturbatoire — c'est extrêmement fréquent, pas dans tous les cas, mais enfin c'est extrêmement fréquent. Et Freud, qui est tout à fait capable de s'apercevoir de ce type de choses, s'il le met en exergue en disant "curieusement", il me semble que ça va aussi avec cette difficulté de l'époque, de Freud, de se demander s'il faut penser les rapports entre les sexes, à l'égard de la jouissance et à l'égard de ces métaphores des rapports de l'interdit et de la jouissance, de façon symétrique ou dissymétrique. Très vite donc il note cependant qu'il y a une substitution :

    "Dans deux de mes quatre cas féminins s'était développé par-dessus le fantasme masochiste de fustigation une savante superstructure de rêves éveillés, très importants pour la vie des personnes en question, et à laquelle était dévolue la fonction de rendre possible le sentiment de l'excitation satisfaite, même après le renoncement à l'acte onaniste. Dans un de ces cas il était permis au contenu "être battu par le père" de se risquer à nouveau dans la conscience si le moi propre était rendu méconnaissable par un léger déguisement. Le héros de ces histoires était régulièrement battu par le père, plus tard seulement puni, humilié, etc."

    C'est là que le récit commence à toucher à l'extension du fantasme à la vie du sujet. Il décrit donc deux femmes qui, non seulement avaient ces fantasmes qui sont censés être avoués — fantasmes inconscients — dans l'analyse, mais ce que Freud appelle une superstructure savante, un déploiement du fantasme sur la vie entière, dans un rêve éveillé constant, rêve éveillé où le sujet premièrement s'assure de la satisfaction sexuelle, "rendre possible - le terme est très délicat chez Freud — rendre possible le sentiment de l'excitation satisfaite." Quid ? Qu'est-ce que ça veut dire exactement ? On voit que c'est un type de plainte pour lequel le sujet peut venir trouver le psychanalyste en expliquant, au fond, qu'il ne comprend pas pourquoi chaque fois, par exemple, qu'il fait l'amour, pourquoi il faut évoquer des représentations, une sorte de rêverie où le sujet s'il est féminin est soit représenté en femme battue dans un scénario, voire représenté en homme battu, humilié, etc., et que là justement une jouissance pas toute dans la fonction phallique fonctionne, une jouissance qui n'a rien à voir avec le fait d'aller châtrer l'homme avec lequel le sujet aime ou n'aime pas coucher. Il y a là l'ajout d'une jouissance automatique, héritière de cette jouissance auto-érotique qui reste auto-érotique dans un rêve éveillé constant. Et c'est là une plainte à l'occasion, et une symptomatologie, une fantasmologie relativement fréquente. Cet état dont le sujet peut s'étonner : comment ce sujet qui a tout pour être heureux ou heureuse s'accompagne de cette rêverie constante ; et il y a là tout un thème qui va être celui que les psychanalystes femmes dont j'ai évoqué quelques personnages dans le premier cours, ne serait-ce que Joan Riviere, vont développer, non seulement sur la base du fantasme inconscient, non seulement de la rêverie, mais du trait masochiste qu'isole Joan Riviere et qu'elle sait détourner, qu'elle a su épingler et faire valoir dans le registre du semblant et de la mascarade.

    Je resterai sur ce point aujourd'hui ; et puisque je vois qu'Ellie Ragland est là, j'avais proposé de traduire ça dans la Lettre Mensuelle, mais est-ce que vous pourriez vous-même, puisque vous êtes une éminente spécialiste, nous lire en français ce que vous avez écrit dans le livre ? Ce serait pour tout le monde, je crois, un enseignement, si vous vouliez bien, peut-être, la prochaine fois, inaugurer la séance comme cela, et après nous en parlerions.

    Ellie Ragland : oui

     

     

    Cours III du 20 Janvier 1993

     

    J'avais eu connaissance du livre d'Ellie Ragland par Sylvia Tendlarz. Je pensais que vous étiez aux U.S.A., donc j'ai parlé de votre livre ; je ne savais pas que vous étiez dans la salle, sinon je vous aurais demandé tout de suite d'en parler vous-même. Je me suis aperçu que vous étiez là au bout d'un moment ; alors je pensais que c'était plus simple que vous présentiez ce travail que vous avez fait : à la fois parce que ça vient de sortir et que ça mérite d'être connu, et puis ça touchait directement au point que nous allions aborder, qui était la question du masochisme féminin tel que Freud l'a isolé.

    Je vous laisse la parole et puis j'enchaînerai ensuite sur quelques points.

    Ellie Ragland : Merci beaucoup, c'est vraiment un honneur que vous me faites de m'inviter à lire ce que j'ai écrit.

    Masochisme[1] (Ellie Ragland)

     

    En soulignant les caractères passif du masochisme et actif du sadisme, Freud a développé un thème que Lacan allait contredire par la suite : celui du masochisme comme retour du sadisme contre le moi (Freud, 1915). Freud distinguait trois formes ou stades dans les pulsions masochistes et sadiques : érogène, morale et féminine (Freud, 1924). Tandis qu'il décrivait aisément le "masochisme moral" comme besoin de punition, sentiment de culpabilité, peur de l'échec, réaction au surmoi ou réaction thérapeutique négative, les formes féminine et érogène étaient beaucoup plus problématiques. Freud désignait le masochisme comme "expression de l'essence féminine" dans le cadre de la bisexualité de l'homme et de la femme. Mais il n'a jamais trouvé une cause du lien entre la forme féminine, la forme érotique et la passivité, excepté dans le narcissisme, désigné comme pathologie, et dans la pulsion de mort, si l'on trouve une analogie entre cette pulsion et la résistance au changement (Freud, 1937, p. 252).

    Selon Lacan, l'opposition faite par Freud entre sadisme et masochisme était une dichotomie trop simple. L'effort de Freud pour isoler la différence masculin/féminin participe d'une erreur semblable. Allant à l'encontre de la conception de Freud selon laquelle "actif'" et "passif"' dénotaient littéralement les positions sexuelles, Lacan démontrait que les oppositions généralisées sont des points de vue imaginaires totalisants qui tentent d'imposer une consistance aux inconsistances existant entre partenaires aussi bien que dans l'économie libidinale propre à un sujet. Chez celui-ci la position préférée d'amant ou d'aimé révèle une relation entre désir et savoir dans les structures différentielles de la névrose, de la perversion et de la psychose.

    Lacan, repensant à la fois la "pulsion" et les théories du sujet/objet, démontrait que le sadisme est un désaveu du masochisme. Un masochisme normatif — les normes renvoyant aux mythes et aux fictions par lesquels une personne ou une culture trouve sa cohérence — est la plus radicale des perversions, dans la mesure où un sujet tente de s'identifier à l'Autre comme loi d'unité et de certitude. Une telle père-version n'est pas liée au sexe mais décrit ceux qui cherchent une identification avec les conventions sociales et le langage, comme dans le fantasme masculin du masochisme féminin (Lacan, 1977b, ch. 18), où le narcissisme et la perversion se donnent la main en un discours du maître (m'être/maître), de sorte que le sujet aliéné trouve une autorité dans l'Autre supposé savoir, sans le savoir lui-même (Lacan, 1977a, ch. 18).

    Là où Freud rendait compte du fantasme "Un enfant est battu" en relation avec le complexe d'Œdipe et Ies fantasmes pervers qui lui sont associés (Freud 1919), Lacan traduisit ce fantasme comme symptôme masculin, y trouvant un fantasme du névrosé homme : "mon père me bat". Mais le symptôme masculin concerne aussi la femme dans la mesure où le composé primaire de toutes les structures cliniques est le masochisme : l'identification (ou non) au nom du père entraîne une certaine identification à la perte de satisfaction interdite, à la perte de la mère en tant qu'objet primaire d'unicité. Pour Lacan, la névrose obsessionnelle est le type primordial du masochisme, et le sadisme une défense contre celui-ci. Caricaturant le symptôme de l'homme normal, l'obsessionnel punit les femmes de subvertir son illusion d'être tout pour sa mère, d'ébranler son fantasme d'une essence de La femme, qui devrait se tenir tranquille et calme, faute de quoi elle subvertit son identification d'obsessionnel à la stase. Lacan décrit comme typique de la névrose obsessionnelle le "masochisme moral" de Freud, l'appelant "couardise" ou inaction (Bautista et al., 1990, p. 113). Un tel masochisme demeure dans le domaine de la voix : la voix et le regard engendrent le moi idéal et le surmoi en marquant le corps à travers la mortification des fictions gouvernant la sexualité, ce qui crée des problèmes d'identité sexuelle. L'obsessionnel pense qu'il est le phallus, l'objet de désir qui peut Combler le, manque de l'Autre, et parle ainsi au nom de la loi.

    Le paradoxe du masochisme de l'obsessionnel montre une double ironie : en se fixant à l'objet primordial perdu, la mère, il est lié au Réel et s'identifie dès lors à la mort et à la perte. Le masochisme, vu sous cet aspect, ne concerne pas le plaisir sexuel en tant que plaisir, mais la jouissance ou l'instinct de mort vu dans la fixité du narcissisme. Tandis que les sadiques interviennent dans le champ de l'Autre pour combler le manque laissé par l'objet primordial en s'identifiant à la loi du père, les masochistes s'identifient à la jouissance, au Réel de leur souffrance, qui est la vérité fondamentale du sujet humain insatisfait — la perte de l'indifférenciation qu'une union avec la mère représente. Pour Lacan, le "masochisme féminin" de Freud devient une réponse au paradoxe d'une Autre jouissance l'espoir humain de complétude se fonde sur un refus structural de renoncer à la perte de la mère comme objet primordial imaginé. La découverte par Lacan des liens entre le Réel, l'instinct de mort, le masochisme primaire et la féminité constituent une avancée par rapport aux arguments biologiques de Freud : la femme est considérée comme inséparable de l'objet primordial qui cause le désir pour les deux sexes. Cette théorie d'une structuration topologique dans laquelle le masochisme primaire est lié aux femmes pour la seule raison que de ce fait elles sont pour toujours articulées à une réalité structurale, signifie que le Réel de la perte a des implications pour chaque sujet, qu'il soit homme ou femme.

    Les théoriciens féministes travaillant après Freud et Lacan ont tenté de déplacer le problème du masochisme sur la question du sexe. Kaja Silverman (1988) par exemple, considère le masochisme sous toutes ses formes comme partie intégrante et soutien de l'ordre symbolique, contribuant à l'oppression des femmes. Dans le cas des femmes masochistes les fantasmes de soumission et de dégradation montrent le sujet féminin se rabaissant à une position symbolique encore inférieure à celle des hommes dans les fantasmes masculins (Silverman, 1988, p. 60). Selon les vues de Silverman, cela déplace le pouvoir du père vers la mère. Les hommes masochistes, selon ce modèle, rejetteraient le pouvoir de l'ordre symbolique comme tel : le masochisme prend des formes plus violentes et plus pathologiques chez l'homme, dès lors qu'il remet ouvertement en question de façon évidente son identification à la position virile patriarcale. La conception de Silverman se fonde sur la prémisse que l'ordre symbolique peut être séparé de l'Imaginaire et du Réel, et en outre, que le masochisme sous toutes ses formes lui est de quelque façon préalable. Dans la perspective lacanienne le masochisme provient du Réel et de l'Imaginaire en tant qu'interprétés par le Symbolique. Dès lors le Symbolique crée, et de ce fait précède le masochisme, cas par cas, que ce soit dans le fantasme masculin ou dans la mise en acte féminine de ce fantasme.

    BIBLIOGRAPHIE

    Bautista B. et al.,. 1990: "Le masochisme dans la névrose", Traits de perversion dans les structures cliniques, ed. Dominique Miller et Guy Trobas, Paris, Navarin, pp. 108-120.

    Freud Sigmund, 1905: Three essays in the Theory of Sexuality, SE (Standard Edition, Œuvres complètes de Freud en anglais), 7, pp. 123-245 (Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, 1987).

    Freud Sigmund, 1915 : "Instincts and their vicissitudes", SE, 14, pp. 109-140 ("Les pulsions et leur destin", Metapsychologie, Idées, Gallimard).

    Freud Sigmund, 1919 : "A child is being beaten a contribution to the study of sexual perversions", SE, 17, pp. 175-204 ("Un enfant est battu. Contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles", Névrose, psychose et perversion, P.U.F., 1973).

    Freud Sigmund, 1924 "The economic problem of masochism", SE, 19, pp. 159-170 ("Le problème économique du masochisme", Névrose, psychose et perversion, P.U.F., 1973),

    Freud Sigmund, 1927 : "Analysis terminable and interminable", SE, 23, pp. 209-254 ("Analyse avec fin et analyse sans fin", Résultats, idées, problèmes II, P.U.F., 1985).

    Krafft-Ebing, Richard von, 1897-1899: "Beiträge zur Kenntnis des Masochismus", Arbeiten aus dem Gesammtgebiet der Psychiatrie und Neuropathologie, Leipzig, Barth.

    Lacan Jacques, 1977a ; The Four Fondamental Concepts of Psychoanalysis, traduction Alan Sheridan, Londres, Hogarth Press (Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973).

    Lacan Jacques, 1977b [1973] "From love to libido", Four Fondamental Concepts, pp. 187-200 ("De l'amour à la libido", Les quatre concepts fondamentaux..).

    Silverman, Kaja, 1988: "Masochism and male subjectivity", Camera Obscura, 17, pp. 31-66.

    Eric Laurent : Restez, il y aura peut-être des questions. Je vous remercie de nous avoir traduit ce que vous aviez écrit ; ce qui apparaîtra à tout le monde, c'est que c'est une contribution originale. On ne voit pas quelqu'un en France construire un article comme ça.

    Ellie Ragland : C'est vrai ?

    Eric Laurent Oui, parce que d'abord vous faites référence à des débats qui sont loin. Par exemple un auteur comme Kaja Silverman, je crois, n'est pas connu de... Est-ce que quelqu'un connaît les travaux de Kaja Silverman dans la salle ? Vous voyez.

    Ellie Ragland : Elle est la lacanienne qui vient d'être prise à Berkeley.

    Eric Laurent : C'est la lacanienne de Berkeley. Vous voyez, nous sommes loin de Berkeley.

    Ellie Ragland : Elle est au département d'anglais.

    Eric Laurent : Alors il faut donc savoir que vous-même, Ellie Ragland, vous êtes professeur. De même qu'il y a la lacanienne de Berkeley, vous êtes la lacanienne du département d'anglais de l'Université de Missouri, à Columbia. Vous êtes professeur et en même temps vous vous préparez à exercer la pratique psychanalytique ; donc vous serez effectivement la lacanienne de Columbia. Je ne savais pas que Kaja Silverman était la lacanienne de Berkeley, et au fond, il y a un certain nombre de personnes dans ce cas qui, à partir des départements universitaires divers, amènent, si on peut dire, des références, des façons de voir, un sang nouveau dans des débats qui sont, à l'occasion, lointains par rapport à la France ; parce que nous sommes dans un pays où il faut bien dire que d'une certaine façon on a l'impression que tous les débats sont lointains. Et d'autre part, nous sommes un pays très particulier : ici une idée tient longtemps, nous avons un Président de la République qui est là depuis un moment ; aux Etats-Unis douze ans de Reagan-Bush, ça paraît déjà un monde qui s'en va ; nous, on sent bien que c'est autre chose, il y a une sorte d'inertie qui pose toute une série de questions. Et je trouve précieux, justement, que vous donniez une façon de voir ça, de monter la question, qui ne serait vraiment pas de quelqu'un de formé sur notre référence habituelle.

    En particulier, quand vous commencez avec ce caractère tranché — comme là dans votre article, mais dans d'autres aussi que vous avez écrits dans le dictionnaire —, vous commencez de façon très tranchée en opposant Freud et Lacan sur la question de la sexuation ; et au fond, nous-mêmes, nous avons tellement la figure de Lacan comme le "retour à Freud", qu'on commence rarement nos articles par "Contrairement à Freud, Lacan a dit que..." ; on a plutôt tendance à expliquer dans une première partie — "en quoi on croit que Freud a dit ça, mais en fait il a dit ça" ; vous remarquerez que c'est plutôt notre tendance, alors qu'au contraire, en Angleterre ou aux U.S.A., on commence plus volontiers par : "Contrairement à Freud, Lacan dit que..."

    Et d'ailleurs c'est un autre point, c'est une autre façon de voir ; mais en fait c'est une question de rhétorique, parce qu'en effet, le retour à Freud, ce n'est pas le retour du même, c'est le retour avec une différence ; et il y a en effet un aspect de Lacan, un Lacan contre Freud, une pensée de Lacan contre Freud, s'appuyant sur Freud pour penser contre, et il faut bien dire que dans nul autre domaine que celui de la sexuation, les choses ne sont aussi claires. Il est clair en effet, que Lacan souhaitait réouvrir le débat sur la sexualité féminine et il y a réussi. C'est ce qui fait que nous pouvons en parler et, d'une certaine façon, ce dictionnaire en témoigne. Lacan a rouvert le débat sur la sexualité féminine à un moment où justement, il était assez fermé dans le dialogue avec l’IPA, disons le dialogue sur ce que Freud était supposé avoir dit sur la question.

    Et il est vrai que Lacan, sur un mode constant, dénonce dans son œuvre la notion de masochisme féminin. C'est vrai, vous l'avez dit dans votre article, là, en passant, vous l'avez repris aujourd'hui, qu'en effet le masochisme féminin, fantasme de l'homme, ou désir de l'homme, ça figure dans le texte rédigé en 1958 et rendu public en 1960 : "Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine", où, dans la quatrième partie : "Malentendus et préjugés", Lacan a cette formule : "le masochisme féminin, désir de l'homme". C'est en effet un point constant qui scande ses travaux sur l'abord de la position féminine ; et dans Encore il est très remarquable de voir que l'enquête sur la jouissance de la femme, chez Lacan, ne passe pas par l'examen du supposé masochisme féminin ; c'est en tout cas comme un examen thématisé : bien sûr Lacan aborde les phénomènes cliniques qui ont été regroupés sous la rubrique : "masochisme féminin", mais leur donne un éclairage à l'aide d'autres concepts, refusant celui de masochisme féminin.

    Vous disiez donc par cette première déclaration : "à l'encontre de" Freud, Lacan, lui, déplace ces totalités supposées Homme-Femme, et les aborde à partir plutôt d'une inconsistance. En effet la logique, du côté en tout cas féminin, inclut un type d'inconsistance, et il est certain que par là Lacan détruit ces totalités symétriques que sont le masculin et le féminin ; et que les deux côtés des formules de la sexuation ne sont pas symétriques, mais profondément dissymétriques, permettant de distinguer à la fois deux camps, l'homme et la femme comme deux camps, deux parties du tableau, voire deux espèces de discours ; et il se défie de toute symétrie.

    Alors, je trouve aussi originale la façon dont vous constituez le masochisme à partir de la perte de la mère, lorsque vous soulignez que le fantasme du masochisme est une tentative de maintenir l'unité avec la mère ; vous notiez sur l'obsessionnel, interprétant la phrase de Lacan sur le fait que l'obsessionnel se veut phallus imaginaire de la mère, que la manœuvre obsessionnelle, dans son masochisme, côté du garçon, tente de maintenir sa fiction de La femme, une femme Toute, pour ne pas renoncer à sa mère. Le montage que vous proposiez de ce cheminement me parait original, est une précision clinique intéressante, qui fait apercevoir une série de phénomènes qu'on n'a pas l'habitude de ramener à partir de là : dans la complétude avec l'objet maternel, le mettre en série ou bien le nommer l'Autre réel, et comment le fantasme est une manœuvre qui, en opérant sur la femme, tente de préserver quelque chose avec la mère — ça renouvelle des choses qui pouvaient être dites de façon plus plate, en notant qu'il y a une répétition de la position avec la mère dans la façon dont le sujet s'accommode d'une femme ; mais c'est plus intéressant de le voir, non seulement sous la rubrique de la répétition, mais sous la rubrique, disons, de l'opération du sujet : qu'il opère avec une femme pour préserver quelque chose, le mettre à l'abri.

    Il y a de nombreux points de ce type dans votre exposé, aussi intéressants que ce que j'ai souligné là, mais je souhaitais qu'au moins ceux-là soient clairs pour des auditeurs.

    *

    Et en effet il y a, chez Lacan, une critique très radicale de ce qui, chez Freud, subsiste — vous l'avez cité, c'est très précis et précieux — d'identification du masochisme à l'expression de l'essence féminine ; il y a eu une tentation, chez Freud, de saisir l'être de la femme à partir d'une position masochiste, et c'est ce qui a été repris par les élèves femmes de Freud, en particulier Hélène Deutsch. La dernière fois nous avons étudié le texte de Freud sur : "Un enfant est battu". Le petit déplacement par rapport à la lecture du texte freudien que vient d'opérer Ellie Ragland est l'occasion pour moi de ne pas continuer tout de suite la lecture de ce texte, et de voir comment l'idée du masochisme féminin a été reçue par une élève particulière de Freud, Hélène Deutsch, qui a beaucoup fait pour la popularisation, pour la diffusion d'un certain type de thèses sur le masochisme féminin. Sa personnalité, à elle-même, Hélène Deutsch, si peu masochiste, a beaucoup fait pour donner à cela une allure intéressante, une consistance, elle-même souscrivant à l'idée du masochisme comme définissant, sinon l'être de la femme, du moins la définition sexuée de la femme.

    Dans sa Psychologie des femmes, publiée en 1945, vraiment juste après la deuxième guerre mondiale (elle y a travaillé pendant), dans le tableau général qu'elle donne de la maternité de la femme — puisqu'il y a deux tomes : dans sa Psychologie des femmes, "I : Enfance et adolescence" et "II : La maternité" —, nous avons tout un chapitre consacré à ce masochisme féminin dans lequel elle part d'une évidence pour elle : "les femmes sont adaptées à la douleur". Les femmes sont adaptées à la douleur, et même, d'un point de vue darwinien si les femmes souffrent, et si les femmes comme elle le dit même très précisément, souffrent mieux que les hommes, sont plus à l'aise dans la douleur, c'est parce que du point de vue de la reproduction, elles souffrent en accouchant. Donc, comme elle le dit p.238 de l'édition française

    "Nous voyons… que le masochisme joue un rôle double dans les fonctions sexuelles de la femme et sa fonction de reproduction ; il sert d'une part l'adaptation à la réalité par le consentement nécessaire à la souffrance ; d'autre part un excès de masochisme provoque évidemment une défense et, en fuyant les dangers d'un masochisme excessif, la femme se détourne de ses tâches, de sa féminité".

    Le narcissisme donc l'amène à, tout de même, se préserver d'un excessif masochisme. Et c'est pour cela qu'elle conclut qu'il y a dans la femme un combat entre le masochisme qui l'amène à s'adapter à la douleur et le narcissisme qui au contraire l'amène à refuser les désagréments ; donc, conclut-elle :

    "Chacun de ces deux importants facteurs du psychisme, le masochisme et le narcissisme, peut jouer contre les exigences de la fonction de reproduction. Ainsi la destinée de la femme, en tant que servante de l'espèce, dépend-elle de la collaboration harmonieuse du masochisme et du narcissisme".

    Je vous ai lu in extenso la chose pour que vous en mesuriez l'enjeu. L'enjeu est simple là, c'est que le masochisme féminin, pour Hélène Deutsch, est ce qui assure les fondements biologiques de la psychanalyse. La psychanalyse, en découvrant le masochisme féminin, assure bien qu'elle fait partie de la médecine ; que l'instinct qui est isolé chez les femmes, ce masochisme féminin, sert l'espèce et donc trouve sa justification dans l'évolution biologique de l'être humain ; et elle considère comme dangereux de vouloir séparer l'individu et l'espèce. Pour elle, là, le narcissisme c'est l'autodéfense de l'individu contre les nécessités de l'espèce — et bon, il faut souffrir, mais c'est comme ça.

    Et c'est pour ça que, dans ses "Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine", Lacan inclut sa critique radicale du masochisme féminin dans un chapitre qui critique sur quatre points les adhérences de la psychanalyse de son temps avec la biologie, en montrant le monstre conceptuel que fabriquait l'ancrage de la psychanalyse dans une biologie — pensé, cet ancrage, sans réserves. Et, en effet, on voit que, chez Hélène Deutsch, l'adhésion à cœur ouvert au masochisme repose sur une idée darwinienne de l'adaptation à la réalité.

    Evidemment il y a eu l'utilisation massive des méthodes de suggestion en ce qui concerne l'accouchement, c'est à dire l'accouchement qu'on appelle "sans douleur", qui, d'après ce que j'ai pu constater et dans ce qu'on m'en a dit — on le dit "sans douleur" ; c'est, en effet, un effet suggestif qui trouve ses limites quand ça commence à se passer mal, ou pas trop bien, ou même quand ça se passe dans des catégories considérées comme bien du point de vue de la médecine, mais qui ne laissent pas le sujet — c'est à dire la femme qui accouche — sans souffrir ; mais ça a eu déjà un succès, l'application de ces méthodes suggestives, et d'ailleurs on aurait pu le faire plus tôt : la première utilisation de l'hypnose, ça aurait dû être celle-là. Et le temps pour en faire une méthode de masse, le temps pris pour l'application raisonnable des découvertes de l'hypnose sur ce point montre qu'il y avait sans doute plus d'hommes qui pratiquaient la chose que de femmes. On aurait pu y penser peut-être un peu plus tôt. Ça c'est le premier point. Maintenant, l'utilisation de méthodes plus efficaces, comme la péridurale, donne l'idée que l'adaptation à la satisfaction de l'espèce par la douleur est moins acquise, et qu'il n'y a pas d'adaptation de l'espèce. L'espèce, l'espèce humaine, n'est pas adaptée à grand-chose, sinon à s'entre-tuer avec une vigueur remarquable ; et par ailleurs s'il y en a une, elle passera par une chose qui est le désir ; de savoir si oui ou non une espèce peut supporter l'autre — puisque Lacan a compliqué un peu le truc darwinien en expliquant que les hommes et les femmes ne sont pas de la même espèce. Donc avant de les adapter à la réalité, il faut qu'ils s'adaptent l'un à l'autre, et ce n'est pas commode, il n'y a aucune raison que ça le soit. C'est donc une question de savoir que l'on ne peut se contenter de la satisfaction de se dire que les femmes sont adaptées à la vie.

    Alors le chapitre d'Hélène Deutsch est tout orienté dans une conception de l'instinct sexuel biologique et d'une pulsion partielle mise en place — vous le disiez — d'une totalité ; parce que ça revient à ça : la pulsion masochiste, que Freud a gardé comme pulsion partielle, le problème, c'est qu'elle est promue à une polarité sexuelle. Au fond, il y a le tableau lacanien des formules de la sexuation, et avant lui il y avait une tendance à ce qu'il y ait aussi deux côtés avec les hommes et les femmes ; il y avait donc la question phallique côté homme et femme, et côté femme, se rajoutait la particularité du masochisme, avec une pulsion partielle venant à qualifier une polarité sexuée. La particularité du masochisme plongé dans l'espace féminin, c'est que le masochisme du côté homme ne définit qu'une variante, une variante de la phallicité type, variante perverse, alors que du côté féminin, ça en venait à désigner un être, une essence.

    Le travail d'Hélène Deutsch est passionnant et c'est pour ça que je m'y arrête là, car elle fait un certain nombre d'équivalences : masochisme avec passivité, sadisme avec activité — pour déconstruire les rapports homme-femme. Ce qu'elle fait c'est qu'elle met donc sadisme et masochisme, identiques l'un avec l'activité et le masochisme avec la passivité ; et à partir de là, elle décrit un cheminement de la fille lors de l'orientation vers le père, au moment où il y a passage vers le père ; le moment freudien par excellence, développé par Freud comme la clé de la sexualité féminine à partir des années 1920 puis dans les articles de 1930, c'est : comment explique-t-on le passage vers le père ? Là où Freud dit que la fille attend un enfant du père, Hélène Deutsch Considère que cette attente est équivalente à une passivité, et qu'au fond, il est équivalent de dire : attendre un enfant du père, et occuper une position masochiste ; et elle oppose par rapport à cela une activité du rapprochement avec le père. Et c'est là où elle veut corriger Freud. Elle a exactement cette formule-là — elle ne dit pas "corriger Freud", elle dit ceci (p. 217 du texte français) :

    "Nos observations semblent nous amener à corriger quelque peu les hypothèses psychanalytiques sur le développement des fillettes. Les observations psychanalytiques anciennes du développement de la petite fille se sont occupées surtout de ses instincts sexuels".

    Là elle vise Freud ; ce qu'elle appelle "ses instincts sexuels", c'est ça, c'est : attendre un enfant du père.

    « On se rend compte qu'en se détachant de sa mère, la petite fille, déjà femme en miniature, assume une attitude érotique-passive envers son père, attitude qui est le centre du complexe d’Œdipe féminin. Mais nous avons méconnu ce fait que... la première orientation de la fillette vers le père a un caractère actif et non passif, et que son attitude passive n'est qu'un développement secondaire ».

    Et ce qu'elle appelle un développement actif c'est se tourner vers le père,

    "en tant qu'il est le représentant de la réalité et du monde extérieur où les enfants veulent vivre en adultes." (p. 211)

    Son idée, c'est qu'alors que Freud considère que l'Œdipe féminin, c'est foncièrement se centrer sur : attendre le phallus du père sous la forme de l'enfant, elle, elle dit : pas du tout, l'Œdipe féminin c'est : se tourner vers le père et s'identifier à lui. Et c'est là où elle est extraordinaire parce qu'elle donne des exemples. Elle dit que Freud a montré un certain nombre d'exemples, qu'il a décrit ça en termes de difficultés, mais que ces difficultés peuvent être évitées. Je vous amène à lire les p. 214-215

    "Souvent la relation avec le père dure depuis la première enfance [la relation d'identification] ; parfois elle ne débute qu'avec la maturité intellectuelle de la fillette, Elle peut mener au bonheur et à la satisfaction, même si les possibilités érotiques de la fillette restent fixées sur la relation sublimée avec le père. Le renoncement de la fillette à l'accomplissement érotique [avoir un enfant] ne doit pas être compris sans des règles stéréotypées. L'observation nous enseigne qu'un lien fille-père fortement sublimé n'implique pas nécessairement une névrose ou des sentiments de frustration et de manque... L'accomplissement des vrais buts de la vie n'est pas nécessairement lié à l'exercice d'une sexualité normale".

    Elle veut dire par là qu'après tout, il n'y a peut-être pas que faire des enfants dans la vie, y compris pour une fille. Et au fond, ce dont elle parle évidemment à travers tout ça, c'est d'elle, et du type féminin qu'elle a incarné dans les années 1920 : Une génération avec un effet de masse important, montrant, chez un certain nombre de filles, la volonté de ne pas mettre en avant le fait d'avoir un enfant, mais d'abord de s'occuper de leurs études et de les terminer, et tant qu'il n'y avait pas la pilule pour retarder la naissance de l'enfant jusque vers les 30-35 ans, quand on a terminé ses études, selon le type d'études que les gens font, eh bien évidemment il fallait choisir ça vraiment, et se tenir à carreau. C'est elle, Hélène Deutsch, qui s'est mise à parler pour ces femmes qui choisissaient d'abord d'être intellectuelles ; et c'est en effet tout à fait frappant, dans son chapitre sur "Le masochisme féminin", quand elle aborde, disons, des types féminins : on voit bien que c'est une femme qui écrit, parce qu'elle parle des perturbations de la vie amoureuse chez les femmes, mais, elle, elle ne commence pas tout de suite par la prostituée. Elle commence d'abord par montrer le type de l'intellectuelle, qu'elle considère comme se détournant des buts de la vie ; mais elle le prend comme un drapeau. Alors c'est amusant puisqu'elle poursuit — "dans la vie, tout n'est pas lié forcément à l'exercice d'une sexualité normale". Elle critique là le fait d'avoir des règles trop stéréotypées.

    Et elle continue, à propos de la relation avec le père :

    "Une telle relation avec le père [sublimée intense] vient souvent de l'initiative de ce dernier, et c'est en lui que résident les raisons psychologiques qui la soutiennent. Il demande parfois à sa fille de remplacer le fils qu'il n'a pas eu ou qui l'a déçu, et d'hériter de ses valeurs spirituelles ; souvent l'amour de l'homme pour sa mère se transfère sur sa fille et y trouve une forme satisfaisante à condition que la sublimation ait été entièrement réussie. Fait intéressant à noter, une telle relation est souvent obtenue avec la troisième fille, surtout si elle est aussi la plus jeune." (p. 215)

    Alors ce qui est très amusant c'est que, lorsqu'on ouvre une biographie d'Hélène Deutsch j'ouvre celle de Roazen qui a eu la gentillesse de me l'envoyer avec un petit mot de dédicace —, on a p. 22-23 :

    "Le problème central de la jeunesse d'Hélène Deutsch, ainsi qu'elle devait le confier plus tard, tournait autour de la personnalité de sa mère, qu'elle méprisait du fond du cœur. S'il faut en croire la version d'Hélène, on a peine à imaginer femme plus mauvaise. Regina [sa mère] détestait Hélène, la benjamine et la préférée de Wilhelm [son père] ; quand elle était de mauvaise humeur ou qu'elle voulait les punir, elle les battait, elle et ses frères et sœurs... Les origines de cette torture spécifique, pensait Hélène, il fallait les chercher dans le fait que la mère avait été déçue de ne pas avoir un autre fils ; le frère d'Hélène n'était guère prometteur et il y avait déjà deux filles, en sorte que la naissance d'Hélène (Regina avait déjà trente ans) fut pour elle une insupportable et irrémédiable frustration." A part cela, "sa mère était une femme de tête, distinguée et fière de sa position sociale."

    Etc. Autrement dit, quand elle dit : "Fait intéressant à noter, une telle relation est souvent obtenue avec la troisième fille, surtout si c'est la plus jeune...", c'est elle. C'est elle, troisième fille la plus jeune, dont le père a eu un fils qui l'a déçu, qui a déçu la mère et qui a déçu le père. Et en effet, ça a été l'intellectuelle de la famille, et c'est elle qui a fait des études ; au fond elle est formidable, ou, comme elle le dit dans son autobiographie — elle y a ajouté une petite introduction qui est quand même formidable :

    "Ce n'est qu'après avoir terminé cette autobiographie que j'ai réalisé à quel point elle constitue un supplément à celle cachée dans mon autre ouvrage La psychologie des femmes"

    — Et ça a c'est encore plus beau

    "Je pense que la phrase : "Un pour tous, tous pour un" pourrait servir de devise à mes œuvres complètes, y compris cette autobiographie — et j'intitulerais simplement cet ensemble : "La femme"."

    Ça, c'est beau ; cette façon de parler d'elle-même, c'est au fond ce qu'on veut obtenir aussi dans la passe : c'est que quelqu'un arrive à parler de lui-même en tant que : "un pour tous, tous pour un". Alors il y a que nous, évidemment, on ne croit pas au "tous". Un pour pas-tous et pas-tous pour un, si l'on veut ; mais la logique, c'est de transformer l'anecdote de sa vie en une formule transmissible, en quelque chose qui fasse leçon pour les autres. Tout son livre de 1945, c'est une autobiographie cachée, oui, mais qui porte sur un problème — quand Lacan disait : dans la passe, on vérifie sur quel problème crucial de la psychanalyse le sujet est en train de travailler, elle, elle a fait de ce qu'était la question de la femme dans sa vie le problème crucial sur lequel elle travaillait ; ce qui fait que ses articles sont lus et continuent à être lus. Et on peut voir, d'ailleurs, mis en perspective, quand elle parle d'elle-même dans ces pages que je vous lisais, ce qu'elle reproche à Freud, qui est de l'avoir laissée tomber abruptement. Elle était en analyse avec Freud, Freud la considérait comme une fille épatante et donc elle n'avait pas besoin de psychanalyse, elle était tellement épatante. Donc il lui a dit du jour au lendemain — il avait besoin d'une heure, il fallait prendre une heure pour la donner à l'Homme aux loups, il lui a dit : "je vous demande de laisser votre place pour l'Homme aux loups" ; du jour au lendemain, donc, il a fallu qu'elle arrête son analyse sur ce point, et elle ne lui a jamais pardonné. Elle met ça en perspective de façon très intéressante en disant :

    "Le danger d'une telle relation [la relation sublimée, intense] avec le père vient très souvent de ce qu'il agrée la requête de sa fille en vue d'une alliance et, plus tard, rompt soudain le pacte." (p. 215)

    Elle explique là que c'est par rapport à la mère, que c'est pour avoir la paix avec la mère que le père se rend compte qu'il va trop loin avec la fille et qu'il laisse un peu tomber — ce qui a été le cas pour elle ; on voit qu'elle met en perspective la façon dont Freud a rompu le pacte avec elle. Elle considère qu'il l'a rompu trop brusquement et elle en a gardé toujours une trace, elle le met parfaitement en perspective dans ce qui a été pour elle un danger.

    Ensuite, indépendamment de cette rectification du passage vers le père, qu'elle propose comme actif, il y a dans le texte d'Hélène Deutsch une clinique des figures féminines de son temps qui reste très intéressante clinique de l'héroïne, clinique plus classique de la prostituée. Ce qui est moins classique c'est qu'Hélène Deutsch déduit ses positions féminines à partir d'un fantasme non pas "un enfant est battu", mais : "une fille est prostituée" ; et pour elle ce n'est pas :"Ein Kind wird geschlagen" qui est le centre de sa déduction. Elle montre que foncièrement, c'est : "un enfant est prostitué, une fille est prostituée", et que ce fantasme est par essence celui de la fille, et que les personnages changent et le fantasme reste le même. Et la prostituée peut prendre des sens assez variables, depuis les formes, disons, douces de la promiscuité sexuelle, de la frivolité, le caractère volage, jusqu'à la prostitution proprement dite à l'étape d'essai. Tl faudrait dire plutôt : "une fille consent, une fille consent au sexe" ; c'est la formule d'où tout se déduit, il faut partir de là : des fantasmes de prostitution. Et là, elle propose une alternative pour les garçons, c'est toujours battre et être battu, et c'est pour cela qu'ils sont masochistes, c'est pour cela que les garçons dans le masochisme c'est essentiellement une fessée, alors que, du côté des filles, ce n'est pas la fessée qui est le point fondamental, c'est que les filles peuvent être battues — et dans les années 1930 les femmes battues commencent à être une catégorie sociologique, sur laquelle se penchent les assistantes sociales, profession qui va avoir un plein essor dans ces années-là, entre les deux guerres —, mais ce masochisme féminin n'est pas centré sur les fantaisies de fessée, c'est centré sur la violence sexuelle ; et elle montre que ce point-là peut être aussi bien causé par une mère trop idéalisée, qui a donc accepté sa vie sexuelle non pas par plaisir mais uniquement pour faire plaisir au père — eh bien ce que ça donne c'est qu'alors la fille veut, elle, ne pas être respectable comme la mère, mais veut aimer librement et donc se voue à une vie sexuelle, disons, peu respectable. La mère du devoir peut pousser une fille, par contre-identification, à. occuper dans ce fantasme la place de l'objet ; ça peut être aussi bien la mère rabaissée, celle qui aime trop le sexe : puisqu'elle a eu une vie sexuelle, "elle peut être rabaissée... au rang d'une prostituée", et la fille rejeter "toute identité avec elle" avec "une haine et une rage intenses" (p. 224). Ça peut aussi bien, cette mère rabaissée, conduire à ce point.

    « Le père violent, lui, a conduit là aux formes les plus dégradées, et elle note — là on voit le psychanalyste, c'est une remarque tout à fait juste —, que plus le père est indigne, plus la fille se jette dans des aventures dans lesquelles elle "se fie sans cesse naïvement à un amant qu'elle connaît à peine en se disant "qu'il est merveilleux" » (p. 225).

    Plus le père est indigne, et plus ça donne une dénégation de la fille qui choisit des amants en les considérant spécialement comme merveilleux. La brutalité elle-même, par contre, produit un choix de l'amant violent sur le même modèle que le père — cas peu favorable. Elle note enfin

    "Le père passif, impuissant à protéger sa fille... provoque souvent, plus que le père brutal, des tendances vindicatives. Il est frappant de constater que les fillettes qui font des fugues ont souvent un père passif'" (p. 225-226).

    Donc là encore, elle critique l'adéquation entre le père violent et le fait qu'il provoquerait là fugue. Elle note au contraire ce que provoque le père violent, le père indigne, c'est le choix de l'amant dans des aventures à répétition, toujours déniant le fait que les types sont des tapés, sur le mode : "il est formidable", et de l'autre côté, le père passif, qui provoque des fugues. Ainsi dans cette typologie, elle génère toute une série de questionnements sur la position féminine, strictement déductible du fantasme "une fille est prostituée" ; et elle montre par là qu'un certain nombre de types sociologiques sont produits, mais pas seulement au niveau de l'identification érotique, autrement dit de l'identification sexuelle, mais aussi bien

    "... par des moyens plus complexes, dit-elle, plus sociaux. La complaisance à servir une cause ou un être humain avec amour et abnégation peut être une expression indirecte du masochisme féminin" (p.234).

    Et là elle met en série la militante, l'héroïne de tous les mouvements idéologiques. Elle note ceci :

    "Les femmes sont souvent promptes à exprimer l'indignation la plus active. Elles s'associent souvent à de violentes protestations anonymes et adhèrent à des mouvements révolutionnaires" (p.235).

    Au fond, dans les années 1930, ils ont connu toutes les militantes, et en particulier bolcheviques, qui étaient un exemple sous leurs yeux ; et elle-même fait référence aux mémoires de Vera Figner quand elle dit :

    "Il est intéressant de remarquer que les femmes qui dirigèrent des mouvements révolutionnaires comme le mouvement anti-tsariste étaient souvent des filles de généraux autoritaires ou bien, et ce n'est là qu'une apparente contradiction, de subalternes opprimés. Elles furent toutes caractérisées par un extraordinaire esprit de sacrifice et par le besoin de souffrir pour leurs idées. Dans leur vie amoureuse, ou bien elles étaient des ascètes sans aucun intérêt érotique, ayant voué toute leur féminité à la cause, ou bien elles souffraient des tourments du désir et de la privation parce que le travail les séparait le plus souvent de leur amant ; parfois elles se dévouèrent et aimèrent de façon masochiste leur chef" (p.236).

    Et donc elle fait référence aux mémoires de la révolutionnaire Vera Figner Nacht über Russland, "Nuit sur la Russie'', qui étaient le prototype, justement, d'un récit de ce type. Et là, loin de faire du personnage de la militante, de l'héroïne, de tout ce qui surgissait dans ces années-là comme figures nouvelles, loin d'en faire un modèle de libération, ou de liberté, elle note en effet l'asservissement à la cause, ou bien au chef, comme réalisant là un être masochiste.

    Et on voit là la position distincte que prend Lacan à l'égard de ces mêmes questions ; parce que l'héroïne, la militante, voilà qui fait partie aussi des considérations que Lacan fait jouer dans le séminaire Encore ou au long de son œuvre, Et Lacan écrivant par exemple à Winnicott sa fierté de savoir sa fille emprisonnée pour fait de militantisme pendant la guerre d'Algérie — quand Laurence Bataille s'est trouvée en prison, il le mentionne tout de suite à Winnicott en disant : "C'est une grande fierté pour la famille". Quand, dans le séminaire sur l'Éthique, il parle d'Antigone qui est une héroïne, on ne voit nulle part la carte du masochisme féminin poussée en avant. Quand dans Encore, il examine le cas de la mystique — où y a-t-il de dévotion plus grande à une cause ? — eh bien il ne prend pas le critère que prend Hélène Deutsch, qui, il faut bien le dire, est un critère très discutable. Lacan, pour ces cas-là, prend le critère de la joie du sujet. Puisque "joie" est le terme qu'il utilise à propos du sujet mystique, en séparant le rapport de Schreber et de son Dieu comme un rapport d'envahisseur, un rapport de jouissance pénible à quoi il oppose la joie du mystique. Eh bien on pourrait faire la série : la joie de l'héroïne, la joie de la militante, la joie de la mystique — et il y a des moments où se dévouer à une cause n'est pas le masochisme ; il y a là-dedans tout de même des préjugés, qui sont de l'ordre de : dès qu'on ne se voue pas à ses intérêts petits-bourgeois les plus strictement définis, eh bien on souffre pour une cause et on est masochiste. Et on sent là tout un terrain qui consiste à dire : la santé ça consiste à compter ses sous. Ça fait partie de la santé, sûrement, mais enfin, y n'y a pas que ça dans la santé, il y a aussi : savoir sacrifier un certain nombre de choses pour ce qu'on considère d'un ordre supérieur. Ça, c'est une question de valeurs et, comme le considère Spinoza, faire en sorte que d'autres pensent la même chose que vous, ça peut faire partie de votre bonheur, et pour ça, sans doute, il ne faut pas simplement se contenter de s'occuper de ses intérêts étroits.

    On voit que la position d'Hélène Deutsch se rapproche assez, il faut bien le dire, de celle, par exemple, de Simone de Beauvoir ; car elle, Hélène Deutsch, a été une militante. Elle a été une militante remarquable, militante socialiste, militante de la cause des femmes, militante de l'obtention du droit de vote — ce n'était pas non plus un socialisme en trompe-l’œil, elle ne s'est pas simplement dévouée à son chef, le chef de sa cellule, etc., elle a milité pour des acquis qui n'étaient pas du trompe-l’œil. Elle qui a été militante, elle qui s'est libérée des contraintes du travail, qui était autonome, ne dépendant de personne, il faut bien le dire, en 1945 elle n'est plus toute jeune; elle a derrière elle une vie qu'elle a accomplie, et on entend le chant qui est que tout ça, il faut s'en méfier, que les dévouements à des causes, on en est trompé. C'est la célèbre parole qu'a inventée Simone de Beauvoir : "J'ai été flouée", et qui organise la signification générale de ses mémoires, le sentiment qu'elle a eu d'avoir été trompée. Alors qu'elle-même souhaitait cette figure du couple des aimées 1950, où tout le monde se dit la vérité, où il est impossible d'être trompé. On comprend qu'avec son : "j'ai été flouée", on a la vérité du couple qu'elle a formé avec Sartre. Ce qu'elle voulait c'était éviter d'être flouée — tout plutôt que ça, tout mais pas ça. Donc le type pouvait se conduire n'importe comment avec elle, l'important c'était qu'il le dise. C'est quand même spécial pour préserver la paix des ménages ; et donc cette exigence d'authenticité, cette exigence de surmoi, l'idéal qui, en fait, avait été un surmoi, cet idéal avec Sartre, de couple authentique, sa vérité c'est ça, c'est qu'à la fin elle dit "j'ai été flouée" : Ce qu'elle voulait éviter, eh bien elle l'a eu. Ce qui est le cas chaque fois qu'on veut éviter vraiment quelque chose, on le trouve en face de soi ; on le trouve en face de soi au mauvais moment. Il faut vraiment le savoir.

    Il y a, chez Hélène Deutsch, une position originale, qui n'est pas "j'ai été trompée", mais qui est celle d'encourager vivement à la prudence ; et on voit que ce point-là d'ailleurs, son point de méfiance à l'égard de toute cause y compris la psychanalyse, c'est quand même le sentiment qu'elle a eu que Freud l'a laissée tomber. La rupture du pacte avec Freud, pour elle, ça ne se répare pas, et c'est ce qui est confirmé dans sa position, que les femmes avaient à se méfier absolument de ce laisser-tomber là.

    Alors je voulais aujourd'hui vous en dire un peu plus sur la façon dont Lacan reprenait cette question à la suite de ce qu'a dit Ellie, mais nous continuerons la prochaine fois. Après cette actualité qu'avait donnée Ellie Ragland des débats sur féminisme et psychanalyse, je faisais ce petit rappel historique sur Hélène Deutsch, grande figure de cette intersection féminisme et psychanalyse, pour qu'ensuite on puisse poursuivre notre lecture de Freud.

     

     

    Cours IV du 9 Février 1993

     

    La dernière fois, nous avons vu la contribution d'Helene Deutsch à la question du masochisme féminin après qu'Ellie Ragland nous ait présenté les débats autour de cette notion de masochisme féminin dans le féminisme — ou l'optique des débats en cours dans le féminisme américain, encore qu'elle-même n'ait pas pris un point de vue de cet ordre, mais là elle a développé ce qu'elle avait retenu de l'orientation de Lacan pour reprendre cette question qui suscite toute une série de débats.

    C'est donc l'occasion pour nous de reprendre maintenant la façon dont Freud a introduit le masochisme féminin dans son texte "Un enfant est battu". Nous avions suivi l'élaboration de Freud, les trois temps de ce fantasme articulé autour d'un temps central, pivot, qui est "je suis battu par le père". Et une fois établi ceci, Freud, précise ce qu'il appelle le masochisme féminin, en particulier le fait que chez les filles il se produit un phénomène particulier — Page 230 de l'édition française "un enfant est battu", Freud dit ceci :

    "Dans deux de mes quatre cas féminins s'était développée par-dessus le fantasme masochiste de fustigation une savante superstructure de rêves éveillés, très importante pour la vie des personnes en question, et à laquelle était dévolue la fonction de rendre possible le sentiment de l'excitation satisfaite, même après le renoncement à l'acte onaniste".

    Qu'est-ce que cela veut dire ? On n'y comprend rien, mais on comprend mieux quand il dit :

    "Dans un des cas il était permis au contenu "être battu par le père" de se risquer de nouveau dans la conscience si le moi était rendu méconnaissable par un léger déguisement. Le héros de ces histoires était régulièrement battu par le père, plus tard seulement puni, humilié, etc. "

    Pour les femmes donc — deux sur quatre cela va être là le tournant essentiel de ce que sera pour Freud le masochisme, les formes évidentes ou les formes manifestes du masochisme féminin : c'est que pour les filles, il est possible qu'elles éprouvent de façon consciente dans des rêveries cette satisfaction d'être battues par le père, à condition qu'il y ait un déguisement. Et le déguisement, nous l'apprenons page suivante, page 231 — il y a une constance du sexe chez les personnes servant au fantasme ; c'est-à-dire que c'est toujours un garçon est battu. Comment l'expliquer ? A ce troisième temps, celui qui est manifeste, "un enfant est battu", c'est toujours "un garçon est battu" ; et Freud note :

    "Ce trait ne s'explique pas d'une manière intelligible par une quelconque concurrence des sexes, car alors dans les fantasmes des garçons il devrait y avoir beaucoup plus de filles battues ; il n'a rien à voir non plus avec le sexe de l'enfant haï de la première phase [c'est-à-dire que cela n'a rien à voir avec le fait qu'il y ait eu un petit frère ou une petite sœur qui soit venu], mais, dit-il, il se réfère à un processus qui chez les filles introduit des complications. Lorsqu'elles se détournent de l'amour génital incestueux pour le père, les filles rompent le plus facilement du monde avec leur rôle féminin, donnent vie à leur "complexe de virilité"... et désormais ne veulent être que des garçons."

     

    C'est ce paragraphe p. 231 qui est crucial pour la suite que va recevoir cette notion de masochisme féminin. C'est la première fois que Freud présente cette alternative : pour les filles, il suffit donc qu'elles n'attendent plus un enfant du père pour qu'elles se transforment en garçons. Je lis la suite

    ".„ C'est pourquoi les souffre-douleur qu'elles se donnent comme substituts sont aussi des garçons. Dans les deux cas de rêves diurnes — l'un d'eux s'élevait presque au niveau d'une poésie — les héros étaient toujours exclusivement de jeunes hommes, c'est-à-dire que dans ces créations les femmes n'intervenaient absolument pas, et n'y étaient admises qu'après de longues années dans des rôles secondaires."

    Magnifique description de ces rêves éveillés qui s'étendent sur des adolescentes, comme ça, pendant des années — à l'insu de tous, le sujet vit sa vie dans ces rêveries, et on voit très bien ces rôles secondaires dans ce qu'elles mijotent des personnages pendant des années.

    *

    C'est une description en effet très belle de ces processus de l'adolescence, et elle est d'autant plus belle que très probablement, la personne dont parle Freud, c'est sa fille. Dans la biographie d'Anna Freud qui a été rédigée par E. Young-Bruehl, que j'ai citée, il y a tout un passage sur l'analyse d'Anna Freud. C'est d'abord Paul Roazen qui avait fait état du fait que Freud avait analysé sa fille, et ensuite — nous y avons maintenant accès, après la mort d'Anna Freud, nous les chercheurs en général et Elisabeth Young-Bruehl en particulier, qui elle, a eu une bourse pour écrire cette biographie et a eu accès à la correspondance d'Anna Freud. Et elle fait état d'un certain nombre de faits qui font que, note-t-elle, nous n'avons pas de notes de travail en ce qui concerne l'analyse d'Anna Freud -chapitre 3 de son livre, qui s'appelle "Being analysed" ; « En analyse » :

    "Il n'y a pas de notes de travail de l'analyse d'Anna Freud, et Sigmund Freud ne lui a pas dédié une étude individuelle. Les documents essentiels pour suivre le cours de sa psychanalyse sont ceux qu'elle a écrits elle-même : ses poèmes — l'un d'eux s'élevait au niveau d'une poésie disait Freud —, et son article "Les fantasmes de punition des rêves éveillés", premier article qu'Anna Freud a écrit comme analyste, avant qu'elle se fasse connaître par le "moi et les mécanismes de défense", qui est arrivé un peu plus tard. Mais, tard dans sa vie, lorsqu'elle se mit à être concernée par les enquêtes biographiques qui allaient avoir lieu sur elle, Anna Freud a protégé son "privé" en déclarant que le matériel clinique de "fantasmes de punition et rêves éveillés" venait de sa propre pratique analytique. Seulement l'article a été écrit six mois après qu'Anna Freud ait vu son premier patient — c'était pour elle à l'occasion du Congrès International de 1922, pour être admise comme membre de la Société Internationale de Psychanalyse. Et dans une lettre qu'elle envoie à Eitingon, elle fait état de son peu d'expérience, et du fait que néanmoins elle veut présenter un mémoire d'habilitation."[2]

    Elisabeth Young-Bruehl souligne qu'il est incontestable que le cinquième patient dont parle Freud, le cinquième qui "n'était venu s'analyser que par une sorte d'indécision dans la vie", et qui n'aurait pu être classé dans un diagnostic clinique précis, ou qui aurait été considéré comme psychasthène, il y a de grandes chances que ce soit Anna Freud elle-même. Donc dans son article sur "fantasmes de punition et rêves éveillés", Anna Freud fait référence à la patiente psychasthène qu'elle prend en analyse, elle y dégage son propre cas. Et dans les trois parties de son article,

    "Arma Freud présente une petite fille qui adorait son père, et dont la relation incestueuse se transforme selon un processus régressif en une scène sadique-anale qui trouve sa réalisation comme fantasme conscient masturbatoire de punition. Ces fantasmes apparaissent avant que la petite fille ne rentre à l'école, entre la cinquième et sixième année, pour être remplacés ensuite par des histoires agréables, en anglais "nice stories". Ces histoires agréables n'avaient apparemment plus aucun rapport avec les histoires de punition, bien qu'elle admette, et qu'elle admette à son analyste, que les fantasmes de punition arrivaient brutalement pour interrompre ces histoires agréables et qu'elle se punissait elle-même, en se refusant alors à se réfugier dans ces histoires agréables pendant un certain temps. L'analyste fait alors remarquer à la patiente que les fantasmes de punition et les histoires agréables ont une structure parfaitement semblable. Les histoires agréables s'ouvraient toujours avec un jeune homme plutôt faible, qui faisait une bêtise, et qui se retrouvait à la merci d'un homme plus âgé. Et dans des scènes de tension croissante, le jeune homme était menacé de punition jusqu'à ce qu'il soit finalement pardonné dans une scène toute de réconciliation et d'harmonie. La patiente comprit la similarité de structure entre les deux, elle finit par reconnaître, d'ailleurs, que ces histoires étaient parfaitement interchangeables."[3]

    "Durant des périodes difficiles, c'est-à-dire lorsque le sujet avait à faire face à des demandes extérieures difficiles, ou qu'il se sentait diminué dans ses capacités, les histoires agréables ne remplissaient plus leur fonction et il arrivait à une conclusion, au moment paroxystique de ses fantaisies, où le plaisir était remplacé par la vieille situation de punition, qui surgissait et qui seule amenait la décharge effective d'excitation. Mais ces incidents étaient rapidement oubliés... Moyennant quoi, pendant plusieurs années, la patiente dont parle Anna Freud passait de ces rêveries à écrire de petites histoires, de petites nouvelles. Elles n'avaient pas la même structure, elle n'étaient pas construites autour d'épisodes aussi isolés que la punition et la réconciliation, probablement c'était une tentative de mettre au point à travers une forte production poétique, de mettre au point un roman.

    "Il faut noter que nous avons une lettre d'Anna Freud à son père très peu de temps après qu'il ait fini de rédiger "un enfant est battu", une lettre d'Anna Freud à son père ou elle dit, qu'elle est en train d'écrire la grande histoire de l'enfance."

    "Dans cette grande histoire de l'enfance, il s'agit d'une histoire qui se modèle sur l'histoire d'un chevalier médiéval..."

    Nous sommes au début du XXème siècle et il y a les histoires symbolistes, ce doit être contemporain de Pelléas et Mélisande, grosso modo. L'histoire du Moyen-Age passionne Anna Freud, il y a toute une littérature qui essaie de retrouver une inspiration à travers ce labyrinthe médiéval. Anna Freud, donc, se lance à ce moment-là dans ces histoires ; on sait que c'est autour d'un chevalier, d'un garçon. Et en effet, c'est ce qui fait que cela rejoint la fille dont parle Freud lui-même, qui se détourne de son rôle féminin pour être un garçon. Il y a toute une série de traits, que je vous laisse découvrir dans le chapitre 3 de cet ouvrage, où il n'y a aucun doute : le cas féminin dont parle Freud où se déploie le phénomène du masochisme féminin, c'est sa fille, autour de sa transformation du lien paternel ; ce qui le surprend, c'est l'aisance, la facilité avec laquelle elle renonce à sa position de fille pour devenir, donc, cette vierge sage qui fera la caractéristique d'Anna Freud.

    Ce qui est, aussi, étonnant, c'est que la fin de l'analyse est le moment où Anna Freud va parler en public, pour l'amener à surmonter ses inhibitions ; ce n'était pas de l'ordre de la mascarade féminine nous avons eu, dans cette génération d'intellectuels, le personnage de Joan Riviere qui décrit une personne qui n'était pas inhibée intellectuellement. Joan Riviere décrit le personnage d'une femme qui fait des conférences — donc c'est probablement elle qui fait des conférences de psychanalyse, probablement avec ses collègues, mais on a le sentiment qu'elle n'est pas inhibée, et qu'elle leur apprend des choses. Mais après, il faut qu'elle séduise absolument l'un des présents dans la salle. Ça c'est un point, et elle-même montre qu'elle tire profit de sa façon de faire.

    Nous avions le cas d'Helene Deutsch, qui considérait qu'en effet elle a eu avec son père des liens précoces, mais qu'elle ne s'est pas du tout détournée, finalement, tant que ça du père, qu'elle n'a pas abandonné son amour génital incestueux. Helene Deutsch avait l'idée qu'elle avait tout fait à la fois, que d'une part, il y avait son père dont elle attendait passivement un enfant, et c'est ça qu'elle appelle le masochisme, elle ; mais que par ailleurs, elle poursuivait activement un but sublime qu'elle ne considère absolument pas comme masochiste.

    Et là, le personnage que nous montre Freud, avec sa fille Anna, c'est une autre position encore : c'est se retrouver dans un fantasme d'être puni avant de pouvoir entrer en compétition avec d'autres ; et Freud eut l'idée, Elisabeth Young-Bruehl le raconte de façon amusante, de lui faire fréquenter Lou Andreas-Salomé pour lui apprendre la vie, pour qu'elles parlent entre femmes, et qu'elle se détende un peu, pour qu'elle puisse surmonter ses inhibitions — sorte de traitement qui est présenté de façon assez brève ; Freud invite Lou Andreas-Salomé pour passer ses vacances dans la famille en disant : ça fera beaucoup de bien à Anna. Et cela n'est pas faux, cela l'aide incontestablement, suffisamment pour que lorsque Freud écrit "Le problème économique du masochisme" en 1924 — vous savez que lorsque Freud écrit "le problème économique du masochisme" il souffre atrocement de la mâchoire, et donc maintient toute la maison sur le pont, parce qu'il ne dort pas la nuit, il lui faut donc quelqu'un pour essayer de surmonter cette douleur ; et en 1924 il travaille un peu le matin, écrit un peu l'après-midi, et la nuit demande à Anna de s'occuper de lui. Elle-même est épuisée de ces soins qu'elle doit donner à son père et écrit à Lou Andreas-Salomé[4] :

    "Je suis très occupée actuellement, l'ennuyeux, c'est que la semaine dernière mes histoires agréables ont de nouveau fait surface et ont envahi mes jours comme elles ne l'avaient pas fait depuis longtemps. Maintenant elles sont un peu calmées, mais j'ai été impressionnée par leur force et le caractère inchangé de ce rêve éveillé, bien qu'elles aient été, les pauvres, analysées, déchirées, publiées, maltraitées de toutes sortes de façons. Je sais que c'est vraiment honteux, spécialement lorsque je m'y abandonne entre mes patients, mais c'était tout de même extrêmement beau, et cela m'a donné beaucoup de plaisir".

    Donc on voit, au moment où effectivement de nouveau les exigences pesaient sur Anna — elle avait beaucoup à faire, spécialement à s'occuper de son père malade —, que face à la mort du père, le fantasme retrouvait toute sa vigueur et qu'elle repartait dans ses rêves éveillés qui ont fait le cœur de sa vie.

    Et c'est une solution originale, vous le voyez, par rapport soit à Helene Deutsch, soit à Joan Riviere, cette façon dont elle se resserrait, se fermait autour de ce fantasme consolateur qui a fait la base de l'examen chez Freud du masochisme féminin.

     

    *

    Entre 1919 et 1924 Freud radicalise son point de vue, puisqu'il fait du masochisme non seulement un fantasme parmi d'autres, comme il le fait en 1919, mais en 1924, il en fait l'accès privilégié à un réel qui est la pulsion de mort ; et page 288 de l'édition française il note :

    "... nous devons nous rendre compte que le principe de Nirvâna, qui ressortit à la pulsion de mort, a subi dans l'être vivant une modification qui l'a transformé en principe de plaisir... Nous obtenons une intéressante série de rapports : le principe de Nirvâna exprime la tendance de la pulsion de mort, le principe de plaisir représente la revendication de la libido, et la modification de celui-ci, le principe de réalité, représente l'influence du monde extérieur. Aucun de ces trois principes n'est mis hors d'action par l'autre... La conclusion de ces considérations c'est qu'on ne peut se dispenser de désigner le principe de plaisir comme gardien de la vie."

    Ce gardien de la vie est comme le gardien du sommeil, il fait ce qu'il peut. Et de même que le gardien du sommeil n'empêche pas les réveils lors des rêves d'angoisse, le gardien de la vie n'empêche pas la mise au jour, donc, du masochisme en tant qu'il est le rapport privilégié à cette aspiration au principe de Nirvâna. En ce sens la pulsion partielle, le masochisme, est l'excellence des pulsions partielles puisque c'est elle qui dévoile que toute pulsion a une face, un visage de pulsion de mort.

    Comment alors se situe le masochisme féminin, comment se précise-t-il une fois qu'est introduite la pulsion de mort ? Page 290

    "... si l'on a l'occasion d'étudier des cas dans lesquels les fantasmes masochistes ont connu une élaboration particulièrement riche, on découvre facilement qu'ils placent la personne dans une position caractéristique de la féminité et donc qu'ils signifient être castré, subir le coït, ou accoucher. C'est pour cette raison que j'ai nommé, pour ainsi dire a potiori, masochisme féminin cette forme de masochisme dont tant d'éléments, pourtant, renvoient à la vie infantile."

    Donc il appelle masochisme féminin ce qui en fait n'est pas forcément féminin, qui renvoie à l'enfance, mais parce que cela a une signification : être castré, subir le coït, ou accoucher. Il ajoute :

    "le masochisme féminin que nous avons décrit repose entièrement sur le masochisme primaire, érogène, le plaisir de la douleur".

    Cette précision amenée en 1924 est aussi une façon de répondre à la question que lui pose sa fille, c'est-à-dire : d'où provient la force de ces rêveries éveillées, de ces fantasmes, alors qu'ils ont été analysés ? En somme c'est leur versant directement érogène qui rend compte pour Freud de la difficulté à débarrasser la fille des rapports avec ses fantasmes.

     

    Schéma sexuation, Encore, p.73

    Nous retrouvons là l'écriture de la position de la sexualité féminine que donne Lacan : la division du sujet entre d'un côté le rapport à la pulsion côté féminin, un rapport direct à la pulsion, et d'autre part un rapport direct avec ce qui dans l'Autre est un signifiant privilégié. D'abord ce signifiant Lacan l'a nommé le Nom-du-Père : tant qu'il avait affaire à un Autre consistant, il y avait quand même dans l'Autre la garantie de l'Autre, c'était ce nom particulier au nom de quoi tout signifiait. Puis ensuite Lacan a vidé le Nom-du-Père de sa fonction de garant de l'ordre signifiant pour isoler, sous le Nom-du-Père, la place du signifiant qui manque dans l'Autre — signifiant qui s'écrit S(A barré), signifiant du manque, distinct de ce qui est dans l'Autre, qui s'écrit au dehors et dans lequel il y a déjà, pour Lacan, l'écriture de toute une série de paradoxes logiques, qui sont en germe dans cette idée d'écrire un signifiant en-dehors de l'Autre.

    Au fond c'est cela que Freud rajoute entre 1919 et 1924. Dans "un enfant est battu", de 1919, tout tourne autour de la place, disons, de ce que Lacan appellera le Nom-du-Père. A partir de 1924, il y aura la place de la pulsion de mort qui sera dégagée, et c'est aussi comme cela que Freud s'explique à lui-même pourquoi l'analyse des fantasmes, l'analyse de la place du Père, dans ce voile, ou dans ces fantasmes éveillés diurnes, ce voile qui s'est étendu sur la vie d'Anna — comment ils laissent un reste qui fait qu'elle ne s'est jamais complètement séparée de cette position, et de son recours aux rêves éveillés.

    Lacan d'ailleurs commente et reprend en 1969, au cours du séminaire L'envers de la psychanalyse, le commentaire de "Un enfant est battu", et il note que le temps central, le deuxième temps du père — page 73 de ce séminaire —, il note que ce qui est pour lui le plus important, c'est que celui qui frappe n'est pas nommé, et qu'il faut donc distinguer l'énoncé du fantasme, le "tu me bats" qui est dans une phrase, de son référent.

    Et Lacan a cette phrase par laquelle il reprend lui-même sa théorie de la communication du sujet et de l'Autre : "Le sujet reçoit son message sous une forme inversée". Il le reprend de la façon suivante :

    "Le tu me bats est cette moitié du sujet dont la formule fait sa liaison à la jouissance. Il reçoit, certes, son propre message sous une forme inversée — cela veut dire ici, sa propre jouissance sous la forme de la jouissance de l'Autre."

     C'est une des reformulations les plus claires de la reprise faite par Lacan du sens en "jouis‑sens". Ce qu'il a appelé dans les années sémantiques le sens que le sujet recevait de l'Autre — il recevait son message sous forme inversée —, dans les années "jouissance", il note que la structure fonctionne, mais que la phrase "tu me bats", ce qu'elle veut dire, c'est que je jouis, je reçois ma jouissance de toi qui me bats. Et il faut que le père soit supposé jouir de cela, qu'il en soit le garant, et qu'il assure la fonction, la place de la jouissance. Et l'on voit apparaître cette fonction étrange du père, qui est à la fois, d'être lieu de la jouissance, ravageant si l'on veut, d'être celui qui frappe, mais en même temps, seconde opération, il garantit qu'il y a en effet une part de jouissance qui est réservée au sujet ; et que le père, spécialement dans le fantasme en question, "on bat un enfant" dans sa version féminine, vient assurer la distribution juste de la jouissance dans celle qu'il effectue ; et qu'en somme il vient là protéger le sujet d'un rapport non tamponné, non marqué d'un sceau, d'un signifiant, d'un nom, d'un rapport qui serait plus délétère avec la pulsion de mort. En somme "un enfant est battu" protège le sujet d'un masochisme érogène. Alors c'est pour cela qu'en ce qui concerne la sexualité féminine tout l'enjeu du séminaire Encore sera de séparer S(A barré) et a, ces deux lettres de l'algèbre, dans leur fonctionnement du côté féminin. Nous laisserons cela comme une indication qu'il faudra développer plus tard lorsque nous reprendrons la lecture d'Encore.

     

    *

    Mais avant de nous lancer dans Encore, il faut resituer la critique que fait Lacan à la conception de Freud de ce masochisme. En somme ce qu'il lui reproche, c'est sans doute l'affirmation, page 289, que ce masochisme serait "l'expression de l'être de la femme". Et l'on peut dire que c'est autour de la notion d'être de la femme que se concentre l'essentiel du débat ; ce n'est pas sur la phénoménologie de ces fantasmes, ils ne sont pas niables, ils sont assez répandus, ce n'est pas sur le rapport particulier [...du plaisir...] et de la douleur que Lacan va faire porter sa critique ; ce sera sur cette assignation à demeure de l'être de la femme avec la douleur en place de plaisir. Qualifier ça de rapport à l'être, c'est cela que Lacan va mettre en doute ; et ce sera la force du concept de privation, lorsque Lacan va l'introduire, de pouvoir rendre compte de la jouissance particulière que peut avoir une femme à se dépouiller du registre de l'avoir, sans pour autant que cela relève d'un moindre masochisme.

    Le concept de privation, Lacan l'introduit à la fin des années 50, d'abord pour distraire les psychanalystes qui étaient embourbés dans la conception anglo-saxonne, ayant tout misé sur la frustration. Dans le monde anglo-saxon spécialement, les présupposés qu'ils ont du sujet conçu par John Locke, du sujet "lockien", font que le sujet lockien veille sur ses intérêts. Ce sujet du libéralisme, c'est un sujet qui veille à son "avoir", et chaque fois qu'il ne peut pas avoir quelque chose, il souffre. Donc la conception anglo-saxonne s'est mise à virer autour, non pas de ce qui est refusé par le langage, la VersagungVer, le préfixe qui toujours désigne une négation ; chez Freud donc, le concept "Versagung" correspond à la traduction par frustration ; et c'est ce qui dans le dire, Sagung, est écarté. Donc Lacan a essayé de le traduire comme "ce qui se refuse" ; à un certain moment, il fait valoir cela dans ce registre-là : un refus du langage à dire, faisant valoir les rapports avec la demande ; il y a quelque chose dans la demande qui n'arrive pas à se dire. Ce qui est frustrant fondamentalement, si l'on prend le terme anglais, c'est que l'on n'arrive pas à dire le désir dans la demande. Quels que soient les jeux sexuels qui consistent, à l'occasion, à ce que telle personne essaie d'amener son partenaire à ce qu'il lui dise ce qui le fait jouir, et il y a toute une gamme de jeux érotiques qui consiste précisément à ça, utiliser les mots qu'il ne faut pas, les mots interdits, tordre le langage, arriver à faire dire ce qui fait jouir — eh bien quelle que soit la façon, justement, ça échappe, parce que c'est toujours entre les lignes, ça n'arrive pas à se dire, ce sera toujours le point qui échappera à sa formulation ; en ce sens ce qui est vraiment frustrant c'est ce point-là. Et Lacan essayait d'élever son auditoire à cette idée que c'est en fonction de la demande ¬et non pas le fait qu'on demande, et puis on n'obtient jamais tout à fait ce que l'on demande, alors c'est frustrant. Oui, d'accord, c'est tout à fait vrai, mais enfin c'est à un certain niveau de la chose, et il y a un niveau plus radical.

    L'idée de la privation, c'était donc pour faire penser les psychanalystes à autre chose que le registre de l'avoir et de ce qui peut se demander. Il y. a un registre où l'on ne demande pas et qui est l'être ; et à travers, donc, tout un cheminement. La question de l'être chez Lacan est compliquée ; plus complexe peut-être que chez Winnicott, par exemple : le "being" a beaucoup de valeur mais c'est d'un usage plus robuste. Le cheminement entrepris par Lacan attire l'attention des psychanalystes, dans les années 50, sur le fait que garçons et filles manquent d'être ; et c'est pour ça, parce qu'ils manquent d'être, par exemple qu'ils manquent d'être garçon ou fille dans une identité totale, qu'ils désirent ; et le désir, ce n'est pas d'avoir. Il y a ces phrases, auxquelles il faut donner tout leur poids : "le désir est la métonymie du manque-à-être". Ceux qui parmi vous ont lu Lacan une cinquantaine de fois connaissent cette phrase en long en large et en travers, mais il faut toujours bien la rafraîchir un petit peu. Parce que, tout de même, on pourrait dire, si l'on est psychanalyste obsédé par la frustration, que le désir c'est la métonymie du manque à avoir : il suffit que l'on ait ce qui vous frustre et après vous voilà ravi. On obtient la satisfaction en ayant mis la main sur l'objet interdit, défendu, etc.

    Tout le problème c'est : qu'est-ce qui fait que le rapport à cet objet-là, à l'avoir, ça se transforme ou pas dans le registre de l'être ? Et donc à partir de cette introduction du thème de l'être, Lacan au fond conteste cette idée d'un masochisme féminin qui viendrait expliquer que les femmes tirent leur être d'un point, de ce point là, de consentir à la douleur. Au fond, elles aussi en sont privées, mais par contre, en effet, garçons et filles se séparent dans leur rapport à l'être.

    Les garçons fabriquent de l'être en étant menacés de perdre ce qu'ils ont : la castration masculine, la castration plus exactement sur le sexe masculin, produit la menace ; ils font leur être en affrontant la menace de castration ; ils ne l'affrontent jamais totalement, mais si l'on veut c'est une sorte de lutte hégélienne du maître et de l'esclave. Dans la genèse de l'être du côté garçon chez Freud, c'est un combat où le garçon doit affronter, et même n'aura d'être que par son affrontement à la castration. Il n'aura pas d'être en essayant d'obtenir d'une maman plus ou moins câline le truc en plus qui fera qu'il ne sera pas frustré. C'est une voie, une voie qui donne spécialement chez les hommes une faiblesse profonde : essayer d'obtenir des femmes qu'elles donnent le truc en plus. La voie que propose Freud pour le garçon c'est affronter la castration. Ce qui ne veut pas dire se comporter comme un psychopathe, ça ne veut pas dire casser la figure à tous les hommes comme grand objectif dans l'existence, ça ne veut pas dire : ni dieu ni maître, ça veut dire : choisir ceux pour qui on réserve l'affect d'admiration, et que l'admiration n'empêche pas que ce dont il s'agit, c'est d'affronter dans un certain type de combat, la menace de castration. Spécialement, n'est-ce pas, les femmes adorent d'ailleurs pousser les hommes sur ce thème : dès que deux hommes ont une relation à l'occasion d'admiration, il y a un petit jeu qui consiste à dire : ksss, ksss, tu n'es pas un homme, c'est toujours toi qui cèdes... Pousse au crime.

     De l’autre côté il y a l’être féminin. Là, Lacan reprend, ou fait usage de ce que Freud avait établi : la castration, là, ne peut plus être menace, puisqu’elle est déjà effectuée. Donc la femme ne craint rien, et si elle fait son être, c'est en se débarrassant de son avoir. Un sujet m'a confié, un sujet très décidé, un sujet féminin qui dans son rapport à l'avoir a des difficultés — ce sujet a retrouvé un souvenir où elle se rappelle parfaitement qu'au jardin d'enfant, avant l'école, donc avant les six ans, il y avait au fond de son école une cour et une sorte d'à-pic, une sorte de petit ravin, et elle passait son temps — ce qui lui donnait grande satisfaction —, elle allait au fond de ce jardin et elle jetait par-dessus la grille, dans le ravin, tout ce qu'on lui avait donné pour aller à l'école. De sa trousse, elle jetait la gomme qu'elle aimait, le crayon qu'elle aimait, eh bien, elle les jetait, et elle n'avait jamais compris pourquoi. Elle ne constatait qu'une chose, c'est que cela lui donnait un grand prestige auprès de ses petites camarades. Et il y a là, dans les faits — c'est un sujet qui dans sa vie ensuite à suivi cette intuition-là, a suivi ce chemin-là, disons un sujet qui souffre de l'amour, et c'est exactement le point qui s'est établi : c'est que ce dont elle jouissait, c'était d'être privée de l'avoir et de ce qu'elle pouvait aimer, ses objets ; au fond, elle se fabriquait de l'être, et ses petites camarades reconnaissaient bien qu'elle se fabriquait du prestige, si l'on veut, de l'être, dans cette espèce de potlatch, pour reprendre le terme que les Indiens d'Amérique du Nord utilisent pour désigner ces cérémonies de lutte pour la reconnaissance dans lesquelles chacun sacrifie plus que l'autre : au lieu d'offrir des cadeaux à l'autre, parce que c'est vulgaire, simplement on les brûle ; en l'honneur de l'autre, on détruit des choses, et chacun détruit plus que l'autre. Eh bien, cette petite fille, très tôt, a eu l'idée qu'au fond, en sacrifiant ça à on ne sait trop quel dieu obscur, elle se fabriquait de l'être.

    Et la jouissance de la privation, c'est ce point-là, c'est : se fabriquer ce plus à partir de la soustraction dans l'avoir parce qu'au fond elle-même n'est pas menacée par la castration. A partir de là, Lacan peut faire valoir que des personnages féminins qui, avant lui, étaient situés dans le registre du masochisme, comme la mystique, comme les personnages mystiques qui endurent tellement de douleur — la vie de sainte Thérèse après tout n'est pas forcément très rigolote —, avant Lacan donc, c'était la catégorie du masochisme féminin exemple-type. Lacan fait valoir qu'à se dépouiller ainsi de ce qu'elle avait, les biens de la mondanité, elle fait apparaître en effet un être qui, par cette dialectique étrange, se valorise d'autant plus dans l'être, existe d'autant plus dans l'être, qu'il y a cette perte dans l'avoir. Et c'est là que la notion d'ek-sistence prend tout son sens à s'écrire ainsi. Cet être n'est obtenu — évidemment c'est un être au dehors, c'est un être qui n'est pas dans le registre, justement, de l'avoir, ça ne peut pas être "in", ça ne peut pas être possédé. Et c'est au fond l'intuition que Lacan a eue, sans doute par les lectures catholiques de sa formation intellectuelle, sans doute par les débats avec son frère, bien qu'il ait fait, comme il le dit, tout ce qu'il ait pu pour essayer de retenir son frère de s'engager dans les ordres. En tous cas il est resté sensible au fait que le mysticisme et tous les rapports des femmes à Dieu ne peuvent être traités dans l'ordre du déni scientiste, ou ne peuvent pas être traités dans l'ordre, disons, de l'anticléricalisme primaire, de supposer qu'on puisse les guérir en les mariant ; il est sensible, en effet, il l'a dit, à la joie des mystiques, au fait qu'il y a sans doute des femmes qui ne peuvent pas avoir de rapport à l'homme sinon par cette voie-là, par les Noms-du-père, telle que le permet la mystique.

    Et donc de cette privation, Lacan fait l'instrument pour repenser cet être des femmes, tel qu'il a été laissé par le masochisme. Et après coup Lacan pourra dénoncer l'illusion masochiste comme une illusion biologique ; que la connexion de la femme et de la douleur avait ses fondements, nous l'avons vu avec Helene Deutsch, dans les présupposés darwiniens d'un instinct, d'une adaptation à sa condition biologique, mais qu'au-delà, si les liens avec cette condition biologique sont rompus, ce qui assure le rapport, ce qui fait qu'à l'occasion des femmes ont pu consentir au fantasme de l'homme dans des positions subjectives où la douleur et l'humiliation sont liées, c'est qu'elles se trouvent à l'abri de la menace de castration, et c'est pour cela qu'elles peuvent aller plus loin que les hommes sur les chemins du dévouement à l'amour, et c'est pour cela que Lacan préfère le terme de "ravage" qu'un homme à l'occasion peut exercer sur une femme, à celui de "masochisme". Ce n'est pas parce que les femmes sont masochistes, mais c'est parce que comme il n'y a pas cette limite, cette barrière de la menace de castration, elles peuvent être beaucoup plus décidées à mettre d'elles-mêmes et de leur corps pour atteindre le point où elles s'assurent de la jouissance de l'Autre, où elles s'assurent que le "tu me bats" leur revient sous forme inversée. Et les exemples soigneusement recensés par les psychanalystes de la génération des Joan Riviere, Helene Deutsch et Anna Freud, ces exemples qui dans leur phénoménologie ne sont pas niables, doivent être repris à partir de la décision féminine, de " l'inarrétabIe " féminin, du fait que c'est toujours une surprise chez un homme lorsqu'il croit avoir affaire à la plus raisonnable des femmes — et Dieu sait si tous les hommes tentent d'avoir affaire aux plus raisonnables des femmes ; en tous cas certains essaient différents registres, les rapports avec les déraisonnables et les rapports avec les raisonnables ; et avec les plus raisonnables ils butent sur ce point-là, et là, ils se rendent compte que la plus raisonnable est encore plus déraisonnable que toutes les autres, parce que la puissance de la raison est précisément mise au service — néanmoins, ça radicalise d'autant plus l'appel à : quelle est cette jouissance-là, qui seule peut garantir la position féminine du sujet ? et il y a un appel d'autant plus grand — c'est ce que Lacan a formulé dans le registre de "la folie féminine", de ce qui chez les femmes est le style érotomaniaque d'amour, et non pas fétichiste ; chez l'homme il y a une limite qui est évidemment le fétiche. Au fond, les hommes se contentent de peu, c'est bien connu, et du côté féminin par contre, comme il n'y a pas cette limite-là, et comme la Lettre Mensuelle permet de le constater dans le "reprint" qui s'y trouve de la bande dessinée de Christophe "La famille Fenouillard" — la Lettre Mensuelle de l'Ecole de la Cause Freudienne reproduit les planches où il y a les célèbres scènes "passées les bornes, il n'y a plus de limites" ; il y a trois naufragés, c'est sur le thème des naufragés sur la banquise et donc il y a deux sœurs Cunégonde et Artémise qui viennent d'avoir leurs enfants, et il n'y a rien à manger, mais très bien, puisque l'on dit "passées les bornes, il n'y a plus de limites", elles dévorent leur nouveau-né, et chacune est ravie que l'autre mange son truc ; c'est assez alerte, mais cela touche à des choses quand même assez dévorantes, et qui font valoir ces différents rapports.

    Je soulignerai en conclusion, pour que vous en saisissiez l'efficacité, comment le concept de privation permet de balayer tous les faits connus sous le nom de masochisme féminin et de les mettre dans une toute autre perspective qui permet pourtant de sauver les phénomènes. Je resterai là-dessus, donc, et nous continuerons la prochaine fois.

     

     

    Cours V du 3 Mars 1993

     

    Avant la coupure de ce semestre, nous étions en train de commenter la question du masochisme chez Freud et chez ses élèves femmes — la façon dont elles ont compris, commenté, reçu, l'idée freudienne du masochisme féminin, spécialement de l'importance qu'avec surprise Freud a été amené à reconnaître dans ce qui serait féminin dans les fantasmes de douleurs infligées par l'être aimé. Nous avons pu voir que ça surgit avec surprise pour Freud, y compris dans l'analyse de sa fille ; et que pour rendre compte du plaisir éprouvé par un sujet féminin dans une douleur infligée par le père, Freud construit son concept de masochisme féminin. Ce qui amène Freud, dans l'article de 1924: "Le problème économique du masochisme", au nom d'une unité économique commune du plaisir dans la douleur, à construire un monstre à trois têtes le masochisme comme excitation sexuelle, qui est à proprement parler la perversion, le masochisme féminin, expression de l'être de la femme, et enfin le masochisme moral, norme ou idéal de comportement. Et Freud, en introduisant ce monstre à trois têtes, est embarrassé, en particulier pour qualifier le terme de masochisme féminin. Nous avions vu toute la difficulté, marquée dans le texte de Freud par un mot latin il donne (Névrose, psychose et perversion, p. 290) :

    "C'est pour cette raison que j'ai nommé, pour ainsi dire a potiori, [ça veut dire malgré la difficulté] masochisme féminin cette forme de masochisme dont tant d'éléments, pourtant, renvoient à la vie infantile."

    Pourquoi appeler féminin ce qui est présent chez les enfants — garçons dans la position de l'Œdipe inversé, ou chez les filles dans vouloir être castrée par le père ? Et le mouvement psychanalytique après Freud, a connu une insurrection des femmes élèves de Freud contre cette idée d'un être de la femme défini par ce masochisme, par ce plaisir dans la douleur, insurrection donc en Allemagne avec Karen Horney, et à Vienne puis dans l'émigration avec Helene Deutsch, revendiquant une position féminine non pas dans la passivité et la souffrance mais dans l'activité.

    Et la critique que Lacan fait spécialement à cette idée, à cet héritage du masochisme, c'est dans le texte sur "Pour un congrès sur la sexualité féminine", au chapitre 7, intitulé "Méconnaissances et préjugés" en rapprochant le féminin et l'infantile, nous trouvons un obstacle, soit la promotion d'une pulsion partielle "au rang de pôle de la maturité génitale". Donc le paradoxe : comment peut-on expliquer que jouir d'une pulsion partielle serait, justement, son opposé, assumer une position à l'égard du phallus 7 Et contre Freud, contre le masochisme féminin de Freud, Lacan rappelle Freud et lui fait objection avec la mise en garde, elle-même de Freud : "ne pas réduire le supplément du féminin au masculin au complément du passif à l'actif" ; c'est une phrase qui figure page 731 des Ecrits. Donc dès cette idée, ou dès cet obstacle, cette mise en garde que Lacan fait avec Freud contre un concept freudien mal assuré, se glisse l'idée que s'il y a un être de la femme, il est dans un supplément. Et quand, après le séminaire Encore, nous-mêmes répétons "jouissance supplémentaire", ou examinons la jouissance Autre, c'est la suite du développement considérant foncièrement la position féminine à partir de ce terme de supplément.

     

    Le terme pourtant paraît venir s'opposer à celui de manque, puisque les commentateurs freudiens ont pu souligner ou reprocher à Freud, dans le débat sur la sexualité féminine, l'accentuation dans sa doctrine d'un moins, d'un manque du côté féminin face à la présence du pénis ou du phallus chez le garçon. Il faut donc d'abord toute l'élaboration par Lacan du phallus comme signifiant pour pouvoir qualifier la position féminine à partir d'un supplément, un supplément par rapport au signifiant.

    Et on voit que là, Lacan n'a pas une position, si l'on veut, structuraliste. Le structuralisme se définissait de repérer dans les systèmes symboliques les oppositions +/—, en désignant un terme de l'opposition comme "marqué", l'autre terme couplé avec lui pouvant simplement être "non-marqué", plutôt que qualifié de manquant. Donc l'opposition structurale de faire du phallus un semblant permettait de dire : c'est à partir de la position garçon qu'on peut avoir l'opposition symbolique mise en place, à partir d'un trait imaginaire — le phallus est un organe relevant de ; un organe en plus permet de marquer l'opposition, puis se construit une opposition symbolique. Mais là où Lacan fait une opération autre qu'une opposition structurale, c'est qu'à ce terme, il assigne un corrélat en dehors du système symbolique ; si cela veut dire quelque chose de qualifier la position féminine de supplément, c'est la situer en dehors de cette parenthèse définie par la réduction du phallus à une opposition symbolique, et non plus à la possession d'un organe qui aurait des vertus si adéquates au sexuel, puisque justement il est très inférieur à sa fonction.

    Donc là, le qualifier de supplément, c'est suivre la piste que Freud ouvrait dans son approximation visant à réduire ou à approcher l'être de la femme à partir de la pulsion masochiste. C'est en tout cas ce que Freud désignait : pour qualifier l'être de la femme, c'est par le biais de la jouissance qu'on peut l'atteindre, le particulariser ; et c'est cette voie-là que Lacan va réordonner une fois établi le premier temps de son opération : l'établissement du phallus en tant que signifiant. Une fois ça, le deuxième va être de définir à partir de l'orientation freudiennne le supplément d'une jouissance qui ne se fonde plus, comme dans l'hypothèse freudienne, d'une co-excitation libidinale dans un mécanisme physiologique infantile, mais dans la prise en compte du champ de la jouissance comme impliquant plaisir et au-delà du principe du plaisir ; donc non pas à partir d'une hypothèse de développement, mais d'une hypothèse structurale, celle découverte par Freud lui-même, et qu'il ne soupçonnait pas avec cette portée : l'opposition ou plus exactement l'incidence de l'au-delà du principe du plaisir dans l'espace du plaisir.

    Ce qui fait que les noms des positions subjectives féminines tournent autour de la prise en compte d'un rapport spécial à une jouissance qui n'a plus la mesure phallique. Si le masochisme peut-être considéré comme féminin, c'est surtout que là, se rompt la mesure phallique, alors que dans la perversion au contraire, la perversion masculine, l'empire de la jouissance phallique est spécialement mis au premier plan.

    A partir de cette hypothèse, de cette structure d'un supplément qui vient répondre au manque symbolique, ou à la position non marquée dans le symbolique, je voudrais donc aujourd'hui lire le texte de Lacan de 58 : "Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose", où Lacan généralise ce qui était énoncé dans "Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine". Et au fond, ces deux textes, "Question préliminaire" et "Propos directifs", sont rédigés pratiquement en même temps ; l'un est publié en 1960, mais ils sont rédigés tous les deux en 1958. Et c'est aussi par le biais du supplément qu'il va définir au plus profond la solution schreberienne et introduire une grande nouveauté dans le champ de la psychose : l'idée que la solution schreberienne consiste à "être la femme qui manque aux hommes".

    N'oublions pas qu'en 1958, l'abord des psychoses était renouvelé essentiellement par l'abord des élèves de Mélanie Klein, du point de vue psychanalytique, qui accentuaient le rapport à la mère et le réglage, dans la cure psychanalytique, par rapport à l'objet persécutif que la mère détenait, un objet capable du pire, capable d'envahir l'enfant d'une jouissance mortelle : le mauvais sein, par rapport auquel le sujet devait trouver une distance, et rendre compatible la mère, qui au départ se présente selon l'indication kleinienne comme idéalisée, d'une part, et d'autre part maîtresse d'une pulsion de l'objet oral destructeur ; il fallait arriver à réconcilier l'idéal et l'objet destructeur au cours de la cure, en passant nécessairement soit par des phases paranoïaques, soit des phases dépressives du transfert. Donc ce qui était renouvelé dans la psychanalyse, c'était d'abord le fait qu'il était permis, depuis 1949, de traiter les psychotiques. Le dernier texte de Freud l'interdisait — enfin, ne le conseillait pas ; en 1939, l'Abrégé de psychanalyse considère qu'il n'y avait pas à s'occuper de sujets psychotiques, sinon pour des fins scientifiques. Ce qui était, après tout, la position de prudence que Freud avait prise avec Schreber, de lecteur de Schreber et n'ayant pas publié à proprement parler de traitements.

    Mélanie Klein au contraire, d'abord en 1932 en s'occupant d'un enfant psychotique, puis en 1946 en établissant la possibilité du transfert éclaté, du transfert clivé dans la psychose, donnait une table d'orientation, une boussole qui permettait à ses élèves, donc, Bion, Rosenfeld, de publier en 1949 les premiers récits de traitements de sujets psychotiques.

    Le tour de force du texte de Lacan va être, certes, de restaurer l'orientation sur le père de la question de la psychose, bien qu'il brille par son absence — c'est un soleil noir —, en inventant, en proposant te concept de forclusion du Nom-du-père. Ça c'est bien vu ; ce qui a été moins vu, c'était l'abandon ou, disons, la substitution de la mise en jeu du strict point de vue maternel pour restituer le supplément féminin dans la psychose — non pas maternel mais féminin. Et qu'en effet si l'être-femme est toujours un supplément, une invention, il n'y a pas de mot pour ça. Eh bien justement, à partir de là, c'est toujours sous forme d'une solution que ça peut se trouver, comme on dit : la solution d'une équation, la solution d'un problème ; solution et non pas réponse ou identité. C'est donc le prix du petit paragraphe figurant page 566 des Ecrits, où Lacan écrit :

    "Sans doute la divination de l'inconscient [terme étrange, divination de l'inconscient] a-t-elle très tôt averti le sujet que, faute de pouvoir être le phallus qui manque à la mère, il lui reste la solution d'être la femme qui manque aux hommes."

    Divination de l'inconscient — le terme mérite d'être commenté. Est-ce l'inconscient qui devine ? Est-il destin ? En somme, face à l'idée d'un inconscient automatique, automaton, qui se répète, fixant le destin, Lacan donne une valeur à un inconscient combinatoire, mais qui peut fonctionner comme système de divination. N'est-ce pas, il y a une conception défaitiste de l'inconscient : l'inconscient comme système de …., ou de modèles qui se répètent inéluctablement chez chacun. Au mieux, ce que l'on peut en faire, donc, c'est en prendre conscience, s'en méfier ; et on pourrait avoir une approche cognitiviste de son propre inconscient.

    Dire "la divination de l'inconscient", c'est nous rappeler que tous les systèmes de divination qui existent au monde mettent en jeu des systèmes formels — je dis tous, si on admet des gradations. Il y a des systèmes de divination comme le chamanisme, dans lequel on exige du chaman qu'il soit dans un état second, plus ou moins imbibé des drogues de la culture dans laquelle il se déplace. Ces drogues peuvent être variables ; je rappelle que pour le chamanisme, ça va du peyotl au tabac ; qu'il y a des cultures, en Sibérie, où c'est le jus de tabac, ou le tabac lui-même, qui met le sujet dans une transe suffisante pour pouvoir avoir accès à l'autre monde, au savoir qui est déposé dans l'autre monde. Néanmoins le sujet prend au moins appui sur un certain nombre d'éléments formels, de type d'oppositions ou de configurations d'éléments prélevés sur celui qui vient demander remède à sa souffrance. Et puis il y a aussi, à l'autre opposé, les systèmes strictement formels, dont la Chine a su développer les formes pour aboutir au Yi-King, mais avant, à des systèmes de divination, par exemple sur les craquelures relevées sur les écailles de tortues. Le plaignant, donc, vient trouver l'officiant qui jette sur le feu un certain nombre d'écailles de tortues, elles sont craquelées d'une certaine façon ; et ils ont développé tout un système d'observations très formelles qui donne une sorte de réponse automatique ; réponse automatique, mais qui reste à interpréter. Et c'est très utile à nous rappeler qu'il y a un premier niveau de la divination qui peut être parfaitement formel. Il y a les systèmes de divination africaine avec osselets et bâtons, qui ont pu atteindre de grandes complexités dans les cultures Yorouba, et ces systèmes ont besoin d'un interprète pour trouver la solution.

    Et donc dire divination de l'inconscient, c'est à la fois faire valoir tout ce qu'il y a d'éléments strictement formels dans l'inconscient, et qu'en même temps, le formalisme de l'inconscient n'allège pas de l'interprétation, qui peut être sens, ou plus exactement solution qui se déduit. Et que dans ce terme, qui a l'air dit en passant, de "divination de l'inconscient", se loge tout le mystère de la causalité psychique ; de ce qui peut être à la fois formellement déterminé, et qui pourtant peut être cause pour un sujet ; qui ne réduit pas la position du sujet, donc, à la causalité physique. La position de Lacan est encore inédite. Il y a un livre qui est sorti qui s'appelle "La psychanalyse à l'épreuve", quelqu'un a traduit un livre d'un anglo-saxon, d'un professeur de philosophie aux Etats-Unis qui s'acharne à démontrer que la psychanalyse n'obéit pas du tout aux critères de la causalité physique, et que par ailleurs ça ne peut pas être une herméneutique, c'est-à-dire quelque chose qui répond simplement aux critères du sens, une machine à produire du sens ; et donc que puisque ça n'est ni l'un ni l'autre, eh bien ça n'est rien. Au fond, il ne voit pas, il n'envisage pas — c'est le seul intérêt d'un livre qui est assez mauvais —, qu'il puisse y avoir une causalité qui soit autre que la causalité physique, la causalité de la science en tant qu'elle a nommé le réel. Et la position de Lacan est très inédite, et reste très inédite, de considérer qu'en effet la psychanalyse n'est pas une herméneutique, c'est-à-dire qu'elle n'a pas vocation à produire du sens, et c'est pour ça qu'il peut dire que lui, il préférerait un discours sans paroles ; que le problème n'est pas de produire du sens, de s'acharner à en produire, que tout fasse sens, mais de réduire ça à un noyau qu'il appelle cause, et qui finit par acquérir une sorte de quasi hors-sens. C'est là ce qui se cache dans ce terme dit en passant de "divination de l'inconscient".

    Elle "a très tôt averti le sujet" — ça aussi il faut le commenter : c'est un point décisif pour qualifier la position du sujet avant le déclenchement de la psychose. Les psychoses classiques, les psychoses que la psychiatrie classique nous a laissées en héritage, se déclenchent autour de la quarantaine — c'est le bel âge pour déclencher un beau délire, et comme dit Lacan, un beau délire, c'est d'abord vingt ans de travail ; il faut travailler pendant vingt ans et alors là, on a brutalement dans un beau ciel serein l'arrivée extemporanée d'un délire systématique formidable, avec des bouffées délirantes extrêmement complexes. Et puis il y a ces psychoses vues d'abord sur le versant déficitaire surtout, hébéphrénies, schizophrénies, déclenchées vers l'adolescence ; où là, on a des éléments qui n'ont pas ce beau systématisme. Et puis on a des déclenchements beaucoup plus tardifs, on a des déclenchements qualifiés d'involutifs, lorsqu'un sujet, pratiquement, a traversé sa vie ; au fond, le péril a l'air passé, eh bien non, — c'est à l'âge du déclin qu'on a brutalement une flambée surprenante.

    Alors toutes ces questions renvoyaient à : quel est l'état du sujet alors que la psychose n'est pas déclenchée ? Problème crucial, problème que Lacan a laissé soigneusement dans une certaine — disons sous un certain voile ; car là, il faut être prudent sur ce que l'on dit, En effet, tout ce qui a été développé sur les psychoses sans symptômes, les psychoses blanches, peut amener à des problèmes de maniement politique du diagnostic de psychose, de maniement du point de vue du discours du maître ; et on sait qu'en Russie, la schizophrénie sans symptômes a permis d'hospitaliser à tour de bras un certain nombre d'opposants politiques, quand il fallait ; ou des gens bizarres, dont certains pouvaient être psychotiques, pourquoi pas ; mais en tout cas, de manier cela à une échelle de masse extrêmement périlleuse. Et bien entendu, il va de soi qu'il ne s'agit pas de donner des instruments, avec le microscope psychanalytique, qui vont agrandir, alourdir le fardeau que déjà les humains portent, et l'étiquetage généralisé à quoi se livre à l'occasion le maître dans son maniement de la maladie mentale.

    Mais toutes ces précautions étant prises, et avec l'idée qu'il ne faut pas en dire plus que ce que chacun peut réellement savoir, il est certain que le statut du sujet psychotique avant le déclenchement a été considéré par Lacan ; et nous cri avons l'indication dans ce "le sujet averti très tôt", le "très tôt" renvoyant directement à la relation avec la mère. Sujet très tôt averti que "faute de pouvoir être le phallus qui manque à la mère..." — Lacan a considéré que la relation ou la position subjective du sujet, en ce qui concerne la mère et son phallus, c'est en effet au plus tôt, c'est-à-dire que c'est dès le début, dès qu'il y a à proprement parler un sujet, c'est-à-dire dès la venue au monde ; un sujet sous forme, d'abord, de tombé du discours parental, de réalisation de ce discours, d'objet, d'objectivation de ce discours, des circonstances de sa venue au monde. Eh bien très tôt, le sujet va donner, va trouver une opinion sur son réglage sur le phallus maternel. Au fond, là, "la divination de l'inconscient" telle que Lacan l'utilise autorise à s'interroger ou à prendre en compte le statut d'un sujet qui cherche une solution en dehors de l'appui phallique. L'avantage, donc, de ne pas trop donner consistance à la psychose non déclenchée, c'est de maintenir l'accent sur les phénomènes positifs dans la psychose, sur la recherche d'une solution en dehors de l'appui phallique. Mais l'inconscient, en tant que machinerie mantique — mantique voulant dire divinatoire —, donne des solutions, propose des solutions, même si elles peuvent être du registre du choix forcé en dehors de l'appui phallique, lorsque la mère ne peut symboliser son désir autour du semblant phallique. D'où cette phrase, qu'il faut rapprocher de celle que Jacques-Alain Miller avait soulignée dans les "Propos sur la causalité psychique", lorsque, Lacan parle de la "décision insondable de l'être" ; ou du passage que nous avions commenté sur l'insondable lien qui pouvait relier un sujet au discours, aux pensées qui ont entouré sa naissance.

    Cet ensemble d'indications fait que dire qu'une psychose n'a pas de préhistoire, ça n'implique pas qu'elle n'ait pas un statut structural, qui est à concevoir autour des solutions que trouve le sujet. La solution d'être normal en est une, la solution d'être comme un frère peut en être une autre ; et il y a un appui identificatoire, un "comme si", qui va être cherché par le sujet pour trouver un appui. Donc la clinique du "comme si" qui est si parlante dans la psychose, spécialement dans la prépsychose — terme, aussi, dans tout cela, dont il faut se méfier —, laisse de côté le fait qu'il n'y a pas qu'une solution imaginaire, que c'est une solution qui est dans un registre réellement symbolique. Lacan n'a pas à cette époque, le concept de sinthome, mais il y a une solution sinthomatique qui peut être trouvée par le sujet psychotique. Et là, pour Schreber, Lacan note qu'il lui reste la solution "d'être la femme qui manque aux hommes". Il le qualifie ainsi

    "C'est même là le sens de ce fantasme, dont la relation a été très remarquée sous sa plume [sous la plume schreberienne] et que nous avons cité plus haut de la période d'incubation de sa seconde maladie [On voit que Lacan ne recule pas devant la métaphore biologique], à savoir l'idée "qu'il serait beau d'être une femme en train de subir l'accouplement". Ce pont-aux-ânes de la lecture schreberienne s'épingle ici à sa place".

    Commentons bien le paradoxe avec lequel Lacan peut dire : "être la femme qui manque aux hommes", comme solution, c'est le sens d'un fantasme. En quoi est-ce que c'est le sens d'un fantasme ? En tout cas, ce n'est pas le sens au sens herméneutique du terme. Lacan ne rajoute aucun sens ; il y en a déjà, n'est-ce pas : "Qu'il serait beau d'être une femme en train de subir l'accouplement", ça déborde de sens. Si vous voulez, la méthode de Lacan, c'est d'assigner, d'appeler "sens" la logique de ce fantasme. Là où d'autres diraient : l'explication de ce fantasme c'est ceci, lui dit : c'est le sens. Certains d'entre vous sont peut-être familiers avec l'opposition classique, n'est-ce pas, de l'interprétation, de la "Deutung", en tant qu'elle relève de l'herméneutique, du sens, et de l'explication, "Erklärung", donc, n'est-ce pas, la "claration", qui a donné "les lumières" ; "l'Erklärung", qui est l'explication au sens de la causalité physique. Donc il y a un certain emploi du terme de "sens" qui vise à dire ce dont on ne peut pas rendre compte par l'explication, on en rend compte par le sens ; par exemple, spécialement, la religion et la philosophie des religions à partir du XVIIIème siècle, puisque la révélation n'était pas considérée comme historique ; à partir au moment où il y a eu des critiques historiques sur la composition des éléments de la Bible, des éléments philologiques, historiques, critiques, etc., à partir du moment où elle n'était plus historique, à partir de là, elle bascule toute entière dans le sens ; la Bible devient donc une machine â produire du sens, il y a un sens à déchiffrer. Et ce sens, c'est tout entier la manifestation d'un ordre, donc, l'ordre religieux, qui se déploie, et qui ne relève pas d'une logique de l'explication, qui n'en a pas moins sa logique, son développement etc.

    Ça n'est pas dans cette acception-là que Lacan prend le terme de sens. Il prend au contraire un fantasme qui ruisselle de jouissance : "qu'il serait beau d'être une femme en train de subir l'accouplement", ça ruisselle ; et il l'assèche, si je puis dire. Ce qu'il appelle "en extraire le sens", c'est précisément extraire la jouissance — si je prends cette métaphore d'assèchement c'est qu'il a pu, lui, prendre ces métaphores de l'eau qui ruisselle pour désigner la jouissance —, il sépare la jouissance et l'articulation logique. L'articulation logique, c'est : le "Une femme" du fantasme doit être lu comme "la femme qui manque aux hommes". Il faut remplacer, donc, extraire le sens du fantasme. Ça n'est pas par exemple, comme on faisait avant lui, de considérer que Schreber voulait être pris comme une femme, fantasme qui peut traverser l'idée de certains sujets homosexuels ou non, ayant soit cette idée à l'occasion obsédante, soit la réalisation fantasmatique d'imaginer ce "être pris comme une femme" ; d'où l'idée d'accentuer l'homosexualité chez le sujet psychotique et chez le sujet Schreber. Alors que là, Lacan apporte et nous fait entendre une structure logique qu'il qualifie de sens : "être la femme qui manque aux hommes". Et nous avons ce couplage, beau dans sa simplicité, entre l'être et le manque. L'être d'un sujet ne peut se concevoir que par rapport à un manque. Et écrire S , c'est une façon d'écrire ce lien de l'être et du manque.

    Il faut là maintenant restituer aussi ce qui peut s'oublier : c'est que le mouvement de la philosophie de la fin des années 50 est un mouvement où justement s'oppose, où se déchiffre l'opposition de l'Etre et du Néant. C'est un titre de Sartre, bien sûr, une thèse rédigée pendant la guerre qui faisait connaître en France, et donnait en France une forme à la construction de Heidegger, qui lui, couplait l'être et le temps, non pas le temps de la mesure, de l'exactitude, du chronomètre, mais le temps en tant qu'il est une modalité du non-être. Et c'est là où nous avons l'effort heideggerien de reprise de l'opposition philosophique fondamentale de l'être et du non-être, en organisant un message philosophique d'une portée considérable : cet être n'arrive à se prendre en compte, à s'aborder qu'à partir d'une catégorie qui relève, en effet, du manque. Et Lacan, qui s'était formé à Hegel et à Heidegger, voyait donc la puissance de ce concept ; il avait vu chez Bataille certains développements — Georges Bataille, auteur dont vous avez peut-être entendu parler, qui développait dans l'avant-guerre, à partir de prémisses, de données hégéliennes, cette idée que contrairement à ce que disent les positivistes, le sujet ne recherche pas ses intérêts, il ne cherche pas sa positivité, ce qu'il recherche, c'est le maximum de perte. Il recherche bien plus la perte pure que son pur intérêt. Donc face au sujet de l'économie cherchant toujours à maximiser son profit, Bataille proposait dans un livre appelé La part maudite, une conception de l'économie comme toute entière acharnée — où les sociétés cherchent à maximiser leurs pertes. Il allait pour ça chercher des données dans l'ethnologie — celle de Marcel Mauss, celle de l'économie du Potlatch, dont on a eu l'occasion déjà de parler ici —, et aussi dans ce qui allait venir, tout le monde le sentait en 36-37, c'est-à-dire la guerre ; et de concevoir la guerre non pas comme une sorte de malheur dont on pourrait se passer, mais plutôt comme une sorte de logique infernale où enfin chacun donne à sa mesure, vraiment englouti dans ce néant, et qu'il y a un attrait spécial à cette perte, qu'il y a : aller à sa perte. Donc autour de ces thèmes imbriqués de la jouissance, de la perte, et du manque, et de la jouissance conçue comme la réalisation de cette perte, Lacan voit les échos de la mise au jour par Freud de la pulsion de mort, et se trouve très à l'aise dans les constructions que proposent Bataille, Klossowski, Blanchot — enfin, un certain nombre d'auteurs qui structurent le milieu intellectuel français en dehors de l'Université dans ces années 50-60.

    Donc de dire : une solution, une solution positive qui relève du domaine de l'être, est nécessairement couplée à un manque, nous avons là la clé de l'appareil de reprise du supplément, d'un être qui vient faire supplément à une jouissance, ou d'un être qui est corrélé à une jouissance, qui fait supplément à un manque. Et le fantasme "qu'il serait beau d'être une femme en train de subir l'accouplement", que Schreber met en exergue de son œuvre, peut être légitimement qualifié de fantasme, parce qu'il désigne une jouissance qualifiée de belle. Mais si cette jouissance définit, tente de saisir un être, être la femme, il faut définir le manque préalable. Et c'est cette opération que Lacan définit, de façon inédite et rapide, en opposant le défaut et la solution : "Faute de pouvoir être le phallus qui manque à la mère, être la femme qui manque aux hommes". Lacan n'a pas encore fait la théorie du fait que les hommes sont pour la psychanalyse à prendre comme un tous, Il n'a pas extrait les logiques de la sexuation du texte freudien, et à l'époque, c'est vraiment arrivé comme une opposition qui venait comme un cheveu sur la soupe, faire de "la femme qui manque aux hommes" un concept très général. Et quand Lacan dit que la solution, cette solution qui surgit dans le fantasme à l'incubation de la maladie de Schreber, était prématurée, parce que ce qu'elle entraîne (c'est un passage en note), c'est un moment de fin du monde — donc prématuré est aussi le concept amené par Lacan ; il est aussi apparu prématuré, car avant que l'on saisisse chez lui que le supplément définissant toute position féminine de l'être était nécessairement corrélé à : manquer à quelque chose, il a fallu du temps. Il a fallu que lui-même dégage peu à peu les éléments de cette logique de la sexuation qui allaient déboucher dans Encore. Et au fond il aurait fallu que se devine que ce paragraphe était un paragraphe essentiel à rajouter au "Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine". Lacan en somme a divisé ses réflexions de 1958 de telle façon qu'on ne comprenne pas tout de suite l'importance du pousse-à-la femme dans la psychose.

    C'est à partir de là que je reprendrai la prochaine fois en séparant le pousse-à-la femme de la question de la féminité comme telle.

     

     

    Cours VI du 17 Mars 1993

     

    Nous étions la dernière fois attentifs à ce paragraphe, page 566 des Ecrits, où Lacan introduit la solution trouvée, calculée par le sujet psychotique d'être "la femme qui manque à tous les hommes" ; nous y étions attentifs parce que cette solution a des points communs avec la solution qualifiée de "masochisme féminin".

    Dans les exemples que nous avions vus être ceux choisis par Helene Deutsch, c'était des cas où une femme se mettait dans la position d'être "tout pour un homme", quelle que soit l'indignité de l'homme en question, qui lui paraissaient relever d'un masochisme féminin.

    Nous voyons une zone de recouvrement entre le "tout" et le "manque" : "être tout pour un homme", c'est une façon de se définir comme "être ce qui lui manque".

     

     

                                                        

    Le tout de l'ensemble                  L'ensemble vide

     

    Il y a, disons, dans les ensembles, entre le tout de l'ensemble et l'ensemble vide, des affinités, des oppositions qui sont celles entre lesquelles chemine la question du masochisme féminin, séparé du masochisme érogène.

    11 y a, du point de vue de l'amour, pour le sujet féminin, une zone qui peut se présenter comme une sorte de plaque tournante où le sujet s'avance toujours plus loin dans le : "donner tout à l'homme aimé", "être tout pour lui", sur une voie où le sujet essaie au nom de l'amour de transformer son avoir, ce qu'il a, ses biens, de le transformer en être — "tout donner pour être tout". Et comment à partir de l'avoir fabriquer de l'être ? Premier temps : perdre ; donc le Potlatch amoureux. Mais à s'avancer dans cette voie, il y a un moment où inexplicablement se produit une bascule, et le sujet s'aperçoit qu'il n'est plus rien pour l'autre, qu'il est déchet malmené, qu'il se retrouve vide. La fausse solution du masochisme féminin, c'est qu'entre le tout et le rien, le sujet veut s'assurer d'une place dans le fantasme de l'homme. C'est une fausse solution, car ce dont il s'agit dans la vérité de la position féminine, c'est d'être non pas tout ou rien, mais d'être Autre, être Autre pour un homme. C'est la solution logique, au sens de ce fantasme du masochisme féminin.

    "Etre la femme qui manque à tous les hommes" est une solution psychotique, car c'est le rêve d'être l'Autre de l'Autre. C'est d'être le réel de ce discours universel, s'en faire l'Autre ; de ce discours parlé par les hommes, de cette signification phallique qui circule entre les hommes, se faire l'Autre absolu. Là, c'est le point où se recouvre une approche du sujet psychotique comme le maître du discours, celui qui décide, par sa certitude, du sens ; aussi, approché d'une autre façon, comme cette "La femme" qui règne sur ces hommes, sur eux tous, en étant la jouissance qui leur manque.

     

    La question dans ses termes véritables, autrement dit dans les termes qui ne sont pas ceux de la psychose mais ceux de la position féminine, ce n'est pas, donc, s'affronter directement au "tous", c'est d'être Autre pour lui, pour cet homme-là, pour un homme. Ce que Lacan aborde page 732 des Ecrits, dans le texte qui suit la "Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose", et qui est le "Propos pour un congrès sur la sexualité féminine" — là, il y a cette phrase, que j'ai déjà commentée et que je reprends

    "L'homme sert ici de relais pour que la femme devienne cet Autre pour elle-même, comme elle l'est pour lui".

    Nous allons commenter pas à pas cette phrase. Ce que Lacan prend pour acquis, c'est que la position féminine est d'être l'Autre sexe, le sexe Autre, celui qui ne se définit pas de l'Un, d'avoir l'objet, d'être porteur du phallus. Donc pour un homme, une femme est Autre. D'où le titre des journées de l'Ecole de la Cause freudienne de l'automne dernier : "L'Autre sexe dans l'expérience psychanalytique". Tout le monde avait compris que cet Autre sexe est celui qui se définit nécessairement comme Autre, puisque pas de l'Un. Cette phrase, ce qu'elle a de subtil, c'est que — d'accord, si pour un homme une femme est Autre, comment se pose alors la question de la jouissance pour cette femme ? Lacan introduit la position de l'homme qualifié comme relais. C'est assez drôle ; relais n'est-ce pas, ça fait passage de témoin, l'instrument que l'on se passe dans le relais amoureux. "L'homme sert de relais pour que la femme devienne Autre pour elle-même", divisée par sa propre jouissance en une partie qui relève de la jouissance phallique, et une autre qui relève d'une autre dimension, celle qui fait la couverture de Encore, qui est l'extase — d'être portée hors de soi. C'est pour cela que dans Encore, Lacan est contre l'interprétation XIXème siècle qui consiste à dire : "La Thérèse du Bernin, Sainte Thérèse, c'est une copulation avec Dieu, c'est une histoire de foutre" — dit-il pour abonder dans un vocabulaire, disons, XVIIIème siècle. Et l'anticléricalisme XIXème a beaucoup glosé sur la mystique en tant que frustration de l'acte de chair, et évidemment, ça mettait les dames dans des états — hors d'elles ; d'où le traitement à la Charcot, par prescriptions de relations sexuelles, pour les détacher de ces rêveries.

    A quoi, donc, Lacan répond que c'est une erreur, que l'extase dont il s'agit est d'une autre nature que la jouissance phallique. Et c'est là ce "Autre pour elle-même", ce mystère que veut dire "être Autre pour soi-même" ; C'est qu'il y a dans le rapport sexuel — ce qui fait qu'il ne peut pas s'écrire — une opération qui n'est pas le rapport de l'Autre et de l'Un. Il y a un rapport tel que la jouissance de l'Un se rapporte à la jouissance de l'Autre qui se clive, d'un Autre qui se retrouve dans l'opération, barré, divisé, clivé.

    Autre              Autre                                                   A

    Un                                                                             Un

    Encore faut-il voir, comme Lacan le note page 732, que pour autant la femme, ou une femme, ne cesse pas de vouloir qu'un homme soit son Autre. Il y a un appel féminin qui est la véritable voix des sirènes, qui est : "sois mon Autre". Cet appel féminin dans toute sa portée, nous verrons comment Lacan le déploie, et en somme, comment il met en garde contre ses séductions. Mais avant cela, notons que cette structure-là : servir de relais pour que la femme devienne Autre pour elle-même comme elle l'est pour lui, ça, c'est la structure normale ; disons que c'est la structure qui doit être effectuée. Vous voyez la façon dont le sujet hystérique y apporte une variante : le sujet hystérique n'arrive à effectuer la structure qu'à la condition, au lieu de devenir Autre à elle-même, d'introduire une autre femme, et à l'aide de l'Un, l'homme dans la position phallique, d'interroger la position féminine, le mystère de l'essence féminine, c'est-à-dire l'Autre, l'altérité comme telle — de l'interroger avec une autre femme, que l'on convoque. Au lieu, donc, de se servir de l'homme comme relais pour aborder l'Autre jouissance, on interroge avec l'Un, l'Autre femme.

    Alors comment se formule l'appel proprement féminin ? Lacan en donne deux versions. Une dans ce texte de 1958, "Propos pour un congrès sur la sexualité féminine", et une autre version en 1973, dans "L'Étourdit".

    Prenons d'abord la version 1958. Il sépare les positions du désir et de l'amour chez les hommes et les femmes. Chez les hommes, donc page 733, il note le rôle de ce qu'il appelle les "filles-phallus", qui

    "... prolifèrent sur un Vénusberg, à situer au-delà du "Tu es ma femme" par quoi il constitue sa partenaire".

    Donc à l'époque Lacan avait cette idée de reconnaissance réciproque de l'homme et de la femme par engagement, la promesse contenue dans le "Tu es ma femme". Le mécanisme chez l'homme, ce qu'il dit, c'est qu'au moment où il déclare "tu es ma femme", autrement dit : il se châtre pour une, il y a une petite prolifération imaginaire, Lacan dit : sur un Vénusberg — c'est un peu comme les filles-fleurs dans Parsifal, qui prolifèrent sur la montagne face .au chevalier châtré de l'autre côté. Et Lacan en fait un commentaire amusant, finalement, en montrant —

    " … en quoi se confirme que ce qui resurgit dans l'inconscient du sujet c'est le désir de l'Autre, soit le phallus désiré par la Mère."

    Donc, au moment où le brave garçon fait tous ses efforts d'autonomie, d'indépendance, de dire : "mais pas du tout, je ne me laisserai pas faire et on ne me domestiquera pas comme ça !". Eh bien, le brave garçon fait, au fond, comme sa maman voulait, c'est-à-dire qu'il part à la conquête, il poursuit la symbolique phallique, il cherche à mettre la main sur ce phallus insaisissable, toujours vaillant ; et il y a une notation amusante chez Lacan de l'emploi de la métaphore paternelle pour désigner les efforts de la position homme dans le désir. Bon, ça c'est la position homme, avec son comique, le comique phallique, bien connu, pas de problème.

    Maintenant, prenons l'autre côté :

    "Après quoi s'ouvre la question de savoir si le pénis réel, d'appartenir à son partenaire sexuel, voue la femme à un attachement sans duplicité..."

    Lacan dit : d'accord, les hommes eux, ils sont châtrés et donc ils le voient proliférer là, mais le fait que les femmes, après 'tout, châtrent effectivement un homme, alors est-ce qu'elles sont aussi fidèles par nature qu'elles veulent l'exiger ? C'est ça, l'attachement sans duplicité.

    "...A la réduction près du désir incestueux dont le procédé serait ici naturel"

    Autrement dit, on considère naturel — à un moment donné, oui, la femme se détourne du père ; "le procédé en serait naturel", autrement dit, hommage au père mort. Et il note qu'au fond, tout se passerait comme si une fois tournée vers le père, ça n'était plus un problème, le procédé de réduction de l'inceste serait naturel, simplement par : la nature fait bien les choses, on trouve des plus jeunes pour occuper la place du père, du père mort. Là, le terme de Lacan "naturel", renvoie à ce qu'il y a de presque naturel dans l'explication du passage du père de la horde au frère : l'abandon de l'attachement au père se fait par l'âge. C'est justement la duplicité fondamentale qu'il faut bien voir dans la position féminine, et qui est douloureuse pour le sujet féminin. Lacan note :

    "... c'est un amant châtré ou un homme mort (voire les deux en un), qui pour la femme se cache derrière le voile pour y appeler son adoration..."

    Deux en un ou un en deux, il y a toujours en fait deux, une duplicité ; les religions féminines, où l'appel féminin à l'adoration, s'adressent à l'homme qui serait vraiment Autre pour elle. Et l'homme Autre, il n'y en a que deux : le père mort et l'homme châtré. D'où les appels, les situations étranges dans lesquelles peut s'enfermer le sujet féminin, qui à l'occasion peut, chaque fois qu'il désigne un homme comme son homme, constater qu'il est mortifère, et ensuite choisir des amants qui tous, se révèlent impuissants. La fausse symétrie, c'est de ne pas voir que cependant, la position du mari et des amants est disjointe : l'un est mortifié, et les autres sont impuissants. Et nous pourrions faire une liste de solutions étranges, d'impasses dans lesquelles peut s'enfermer le sujet féminin dans cette duplicité entre d'un côté, donc, l'homme mort, le culte qui peut lui être rendu — il y a eu des professions où les taux de pertes étaient suffisants : les familles de militaires, de marins, etc., dans lesquelles l'homme mort, il y avait quand même un taux suffisant pour que ça aille assez vite, pour qu'il y en ait un à qui on puisse rendre tous les cultes privés ; ce qui d'un côté assurait une religion privée, y compris, donc, au niveau d'un fléau social. Ça a pu avoir un côté épidémie, constituant des zones de ciment, un certain type de position féminine très solide. Là, Lacan fait valoir que ce n'est pas le désir de la mère, mais que l'Autre à qui s'adresse une femme, c'est le

    "lieu au-delà du semblable maternel..." — la mère étant semblable, l'Autre — "... d'où lui est venu une menace d'une castration qui ne la concerne pas réellement".

    Et c'est le fait que resurgisse, au-delà de la plainte qu'une femme adresse à un homme — là, le terme d'adoration, de l'autre côté, va plutôt avec dépréciation. N'est-ce pas, il y a le ravalement de la vie amoureuse, la dépréciation de la vie amoureuse côté homme ; côté femme, c'est une adoration au-delà de l'homme qui est. L'adoration au-delà, c'est : face à un homme de la réalité qui, au fond, jamais ne satisfait à sa fonction, l'appel au-delà, là où fut la menace de castration, l'appel au père mort et à celui qui effectivement a été concerné par la menace : un amant châtré, c'est celui qui réalise la menace de castration dont on l'a menacée, elle. Là encore, ça n'est pas la position féminine pour autant, ce n'est pas la solution finale, recommandée, mais c'est le problème. D'où, le problème de la position féminine tel que Lacan le pose

    "... c'est de cet incube idéal..." — l'incube, c'est un type de démon, donc : de ce père mort — ", qu'une réceptivité d'étreinte a à se reporter en sensibilité de gaine sur le pénis."

    Comme ces choses-là sont bien dites ! La réceptivité d'étreinte avec le père mort, c'est ça à quoi s'affronte le sujet féminin : prendre le père mort dans ses bras et jouir de lui. Ça n'arrête pas d'avoir une incidence. Alors il y a l'extase de sainte Thérèse, qui est hautement civilisée et qui démontre une fois de plus que la grande fonction de la religion, c'est de nous délivrer des superstitions. Quand il n'y a plus l'extase, que ça prolifère un peu moins dans notre monde, qu'est-ce qu'on a ? Eh bien, on a Dracula. On a le succès de masse du culte rendu au père mort, à l'incube idéal ; et on veut nous faire croire que c'est formidable, que ça c'est les véritables histoires d'amour, qu'en effet leur amour franchit le temps ; mais sous le masque romantique du dandy, de ce brave jeune homme, qu'est Dracula ? bien entendu, c'est le père mort — c'est le père mort que l'on bouffe et qui vous bouffe aussi, mais en tout cas, dont on jouit sous cette formule, sous un repas totémique, cannibalique, et c'est ce qui fait le succès, donc, dans l'adolescence, l'intérêt pour la création Dracula et pour le couple fameux Dracula-Frankenstein, inventé, pour Frankenstein, par la sœur de Shelley, Mary Shelley, où pendant les joyeuses soirées avec Lord Byron, Shelley, elle, etc., finalement, elle a bien fait valoir que le problème de tout cela, c'était de reporter la réceptivité d'étreinte envers l'incube, et la sensibilité de gaine à quoi Byron et Shelley l'invitaient. Il y a là, donc, un problème : comment conjoindre l'amour pour le père mort, la réceptivité d'étreinte, et condescendre à ce qu'il y ait sensibilité pour le vivant ? C'est un problème, à quoi, dit Lacan,

    "... fait obstacle toute identification imaginaire de la femme... à l'étalon phallique qui supporte le fantasme".

    Ça, c'est l'obstacle hystérique, le sujet qui se fait identique à l'homme. Lorsque surgit l'identification imaginaire, donc, au phallus, pas moyen d'atteindre l'Autre, ou le report de l'amour du père mort ; donc de cette ouverture à cet amour, à ce qu'elle se referme sur du vivant, puisque le sujet se considère comme l'ayant déjà, déjà refermé ; c'est l'étalon, le sujet est déjà le Un,

    A

    phi

    Il y a en même temps, dans ce paragraphe — dire : "l'obstacle de toute identification imaginaire de la femme à l'étalon phallique qui supporte le fantasme", Il y a là en même temps un sens plus profond de la contradiction qui est qu'à la fois, dans la position féminine, le sujet doit supporter d'être phallicisé — parce qu'il n'y a pas le choix, c'est ça qui supporte le fantasme :

    S   <> a

    phi

    Si l'on veut, c'est l'opérateur phallique qui circule entre les deux termes du fantasme, qui le supporte. La mascarade féminine, c'est de se présenter à cette place phallique, pour trouver une insertion dans le fantasme de l'homme. Et cependant, pour que le sujet réalise vraiment sa position, il faut qu'il n'ait pas d'adhérence à cette identification imaginaire. D'où le paradoxe de ce qui est demandé, de ce qui est demandé au nom du fantasme : d'un côté, présenter la valeur phallique, la mascarade, et en même temps, ne pas y croire, ne pas être dupe du semblant même qui est à présenter. Et c'est toute la difficulté de la réalisation de la position féminine, le fameux "savoir opérer avec le rien" ; de pouvoir calculer sa place, se faire en effet l'Autre pour un homme, symboliquement, sans adhérence à l'imaginaire de l'Un. Et Lacan ajoute alors une notation brillante sur les apories de la position de sujet féminin, qui "se trouve pris, dit-il, entre une pure absence et une pure sensibilité". Pure absence lorsque le sujet s’adresse à la pure absence du père mort, pure sensibilité lorsque le sujet s'adresse à l'amant anonyme ; et je dis : notation brillante, lorsque Lacan amène cette' idée, le concept de "narcissisme du désir". Il amène ça in fine : de façon un peu énigmatique, à la fin du paragraphe, il dit -

    "...il n'est pas à s'étonner que le narcissisme du désir se raccroche immédiatement au narcissisme de l'ego qui est son prototype".

    Je dis que c'est brillant parce que c'est, à ma connaissance, ce qu'on a fait de mieux, cette invention du narcissisme du désir, pour sauver la position féminine d'un reproche qui lui restait accolé, qui était celui que Freud a repris, ce reproche fasciné qu'a l'homme envers la femme narcissique. Freud notait donc le charme délétère et enchanteur de la femme narcissique. Il disait : c'est parce que l'on retrouve là le narcissisme primaire auquel il a fallu que chacun renonce, et que là, ça se réalise. Ce narcissisme féminin, donc, c'est ce par quoi se désigne la femme qui s'aime elle-même, la femme au miroir, enchantée d'elle-même ; et dans cet enchantement d'elle-même, dans cette complétude par elle-même, dans ce "s'aimer elle-même", elle fascine la position homme, toujours accroché à l'Autre, à une Autre. Et au fond, alors que le mythe de Narcisse est celui d'un jeune garçon, il s'en faudrait d'un peu pour que l'on trouve que bien entendu, il aurait fallu le remplacer par une jeune femme, ravie d'elle-même. Eh bien là, Lacan sépare le narcissisme de l'ego, "s'aimer soi-même", qu'il assigne aux deux sexes, de ce qui est l'amour du désir, le narcissisme du désir. Amour du désir ou désir du désir lui-même, qui est plus propre à désigner l'issue féminine quelquefois trouvée au "ou bien ou bien", ce dilemme dans lequel le sujet se trouve pris, coincé, entre pure absence et pure sensibilité ; et comme médiation entre les deux, le sujet ne peut, quelquefois, rien trouver d'autre que ce narcissisme du désir.

    Aimer le manque — le paradoxe, c'est qu'à aimer ce mouvement vers le manque, le sujet se raccroche au narcissisme de l'ego ; et ce qui est premier, c'est ce terme. Donc par ce terme de "narcissisme du désir", Lacan introduit une formulation qui, je crois, trouvera ensuite à se déployer dans "le jouir de la privation". Le narcissisme du désir, c'est aimer le manque, ça recouvre à la fois aimer le manque et jouir du manque. Et c'est pour cela que Lacan est sensible, chez les femmes, visiblement, à autre chose que Freud. Ce qu'il fait valoir, c'est que les femmes narcissiques nous attirent — côté homme —, parce que c'est du narcissisme du désir dont il est question, qu'elles aiment le manque. Par-là se réalise l'équation "fille = phallus", qui convient à la forme fétichiste de l'amour masculin.

    Mais ce qui est périlleux, pour l'homme, c'est que les femmes peuvent aimer passionnément leur lien, d'où cette jouissance dangereuse ; et n'importe quelle femme peut être poussée dans une zone où elle devient dangereuse pour elle-même et pour autrui. Dans les journées de l'Ecole de la Cause Freudienne, un certain nombre d'exposés avaient fait valoir ce caractère dangereux : Jacques-Alain Miller, Colette Soler avaient fait valoir cette figure inquiétante de la vraie femme ; Il y a donc Médée et Madame Gide, mais au fond, toutes les femmes à un moment donné peuvent se révéler de vraies femmes. C'est en général très ennuyeux pour l'homme qui a provoqué la vérification, celui qui a servi de relais pour qu'elle s'aperçoive qu'elle est Autre à elle-même. Parce que là, en effet, dans l'acte sexuel, l'homme sert de relais, mais il n'y a pas que là ; et en particulier, par exemple, Gide dans l'histoire des petites lettres, en déclarant qu'il préférait aller en Angleterre avec Marc Allégret plutôt qu'avec sa femme, eh bien là, il a été la chercher au point où il ne fallait pas, et donc — vérification elle devient Autre à elle-même, elle qui était si bien, un peu ravagée, mais si bien, comme Madame Gide [mère] était bien, là, elle prend ce qu'elle a de plus cher et elle le brûle. Donc Médée aussi, avec Jason tout allait bien, et il la pousse au point où elle devient Autre à elle-même. Il y a un certain nombre de cas comme ça où il y a une zone où il ne faut pas atteindre l'endroit où effectivement là, il y a : Autre à elle-même. C'est la zone passionnelle, donc ce que Lacan appelle la forme érotomaniaque de l'amour féminin, qui est que se révèle une dimension où certes, l'homme peut participer en y allant un peu trop, mais en même temps, quelquefois, il n'y est pas pour grand-chose, il ne se rend pas compte dans quoi, dans quel engrenage il met le doigt si je puis dire. Et en effet, détruire ce qu'on a de plus cher, c'est une des conséquences de la forme érotomaniaque.

    Alors il n'y a pas que la forme Médée, il y a des formes — par exemple, telle personne me parlait d'un cas, une femme qui se prêtait fort bien à tous les caprices sexuels, à l'occasion, d'un certain nombre d'hommes, et où la question était : où était, dans cette espèce de docilité phallique, si l'on veut, de contentement phallique, où était à proprement parler sa position féminine ? Eh bien, elle se vérifiait dans des avortements à répétition, le sujet zigouillant des enfants à venir avec un systématisme qu'il aurait parfaitement pu éviter étant donnés les progrès de la médecine, mais tenant spécialement à cela, tenant spécialement justement à avoir ces avortements à répétition. Il y a là cette jouissance mortifère qui se révèle, la jouissance d'être privée qui peut prendre cette tournure-là.

    Je dis que cette adoration de la femme pour ce qui est derrière le voile, à la fois, ça peut prendre la forme d'un appel, d'une véritable voix de sirène. Ça peut prendre des formes plus douces, le "sois Autre pour moi". Le "sois Autre pour moi", la forme la plus douce c'est "nous ne parlons pas assez ensemble" ; c'est la forme la plus douce. Qui pourrait trouver qu'une telle revendication est illégitime ? Face à la sexualité animale, parlons ensemble.

    Donc là, il y a tout un champ, qui peut aller crescendo, de revendications diverses. Ce que cela veut dire c'est ça "sois Autre pour moi, installons-nous ensemble au lieu de l'Autre, parlons. Sache faire surgir, incapable que tu es, sache faire surgir la signification phallique, on verra après." Oui, il faut savoir le faire, parce que sinon, eh bien en effet, ça continuera dans le "parlons encore". Et il y a comme version distincte : choisir comme confident l'ami homosexuel qui permet de se confier sans crainte que ça vienne à prendre la tournure du fantasme. Ce qui veut dire, ça aussi, "sois Autre pour moi". Et puis il y a les versions moins douces, qui sont "meurs pour moi, passe à la place de l'homme mort" — version narcissisme mortifère. Il y a encore : "sois l'ami des femmes, comprends-moi en tant que femme, fais toi femme toi-même, châtre-toi", qui est : "deviens Tirésias". Vous connaissez la légende de Tirésias, le devin qui a été transformé en femme pendant sept ans pour avoir défait deux serpents qui copulaient sur son chemin, et repassant par le même chemin en tant que femme, il les sépare de nouveau et là, il est retransformé en homme ; donc il avait saisi les deux côtés de la barrière sexuelle. Et le "fais-toi Tirésias", le "châtre-toi", c'est une forme, un appel qu'énonce spécialement le surmoi féminin ; et nous le verrons, c'est cette figure de l'amant châtré, Tirésias, que Lacan reprend dans "L’Étourdit", pour noter l'appel du surmoi féminin, qu'il appelle "la surmoitié". Vous trouverez cela dans "L'Étourdit", et je le commenterai à notre prochain cours.

     

     

    Cours VII du 31 Mars 1993

     

    Nous en étions à cette présentation de la position féminine que faisait Lacan dans son texte "Pour un congrès sur la sexualité féminine", où il fait valoir le mode particulier de dédoublement, de duplicité de l'amour féminin, qui se présente sous une toute autre guise que la duplicité ou le dédoublement de l'homme, mais qui n'en présente pas moins sa chicane propre, pour que l'homme se trouve dans une position d'Autre, se trouve autrifié pour une femme dans ce dédoublement entre l'homme mort d'un côté et la castration de l'organe sur l'être aimé de l'autre, l'homme mort pouvant se conjuguer avec l'homme châtré.

    Et aujourd'hui, je voulais mettre en relation cette présentation, donc, des années 60, avec la façon dont dans le texte de 1973, intitulé "L'Étourdit", Lacan reformule le même point, à partir d'un départ distinct : non pas la relation au père mort et à son envahissement, particulier à la position féminine, mais à partir du quanteur nouveau : le pas-tout, Lacan formule le chemin et construit la solution, au fond, qui sera le point où il nous a laissés dans ces années 70. Ça se trouve page 24-25 du texte intitulé "L'Étourdit", publié dans le Scilicet n°4. C'est un paragraphe qui n'est pas si facile à lire, on va peut-être le lire pas à pas, de façon à ce qu'on s'y retrouve. Je vais vous le lire une fois en lecture fluide, et ensuite on reprendra. Donc c'est page 24 et 25, ça commence par ceci, par l'introduction du pas-toute :

    "… quand le pastoute vient à dire qu'il ne se reconnaît pas dans celles-là [des femmes], que dit-il, sinon ce qu'il trouve dans ce que je lui ai apporté, soit : Le quadripode de la vérité et du semblant, du jouir et de ce qui d'un plus de —, s'en défile à se démentir de s'en défendre, et le bipode dont l'écart montre l'ab-sens du rapport, puis le trépied qui se restitue de la rentrée du phallus sublime qui guide l'homme vers sa vraie couche, de ce que sa route, il l'ait perdue.

    "Tu m'as satisfaite, petithomme. Tu as compris, c'est ce qu'il fallait. Va, d'étourdit il n'y en a pas de trop, pour qu'il te revienne l'après-midit. Grâce à la main qui te répondra à ce qu'Antigone tu l'appelles, la même qui peut te déchirer de ce que j'en sphynge mon pastoute, tu sauras même vers le soir te faire l'égal de Tirésias et comme lui, d'avoir fait l'Autre, deviner ce que je t'ai dit."

    C'est la surmoitié qui ne se surmoite pas si facilement que la conscience universelle.

    Ses dits ne sauraient se compléter, se réfuter, s'inconsister, s'indémontrer, s'indécider qu'à partir de ce qui ex-siste des voies de son dire."

    Voilà, fin de citation. Qu'est-ce que tout ça veut dire ? Alors ce qui est le plus clair, au point de départ, c'est que ce qui parle, ce qui énonce cette prosopopée : "tu m'as satisfaite petit homme...", ce qui est entre guillemets, c'est une voix, et ce qui parle, c'est la Sphynge — "la Sphynge", qui est la façon correcte de dire, habituellement on dit "le Sphynx" ; c'est une Sphynge, vous savez qu'elle est représentée avec les attributs féminins, ça n'est pas le Sphynx égyptien, c'est la Sphynge grecque, qui est représentée avec d'autres attributs, et c'est pour ça qu'il est plus juste, donc — ce n'est pas seulement préciosité, c'est que le Sphynx, comme les faits divers des bombes qui sautent le rappellent sur des photos, à l'occasion, le Sphynx égyptien, lui, n'a pas d'attributs féminins protubérants, il n'a pas de poitrine, de seins, et il a l'air d'un bon gros lion, bien qu'il ait sa tête de pharaon, etc. ; tandis que la Sphynge grecque, c'est plus petit, des ailes, et une poitrine évidente.

    Donc c'est la Sphynge qui parle, et elle commence par dire, elle met en avant sa jouissance ; elle dit : "tu m'as satisfaite, petit homme", elle commence comme ça, elle ne commence pas par : "moi, la vérité, je parle", elle ne commence par un péan d'adoration aux dieux morts — non. Elle commence directement par : "tu m'as satisfaite, petit homme" ; elle ajoute : "tu as compris, c'est ce qu'il fallait". Donc c'est, comme ça, rassurant ; et c'est curieux, pour une Sphynge, de commencer comme ça tranquillement ; on commence à s'inquiéter, et est-ce que l'on comprend vraiment bien ce qu'elle est en train de dire en commençant comme ça en douceur ? surtout que ça se termine plus mal, par l'évocation, par contre, directement de l'énigme posée à Œdipe, dont le nom n'est pas mentionné, ce n'est pas par hasard ; ce qui est mentionné, c'est un nom de femme, Antigone ; et ça se joue entre la Sphynge et Antigone, ce sont des voix de femmes qui s'élèvent ; et il y a un autre nom propre, qui est Tirésias, mais qui n'est pas, lui, à la place de l'homme, il est là convoqué pour, c'est dit : "avoir fait l'Autre". Tirésias a fait l'Autre parce qu'il a été transformé en femme. Le devin Tirésias, je vous le rappelais la dernière fois, sur son chemin, rencontrant un couple de serpents, les défait, il est puni pour ça, il est transformé en femme, il repasse le chemin, il refait le même geste, il est retransformé en homme ; d'où le fait que toute l'antiquité grecque convoque Tirésias comme expert sur les questions de : qui jouit le plus, les hommes, les femmes, comment ça marche, etc. ; c'est Tirésias qui est l'expert. Donc il est convoqué parce qu'il a fait l'Autre ; et la fin de l'énigme, la fin de la prosopopée, pardon, c'est dans cette évocation du soir : "tu sauras même vers le soir te faire l'égal de Tirésias et comme lui, d'avoir fait l'Autre, deviner ce que je t'ai dit". La fin est étrange par rapport au début, car au fond, l'énigme posée à Œdipe, vous le savez, c'est une énigme qui était : qu'est-ce qui a quatre pieds le matin, deux pieds à midi, et trois pieds le soir ? C'est une énigme, vous le savez, qui n'est pas dans la pièce de Sophocle elle-même ; on la cherche en vain, elle est dans le mythe, elle y est restée. Le tragique, lui, a laissé de côté cette partie, n'a pas du tout inclus ça dans les références de la pièce. Mais telle qu'elle nous est transmise par le mythe, donc, cette énigme de quatre pieds, deux pieds et trois pieds, c'est l'homme qui marche à quatre pattes quand il est petit, à deux pieds quand il est grand, et avec une canne quand il est âgé pour se soutenir dans l'existence. Et ces pieds, et le soir, et la référence au matin, au soir, à midi, sont présentes dans cette prosopopée de Lacan, qui commence par une réponse, "tu m'as satisfaite", et qui se termine par : "peut-être vers le soir tu pourras deviner ce que je t'ai dit." La Sphynge commence donc en tranquillisant celui qui l'écoute — "tu m'as satisfaite" —, mais paradoxalement, en lui soulignant que ce n'est qu'au soir de sa vie, "vers le soir", qu'il saura ce qui lui a été dit. J'ai dit « le soir de sa vie » — c'est le soir de la vie d'Œdipe ; là, c'est aussi le soir de la vie, mais il y a d'autres valeurs à ce "soir" qui est évoqué, et nous le reprendrons.

    Semblant            J

     Vérité                 a

    Je disais donc que cette prosopopée a la forme de l'énigme adressée à Œdipe ; en dehors de ces guillemets de la prosopopée, vous avez aussi des références aux quatre pieds, aux trois pieds et aux deux pieds, quand Lacan présente de cette façon amusante ce sur quoi pour lui marche vraiment le sujet : les pieds symboliques sur lesquels marche le sujet, eh bien il y a d'abord le quadripode de la vérité, du semblant, du jouir, et d'un plus-de-jouir, un "plus de" avec un tiret.

    Alors la vérité et le semblant, n'est-ce pas — on a un quadripode, une façon d'écrire, donc, de la même façon qu'il est écrit dans le discours analytique, de mettre la vérité en bas à gauche, de mettre le semblant en tant que le semblant de signifiant, ou le semblant de savoir, le semblant qu'on a convoqué au-dessus, et puis un rapport de la jouissance et du a à côté ; ça, c'est une façon qui est celle, n'est-ce pas, du discours analytique, quand on met le savoir en position de vérité, normalement, au-dessus, on se retrouve avec le a, en position d'agent qui divise le sujet barré, et ce qui est ramené au statut de semblant, ce sont les identifications au maître produites, rejetées au cours du processus analytique, qui se retrouvent, donc, à la place de la production :

    a                 S

    S2            S1

     

     

                Alors la première chose, c'est de se dire, en somme, que Lacan, là, utilise à la fois un terme, la vérité, qui normalement fait partie des places de ces discours, et dans la liste, il y a l'objet a, c'est plutôt un terme qui correspond à ces places, les quatre places étant normalement la vérité, la production, l'agent, et en fait, là, l'effet :

    Semblant      J

      Vérité         a    

     

    On a un x qui repose tout entier sur l'utilisation, nouvelle dans "L'Étourdit", de la catégorie du semblant ; et c'est une promotion tout à fait particulière de ces années 70, de mettre en avant de façon décidée la catégorie du semblant, qui jusque-là n'avait pas occupé dans les développements théoriques de Lacan le même espace. D'ailleurs, vous verrez que dans la page 24, à la première ligne, la référence au verbe "sembler" est présente, et il y a tout un paragraphe sur non pas le semblant, mais le "semble", "ce que nous semble", etc., tout un développement sur lequel nous reviendrons.

    Nous avons donc mis là en place les rapports de la vérité et du semblant, de la jouissance, et de ce qu'il en reste, le plus-de-jouir — le plus-de-jouir, c'est copié sur la plus-value, dans la mesure où pour ceux d'entre vous qui n'ont pas dans leur jeunesse lu Marx (il paraît que ça se raréfie), la plus-value, c'est un concept qui consiste à dire qu'il y a la valeur économique, telle qu'en parlaient les économistes anglais spécialement, Ricardo, Malthus, la valeur produite dans l'économie, et on peut la concevoir en termes de redistribution, on peut redistribuer les richesses. Alors Marx fait valoir qu'il y a un phénomène inexplicable qui se produit, c'est qu'une fois qu'il y a la valeur et qu'elle commence à être conçue en termes de redistribution, quelle que soit la façon dont on s'y prend, il y a une perte, il y a de la valeur qui disparaît ; et au lieu de recevoir la valeur redistribuée, ce que chacun reçoit n'est qu'une plus-value ; cette plus-value, ce n'est pas la taxe à la valeur ajoutée, ce n'est pas un ajout de valeur ; la plus-value, ça veut dire que c'est de l'évaporation de valeur. Le plus-de-jouir, ça ne veut pas dire qu'on jouit plus ; ça veut dire qu'une fois qu'il est extrait la jouissance, alors ce qui reste, c'est un plus-de-jouir, de même qu'une fois que le maître a extrait la valeur, il en dépossède la collectivité, ou la société — quel que soit le terme que l'on prend pour désigner l'ensemble sur lequel opère le maître —, il en extrait la valeur, et tout ce qu'il va redonner, c'est une plus-value. Donc ce terme a enchanté Lacan, qui lui, n'avait pas lu Marx dans sa jeunesse du tout, puisqu'il était plutôt Action Française, et dans sa thèse on ne voit pas tellement cité ça, il n'a jamais eu de tendresse spéciale pour le Parti Communiste, donc il s'y est mis sur le tard, mais le terme l'a enchanté, parce que justement, il y a une ambiguïté entre le moins et le plus ; c'est sur un moins fondamental que l'on peut parler de cette plus-value. Donc c'est pour cela que Lacan peut dire : "la vérité, le semblant, le jouir, et de ce qui d'un plus de s'en défile..." — s'en défile : à la fois s'en va, se défiler à l'anglaise, et en même temps s'en défile, comme un dévidoir, comme un enroulement le long des chaînes de la parole ; "de cette jouissance s'en défile", c'est-à-dire veut bien entrer dans les défilés du signifiant, puisque le terme "défilé du signifiant" fait partie de la langue de Lacan, de ces expressions qu'il a martelées et répétées au long de son enseignement ; donc "s'en défile à se démentir de s'en défendre" — c'est joli, comme construction. Là, il introduit ce terme de "démenti", "Verleugnung", ce terme est un terme freudien qui a à voir avec le fétichisme, et donc avec la présence phallique. Mais "se démentir de s'en défendre", c'est assez joli, puisque Lacan a tout le temps souligné dans les chapitres précédents de son œuvre que la seule vraie défense contre la jouissance, ça n'est pas l'interdit, ce n'est pas : "il est interdit de jouir", c'est le désir. Et par cette torsion-là, "vérité, semblant, jouir, et de ce qui d'un plus-de-jouir, s'en défile à se démentir de s'en défendre", vous avez le lien entre la jouissance et la confrontation, la transformation de cette jouissance dans la métaphore qui l'élève dans l'Autre, qui fait qu'elle passe par le défilé, et qui permet de "se démentir de s'en défendre" — c'est une façon de dire que le lien entre le plus-de-jouir et le symbole du plus-de-jouir, et le symbole phallique, la castration, le désir qui vient là s'insérer, conjoindre les défilés du signifiant et les défilements de la jouissance.

    Alors voilà le quadripode : le quadripode, c'est donc grosso modo le quadripode du discours, en tant qu'il est le traitement de la jouissance par le symbolique, avec les places fondamentales, vérité, semblant, et jouir.

    Ensuite, il y a le bipode ; il dit "Le bipode dont l'écart montre l'absence du rapport". Le bipode, là, c'est les deux côtés du rapport sexuel, côté homme et côté femme, leur écart —jeu de mot aussi entre le quadripode évoqué : "l'écart", quatre, n'est-ce pas —, "dont l'écart montre l'absence du rapport", donc on ne peut que les montrer, ces deux côtés de la sexuation, comme deux pôles, expression qu'il utilise souvent, et là, c'est "bipode" qui vient lui permettre de garder la symétrie de l'énigme œdipienne, les deux pieds ;

    "puis le trépied qui se restitue de la rentrée du phallus sublime [no comment] qui guide l'homme vers sa vraie couche, de ce que sa route, il l'ait perdue."

    Ça, ça mérite un commentaire. C'est la couche des relations sexuelles, vers quoi il est guidé par le phallus, le phallus guide vers la couche ; gnomon, c'est ce qui sert d'index, c'est le véritable index. "De ce que sa route, il l'ait perdue", ça suppose, pour que l'homme soit guidé vers sa vraie couche, ça veut dire, par exemple, qu'il ait perdu la route de l'autosatisfaction, de se satisfaire d'une jouissance auto-érotique ; il faut qu'il y ait l'extraction de ça, parce que quand elle ne se produit pas, comme dans ces cas de psychose infantile où l'on voit ces enfants se masturber à longueur de temps, eh bien là, on voit que la route, ils ne l'ont pas perdu ; la voie de la satisfaction, elle est là, elle est à portée de pince, à portée de main, et le pouce opposable, et donc point besoin d'aller se compliquer la vie sur savoir comment trouver la vraie direction, la vraie couche. Notons aussi que là, c'est à la rentrée du phallus qu'on voit arriver le vrai ; la vraie couche, c'est celle qui est marquée de la valeur de vérité. Heure de la vérité du désir, et aussi bien valeur distincte de la jouissance elle-même, la vérité.

    Alors donc voilà ce que Lacan amène comme son départ, là, dans ces années 70, départ de l'appel féminin, l'appel spécial de l'adoration féminine, comme il le notait page 733 des Ecrits.

    Les quatre coins du discours, l'absence de rapport sexuel, et le phallus qui fait médiation, qui fait guide.

    Et c'est là que s'élève la voix de la Sphynge, qui elle, part de sa jouissance. Elle ne part pas de la vérité, elle ne part pas d'une énigme, donc, où d'emblée est mise en avant la vérité, elle parle de la satisfaction, et du fait que l'homme, le petit homme, a compris. Qu'a-t-il compris, le petit homme ? On se le demande, parce qu'à la fin du passage, on lui dit : "là, tu sauras même deviner, le soir" ; donc on se demande ce qu'il a compris exactement au départ, si c'est au soir qu'il saura peut-être deviner. Donc méfions-nous de la compréhension, une fois de plus.

    Alors "Va, d'étourdit il n'y en a pas de trop, pour qu'il te revienne l'après midit" — ça, cet "après-midit" est un jeu de mot entre le midi d'Œdipe et le mi-dire de Lacan : "la vérité ne peut que se mi-dire, se dire à moitié". L’après-midit, c'est qu'au fond, ce qui précède est un raidit ; l'après-coup du midit ; c'est l'après-coup de "tu m'as satisfaite, mon vieux — enfin, petit homme ; tu as compris, c'est bien". Alors l'étourdit, c'est quoi, là ? C'est toute la mobilisation des chaînes du langage, de l'Autre ; c'est les tours du dit ; les tours, métaphore que Lacan a souvent pris pour le tore, lorsque l'on a ces longs enroulements autour du vide qu'enserre le langage, ce qu'il n'arrive pas à dire, donc, qui est représenté par les trous de la demande, et qui cerne le trou du désir. Alors les tours du dit, il n'y en a pas de trop. "Pour qu'il te revienne" : on pourrait dire pour qu'il te revienne — par exemple, ce qui pourrait lui revenir, c'est quelque chose de sa jouissance à elle, puisque là, on ne sait pas, lui, ce qui lui revient là-dedans. Elle, elle est satisfaite ; mais lui, tout ce qu'il a, c'est qu'il a compris. Donc peut-être, il aimerait avoir sa part du festin ; d'où : il n'est "pas de trop pour qu'il te revienne l'après midit" ; donc l'après-coup, qu'il te revienne aussi exactement ce que tu as compris.

    "Grâce à la main qui te répondra..." Donc le petit homme appelle, et une main vient le prendre, comme réponse ; ça donne l'idée que lui appelle. Mais cette main d'Antigone est celle qui accompagne Œdipe, les yeux crevés, en effet lui repartant sur trois pieds au soir de sa vie : avec une canne, s'appuyant, donnant la main à Antigone, une fois qu'il a atteint sa jouissance, qu'il a vu ce qu'il avait fait.

    "... à ce qu'Antigone tu l'appelles, la même qui peut te déchirer de ce que j'en sphynge mon pastoute..." C'est étrange, cette figure, de dire que la main d'Antigone, celle, au fond, de cette femme qu'appelle le petit homme, sa main qui le soutient, c'est aussi bien celle qui peut le déchirer, et "à ce que j'en sphynge" veut dire — ce verbe "sphynger" n'est pas reçu dans la langue française, on pourrait dire "j'en feins", il y a du "feindre" dans "Sphynge" ; de ce que j'en masque, du masque de Sphynge, le quanteur du pas-toute. Autrement dit, l'énigme, finalement, qu'a eu à affronter Œdipe, c'est : "Y a-t-il une jouissance au-delà de l'Œdipe, au-delà de la valeur phallique, puisque la Sphynge féminine, elle demande à celui qui passe de s'identifier à l'homme. L'énigme qui est adressée à Œdipe, c'est "Toi qui ne sais pas qui tu es, hâte-toi de t'identifier à un homme avant que je te déchire" ; à quoi Œdipe répond en effet — trouve à quoi s'identifier : c'est justement au phallus. Mais lui, ensuite, Œdipe, à Colone, loin de Thèbes, il parle de l'au-delà de simplement avoir été celui qui a pu satisfaire Jocaste ; donc on a une figure étrange d'une main d'Antigone qui peut inexplicablement être aussi celle de la Sphynge ; et qu'après tout, la jouissance d'Antigone reste une question à la fin de la pièce, et que la Sphynge du début, le couple Œdipe-Sphynge, eh bien, se transforme en Œdipe-Antigone ; d'où après l'interrogation, les feux que Lacan mettra sur Antigone dans son séminaire sur l'Éthique. Elle est le reste de toute l'opération ; n'y a-t-il pas en elle quelque chose aussi qu'incarnait à un moment donné la Sphynge : l'interrogation sur la jouissance féminine ? Lacan résume ça en cette phrase :

    "... tu sauras même vers le soir te faire l'égal de Tirésias et comme lui, d'avoir fait l'Autre, deviner ce que je t'ai dit." Au fond, la main féminine qui l'aide, qui peut le déchirer, c'est aussi celle qui peut le transformer en l'égal de Tirésias — au fond, le châtrer. C'est là où il se fait l'égal de Tirésias, où il se transforme en femme. C'est ainsi que cette main peut en faire l'égal, peut lui permettre de savoir se faire l'égal de Tirésias ; et d'avoir fait l'Autre, et ainsi de deviner ce qui a été dit. "

     Qu’est-ce qui a été dit là ? C’est que la voix du surmoi féminin, les dits qui la représentent, s’originent de sa jouissance à elle, de son Autre jouissance qui lui est propre. La « surmoitié qui ne se surmoite pas si facilement que la conscience universelle », ça veut dire ceci, c'est que tout homme a à affronter la voix de ce type de sirène-là. La voix des sirènes, dont se méfiait si justement Ulysse, c'est : "deviens l'ami des femmes, fais comme Tirésias. Pour vraiment les comprendre, fais-toi femme toi-même, essaye de t'approcher de l'Autre jouissance." Et c'est là où cette surmoitié qu'introduit Lacan, dans ce passage, après tout, amusant — très sérieux : toute la psychanalyse est remplie de l'opposition du surmoi paternel et du surmoi maternel, surtout la psychanalyse après Freud ; et on a beaucoup rempli de volumes, Mme Klein y a beaucoup contribué, sur cette idée que le surmoi paternel qui embêtait tellement Freud dans son Moïse et le monothéisme, après tout, il n'était pas si terrible que ça ; c'était le bon brave interdit paternel, et après tout, spécialement dans un monde où on basculait dans la permissivité, après la première guerre mondiale et plus encore la seconde, l'éducation est devenue singulièrement permissive, et donc plus personne n'était là pour craindre le bon vieil interdit paternel. Par contre, ce qu'on a vu arriver, c'était, plus redoutable, l'interdit maternel, le surmoi maternel, d'où, donc, les considérations sur les mauvaises mères, les mères, comme les indiens des premiers westerns, étant toujours nécessairement mauvaises. Donc problème sur : gloser sur les mauvaises mères et leur terrible surmoi ; et que ça vous colle, donc, des boutons, et des difficultés bien supérieures à l'interdit paternel.

       Lacan, donc, a opéré une révolution éthique dans la psychanalyse, qui est appeler que le surmoi, s'il est périlleux, ce n'est pas parce qu'il interdit, c'est parce qu'il vous pousse au crime, il pousse à jouir. Lacan n'a à cet égard aucune complaisance à l'égard de ces appels qui ont enchanté la fin des années soixante sur le thème : "jouir davantage". L'idée générale, c'est que l'humanité ne jouit que trop, et ne désire pas assez ; mais que pour jouir, il n'y a pas besoin de s'y mettre ; que de ce côté-là, l'être humain, le sujet, pour Lacan, est heureux, il en a plus que sa dose ; et qu'à cet égard, vouloir en rajouter dans le monde, comme tel sujet pervers qui veut absolument faire jouir, reculer les bornes de la jouissance du brave névrosé, point trop n'en faut, ça provoque des catastrophes ; et pas d'appel, pas de complaisance à l'appel au plus —, non pas au sens de la plus-value, mais du plus-de-jouir. Le surmoi pousse au crime, et là, la voix de la surmoitié — jeu de mot sur la femme, moitié de l'homme ; elle n'en est pas tellement la moitié, elle en est la surmoitié, elle en est le véritable surmoi ; et non pas surmoi maternel, qui n'est vraiment pas le plus terrible — Lacan complique la chose pour les psychanalystes, il leur fait entrevoir un peu au-delà de ce point où ils en étaient : le surmoi féminin ; et il énonce un pousse-au-crime particulier„ qui est : "fais-toi l'égal de Tirésias". Voilà une "surmoitié qui ne se surmoite pas..." [jeu de mots entre "surmonter" et "avoir les mains moites"] si facilement que la conscience universelle." La conscience universelle, c'est d'habitude ce qui est le surmoi dans la psychanalyse, la voix de la conscience, simplement, d'une conscience qui n'est pas, en effet, universelle, mais particulière à chacun, qui s'énonce dans un registre particulier à chacun, mais qui est le contrepoids de la conscience universelle. Et l'on a donc cette voix qui se lève, et à quoi Lacan n'invite pas spécialement le petit homme à ce qu'il y cède, à cette voix ; ce à quoi il invite, du verbe, même, "savoir" qu'il utilisait pour dire : "tu sauras vers le soir te faire l'égal de Tirésias", ce même verbe "savoir", il le reprend pour inviter à ce que les dits du surmoi féminin soient "réfutés, inconsistés, indémontrés, indécidés."

    Ces verbes, qui ne sont pas non plus couramment reçus dans la langue française, surtout qu'ils sont utilisés à une forme réfléchie — la liste, je la refais pour vous, il y a s'inconsister, s'indémontrer, s'indécider :

     

    - qui sont la liste des trois registres : l'inconsistance, l'indémontrable, l'indécidable ; précédés de "se compléter", qui est un peu de côté, car en effet ces trois verbes sont autant de formes de l'incomplétude, et du théorème d'incomplétude chez Gödel, qui explique que quel que soit le système, dans un système aussi simple qui soit, vous aurez toujours des propositions qui seront vraies et indémontrables ; et qu'à partir de là, se pose le problème du décidable, et les problèmes liés à la consistance ; ce qui fait que ces trois verbes, c'est autant de façons de dire le S(A barré). Le fait que Lacan ait choisi de faire commencer ça par "in..." — "l'indécidé", c'est à la fois le "in" privatif en français ; l'indémontrable, c'est ce qu'on ne peut pas démontrer ; privatif et en même temps c'est le "un" du signifiant, le un, unique, unaire, etc. —, c'est aussi bien faire valoir que le surmoi féminin, son invite à l'homme, c'est "deviens femme", et sous la rubrique de l'amant châtré ou l'homme mort ; mais que le véritable service à rendre à la Sphynge, ce n'est pas de se faire l'ami des femmes, quand on est côté homme, même pour les femmes elles-mêmes ; ce qui est à restaurer, c'est le rapport au S(A barré), c'est le rapport à l'inconsistance, à l'indémontrable, à l'indécidable. Le rapport à l'incomplétude de l'Autre, c'est là que l'homme peut réellement se faire "le relais pour que la femme devienne Autre pour elle-même comme elle l'est pour lui". Ce serait aussi, là comme ailleurs, une canaillerie que de vouloir se faire l'Autre d'un sujet, et au fond, céder à cet appel à la voix des sirènes : le "viens nous rejoindre, et tu seras mon Autre, donc".

    Alors que la voie, c'est, face à la surmoitié, réfuter-inconsister-indémontrer-indécider ses dits, à partir de quoi ? A partir de son dire, "à partir de ce qui ex-siste des voies de son dire." Qu'est-ce que c'est, "les voies de son dire" ? C'est que l'exigence du sujet féminin est une exigence de jouissance ; et de cette jouissance distincte de la jouissance phallique. Les voies du dire féminin s'originent d'au-delà du penisneid, si l'on veut ; ça part du : "tu m'as satisfaite". Et si vous me suivez, nous retrouvons les deux axes de rapport, les deux directions avec lesquelles est en rapport le sujet féminin du côté féminin de la sexuation : d'un côté, le point d'inconsistance dans l'Autre, et de l'autre, la jouissance ou le plus-de-jouir qui sont reliés par cette petite phrase située page 25. 11 s'agit, si l'on veut avoir accès, si l'on veut répondre à la surmoitié, il faut savoir déchiffrer et deviner la jouissance, d'où s'origine l'appel comminatoire, la voix de sirène du "fais-toi Autre pour moi". Et qu'à ça, il faut répondre : "il n'y a pas d'Autre de l'Autre" ; et qu'à l'appel du "sois tout pour moi comme je suis tout pour toi" — c'est ça le truc, Tirésias, etc. ; c'est une variante —, il faut rappeler qu'il n'y en a pas ; nul n'aura le dernier mot, le mot qui conviendrait à l'exigence de l'appel féminin A partir de là, simplement, il faut partir, donc, de cette jouissance en tant qu'elle peut se dire, d'où l'idée de dire "ce qui ex-siste", il faut qu'elle ex-siste un minimum, au sens où il faut qu'il y ait un déplacement minimum qui permet d'avoir accès aux voies du dire. Et les dits, les dits de l'exigence, c'est à partir de là qu'ils pourront être renvoyés au S(A barré), au point du "il n'y a pas d'Autre de l'Autre". Et donc c'est là, disons, la place que Lacan assigne au psychanalyste, au nouvel Œdipe : pas tellement deviner la place de l'homme, s'identifier au phallus, mais savoir répondre à cet appel. C'est pour ça que le paragraphe suivant commence :

    "D'où l'analyste d'une autre source que de cet Autre, l'Autre de mon graphe... d'où saurait-il trouver à redire à ce qui foisonne de la chicane logique dont le rapport au sexe s'égare, à vouloir que ses chemins aillent à l'autre moitié ?"

     Ça aussi il faudrait lire doucement, je le ferai, mais simplement, ce que je veux souligner, c'est qu'on voit, en lisant cette page-là soigneusement, qu'il ne faut pas dire du tout que Lacan ait assigné l'analyste à la place de la femme, ce n'est pas la féminisation des psychanalystes, ce n'est pas l'encouragement à "devenez tous Tirésias", ce n'est pas la place féminine du psychanalyste, c'est le psychanalyste en tant qu'il sait répondre au surmoi féminin, en tant qu'il peut renvoyer le surmoi féminin à la vraie logique de la position féminine, qui est de dénoncer les semblants qui visent à toute consistance de l'Autre. C'est ce qui est formidable dans la position de renvoyer les semblants à chacun : "Occupe-toi de ta jouissance". C'est ce qui fait l'abattage, si on peut dire, c'est décrit dans la littérature, des séductrices qui peuvent s'adresser du Président de la République au Ministre de tout, sur le thème : "quelle est ta jouissance", et savoir le faire de façon à ne pas être encombrée par trop de semblants ; quand une femme atteint ça, c'est ce qui fait le grand abattage des séductrices de haut vol, de se foutre du semblant, le petit homme peut arriver paré de toutes ses décorations, de ses dignités de ministre de ceci, de cela, et hop, quelques minutes, il se retrouve confronté à : est-ce que c'est vraiment ça que je veux, est-ce que je ne le veux pas, etc., dans une contradiction dont il a quelquefois du mal à se sortir.

    Et donc c'est ça, le point de faire tomber le semblant. Et l'analyste, c'est d'arriver non pas à se trouver dans la position du Ministre, ni de Dupin — plutôt celle de Dupin que celle du Ministre, d'arriver d'être celui qui dit : "Tu veux qu'il y ait cet Autre qui existe pour toi, rappelle-toi que d'Autre de l'Autre, il n'y en a pas, et que toujours le dernier mot échappe, qu'il y a dans le langage ce point-là auquel tous nous avons affaire", mais que spécialement des femmes arrivent à montrer comment on peut avoir le plus étroit rapport avec ce point et en même temps originer les voies du dire d'un point de certitude.

    Je reprendrai à partir de ça la prochaine fois.

     

     

    Cours VIII du 12 Mai 1993

     

    Au moment où nous nous étions arrêtés, nous étions en train de commenter un paragraphe de ''L'Étourdit" qui isole spécialement dans cette page 25 une formulation de la position féminine en tant qu'énonçant un surmoi - position surmoïque qui part de la jouissance du sujet et qui développe un appel, à partir de cette présence de la jouissance, qui est là intitulée "satisfaction", puisque cet appel commence par "tu m'as satisfaite". Je dis que ça part de la présence de la jouissance pour reprendre les termes avec lesquels Lacan, en 1958, dans son texte "Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine", situait l'aporie, la difficulté de la position féminine, en un suspens entre une pure présence et une pure absence. Pure absence pourquoi ? Pure absence parce que le sujet s'adresse à l'amour du père mort, et pure — le terme n'est pas "présence" mais "sensibilité" ; mais ladite sensibilité c'est la présence de la jouissance ; et c'est après avoir construit cette alternance, ce choix radical, que Lacan introduit dans son texte de 58 le terme si étrange, terme je crois qu'il n'a pas repris ailleurs dans son œuvre, le terme de "narcissisme du désir". Terme presque antinomique : comment le narcissisme, amour de soi, peut-il s'appliquer au désir, qui est d'abord de l'Autre ? Et Lacan introduit ce terme de "narcissisme du désir" comme médiateur entre ces deux pôles : absence — sensibilité, où vient à l'occasion s'hypostasier le désir du sujet féminin. Et cette invention de "narcissisme du désir" vient rendre compte du reproche que l'homme, fasciné, peut adresser à la femme narcissique.

    Freud acceptait la fiction de la femme narcissique. Lacan la repousse, cette fiction. Freud notait le charme délétère et enchanteur de ce type de femme en l'expliquant par le fait qu'on y retrouve le narcissisme primaire auquel il a fallu que chacun renonce, et qui pourtant là, se réaliserait. Ce serait ce par quoi se désigné, par cette fiction, la femme qui s'aime elle-même, la femme au miroir qui s'enchante de son masque. Ce serait cette complétude par sa propre image qui fascinerait l'homme qui est, lui, accroché à elle. Un peu plus et il apparaîtrait naturel de remplacer Narcisse par ta nymphe Echo. Lacan refuse la fiction de ce narcissisme supposé féminin, en montrant qu'il n'a rien de primaire. C'est une réponse à une division primaire, à une dépendance primaire de l'Autre, à une alternative primordiale. Le masque secondaire du narcissisme de l'ego, du moi, est commun aux deux sexes. La passion narcissique du moi vaut autant pour le côté homme que pour le côté femme.

    Ce qui est particulier à la position féminine, avance Lacan, c'est plutôt le narcissisme du désir, que nous pourrions entendre comme amour du désir, ou encore une forme de désir du désir qui vient, à la place du phallus, marquer l'issue féminine. C'est un narcissisme paradoxal que cet amour du manque dont la place est ici marquée. Au cours de ce mouvement vers le manque, le sujet se raccroche au narcissisme du moi de façon secondaire, et au fond, dans ce texte de 1958, le terme de narcissisme du désir me paraît introduire ce qui plus tard se développera dans l'étude de la privation et de l'Autre jouissance. Dans cette imago de la femme narcissique, sous l'identification phallique qui convient à la nature fétichiste de l'amour masculin, il se cache, il se recèle un rapport spécial au manque, où les femmes peuvent passionnément aimer le rien, C'est là la zone où dans sa relation avec un homme toute femme peut être poussée. L'homme sert alors de relais pour que le sujet féminin s'aperçoive Autre pour lui-même, selon la formule très générale que Lacan avait pu donner ; mais si le sujet féminin s'aperçoit Autre pour lui-même, c'est dans une passion mortifère qui peut tout engloutir. Donc nous avions pu raccrocher à ce terme de "narcissisme du désir" un appel sous la forme de "sois Autre pour moi", avec les versions les plus douces du phénomène, et les versions moins douces, dans une gradation depuis "deviens l'ami des femmes", "comprends-moi en tant que femme", "fais toi femme toi-même", "meurs pour moi", "châtre toi", "deviens Tirésias" ; et là, dans ce terme même de "narcissisme du désir", c'est partir de l'accent mis sur l'Autre.

    Tandis que dans "L'Étourdit" p. 73 c'est partir non plus de l'absence mais de la sensibilité, de la satisfaction ; et là donc, l'homme est confronté non plus à une énigme, comme Œdipe, qui a su discerner le symbole phallique dans ces histoires de quatre pattes, trois pattes et deux pattes, mais à la satisfaction féminine au-delà de sa représentation. Et en somme, cette jouissance sans représentation trouvera à s'ajuster avec les tours du dit — pour ceux qui ne sont pas francophones, le texte "L'Étourdit" implique aussi — enfin il y a beaucoup de mots condensés là-dedans, mais au moins il y a ceci il y a des tours du dit ; et il faudra beaucoup de tours, beaucoup de tours sur le tore, sur le tore du langage, pour enserrer cette satisfaction ; et c'est pour ça que la voix qui s'élève dit "Tu m'as satisfaite petithomme... Va, d'étourdit il n'y en a pas de trop" ; il faudra beaucoup de tours de ce dit pour qu'il sache, au-delà du symbole phallique, répondre à l'exigence d'une jouissance au-delà, et dont le regard ne se détourne pas si aisément.

    Lacan en fait une exigence surmoïque, de cette jouissance, et là il faut bien sûr s'arrêter. Nous, vous, qui m'écoutez, vous baignez dans un bain du texte de Lacan depuis, certains d'entre vous, longtemps, et au fond vous savez que le surmoi pour Lacan c'est un commandement qui énonce un ordre de jouissance, ça énonce : "Jouis", à quoi, comme il a pu le dire, à quoi seulement on peut répondre "j'entends". Mais vous savez, quelqu'un qui viendrait d'un autre courant psychanalytique, il faudrait d'abord le "débriefer", il faudrait reprendre la question du surmoi pour lui ôter de l'idée qu'il va de soi que le surmoi est un système d'interdits — avec sauf un petit problème pour le surmoi maternel archaïque qui est tellement archaïque qu'il ne se formule pas en texte d'interdit ; mais sinon, tout le monde a l'idée que le surmoi c'est ce qui vous empêche de faire des choses. D'avoir l'idée que Te surmoi est un pousse au crime — Je vous assure qu'il aurait été très difficile en 1968 de faire comprendre à ceux qui écrivaient "jouir sans temps mort et sans entrave" que ça, c'est le pur énoncé du commandement surmoïque ; ils croyaient être les plus libertaires qui soient, s'affranchir des préjugés sociaux. Contre l'ambiance qui ne veut pas qu'on jouisse, eh bien jouissons tant et plus, c'est-à-dire allons vers la mort. Et il a fallu en effet L'Éthique de la psychanalyse pour faire saisir ce qu'il y a dans ce noyau : le scandale de la découverte freudienne n'est pas que la société empêche de jouir, le scandale de la découverte freudienne c'est que, quoi qu'il en soit de l'aménagement du monde, il y a dans la jouissance, il y a dans le plaisir une part d'au-delà du principe de plaisir qui fait que ça prend tout de suite une tournure — celui qui veut s'avancer vers le jouir sans entraves, eh bien se trouve très vite dans l'horreur. C'est ce qui fait que la voix qui commence par "tu m'as satisfaite" peut être qualifiée de surmoi, parce que pourtant ça paraît bien innocent. Lacan dit que ce surmoi qui appelle à s'égaler à cette jouissance non symbolisée n'est pas si facile que ça à affronter : "elle ne se "surmoite" pas si facilement que la conscience universelle" ; et c'est pour ça que la voix énonce soit : réduis-toi au père mort, fais-toi prendre par la main par Antigone — c'est dit par Lacan : "Grâce à la main qui te répondra à ce qu'Antigone tu l'appelles" —, soit à se faire l'amant châtré Tirésias, et là nous voyons bien qu'il y a une bonne et une mauvaise façon de se faire l'égal de Tirésias. La façon trompeuse de se faire Tirésias, ça consiste à vouloir se faire l'ami, pour feindre d'être au-delà de la mesure phallique. C'est aussi sans doute de se susurrer l'un l'autre que nous sommes semblables et que rien ne nous sépare.

    Là, n'est-ce pas, c'est l'enjeu de la place exacte de la psychanalyse dans le débat qu'amorce, que développe le féminisme. Depuis que le féminisme a trouvé à s'installer durablement dans le tissu culturel des civilisations occidentales — je laisse de côté la question de savoir depuis quand ça s'est installé ; c'est le but de l'encyclopédie historique, de l'histoire des femmes, d'essayer de situer ce point — depuis que ce débat existe, donc, les femmes prient les hommes de leur épargner toutes leurs constructions sur le mystère féminin, sur on ne sait trop les intentions mystérieuses, et considèrent qu'elles s'en occuperont très bien elles-mêmes, et qu'ils s'occupent de balayer devant leur porte, ils ont suffisamment de quoi faire pour ne pas s'occuper des autres. Et la pente, une des pentes du débat actuel, incarné par Mme Badinter, mais d'autres aussi, c'est qu'au fond à partir du moment où on considère que la position de l'homme et de la femme est strictement une question juridique, une question dont on peut rendre compte en termes juridiques — car après tout, en termes juridiques, on peut assez loin rendre compte de ce qu'il en est de la jouissance, c'est même un terme de droit : l'usage est la jouissance légale d'une chose, et le droit a énoncé là-dessus, a exploré un certain nombre de paradoxes de cette jouissance. L'idée c'est qu'à partir du moment où c'est définissable en termes juridiques et que le combat se fait au nom de l'égalité des droits, il n'y a aucune raison que nous n'arrivions pas à une égalité symétrique : l'un est l'autre et l'autre est l'un, et que de cette égalité-là pourraient s'évanouir comme un mirage les pouvoirs délétères de l'appel à l'Autre jouissance. Au fond, il y aurait peut-être une façon juridique de se faire Tirésias. Il y aurait moyen de construire l'appareil du droit de telle façon qu'en effet, nous arrivions à cette figure — pas seulement papa poule, pas seulement le partage équitable des soins à donner aux enfants, qui est un masque, qui est un masque dans ce qu'il s'agit de viser comme égalité, l'égalité du point de vue de cette égalité devant la jouissance.

    La voie psychanalytique, qu'ajoute-t-elle là 7 Elle ne dénonce pas les efforts de la conquête de l'égalité des droits comme vains. La psychanalyse ne souhaite décourager personne. Surtout pas occuper une position conservatrice en rappelant que les mystères féminins resteront toujours les mystères féminins et donc que tout le monde peut dormir sur ses deux oreilles et qu'il n'est pas la peine de faire des efforts du côté de la distribution des droits et devoirs. Non. la position psychanalytique c'est de dire que la voix de la surmoitié, l'impératif mortifère n'est mortifère que pour celui qui refuse d'affronter l'originalité de la position féminine, pour celui qui nierait l'origine d'un dire féminin spécifique où il y a incidence directe de l'Autre. La Sainte Thérèse du Bernin, en un sens, témoigne de son étreinte avec le père mort, mais en un autre sens, elle témoigne de la joie de l'Autre qui n'a pas de nom mais dont la présence est certitude. L'énoncé si doux du "tu m'as satisfaite, petit homme", s'il est surmoïque, s'il est terrible, c'est qu'au-delà du phallocentrisme, les tentations de s'arracher aux limites imposées trouvent ici leur source. Là, la position du sujet moderne à laquelle nous convie Lacan n'est pas de se faire attacher au mât du navire, comme Ulysse ; ni de s'attacher au semblant phallique, comme le fait l'église catholique qui maintient dans sa direction fermement sa barque, en refusant tous les appels de la modernité qui viseraient à persuader le Pape qu'il serait indifférent que les prêtres puissent être femmes plutôt qu'hommes. Si l'église catholique y tient, c'est parce que ce sont, en notre monde, les grands défenseurs du semblant phallique. Ils ne le savent pas complètement, mais ils en ont une idée. Ce n'est pas du patriarcat, ce n'est pas le patriarcat juif, c'est autre chose ; mais c'est un rapport très net à ce que ça a de semblant : c'est bien des hommes en tant qu’ils renoncent à l'exercice de l'organe et qu'ils témoignent de ce que vraiment ils sont là un symbole. C'est l'orientation de départ qui était si bien calculée, alors que dans la religion de la Déesse mère, on procède autrement tout le monde aime ça, on entend : "ah, les religions de la Déesse mère, comme c'était bien, en ce temps-là, il y avait de la jouissance f". — oui, enfin, il faut relire L'Âne d'or, il y avait surtout des types qui étaient tellement dans la dévotion de la Déesse mère que bien entendu ils se châtraient, ils se châtraient en série. C'est cela les religions de la Déesse mère : c'est derrière, un cortège d'admirateurs qui se châtraient. Et il y eut dans l'église catholique, au départ, tout un mouvement d'enthousiasme qui voulait, qui tenait absolument à se châtrer, pour bien montrer qu'eux aussi étaient capables de se dévouer pour le symbole, dans le milieu de cette bande côtière de la Méditerranée qui continue à être peuplée de gens assez agités, pas calmes, c'est autre chose ; et ça continue à être assez poïétique, la Création, ça marche toujours ; la religion c'est une valeur sûre. Donc dans cette région du monde il y avait un grand concours de personnes qui voulaient se châtrer — le chic, ça a été d'interdire ça. Il faut opposer les pratiques de castration des prêtres de Cybèle à la castration symbolique du vœu de chasteté. On peut là-dessus lire les belles lettres d'Origène à son frère. Il faut aussi séparer ce vœu de la circoncision. Saint Paul insistera sur la "circoncision du cœur" qu'il s'agit d'obtenir, reprenant par-là les objurgations de Jérémie : "ôter le prépuce des cœurs."

    Alors il y a, face à cette logique que développe cette église catholique par le maintien de ce semblant, la voie que propose la psychanalyse : elle n'est pas de conserver ces semblants, ceux du père, ceux du phallus — encore qu'on ne peut pas ne pas considérer comme très sensée la position de Jean-Paul II. Il n'a pas le choix cet homme. C'est ou bien ça, ou bien il faut qu'il aille plus vite que l'église anglicane. Ou bien ça ou alors il faut moderniser mais à toute vitesse, il faut rattraper toutes les institutions du monde, et donc en effet "mixifier" massivement l'église de fond en comble et refaire complètement un certain nombre de changements. Mais c'est — ou ça, ou la voie qu'il prend. Et il fait ça avec une boussole incontestablement orientée, absolument conservatrice, voire réactionnaire. On ne peut pas toujours être dans le sens de l'époque. En tout cas il faut savoir, si on s'y met, pourquoi on s'y met ; en effet, là, il le fait avec une détermination rare.

    La voie de la psychanalyse en tout cas n'est pas celle-là. C'est de mobiliser toutes les ressources du dire, de l'interprétation, pour faire valoir combien les dits de la Sphynge n'ont de pouvoir mortel que si on ignore qu'il faut y faire face comme être sexué. Ou bien nous aurons affaire, dans un monde qui refoule, qui 'dénie, qui forclot la castration, à l'appel de dieux obscurs, pour reprendre des termes utilisés par Lacan à la fin du Séminaire XI, ou bien le sujet saura reconnaître que la voix des dieux est celle de la femme. Elle se présente comme surmoitié à celui qui ne veut pas l'entendre... (retournement bande) ... rend compte, une par une, quelles jouissances il s'agit d'obtenir, C'est pour cela, que Lacan assigne comme tâche de "décompléter, réfuter, inconsister, indémontrer, indécider" les dits qui partent du dire au-delà de ce qui peut se représenter dans le symbole phallique. Et d'une certaine façon cette position, "réfuter, inconsister, indémontrer, indécider", c'est une reformulation logique de l'impératif éthique de la psychanalyse, du "wo es war, soll ich werden" : là où c'était cette autre jouissance-là, il faut que le sujet advienne. Alors je prends ça pour une nouvelle formulation de l'impératif analytique, puisque Lacan enchaîne dans son "Etourdit" sur une phrase :

    "d'où l'analyste d'une autre source que de cet Autre d'où saurait-il trouver à redire à ce qui foisonne de la chicane logique dont le rapport au sexe s'égare...", etc.

    C'est bien de loger le psychanalyste à une place et à une tâche, par exemple, dans laquelle il ne considère pas qu'il s'agit d'entériner la fiction d'un rapport heureux symétrique entre les deux sexes divisés en deux moitiés. La division en deux moitiés de l'humanité, c'est un effet de série dont on ne sait toujours pas comment il se produit exactement. Qu'est-ce qui fait qu'exactement le sex ratio est composé comme ça, ça reste un objet d'étude qui a beaucoup progressé comme question depuis qu'on a trouvé l'A.D.N. ; tout le monde espère beaucoup de l'étude du génome humain pour avoir quelques petites clefs supplémentaires, mais enfin pour l'instant, ça n'est pas maîtrisé, cette question. A certains égards heureusement ! Bien que des civilisations entières aient essayé de maîtriser au moins les taux de reproduction — non pas au niveau génétique, mais simplement en tuant les filles à la naissance, comme la civilisation chinoise qui s'est beaucoup spécialisée là-dedans ; l'Afrique aussi, et donc il y a tout un secteur des sciences intéressant la démographie féministe qui calcule — étant donné les taux de fécondité, le nombre de filles assassinées à la naissance, étant donnés les recensements de population. Alors on prend ça, et il y a un certain nombre de sujets qui s'évaporent : étant donné le sex ratio normal et les taux des naissances, les populations ne devraient pas être celles-là ;'et c'est comme ça qu'on arrive à discerner à peu près, en faisant des études, combien d'enfants sont supprimés à l'arrivée pour maintenir le taux de reproduction du capital stable, et les taux religieux stables, dans différentes civilisations. Ce qui n'est pas dénué d'intérêt, mais ça c'est des manipulations non pas génétiques mais des manipulations constantes depuis qu'il y a une histoire lisible. Evidemment les sociétés ont tâché de corriger cette symétrie étrange, et en tout cas y encouragent fortement ; ce n'est pas seulement la symétrie de notre corps qui nous amène à penser en termes symétriques.

    En effet le préjugé qu'il y ait à chacun sa chacune tient largement à ce hasard biologique, qui a sûrement été mis au point comme facteur intéressant pour l'espèce, mais enfin qui à part ça laisse cette idée qu'il n'y a pas deux moitiés, qu'il y a plutôt les deux moitiés, et la surmoitié. Il y a les deux moitiés qui sont distribuées par le phallus avec la question de l'organe imaginaire marqué d'un côté. Ça, ça distribue en effet deux moitiés. Mais le reste, surmoitié, ce qui est au-delà, n'en prend que plus de poids. Cet appel à la jouissance, sa présence d'autant plus grande, c'est une idée qu'il faut bien saisir, parce qu'on pourrait faire aussi du psychanalyste non pas celui qui serait le prêtre du rituel de la religion de la castration, mais on pourrait en faire celui qui serait l'exégète de la jouissance phallique : il viendrait expliquer que dans le monde en effet tout peut avoir un sens sexuel. Alors ça, ça se sait dans les salles de garde. Tous ceux qui ont fait leurs études en médecine le savent : tout a un sens sexuel. Et au fond le psychanalyste pourrait peut être faire ça de façon un peu plus sophistiquée, avec un peu plus de culture que celle qui a lieu dans ce type d'endroit — qui n'est pas forcément dans la référence sorbonnarde. Les psychanalystes, eux, pourraient baigner dans les références sorbonnardes et expliquer au fond que tout a un sens sexuel ; et voilà le grand mystère ; et d'expliquer ça tant et plus.

    Ça sert aux publicitaires. Ce qui est le plus clair c'est que ceux à qui ça sert dans le monde, pour l'instant, l'industrie qui s'est le plus emparée de la psychanalyse et de son idée, c'est vraiment la publicité — dans la célèbre doctrine : "nous vendons du rêve ; qu'est-ce que c'est que le rêve ? Donnons-lui son nom : nous vendons du rêve sexuel" ; et pour ça on peut tout, et dès qu'on veut le vendre, il faut le rendre désirable, et pour ça on construit une industrie qui brasse des milliards, et quand elle est en récession il y a des journaux qui font faillite, on n'arrive plus à faire des télévisions — enfin, il y a des pans entiers de l'industrie du monde qui ne tiennent quand même que là-dessus : avoir compris que tout en effet peut se ramener sous la distribution phallique. Alors on fait conduire des voitures à toute vitesse vers les dames qui font des petits coucous, on fait des variations de ça tant et plus jusqu'à l'écœurement, on fait ce qu'on peut pour que tout ça soit toujours dans cette idée, et ça marche, de façon convaincante et démontrable.

    Alors la psychanalyse ça pourrait être ça au fond, d'expliquer que quelle que soit la chicane que produit la technique, quelle que soit l'industrialisation du monde, la science, etc., eh bien c'est ça qui mène le monde, et de façon scientifique au sens que la technique donne au terme. Là, ce que propose Lacan, ça n'est pas abonder dans le sens sexuel. Qu'est-ce que ça donne ? Ça donne ces multiplications de représentations, et la constatation qu'en même temps l'homme moderne, contemporain de cette industrie et de l'éthique de vérité scientifique, est quand même très encombré pour aborder les choses du sexe ; et qu'à abonder dans la symbolique et le sens sexuel, à baigner dedans, eh bien l'homme moderne est nettement plus désemparé que l'homme de l'âge classique.

    Lacan notait que c'est ce qui fait, qui continue à faire le charme des romans classiques d'avant la coupure épistémologique, d'avant la science ; ce qu'il y avait avant, c'est-à-dire l'homme du péché, se débrouillait plus aisément avec des questions sexuelles très compliquées. Il ne suffit pas de dire qu'au XVIIIème siècle on était libertin et qu'au XVIIème siècle il y avait la cour du roi ; mais tout de même, quand on voit les embarras maintenant qu'a tout homme politique qui se fait prendre la main dans le sac, dans le sac d'une dame ou d'un monsieur, et que ça fait toute une affaire et qu'on lui rappelle que non, qu'il doit faire ce qu'il a dit, c'est-à-dire 'être bien, dévoué à sa petite famille etc. — tout de même, on se dit qu'il y a quelque chose qui ne va pas, les bras en tombent. Quand on voit par contre les Mémoires de l'Abbé de Choisy un certain nombre [.. là la paroisse quand il fait la quête avec ses robes un peu trop mordorées et que les dames en sont jalouses, les autres dames, et qu'on lui demande de ne pas faire de scandale public et d'adopter des tenues un peu plus modestes — c'est tout ce qu'on lui demande, on ne lui demande pas de s'habiller en homme. Et qu'on n'explique pas que c'était parce qu'il était prince du sang et qu'on ne voulait pas se le mettre à dos etc. L'homosexualité du frère du roi, de Monsieur, était fort connue et ça n'a jamais fait tomber tout le monde à la renverse. Bon, bien, il avait sa cour, ses mignons, etc., et tout le monde calculait comment être bien avec l'amant du moment pour avoir des postes, et ça entrait dans les calculs de tout le monde.

    Et quand on voit la situation de l'homme moderne empêtré dès qu'il y a le moindre truc un peu complexe... c'est la fascination, c'est l'histoire, et qui marche toujours. Le succès du film Crying game, "traînée de poudre" — on a constaté que les seuls films qui ont un succès de surprise et qui réunissent des masses de façon surprenante ce sont les films à thèmes bissexuels, comme on dit, c'est-à-dire où on ne sait pas très bien, où la question de la moitié est un peu mise en doute. Alors il y a eu trois films, il y a eu donc ce film "traînée de poudre", vous en avez entendu parler sûrement ; pour ceux qui ne lisent pas les journaux, c'est le montage, l'histoire d'un type, d'un militant de l'IRA, irlandais, qui coince un soldat anglais des troupes, qui le tient en otage, et qui finalement s'intéresse à la petite amie du soldat, lui rend visite, et le grand secret du film, qui est vraiment construit comme un film de travestis puisque ça tient sur le moment de dévoilement ; la jouissance du travesti c'est le moment où ça se dévoile. Eh bien à propos de ce film, il y avait, pendant trois mois, des trucs du genre "ne racontez pas !", "ne dites pas le secret !", "ça gâche tout le film !", etc. — c'était vraiment participer de la jouissance du travesti, le côté cette femme qui avait l'air si épatante — voilà, problème ! Il y en a eu un autre qui s'appelle Peter's Friends, de cet excellent acteur anglais Kenneth Branagh qui a fait un Henri V absolument époustouflant. Il a fait un autre film qui s'appelle "Les amis de Peter", dont le héros c'est ça : la révélation du film au milieu c'est que le type convié à une fête, on sait qu'il a le sida parce qu'il est bissexuel. Et puis il y a en France "Les nuits fauves" de Cyril Collard, petit film bâclé à la va-vite, peu de crédits etc., pouf ! grand succès chez les jeunes, et on sent bien qu'il y a là, pour que ça soit simultanément, dans le même moment, dans des cultures assez distinctes et dans des ambiances, dans des langues, dans des systèmes de production, dans des rapports au cinéma très distincts — tac, arrivent des phénomènes de ce type. Ça correspond à quelque chose, n'est-ce pas, c'est un symptôme du malaise dans la civilisation.

    Eh bien ces façons dont s'impose en effet l'appel de la surmoitié, c'est ce qui touche de près, ce qui incarne les puissances un peu abstraites de la pulsion de mort. Parce que l'état actuel du malaise, ça pourrait plaider contre la psychanalyse. Tout de même, de dire : "ça fait un siècle que la psychanalyse existe" — quand on voit l'état du monde, on n'a pas le sentiment, qu'en un sens, à l'égard du sexe et de la distribution de la jouissance, le sujet soit allégé. Que ce soit permissif est une chose, l'allégement en est une autre, La permissivité ça a surtout permis une sorte de représentation exaltée du mal — terme que Lacan utilisait — ; ça a permis les représentations exaltées des formes, si l'on veut, perverses extrémistes. Non pas que je désigne par là le mal, soyons clairs ; mais qu'il y a un type de représentations qui "fait fonction de". Si ce brave Mapplethorpe s'est retrouvé interdit d'expositions aussi aux Etats Unis, c'est parce que ça faisait cette fonction là, de représentation exaltée de ce qu'il ne faut pas voir. La permissivité a fait cela et nous entrons dans une époque où il n'est pas certain qu'on continuera ; il y a des velléités du maître de remettre tout cela en ordre. Je ne suis pas sûr non plus que ça réussisse, mais en tout cas ne confondons pas permissivité et allégement à l'égard des souffrances.

    Et c'est ce que je lisais aussi dans un journal à propos du drame de la famille de Woody Allen. Au fond le journaliste américain qui commentait ça disait : qui va être le gagnant, qui va être le perdant. Ce qui est clair c'est que les grands perdants ce sont les "psys", c'est-à-dire les "shrinks" aux Etats Unis, toute la population psychologues, psycho-machins, ce qu'on appelle ici ''psys", qui mélange psychiatres, psychologues, psychanalystes, tous les techniciens de la psyché. Tous sont shrink, du terme "réducteurs de têtes", to shrink heads. Donc il disait : ce sont les grands perdants ; et il disait de façon amusante : qu'une famille emploie autant de spécialistes de ce type depuis autant d'années et se retrouve dans une telle panade ne plaide pas pour la profession. Et il notait que Woody Allen a témoigné devant le juge — ça fait trente-trois ans qu'il est en thérapie, dont plus de vingt ans avec la même, son nom a été donné par le juge ; je ne la connaissais pas, inconnue au bataillon, en tout cas elle n'écrit pas beaucoup dans les revues de psychanalyse, à ma connaissance, je ne peux pas dire, je n'ai pas regardé l'index pour voir si elle avait publié, je vais essayer de le faire — et donc Mia Farrow est en psychanalyse, les trois enfants sont en thérapies diverses etc., donc on a un encadrement, et on voit que la névrose indomptée de Woody Allen, réussissait dans tout cet appareillage à… — Eh bien, allons plus loin puisque, s'étant fait surprendre avec cette petite fille, plus si petite, adoptée, de Mia Farrow, il lui téléphone en lui disant : "faisons de ceci un approfondissement de notre relation" — on voit bien : aller chercher l'Autre toujours plus loin, toujours plus loin. Là on voit bien cette idée que — quand Lacan dit que dans le fantasme obsessionnel, le sujet se forme à ne pas s’évanouir ; là on voit vraiment quelqu'un, en effet, trente-trois ans de thérapie, eh bien toujours vaillant, toujours là, toujours avec la même pulsion qui ne cesse pas et qui l'amène au forçage de la pudeur de l'Autre, son partenaire, et qu'en effet tout cela est adressé à Mia, qui a répondu comme une vraie femme. C'est-à-dire que là il a été la toucher exactement dans la zone où Madeleine Gide a été touchée. Toute cette histoire, c'est vraiment le côté : il a appuyé sur le bouton, et là elle est entrée dans la zone où alors là, tout passe, tout. Et en effet on a eu le geste de ladite "vraie femme" qui bondit, et du jour au lendemain, terminé, tout par terre, tout cassé, avec une détermination, une force remarquable. Et en effet tous deux vont perdre beaucoup : huit mois de procès, leur vie exposée partout, toute la vie qu'elle a construite ; c'est quelqu'un qui a du ressort mais quand même, elle a construit beaucoup avec ce garçon, et en effet c'est vidé d'un coup d'un seul sur le tapis, avec le côté arrache-cœur que tout ça représente, et rien ne peut la raisonner. Enfin, pour dire que les vraies femmes ça n'a pas disparu de l'histoire : il y a Médée, il y a Madeleine Gide, et je trouve que sous nos yeux on a un très bel exemple de quelqu'un qui, en effet, a essayé de se faire la mère universelle par l'adoption à travers un montage juridique complexe. D'un côté il y a la mère et à côté apparaît la femme avec ce que ça implique. Ça donne un spectacle instructif ; c'est se donner en spectacle avec cette valeur de procès public : rien n'est épargné. Et le journaliste disait : "commence dans deux mois le procès avec les enfants", et il terminait en disant : "la seule bonne nouvelle dans tout ça c'est que ce procès là, au moins, est interdit à la presse". Sûrement, ça va être publié en livre. Ça soulève le cœur. Mais cette histoire, si elle est là, c'est pour montrer qu'on pourrait dire que tout ça ne plaide pas pour la psychanalyse — ça ne plaide pas en tout cas pour un certain usage, alors que jusque-là incontestablement Woody Allen était une des meilleures affiches publicitaires de la psychanalyse, c'était celui qui sans doute a le plus contribué, avec quelques auteurs juifs new-yorkais, à donner le goût de la psychanalyse dans l'époque contemporaine.

    En un sens ce que ça laissait de côté, en effet, c'est la difficulté de l'appel à la surmoitié. C'est ce point-là qui en effet ne se résorbe pas dans des pratiques d'apaisement ou dans ce qui est un idéal de résorption dans le couple ; et au fond, ce dont Woody Allen témoigne, c'est que son histoire, il vaut mieux la prendre non pas comme un échec thérapeutique, mais comme une démonstration, démonstration qu'ou bien on arrive à réfuter, inconsister, indémontrer et indécider, ou bien on se retrouve prisonnier de ces chicanes du sexe, ou bien rattrapé un moment donné par la voix en question. Je ne pense pas d'ailleurs que ça puisse être vu non plus de l'autre côté, du côté de Mia Farrow, comme une erreur : c'est un acte, aussi, avec tout ce que ça a de valeur exemplaire de l'acte, qu'elle démontre ; qu'au fond la psychanalyse, si elle a quelque chose à en faire, c'est de montrer que ça a cette valeur-là, pas simplement du fait que c'est une famille qui souffre ce qui est incontestable mais que c'est au-delà.

    C'est aussi une façon, je trouve, plus opératoire de nous expliquer à nous-mêmes pourquoi en effet la diffusion de la psychanalyse dans le monde, la dispersion de son discours, ne fait pas effet de prévention ; parce que ça c'est une illusion qui a beaucoup été entretenue : Mélanie Klein concevait la psychanalyse comme prévention, et d'autres aussi puisque c'est une façon de rendre la psychanalyse acceptable par le maître. Tout le monde est pour la prévention, spécialement le maître politique, qui doit s'occuper de la santé ; donc si on lui prévoit quelque chose qui marche vraiment, comme le fluor dans l'eau pour les caries dentaires, ça alors, si on pouvait faire un truc pareil pour éviter ensuite d'avoir à payer des traitements plus tard, quel soulagement ! Donc la psychanalyse préventive, ça a beaucoup marché comme idée — mais elle n'est pas préventive. Lacan, lui, formule ça d'une façon ; d'autres, par exemple, comme Winnicott, face à la prévention kleinienne, répondaient, je l'ai dit à Aubervilliers, dans un petit débat auquel on était convié après une pièce sur Mélanie Klein — Winnicott avait répondu face à la prévention kleinienne que ça lui paraissait une naïveté, parce que disait-il, l'effet de la psychanalyse dans l'éducation, c'est une plus grande permissivité, et reconnaître les différentes pulsions. Mais il disait : ce que ça libère aussi, c'est la pulsion de mort ; et il notait qu'au fond, la psychanalyse, d'accord elle se répand, mais ça n'empêche pas la tentation du suicide ; et cette pulsion de mort fait limite aux espoirs positifs et aux espoirs de venir enfin à bout du malheur, La psychanalyse ne peut pas avoir les mêmes enthousiasmes que la médecine qui prédit la fin de la dépression — c'est annoncé, c'est dit, c'est fait, ça y est, la dépression n'existe plus. Moyennant quoi regardez les taux de statistiques dans le monde, de l'incidence des maladies mentales, ça laisse rêveur. Comment après quinze ans de victoires continues on en est à ces niveaux-là de prescription de psychotropes de toutes sortes et de niveaux de lits et de praticiens dans le monde, y compris dans les sociétés occidentales, où il y a la pratique et la diffusion réglée, constante, depuis les quinze ou vingt dernières années, de médicaments enfin actifs Quand on voit ce que ça donne, on se dit que même l'appel enthousiaste de la science ne tient pas toutes ses promesses.

    Eh bien la façon dont Lacan a précisé ça, n'est pas seulement que cette pulsion de mort ne se réduit pas, c'est que ça prend cette forme : à faire valoir le sens phallique qui est quand même le levier de notre opération, qui est ce par quoi nous trouvons une incidence d'abord dans le symptôme, pour arriver certes au point de hors-sens, mais d'abord à le faire valoir, et dans un monde où effectivement la science tente de le forclore, à le faire valoir, nous laissons un reste, nous laissons la dite surmoitié à laquelle il faut aussi s'affronter. C'est pour ça que Lacan pouvait dire qu'au-delà de l'interprétation, ce qui lui plaisait le plus c'était un discours sans paroles ; d'arriver à rendre compte, de façon transmissible sans paroles, des chicanes de cette dénaturation du sexe qui est propre à l'espèce humaine, et sans pour autant penser en venir à bout par la prévention et la charité.

    Je resterai là dessus pour aujourd'hui, et nous reprendrons le commentaire de "L'Étourdit" dans quinze jours.

     

     

    Cours IX du 26 Mai 1993

     

    La dernière fois, je vous ai présenté, donc, une sorte de filage continu d'un certain nombre de thèmes, de points abordés dans l'année sur l'intitulé du cours, "Positions féminines de l'être." Je considère que ce sera le point d'orgue sur ce thème, et je voudrais consacrer les quelques séances qui nous restent à une sorte de préparation du thème qui va être celui des journées de l'Ecole de la Cause Freudienne et de l'Ecole Européenne de Psychanalyse, en Septembre, qui ont pour titre :           « Le temps fait symptôme ». Ce titre a un sous-titre : "Variétés cliniques de la question du temps" ; et disons qu'il y a un aspect à la fois énigmatique — le temps fait symptôme, on se demande de quoi ça parle, ça parait difficile, en un sens ; en un autre sens, il y a un versant clinique assez évident.

    Et il s'agit pour nous de reprendre, de relire chez Lacan le fameux article : "Le temps logique et l'assertion de certitude anticipée". Il ne s'agit pas de le lire, disons, dans la perspective de bien nous persuader qu'il y a l'instant de voir, le temps pour comprendre et le moment de conclure. Au fond, Lacan écrit cet article en 1949, nous sommes plus de quarante ans après ; on sait qu'il faut vingt ans pour qu'une thèse de Lacan soit complètement connue, là c'est le double ; c'est en effet assez bien connu, encore qu'on ne sache pas très bien ce que ça veut dire ; mais c'est une thèse assez diffusée que le temps en psychanalyse n'a pas une structure continue, mais une structure discontinue. Lacan l'a fait valoir à propos de ce qu'il avait appelé à l'époque un sophisme, qu'il faudrait nommer sans doute autrement dans l'après-coup.

    C'est en fait une séquence, une séquence d'événements qui font circuit.

    Pour ceux d'entre vous qui ne sont pas familiers avec ce texte, je vais rappeler très rapidement l'essentiel : il y a trois personnes, trois prisonniers, qui sont convoqués par un directeur de prison, qui leur dit "vous aurez soit un disque blanc, soit un disque noir dans le dos ; vous ne savez pas, débrouillez-vous. La seule chose que vous pouvez voir, c'est ce que portent les deux autres prisonniers, vous, vous ne pouvez pas connaître le vôtre ; et vous savez le nombre total de disques". C'est-à-dire qu'il y aura une dissymétrie. Alors à partir de là, chacun est livré à un calcul personnel pour savoir quelle est la couleur de son disque. Et à partir de là, il peut se livrer au calcul parce qu'il connaît le nombre des disques : il y en a cinq en tout, trois blancs et deux noirs.

    Et une fois qu'il y a cette structure qui est donnée, c'est-à-dire que vous pouvez avoir, donc, un certain nombre de séries qui sont réalisables : deux noirs — un blanc, ou trois blancs, ou une série de deux blancs — un noir. A partir de là, chacun se livre à un calcul sur les autres. Et Lacan montre comment en un nombre fini de coups, de mouvements, chacun peut calculer, avec l'idée, en somme — il sait que chacun des autres se livre à une anticipation sur la série : est-elle composée des trois blancs, ou de deux noirs... ? Chacun anticipant sur la conclusion.

    Alors je vous renvoie au texte, comme c'est un peu par surprise que je change de thème, je vous laisse le lire et la prochaine fois je le reprendrai de près pour résumer la séquence. Mais ce qui m'intéresse surtout, c'est de bien faire valoir qu'il ne s'agit pas dans l'enseignement de Lacan d'une sorte d'aparté sur le temps, mais d'une présentation essentielle de ce qu'est un message ; que l'opposition signifiant/signifié, que Lacan va faire valoir de façon décisive à partir de 1954, en cache une autre, qui prendra de plus en plus d'importance dans son enseignement, et qui est une logique des places. Cette logique des places, on la voit apparaître de façon évidente, criante, dans les années 70, où Lacan développe une logique des modalités, où le nécessaire, l'impossible, le possible, le contingent sont abordés d'une façon tout à fait spécifique, originale, reconstruisant à l'aide de ces modalités de nouvelles perspectives sur les catégories d'Aristote : l'universel, le particulier, qui sont passées pendant un moment comme des météores, comme des abstractions plus ou moins philosophiques, jusqu'à ce qu'on s'aperçoive de l'utilité que ça avait pour aborder les questions de la sexualité féminine en psychanalyse.

    Donc on a vu apparaître toute une œuvre logique chez Lacan dans les années 70, distincte de l'accent mis sur la "linguisterie", selon son expression, sur les dérivés qu'il donnait à l'opposition féconde des catégories introduites en linguistique comme signifiant et signifié.

    Cet effort était précédé depuis très longtemps dans son œuvre par des essais logiques faisant apparaître les liens entre message et calcul. Par exemple, le texte intitulé "Le nombre 13 ou la logique de la suspicion", qui apparaît comme un petit jeu amusant pour déterminer, en un certain nombre de pesées, une pièce soupçonnée de ne pas être comme les autres — c'est là la suspicion c'est déterminer une place à partir d'un calcul.

    Et puis il y a ce texte, "Le temps logique", où le message lui-même apparaît lié — le message qui est "qu'est-ce que j'ai dans mon dos et que je ne peux pas voir, quel message suis-je en train de transporter ?" Nous pouvons donner à ça le qualificatif de message ; Lacan lui-même fait valoir combien le sujet transporte à son insu de messages. Les exemples que nous avons dans la littérature sont bien nombreux ; le plus populaire, c'est encore Michel Strogoff, le messager qui transporte sur lui le message, reprenant cette figure de l'esclave antique transportant un message qu'il ignore, et qui sera exécuté juste après l'avoir délivré pour être certain du secret, à une époque où on ne disposait pas de codage permettant démocratiquement de ne pas tuer tous les messagers après qu'ils aient délivré leur précieux message.

    Là, le message, c'est-à-dire la couleur de ce que l'on porte, est déterminé comme place vide par un circuit. Et qu'on ne le lise pas, qu'on l'énonce sans le lire, mais par un calcul, c'est aussi la place que va tenir "La lettre volée", dont tous les effets sont analysés à partir d'un calcul qui commence justement par le fait que quelqu'un la met dans son dos ; la Reine cache une lettre, et à partir de là, plus personne ne lira et ne sait ce qu'il y a écrit dessus ; il s'y greffera un message qui n'a rien à voir avec cette lettre, simplement, on va calculer, et pourtant, cette lettre, dont on ne sait plus ce qu'il y a écrit dessus, jouera parfaitement tous ses effets.

    Donc il y a une logique profonde qui unit ces trois textes, "La lettre volée", "Le temps logique", et le texte sur "La logique de la suspicion". Il y a un lien profond qui les unit et qui ne se raccorde pas tout de suite si facilement avec la doctrine du signifiant ; et il y eut des difficultés pour savoir comment, chez Lacan, la lettre, qui n'est pas du tout un concept saussurien, qui est vraiment totalement absent chez Saussure, pouvait faire bon ménage avec le signifiant et le signifié.

     Ça n'a pas été facile à comprendre pour les élèves de Lacan, jusqu'à ce que Jacques-Alain Miller fasse valoir combien il était commode de réduire la lettre à ce qui reste une fois que le signifiant a délivré son message. Une fois que le signifiant a eu les effets de signifié, il ne disparaît pas pour autant, il reste ; et il reste comme lettre dans des circuits exemplaires, comme celui, en effet, de la "Lettre volée", où on voit fonctionner une série. Le raccord, donc, de la théorie de la Lettre à la théorie du signifiant est donné dans "La lettre volée", est donné en entrée des Ecrits de Lacan.

    Et dès cette année-là, où il fit ce séminaire, en février 55, Lacan avait mis son enseignement de l'année, le Séminaire II, intitulé : "le moi dans la théorie et la pratique de la psychanalyse", à l'enseigne d'une conférence finale faite en juin 1955 sous le titre : "Psychanalyse et cybernétique". C'était prendre acte rapidement, en 55, de tout le mouvement qui s'élaborait autour de ce terme de cybernétique inventé par Norbert Wiener, mathématicien génial et co-inventeur avec quelques autres des ordinateurs et machines circulantes ; et de nos jours, si Lacan faisait cette conférence, il appellerait ça : "psychanalyse et neurosciences". Il ne dirait plus "intelligence artificielle", parce que plus personne ne sait ce que c'est que l'intelligence artificielle, c'est un terme qui est déjà mort ; ça a désigné à un moment donné un ensemble de recherches sur le calcul, 11 faudrait peut-être dire "psychanalyse et sciences cognitives" pour situer l'intérêt de cette conférence de Lacan.

    C'est une conférence où Lacan fait valoir la distinction pour lui essentielle entre le calcul et les chiffres eux-mêmes, entre les procédés du calcul et les chiffres. Je vous renvoie à cette conférence qui figure à la fin du Séminaire II, mais je vais la démonter pour préparer votre lecture.

    D'abord il fait valoir que l'homme a calculé bien avant la science, la science au sens de la physique. La science, qui permet à Lacan d'écrire, même, le terme au singulier, ce qui ne va pas de soi en épistémologie ; c'est une thèse que d'oser écrire "la science", alors que ce qui existe ce sont les sciences, 11 écrit donc "la science", et prend comme date d'introduction de la science dans le monde, d'un nouveau régime de fonctionnement, la coupure du XVIIème siècle, qui dans l'épistémologie française, celle de Bachelard et Koyré — vous connaissez ces deux auteurs ; Bachelard, n'est pas simplement connu pour ses sympathiques réflexions sur la psychanalyse du feu et autres fantaisies phénoménologiques, il est connu surtout pour avoir été le tenant d'une épistémologie de la discontinuité : avant et après la science, ce n'est plus pareil, on est dans un autre monde une fois que la science passe ; et justement, toutes les qualités, le feu, l'eau, etc., terminé, ça arrête de parler ; c'est bon pour les rêveries, c'est excellent pour les rêveries, mais ça n'a plus de prise ; et de cela, donc, Foucault a dégagé dans Les mots et choses, vous le savez, un certain nombre de thèses qui ont eu toute leur force.

    La question, donc, soulignée par cette conférence de Lacan, c'est qu'au fond, l'homme a calculé longtemps avant la science, et qu'il reste une grande question en épistémologie, c'est : pourquoi y a-t-il eu tant de temps entre les mathématiques et la physique ? Qu'est-ce qui fait qu'il y a eu de très bons calculateurs dès que l'écriture est venue au monde, donc dès que nous avons des traces par l'écriture cunéiforme, à moins 3000, dans les systèmes d'écriture inventés au Moyen-Orient ? Dès que nous avons des traces de tablettes, nous avons des traces de calculs : calculs de comptages des biens du maître, mais aussi, calculs de positionnement des étoiles. De même, les mathématiciens chinois étaient extrêmement avancés, comme les mathématiciens indiens, ou hindous. Ils avaient une avance considérable sur l'occident. Pour les chinois, nous le savons par les réalisations même qu'ils ont pu faire de calculs astronomiques et de l'horloge. Pour les hindous, ce sont eux qui nous ont appris à utiliser le zéro, très lié à la métaphysique indienne, visant le rien.

    Le temps n'a commencé à exister que lorsqu'il y eut des machines à écrire le temps ; le temps n'a commencé qu'avec les horloges. Une date décisive pour l'histoire du temps, c'est donc 1659, l'invention de la pendule isochrone par Huyghens, mathématicien hollandais – enfin ce n'était pas la Hollande à l'époque. C'est un mathématicien qui réussit donc à inventer et à établir la courbe régulière du pendule, qui permettait de définir une horloge universelle de façon consistante.

    — Question : le cadran solaire, ce n'était pas du temps ?

    Le cadran solaire, ce n'était pas du temps, en effet ; ce n'était pas du temps parce que c'était spécialement lié au lieu, ça n'était pas universel, et c'est ce qui faisait que les heures romaines n'étaient pas les heures égyptiennes, n'étaient pas les heures hindoues, c'est ce qui faisait que la méridienne était telle heure en un endroit, telle heure en un autre, et que le cadran solaire donnait plutôt l'idée à chacun qu'au fond, le temps consistait surtout, disons, à prendre du bon temps, et que le temps rythmait surtout, même, les empereurs ; le temps ça servait à déterminer l'ouverture et la fermeture des thermes ; pour les romains c'était la chose fondamentale : à partir de quelle heure pouvait-on aller dans les thermes, et à quelle heure était-on obligé de les laisser ? Et entre les poètes romains, il y a tout un débat pour savoir s'il vaut mieux prendre son bain à la cinquième heure, grosso modo vers une heure, ou si c'est mieux d'attendre trois heures. Il y a un débat là-dessus, et en effet, quand on se trouve sous le soleil plombant de Rome au mois d'Août, on comprend que ce fut une question d'intérêt. Bon, il y avait ceux qui préféraient que le soleil fût moins brûlant et ceux qui trouvaient que c'était désagréable ; enfin, c'était une question de gérer ses plaisirs, et de gérer le mode de traitement de la jouissance, à la romaine. Il ne faut pas oublier que beaucoup plus important encore que l'œuvre législative des romains, l'œuvre du traitement de la jouissance que sont les thermes était beaucoup plus fondamentale pour cimenter l'Empire. La loi plus les bains, c'est fondamental si on veut que ça tienne. Et justement, l'heure – tant qu'il y a le cadran solaire, on peut penser, par exemple, qu'on peut se régler sur l'autre ; par exemple, si on est égyptien et qu'on est conquis par les Romains, on peut avoir l'idée qu'il faut adopter l'heure romaine, c'est comme cela qu'on sera en règle.

    C'est un exemple qui dans l'analyse peut jouer. Les histoires de temps dans l'analyse jouent un rôle important. Freud a fait valoir dès L'Homme aux rats – il l'avait noté dans un petit texte –, l'importance de la haine des montres. L'Homme aux rats détestait les montres. Ça continue, il y a des gens qui passent leur temps à les perdre, à les égarer, les casser, en changer, les modifier, etc., il y a là toute une zone, c'est un instrument, il faut bien le dire, de torture qu'on porte sur soi, donc on a un rapport compliqué avec cette chose. Freud a fait valoir ça dès L'Homme aux rats, mais il y a aussi une autre anecdote, déjà citée, qui me plaît beaucoup, qui est cette anecdote de l'américain Smiley Blanton, analysant qui a raconté son analyse avec Freud ; un nommé Blanton, qui a fait partie de ces américains, comme Kardiner, qui sont venus dans l'entre-deux guerres permettre à Freud de faire bouillir son pot-au-feu, de vivre un peu, en le payant en dollars. Blanton, donc, va voir Freud, et Freud le reçoit dans sa résidence d'été. Et un jour il arrive en retard. Freud lui fait remarquer qu'il est en retard, et à ce moment-là, l'autre lui répond : « Maître, voulez-vous me dire l'heure qui est à votre montre pour que je puisse me régler sur elle ? » - à quoi Freud lui répond : "ma montre est toujours à l'heure". C'est lui répondre, précisément, qu'on n'est plus dans le cadran solaire, que ce n'est pas l'heure du chef qui compte, que c'est universel : tous les deux sont du même côté ; le temps, tout le monde est du même côté, du côté du temps qui compte, il n'y a pas de réglage en miroir possible.

    Et dans cette conférence, Lacan fait valoir que ce n'est qu'à partir du moment où s'introduit le temps qu'on pourra se mettre à calculer quelque chose de complètement inédit, et qui est la probabilité. Il a fallu d'abord ces machines à compter le temps pour qu'ensuite on rentre dans le calcul des probabilités avec les considérations géniales de Pascal.

    Pascal, vous le savez, s'y met très jeune, alors qu'il est mathématicien autodidacte, avec cet étrange génie qu'ont ces mathématiciens, qui fait que personne n'a le sentiment qu'ils aient appris ; c'est très étrange, ça joue pour beaucoup : en quoi apprennent-ils ? Alors qu'on peut dire que les mathématiques, c'est une question de répétition d'exercices — il y a un certain nombre de personnes qui se glissent là-dedans, dans les mathématiques, avec une vitesse extraordinaire, et qui arrivent à cuber tout le savoir mathématique de leur temps à 18 ans, ce qui est impossible quand on fait quelque chose d'autre dans la vie — on a toujours beaucoup à faire. Il y a des gens comme ça, Pascal, entre autres, mais Wiener en a fait partie, et un certain nombre d'autres, de gens qui ont fait des travaux décisifs sur les mathématiques entre 18 et 20 ans, cubant le savoir de leur époque.

    Là, on a un phénomène, avec Pascal, qui applique des considérations sur le calcul du nombre de coups et le calcul de séries à un problème de jeu que lui avait posé un ami joueur, comme tout le monde l'était au XVIIème siècle : étant donné une table de jeu, et que l'on arrête la partie avant la fin complète, comment déterminer qui a gagné, qui a perdu, alors qu'on n'a pas établi le gagnant ou le perdant de façon décisive, qu'il y a des coups encore possibles ?

    Et Lacan considère que c'est à partir de là — il le considère avec d'autres, mais lui le fait valoir comme essentiel —, que l'on s'est mis à calculer non seulement sur les objets, les objets positifs, mais qu'on s'est mis à mesurer des places vides. En ce sens, la mécanique quantique n'est que l'aboutissement d'un travail de désobjectivation produit par le calcul physique. On sait que ça répugnait à Einstein, cette introduction des probabilités dans le calcul du plus intime de la matière, d'où sa phrase "dieu ne joue pas aux dés". Il détestait cette idée qu'à s'avancer au plus près de la structure des atomes, on serait obligé d'introduire toujours plus la probabilité, comme le fait la mécanique quantique. Et ce qui intéresse Lacan dans ladite "cybernétique" de Wiener, de l'époque, c'est que c'est un calcul sur des places qui peuvent être parfaitement vides et inoccupées ; et que le circuit d'une place vide, y compris dans les sciences de la nature, a autant de poids que celui d'un objet le plus positif, autrement dit le plus naturel. Il y a dans cette place vide comme une anti-nature, une anti-physis qui se met à fonctionner au cœur même de la nature, qui se donne toujours comme positive, comme pleine.

    Moyennant quoi surgit un nouveau sens du mot "message", que Lacan commente ainsi : "La notion de message, dans la cybernétique, n'a rien à faire avec ce que nous appelons habituellement un message, qui a toujours un sens. Le message cybernétique est une suite de signes. Et une suite de signe se ramène toujours à une suite de 0 ou de 1." [p. 350]

    Et ce point de départ, le nouveau sens du message, c'est exactement le point de départ d'un philosophe des sciences cognitives, quelqu'un qui s'appelle John Searle, qui s'intéresse à la différence entre l'intelligence humaine, entre la raison, puisqu'il faut lui donner son nom, et le calcul entant qu'il peut être effectué par des machines relevant entièrement des lois de la physique. N'est-ce pas, Searle se pose une question, la grande question qui anime les traditions anglaise et française de la philosophie, la grande question qui les sépare et qui est le cartésianisme — ça a beaucoup d'intérêt pour la psychanalyse.

    [retournement de bande]

    C'est que Descartes, pour nous, a dégagé deux substances, a fait valoir que la pensée et l'étendue sont deux substances distinctes, et donc relèvent de deux ordres de causalités. Pour les anglais, ils ont rejeté la substance-pensée de Descartes et eux, leur problème, c'est ce qui s'appelle chez eux le "Mind-body problem" : comment l'esprit peut-il passer dans le corps ? Toutes les questions sur l'intelligence des machines, l'intelligence artificielle ou les sciences cognitives ne sont que l'extension du "mind-body problem". Ce n'est pas une différence fondamentale, c'est toujours la même chose, que ce soit avec ce qu'on savait du système nerveux ou ce qu'on sait des connexions entre machines, c'est toujours ; comment la raison du mind peut-elle trouver à fonctionner selon un régime, selon des lois qui sont celles de la nature, de la physique, en tous cas pour les machines ? Donc on sait, à partir de l'établissement et de la réduction de tout ce qui est la raison à des suites de 0 et de 1 — {0,1} —, ce qu'ont réussi à faire les inventeurs des ordinateurs : ils ont réussi non seulement à réduire à des suites de 0 et 1 les calculs, sinon les procédures qui permettent les calculs ; ce qui était malin, c'était non seulement de dire que les nombres peuvent être mis sous forme binaire, ça c'était déjà fait, mais de mettre le verbe additionner sous forme de séries de 0 et de 1, c'est ça qui était compliqué que toutes les opérations sur les nombres mêmes soient effectuées par des séquences strictement descriptibles et inscriptibles, comme ces suites plus ou moins longues de 0 et de 1.

    Searle défend la spécificité de l'esprit humain en notant que je cite là des conférences qu'il a faites en 1984 et qui ont été traduites en français chez Hermann sous le titre "Du cerveau au savoir". J'ai commenté ça dans un colloque sur l'intelligence artificielle, c'était en 1988, et je reprends des extraits de ce texte qui va être publié en espagnol, qui l'est en portugais, mais qui ne l'est pas en français. Donc je vous le cite.

    L'idée, la défense de Searle, c'est que ce qui fait la spécificité de l'intelligence humaine, de la raison, c'est que pour l'homme, les messages ont un sens, il y a un composant sémantique, tandis que pour une machine, une suite de séquences ne renvoie qu'au programme lui-même, et l'esprit humain, lui, à un contenu, que n'aura pas la machine. Alors ce qui est très amusant, c'est la différence de point de vue, de conséquences, que Lacan et un philosophe comme Searle tirent du message cybernétique. C'est que lui, Lacan, qui part de Heidegger, de l'exposition la plus aiguë du dévoilement du sens, du commentaire le plus fin après Husserl du dévoilement de l'être, Lacan le lit, et en même temps, il se réjouit parfaitement de dégager le vide total de sens qu'impliquent les pures séquences de 0 et de 1. Au contraire, Searle, lui, qui part de la tradition anglo-saxonne, est amené à défendre le sens comme le bastion et le refuge de ce qui fait la spécificité de la raison. Lacan se réjouit du vide, et Searle, au contraire, met l'accent sur le plein de l'intentionnalité, du fait que nous ayons une intention, que nous visions quelque chose lorsque nous parlons.

    Le dégagement de la place vide est, au fond, l'inscription, pour Lacan, du terme même de {S} sujet, au sens où lui l'utilise ; que les phénomènes subjectifs ont toujours à voir avec quelque chose qui manque à sa place : les mécanismes qu'isole la psychanalyse — le lapsus, l'acte manqué, le rêve —, font valoir la fonction de ce qui n'est pas à sa place ; et qu'à partir du manque à sa place, on en déduit : alors un sujet est passé par là. Nous ne pourrions établir aucune des formations de l'inconscient sans ce concept même de place vide. Il faut distinguer autre chose. Par exemple Lacan notait en 55 ceci, dans cette même conférence [p. 352-353]:

     "Un cybernéticien m'avouait encore récemment la difficulté extrême qu'on a, quoi qu'on en dise, à traduire cybernétiquement les fonctions de Gestalt, c'est-à-dire la coaptation des bonnes formes..." - les formes que l'homme reconnaît. Ce problème, que Lacan dit : "traduire en calcul les bonnes formes", depuis, ça a fait beaucoup de progrès ; ça s'appelle donc la reconnaissance des formes, et là, la puissance de calcul des machines fait que la reconnaissance des formes a beaucoup progressé ; on progresse beaucoup par la puissance du calcul, par approximations, pour permettre aux machines de discerner les bonnes formes, 11 n'en reste pas moins que la machine a du mal à stabiliser, à reconnaître des objets, ce qu'un humain a une grande facilité à faire. L'exemple n'est plus celui des bonnes formes, ce qui tracasse beaucoup les informaticiens maintenant, c'est : comment formaliser le common sense, la chose du monde la mieux partagée, disait Descartes, le bon sens, el sentido commun, comment peut-on le formaliser ? Et l'exemple est le suivant : il y a un informaticien amusant qui donnait l'exemple d'un humour typiquement américain, notant ceci, que n'importe quel enfant sait que s'il casse, s'il lâche le vase chinois auquel tient sa mère, eh bien, ça cassera. Et plus l'enfant dans le monde progresse, c'est-à-dire plus il a des objets équivalant à la mère et des objets équivalant au vase qu'il ne faut pas casser, et plus il fera attention à ne laisser tomber la potiche que vraiment quand ça fait des dégâts, que quand ça fait mal ; il prend le célèbre acte manqué que Freud a isolé. C'est-à-dire que dans la règle générale, plus on lui complexifiera les mères — enfin, la série des équivalents, et les vases chinois, plus il fera attention de ne pas les laisser tomber.

    Le problème d'un ordinateur, c'est que c'est l'inverse : quand le nombre des règles et des concepts à manipuler augmente, le nombre de combinaisons augmente davantage, jusqu'à un point d'explosion combinatoire, qu'on peut réduire par des puissances de calculs plus grandes ; mais on ne comprend pas pourquoi, n'est-ce pas, l'esprit humain qui a des puissances de calcul sans doute moins grandes que les ordinateurs type Cray, les ordinateurs ultra-rapides — comment se fait-il qu'ils n'arrivent pas, ces ordinateurs, à réduire ce type de problèmes, de type, donc, common sense ? D'où l'idée que sans doute, il doit y avoir dans l'esprit humain des théories de la preuve qui vont permettre de court-circuiter les développements.

    Mais, par exemple, ce mathématicien, nommé Hillis, fait valoir qu'il est très difficile d'apprendre à une machine à dire "bonjour" lorsqu'elle rentre dans le bureau du directeur : si jamais le robot rentre et que le directeur est couché sur son bureau dans une mare de sang parce qu'il vient de se suicider parce que l'entreprise a fait faillite, eh bien le comportement adapté n'est pas de dire bonjour. Comment faire piger ça à la machine ? C'est-à-dire comment être sûr que la machine peut rectifier les messages dans le contexte, peut contextualiser la syntaxe, la pure suite de 0 et de 1 ? C'est un problème de contexte ou de sémantique : comment faire en sorte qu'en permanence la machine contextualise tout ce qu'elle énonce ?

    C'est pour nous tout à fait intéressant, ces problèmes de contexte, ou de ce qui est l'opposé la pure chaîne syntaxique ; parce qu'en effet, ce qui vient répondre au calcul du sujet comme place vide, c'est : quelle est la coaptation avec l'objet ? Comment même est-iI possible que le sujet, cette place vide, puisse se coapter avec un objet, une fois que nous partons de l'idée, que vérifie l'expérience, qu'il n'y a pas chez l'homme un instinct qui lui permettrait de connaître son objet ? Pour chacun, il n'y a pas la boussole qui lui permette de connaître sa chacune, Donc il y a un common sense profondément tordu chez chacun qui fait qu'il n'y a pas de savoir sur l'objet qui convient, et qu'il faut donc passer par la parole, passer par les chaînes syntaxiques pour pouvoir trouver l'objet qui fasse contexte pour chacun. Il n'y aurait pas besoin de tous ces détours par la parole si nous avions, à la place de la castration, l'instinct ; le seul instinct que nous ayons, c'est la castration, c'est-à-dire que nous sommes coupés du bon objet qui viendrait permettre de nous y retrouver dans ce monde. Alors à la place, il faut les circuits et des calculs en effet très puissants pour qu'on arrive à remettre la main, non pas sur un sens, mais sur un objet. Et le terme d'ailleurs, d'objet, là, est l'objet a, vient là à la place de ce qui serait le sens du message, de ce qui dirigerait par un sens ; le sens sexuel a ceci de particulier que comme il n'y a pas l'objet qui lui convient, on est obligé de passer non pas par le sens, mais par les messages, et par des suites extrêmement longues,

    Jacques-Alain Miller, dans une conférence à Malaga, il y a trois semaines ou quinze jours, faisait valoir que la psychanalyse a non seulement besoin d'une théorie des séries (0, 1, etc.), mais a besoin, d'une théorie des suites : {0,1,0,1}. Et il opposait la théorie des suites, des séquences, à la théorie du tout. Parce que le sens peut faire un tout, et même le fait tout le temps.

    Vous le savez, c'est une remarque que Lévi-Strauss faisait dans un article sur le Mana, à propos de Marcel Mauss. Lévi-Strauss faisait valoir que ce qu'il y a de formidable dans les langues naturelles, c'est qu'elles couvrent entièrement le champ de la signification : avec une langue, on peut tout dire, ce qu'on ne peut pas faire avec un langage artificiel. Un langage artificiel a une liste de renvois ; et justement, dans un langage artificiel, vous déterminez le tout formel que vous visez, mais cet univers de langage a une limite claire. Avec une langue naturelle, l'homme a toujours pu tout dire. Et Lévi-Strauss dit simplement, il faut des petits opérateurs qui assurent la complétude du système ; et il notait que ce terme de Mana, terme polynésien qui a beaucoup séduit les ethnologues — nous avons, comme termes polynésiens qui sont passés dans la langue : "tabou", et "mana", mais tabou est beaucoup plus passé dans les mœurs ; sans doute Freud y a été pour beaucoup. "Totem" existait avant Freud, mais il les a rejoints dans le titre célèbre de son ouvrage, Totem et tabou. "Totem", c'est un mot des Indiens du nord-est de l'Amérique, et "tabou", c'est un mot des polynésiens. Deux aires culturelles entièrement disjointes, mais qui font valoir chacune, donc, le totem, avec ses classifications, et le tabou avec ce qu'il ne faut pas toucher, ce qui est interdit. "Mana", c'est un mot de la langue qui désignait une sorte de puissance diffuse, et Lévi-Strauss faisait valoir que cette puissance diffuse, c'est surtout un terme qui permet de désigner tout ce qui a besoin de recevoir une signification ; c'est le plus qui permet de se loger dans — de désigner la complétude de signification de la langue. Ce sont les termes clefs comme "truc", "machin", etc., tout ce qui permet de boucler, de désigner tout ce qui n'a pas encore de nom, s'il le faut ; simplement, c'est un concept thématisé. Donc les langues permettent de désigner, au fond, des "tout", et le sens permet de définir des "tout". Et c'est ce qui fait que les herméneutes, par exemple, trouvent qu'une des preuves de l'existence de dieu, c'est le sens.

    Les séquences par contre, introduisent, à un autre monde. Et Jacques-Alain Miller faisait valoir une chose très précieuse — comme il sait le faire, trouver des exemples très simples et qui font comprendre beaucoup de choses avec peu de dépense mentale ; il faut que lui en fasse beaucoup, de dépenses mentales, mais après pour les autres, ça permet d'en faire beaucoup moins. Et donc il notait que la différence d'une séquence, c'est que la séquence introduit un trou, et que vous n'êtes jamais sûr d'avoir un tout. Et l'exemple qu'il prenait est très simple : vous avez une boîte avec des crottes en chocolat, et puis à un moment donné, l'Autre qui vous a bandé les yeux et qui vous a fait tirer ça va remplacer la boîte de chocolat par une boîte de bonbons ; et on peut tirer à l'infini le chocolat, on ne sera jamais sûr qu'on ne puisse pas au milieu voir apparaître un bonbon. C'est-à-dire que quel que soit la suite par exemple — ne mettons pas des bonbons et des chocolats, mais des 0 et des 1 —, vous pouvez avoir, disons, un tirage de 1 à l'infini, une suite, vous ne serez jamais sûr qu'au milieu, il n'y a pas un zéro. Et moyennant quoi, avec ça, vous ne pouvez pas faire un tout. Vous ne pouvez pas décider que l'ensemble des 1 sera clos :

    {1, 1, 1,…,O)

     

    C'est cela l'intérêt des séquences. Et un des grands théoriciens des séquences, un grand logicien — Jacques-Alain l'avait invité à faire une conférence, une fois, quand il était de passage à Paris —, quelqu'un qui s'appelle Kreisel, s'est beaucoup intéressé aux séquences, et aux séquences sans lois et avec lois, pour opposer cela à la notion d'ensembles qui déterminent des "tout". Alors — c'était à Malaga, il notait qu'on voit tout de suite l'intérêt de cela pour des logiques sur la position féminine, d'un monde où il n'y a pas de tout.

    Je voulais commencer à voir l'intérêt de ces séquences à partir d'autres problèmes, par exemple des problèmes liés au temps, qui sont inclus dans cette idée de tirer séquentiellement 1 et puis 1 et puis 1, et d'écrire ça en un certain nombre de pas.

    Par exemple, prenons les déclarations d'un analysant qui dit : "je ne me souviens plus de mon rêve ou plutôt j'en ai un souvenir flou. Il y avait une ou plusieurs femmes, et puis il était question de mort. De toute façon c'est toujours comme ça, les femmes sont liées pour moi à la mort, ça ne changera jamais. Au fond, mon rêve ne veut rien dire — ou bien il ne veut rien dire, ou bien il dit toujours la même chose".

    Je laisse de côté la question de savoir à quel moment de la cure d'un sujet s'énonce ce propos, précisément dans la mesure où il se veut l'abolissement même du moment, de la notion de moment. Le sujet qui parle s'est installé dans une modalité qui se veut perpétuelle : "il en sera perpétuellement ainsi". Et de là, il interroge, il défie les moyens de la psychanalyse : "comment donc vous l'analyste pensez-vous atteindre cette croyance, énoncée d'un lieu inexpugnable, renonçant d'emblée à modifier ce qui se pose pour vrai au-delà de toute histoire possible ?" Une des façons, ça serait d'amener ce sujet à faire un peu de logique ; il faut trouver les moyens analytiques d'amener le sujet à faire un peu de logique, et d'attirer son attention sur un énoncé implicite dans ce qu'il dit. Il dit : "Puisqu'il s'est trouvé que p, puisqu'il s'est trouvé que pour moi, les femmes ont un rapport avec la mort, alors il sera toujours que p. Je dis que la proposition p, c'est — les femmes sont liées à la mort, eh bien, donc, puisqu'il s'est trouvé que p, si dans le passé, il y a le p, alors il sera toujours que p, donc futur, il y aura p."

    p = F = mort   

    p – Pp - Fp

    C'est une supposition logique qui admet que l'axe du passé et l'axe du futur sont homologues, en miroir, comme disent eux-mêmes les logiciens. Il est très intéressant de constater que les logiciens du temps ont dégagé des propriétés très distinctes du passé et de l'avenir ; et c'est l'effort, qu'il nous faut recueillir, d'une série de logiciens dont les derniers sont des gens comme Kripke, par exemple. Et j'encouragerai la lecture d'un ouvrage très compréhensible qui décrit cet effort, qui est écrit par un nommé Gardies, Jean-Louis Gardies, qui a écrit un petit livre intitulé "La logique du temps", qui est publié au P.U.F. Il fait valoir qu'au fond, les logiciens ont montré qu'en effet le passé, lui, est linéaire, c'est-à-dire que de deux événements passés, ou l'un a précédé l'autre, ou l'autre a précédé l'un, à moins qu'ils n'aient été contemporains. Et c'est ce que la mise en place d'une histoire, de l'histoire du sujet dans l'analyse, la levée des lacunes et des amnésies propres à la névrose, peut démontrer de façon nette à tout sujet. Ceci dit, cette démonstration n'a pas que des avantages. Si le sujet en reste là, il peut en effet déduire que puisqu'il en a été ainsi, il en sera toujours ainsi, et que ce qui a été vrai en un point du temps toujours le sera, c'est-à-dire : envisager l'avenir sur le modèle de la linéarité du passé.

    Eh bien, c'est la grandeur de l'effort de gens comme Kripke, qui dans ses ouvrages, et dès 1958, avait proposé de réécrire "il est nécessaire que" — de l'écrire non plus "il est maintenant vrai et il sera toujours vrai dans le futur, dans le futur réduit à un point, Le futur actualisé, que p". Il a tenté de remplacer ça, non seulement il a tenté mais il a réussi à montrer que "il est nécessaire que" s'écrit : "il est maintenant vrai et il sera toujours vrai dans tous les futurs possibles, que p".

    Ce n'est qu'au présent que nous avons l'illusion que tous les futurs possibles se réduisent à l'Un. Et à propos de notre sujet, il convient de lui indiquer non seulement que son énoncé n'a rien de nécessaire, mais qu'il peut être contingent, c'est-à-dire qu'il doive se trouver un jour à venir que "non p" ; c'est comme ça que dans un futur possible, on peut établir la contingence. Tout dépend de la règle d'inférence que le sujet adopte, de l'acte de foi par lequel il engage sa croyance. C'est pour cela qu'il ne suffit pas que le sujet découvre l'ordre symbolique dans son analyse. Il faut encore qu'il découvre que l'ordre symbolique l'introduit à des séquences, à des suites où il y a une dissymétrie fondamentale entre le présent et l'avenir. C'est pour cela que toute psychanalyse doit se faire "au futur antérieur", selon l'expression de Lacan, qui dit page 50 des Ecrits — il parle des schémas de la "Lettre Volée", et dit :

     « Ceci pourrait figurer un rudiment du parcours subjectif, en montrant qu'il se fonde dans l'actualité qui a dans son présent le futur antérieur. Que dans l'intervalle de ce passé qu'il est déjà à ce qu'il projette, un trou s'ouvre que constitue un certain caput mortuum du signifiant (qui ici se taxe des trois quarts des combinaisons possibles où il a à se placer), voilà qui suffit à le suspendre à de l'absence, à l'obliger à répéter son contour. »

    - voilà le temps du présent. Je vous propose de lire la citation de Lacan ainsi : le présent, c'est la rupture entre le passé en tant qu'il est, qu'il est linéaire, et le futur en tant qu'il est ramifié ; et que le présent, ça n'est que le moment où tous les moments deviennent Un, ce n'est que le moment où se perd une structure ramifiée pour se transformer en ligne. Et cette perte, c'est une façon de lire ce que Lacan appelait "le capot mortuum du signifiant" : il y a une perte, mais qui est déjà inscrite dans la séquence même.

    Alors l'intérêt de considérer les symptômes au futur antérieur, pris déjà dans le temps et dans une logique du temps, c'est d'introduire, précisément, logiquement, la possibilité qu'il y ait pour le sujet un instant de voir, qu'il y ait un insight, qu'il y ait quelque chose qui à partir de rien lui permette de donner un autre sens. ça ne peut se faire qu'à partir du moment où on admet le futur possible ; et ça, il n'y a nul besoin d'avoir une métaphysique du sens ou un espoir des lendemains qui chantent, ça peut se dire dans une logique du temps ; et c'est l'intérêt de la considérer, pour aborder, même, la clinique psychanalytique dans son déploiement séquentiel.

     

     

    Cours X du 9 Juin 1993

     

    Aujourd'hui c'est la dernière séance de l'année. Nous allons donc commencer la première séance du cours de l'an prochain par la lecture, que je vous avais annoncée, de l'article de Lacan qui porte ce titre : "Le temps logique et l'assertion de certitude anticipée". Et cette logique, la lecture de la logique que Lacan déploie dans cet article, préparera l'année prochaine, qui sera consacrée, sous un titre que j'élaborerai pendant les soi-disant vacances, à un thème concernant la logique psychanalytique et de son actualité.

    Alors l'article sur le temps logique, je l'avais introduit la dernière fois dans une série, montrant le lien qu'il y avait entre cette préoccupation de Lacan autour de la logique de la place, et la logique des modalités qu'il allait élaborer dans les années 70. Et c'est la lecture même de Lacan qui nous y autorise, puisque lui-même a tenu à souligner, dans son séminaire de 1973 : Encore, page 47, ceci :

    "S'il y a quelque chose qui, dans mes Ecrits, montre que ma bonne orientation... ne date pas d'hier, c'est bien qu'au lendemain d'une guerre, où rien évidemment ne semblait promettre des lendemains qui chantent, j'ai écrit Le temps logique et l'assertion de certitude anticipée. On peut très bien y lire... que la fonction de la hâte, c'est déjà ce petit "a", qui la thétise".

    "Thétise", c'est un mot qui a lui seul résume le contexte dans lequel s'est écrit "le temps logique et l'assertion de certitude anticipée". C'était le lendemain de la guerre, en effet, puisque l'article a été demandé en mars 1945 par Christian Zervos, qui dirigeait les Cahiers d'Art. Ça n'était d'ailleurs même pas les lendemains de la guerre, puisque l'armistice n'était pas encore signée. Mars 45, simplement, Paris était libéré, mais l'armistice ne l'était pas encore.

    "Thétise", c'est le terme qu'utilisait le philosophe le plus important de l'époque, Jean-Paul Sartre, pour situer la place de la conscience. C'est un mot qui vient de "thèse" ; une thèse, en philosophie, c'est une proposition que l'on offre à la vérification, et ça n'est qu'en 1880, à la fin du XIXème siècle, qu'on en a fait un adjectif, "thétique", un nom adjectivé. C'était lié à la diffusion en France de la philosophie allemande, et en particulier de Fichte, qui dans sa philosophie dégage le jugement thétique : c'est un jugement qui vise une chose en elle-même, coupée de ses liens avec d'autres.

    Et Sartre, dans son étude de la conscience, dégageait, en 1936, dans un article intitulé "La transcendance de l'Ego" — qui nous intéresse, parce qu'il est publié à un moment où Lacan lui-même intervient dans le champ de la philosophie ; il est certain que Lacan l'a lu dès qu'il est paru ; il est paru en 36, dans une publication, disons, de haut niveau, spécialisée. Il n'a pas été republié après —, c'est le premier texte où Sartre présente, disons, la philosophie qui allait dominer la scène pendant vingt ans, jusqu'au structuralisme, vingt ou vingt-cinq ans, c'est-à-dire des dérivés de la lecture de Husserl, que Heidegger lui-même, Merleau-Ponty, allaient imposer en France. Et ce contexte, ne serait-ce que par le soin que Lacan prend à rappeler par ce terme de "thétique" la saveur de l'époque, il vaut le jus de le restituer un petit peu.

    Car d'emblée, Lacan a construit ses publications comme une réponse, à partir de la psychanalyse, à la déduction existentialiste du sujet ; et son stade du miroir — j'essaie de relire exactement le titre qui est dans les Ecrits "Le stade du miroir comme formateur de la fonction du je telle qu'elle nous est révélée dans l'expérience psychanalytique", fait écho à la première page du texte de Sartre : "La transcendance de l'ego", qui commence par : "Première partie : Le Je et le Moi ; A) Théorie de la présence formelle du Je." Explicitement d'ailleurs, dans les textes de cette époque, Lacan prend systématiquement le contre-pied de la position sartrienne, mais en en faisant valoir le balancement ; il le prend tout à fait comme son interlocuteur le plus opposé et le plus éminent ; et il fait valoir sa propre lecture de Husserl et de Heidegger qui, avec Freud, vont pour lui à ce qu'il appellera dans cet article sur le temps logique "une théorie essentielle du sujet" qui s'oppose à la théorie existentielle.

    Il faut aussi noter que l'idée même, le titre aussi, l'autre titre — "champ", ce mot qui figure dans "Fonction et champ de la parole et du langage", est un terme, qui vient aussi de Husserl, qui introduit l'idée de "champ transcendantal", un champ transcendantal impersonnel, Le champ du langage, impersonnel, et la fonction de la parole, qui introduit la première personne, le Je — ce sont des réponses de Lacan à ce qui était le plus aigu dans la philosophie de l'époque, le plus aigu dans la formation et le concept propres à désigner l'expérience de l'homme moderne.

    Et il y a toute une stratégie de Lacan pour faire admettre, pour faire entendre, dans ce contexte qui s'énonçait ainsi, la véritable place de la psychanalyse. Elle était à l'époque critiquée, par exemple, par le plus éminent des critiques, qui s'appelait Politzer, puisque Lacan l'a souligné, au moins un critique intelligent, philosophe marxiste, qui la critiquait, cette psychanalyse, au nom de ceci que l'inconscient était conçu comme une chose, comme un mécanisme.

    Au contraire, Lacan fait valoir comment l'inconscient, l'inconscient freudien, se définit à partir d'un sujet, et que c'est un mode d'être qui a partie liée avec cet anti-être qu'est le temps, tel que le montrait Heidegger dans ses considérations sur l'être et le temps.

    La thèse, amenée par Sartre dans "La transcendance de l'Ego", c'est — les termes vont faire quelques petites difficultés parce que "Ego", chez Sartre, c'est bien plus proche du "Je" lacanien, et "Je" chez Sartre, c'est bien plus proche du "Moi" freudien

    Ego -- Je lacanien

    Je  -- Moi freudien

    Quoiqu'il en soit, donc, des oppositions, bien qu'elles ne se recouvrent pas totalement, ce qui est important, c'est que l'Ego est au Je ce que le Je sera au Moi.

    L'idée que développe Sartre dans sa lecture de Husserl, c'est qu'avant qu'il y ait un "je pense", "je pense quelque chose" ou "je pense que je pense" :

    Je pense [il y a ...]

    Je pense que je pense [je pense comme thèse]

    Je pense quelque chose [contenus de représentations]

    Il faut distinguer ces trois niveaux. Là, "je pense quelque chose", vous avez des contenus, des contenus de représentations. "Je pense que je pense'', c'est un je pense qui est posé comme thèse ; c'est un contenu, si on veut, mais très spécial, puisqu'il est vide : c'est simplement cette pensée qui se saisit elle-même, qui se prend elle-même comme thèse, elle est thétique d'elle-même. Et là, il y a encore un autre niveau, qui serait bien plutôt de l'ordre du : "il y a". Il y a de la pensée, si vous me permettez de reprendre un titre d'un séminaire de Lacan, qui s'appelait : "il y a de l'Un".

    Eh bien le champ transcendantal de Husserl, c'est : il y a de la pensée, il y a du "je pense" ; ça commence d'abord, cette pensée, souligne Husserl, par une intuition directe, ce que Sartre dégage très bien dans son opuscule, que je citerai d'après la réédition parue chez Vrin en 1978 ; et Husserl (cité par Sartre) dit ceci :

    "Avant qu'il y ait pensée, il y a l'acte d'intuition... dans les actes d'intuition immédiate, nous avons l'intuition de la chose en elle-même."

    Page 17 et 18 : "Cette conscience est un fait absolu."

    Alors en quoi ce premier point peut-il engendrer un Moi qui se pense, comment passons-nous de la mise en présence de la chose à un Moi qui se pense ? Page 19 de l'opuscule, Sartre note ceci :

    "Le champ transcendantal devient impersonnel, ou si l'on préfère pré-personnel, il est sans Je". Deuxième point : "Le Je n'apparaît qu'au niveau de l'humanité, il n'est qu'une face du moi".

    C'est une sorte, en effet, de sujet, sous un mode du "il y a" ; puis il y a le deuxième temps, "une face du moi" ; troisièmement :

    "le Je Pense peut accompagner nos représentations, accompagner nos contenus de pensée, parce qu'il paraît sur un fond d'unité qu'il n'a pas contribué à créer, et que c'est cette unité préalable qui le rend possible au contraire".

    De ce "il y a" de la conscience, bien plus que de la pensée, il y a de la conscience d'avant, Sartre note très bien que si elle relève de quelque chose, c'est d'une substance, la substance, telle que la définit Spinoza. La définition qu'en donne Spinoza, je vous la donne, ce n'est pas simplement pour le plaisir de faire des petits cours de philo, c'est parce que c'est indispensable pour comprendre pourquoi Lacan dans Encore parle de "la substance jouissante", ce qui suppose connue la définition de Spinoza — c'est celle-ci :

    "J'entends par substance ce qui est en soi et est conçu par soi : c'est-à-dire ce dont le concept n'a pas besoin du concept d'une autre chose, duquel il doive être formé."

    Ça c'est dans L'Éthique de Spinoza, première partie, définition III. Si vous suivez donc ce point, vous trouverez, au fond, l'intérêt que va trouver Lacan dans ces développements, et comment il va les mettre en ordre à partir de la psychanalyse. L'intuition fondamentale de Lacan, présente dès le départ, c'est que la psychanalyse n'est pas une science qui se définit par son objet, mais sûrement par la chose qu'elle promeut, la chose freudienne. Et elle s'occupe du sujet, qui est en rapport immédiat avec cette chose freudienne, de même que Husserl, lui, cherche à savoir le champ transcendantal de ce sujet en rapport immédiat avec la chose.

    Eh bien, le champ freudien, ce sera le champ où un mode du sujet sera en rapport immédiat avec la chose freudienne. Et la première modalité du « je pense », ça sera un « il y a », « il y a de la jouissance » ; et là-dessus, le sujet calculera sa place vis-à-vis de cette jouissance et des représentations qu'il peut s'en former, bien que les représentations qu'il pourra s'en former laisseront un reste.

    Ce "il y a", pour Husserl donc, puisqu'il est philosophe et qu'il n'est pas psychanalyste, il n'a pas la moindre idée que l'humanité est tracassée par la jouissance — il a l'idée que l'humanité est tracassée par la conscience. C'est une idée — simplement il suffit d'être conséquent. En effet, si on est un philosophe conséquent, on doit avoir l'idée que la chose philosophique suppose la paix du sexe. C'est ce qui fait que Lacan a pu dire que la philosophie, c'est l'homosexualité grecque transmise par l'homosexualité arabe à l'homosexualité chrétienne. Ça a son prix, n'est-ce pas. C'est dans "Radiophonie", si mes souvenirs sont bons, et c'est dit en passant dans un de ses séminaires. Ça suppose en effet une certaine paix de ce côté là ; et c'est très amusant, même, de voir — pour Husserl, qu'est-ce qui fait le "Un" de ça ? Il a l'idée que ce qui fait le Un de la conscience, c'est le flux de la conscience. Il dit : "le flux de la conscience, constitue sa propre unité". C'est beau, c'est un Un multiple, n'est-ce pas, c'est un Un qui s'écoule. Il en a une représentation, quand il dit : "l'intentionnalité..." — le fait que toute conscience est conscience de quelque chose, qui est une intention — "... doit être double, à la fois de rétention et de constitution du flux de la conscience." Pour un psychanalyste, c'est quand même beau cette pulsionnalité, c'est abrahamien cela, dans le sens où c'est vraiment le stade anal de Karl Abraham, c'est du sadisme anal de la pensée. Ce qui fait l'intentionnalité, c'est la rétention et le lâcher le flux de la pensée — c'est merveilleux quand même. Voilà ce que le type, assis à son bureau, écrivant etc. — eh bien, quand même, il y avait l'idée qu'il y avait une rétention et une constitution du flux de la pensée, qui giclait comme ça, c'est beau. Quand Schreber reconstitue son être autour de l'acte de chier, c'est très husserlien, n'est-ce pas. Il est assis, il est assis sur son pot, et en effet, il arrive à la rétention et à la constitution du flux de sa pensée.

    Lacan, ne veut pas, là, toucher à la haute figure de Husserl, moi-même je me garderai tout à fait de jeter une ombre anale sur une œuvre aussi géniale, une œuvre géniale qui a changé le monde, n'est-ce pas. Les Ideen de Husserl, c'est une coupure dans la pensée, ce n'est pas pareil avant et après. Ceci dit, comme j'ai la plus haute estime pour Schreber, je ne recule pas devant l'idée de dire qu'en effet il doit y avoir un écho de ce flux de la pensée husserlien lorsque Lacan note que Schreber rassemble son être autour de son bord pulsionnel, y compris son être pré-personnel, son "Il y a de la pensée".

    Donc cette élaboration du champ transcendantal du sujet me paraît nécessaire pour que nous comprenions la réserve de puissance qu'il y a dans ce titre, si discret, "Le temps logique ou l'assertion de certitude anticipée". C'est du dynamitage organisé de l'effet de tout ce qui se pensait sur le sujet à l'époque.

    Deuxième point, "assertion de certitude". Là aussi il ne faut pas perdre de vue que ce que cherchait Sartre, c'est aussi à dégager en quoi le sujet s'aborde à partir de la certitude, à partir des certitudes. Dans un petit livre qui s'appelle L'Imaginaire, qui est paru juste après-guerre mais qui avait été rédigé en 1940 — "L'imaginaire, psychologie phénoménologique de l'imagination" —, ça commence par un chapitre qui s'intitule "le certain", et qui commence comme ça — Je cite dans la réédition qui a été faite par Gallimard, dans cette collection qui était si moche, la collection Idées, enfin qui a été bien modernisée depuis, ça en avait bien besoin, mais qui en tout cas était utile. C'est une réédition, enfin, c'est le texte exact de 1940, photocopié. Il y a page 13 ceci :

    "Malgré quelques préjugés... il est certain que, lorsque je produis en moi l'image de Pierre, c'est Pierre qui est l'objet de ma conscience actuelle".

    Il cherche à déterminer le certain, en dégageant cette recherche du certain de celle de la causalité des sciences naturelles. Et il note ceci : Le certain relève du sujet ; alors que toutes les hypothèses scientifiques "n'auront jamais qu'une certaine probabilité : les données de la réflexion sont certaines".

    Ou bien, page 124 de "La transcendance de l'Ego", il dit : "l'action constitue une couche d'objets certains dans un monde probable".

    Vous voyez qu'un certain nombre de thèmes spécifiquement lacaniens, retransformés par Lacan, font contrepoint. Lorsque Lacan dit "il n'est de certitude que de l'acte", c'est ça l'enjeu. Et on voit un entrelacement de thèmes, plutôt si l'on veut de questions sartriennes, liées à la lecture que Sartre fait de Husserl ; et de croche-pieds, de réponses, de stèles, de mises en garde, que fait Lacan à ce qui lui paraît être la lecture profondément erronée que Sartre fait de Husserl. Mais pourtant, il est certain qu'ils ont en commun un certain nombre de préoccupations et de thèmes. S'il y a une causalité psychique, elle se démontre par les modalités même de la certitude, qui en effet, vient répondre à la probabilité, à l'hypothèse des sciences naturelles. Lacan déplacera cela avec son idée des sciences conjecturales. Mais, pour bien comprendre l'intérêt de cette élaboration propre à Lacan, il ne faut pas oublier le contexte où il l'énonce, qui à l'époque était présent à l'esprit de tous ses auditeurs.

    Il est cinq heures et demie. Je veux que ce soit vraiment le début du cours de l'an prochain, parce qu'on ne pourra pas tout faire aujourd'hui. Alors, le temps logique. Nous voyons le contexte dans lequel va se situer la manière intempestive dont Lacan démarre dans le problème le plus complexe de la philosophie de son temps. Il démarre par une petite histoire, par une petite amusette mathématique comme à l'époque il était nouveau d'en découvrir dans les journaux, n'est-ce pas. Martin Gardner n'avait pas encore rempli les colonnes du Scientific American, et ce n'était pas un lieu commun de trouver en librairie des petits livres de puzzles mathématiques, c'était un genre nouveau. En France, les amis de l'Oulipo se groupent avec Queneau, François Le Lionnais, etc., c'était un jeu intellectuel nouveau, disons, dans l'intelligentsia française, très liée à ces auteurs. En effet, les amis de Queneau, et François le Lionnais, qui ont fait l'Oulipo, vous connaissez l'Oulipo, l'Ouvroir — terme essentiellement, d'habitude, lié aux dames d'œuvres catholiques —, l'Ouvroir de Littérature Potentielle, s'amusaient à certains styles de problèmes mathématiques. C'était nouveau, et dans la littérature philosophique, ce n'était pas commun — ne parlons même pas de la psychanalytique, qui n'en était pas là.

    Lacan, donc, choisit de publier non pas dans une revue de psychanalyse, mais à côté, dans ces Cahiers d'Art de Zervos, remarquable éditeur parisien, c'est une sorte de Skira français qui fait des choses remarquables dans les livres d'Art, il est avec Masson. Et donc Lacan commence par un problème de logique ; donc en douceur, en douceur non académique. Vous le connaissez tous, alors je vais donc vous le répéter.

    Il y a trois prisonniers, qui ne peuvent pas voir chacun le disque qu'ils ont dans leur dos, ils peuvent voir par contre les deux autres qui sont sur les épaules de leurs petits camarades, et il y a trois disques blancs et deux disques noirs :

     

               

     

            

     

     

      

     

    Et on tourne. Et Lacan note simplement en passant qu'après l'énoncé du problème, il note ceci — chacun ne peut sortir que s'il dit, que s'il calcule la couleur de ce qu'il ne voit pas, "Encore faudra-t-il que sa conclusion soit fondée sur des motifs de logique, et non seulement de probabilité." [Ecrits, p. 198] Ce sera plus exactement de probabilité logique. C'est là que s'introduit toute la tension, l'ambiguïté, entre ce qui est à l'époque chez Lacan l'examen de la probabilité et l'examen de la logique. Cette antinomie probabilité-logique, vous voyez que c'est quasiment l'antinomie qui chez Sartre est entre science naturelle et science du sujet. Lacan ne résoudra cela qu'avec la prise, la formalisation qu'il opérera sur le pari de Pascal, qui combinera logique et probabilité pour définir le sujet.

    Alors la solution, il va falloir l'écrire, la solution que donne un d'entre eux, qui sort ; Il y a grand A, grand B, grand C, trois prisonniers. Grand A sort et dit [p. 198] : "Je suis un blanc, et voici comment je le sais... ". Donc il se définit lui-même avec un attribut, avec "x". Pourquoi le sait-il ? Il le sait parce que — commence la phrase :

    "Etant donné que mes compagnons étaient des blancs, j'ai pensé que, si j'étais un noir, chacun d'eux eût pu en inférer ceci : "si j'étais un noir moi aussi, l'autre, y devant reconnaître immédiatement qu'il est un blanc, serait sorti aussitôt, donc je ne suis pas un noir," Et tous deux seraient sortis ensemble, convaincus d'être des blancs..."

    Ce qui est le cas immédiatement calculable, c'est que deux noirs entraînent la certitude, tout le monde comprend ; c'est-à-dire : deux noirs empêchent toute hésitation. Donc si lui est noir, l'autre, les deux autres, devraient dire : je suis blanc, parce que si j'étais noir, l'autre sortirait immédiatement ; ça n'attendrait pas un seul instant. Donc vous voyez que A doit déjà prêter un raisonnement à B. Tous deux seraient sortis ensemble, convaincus d'être des blancs.

    "... S'ils n'en faisaient rien, c'est que j'étais un blanc, comme eux. Sur quoi, j'ai pris la porte, pour faire connaître ma conclusion."

    Bon, alors avec ça, si simple, si beau, etc., — enfui, à part ça, Lacan le dit, il a donc dit ça dans un dîner, organisé sans doute chez lui, avec, comme il dit "un collège", c'est le terme de l'époque, un collège intime, n'est-ce pas ; à l'époque, c'était les collèges, Collège de philosophie, Collège de sociologie, etc. ; là, c'est : "collège intime". D'ailleurs, nous sommes dans le Collège freudien pour la formation permanente — c'est un terme de l'époque. Alors

    "... la discussion de notre fécond sophisme avait provoqué dans les esprits choisis d'un collège intime une véritable panique confusionnelle..."

    On voit un peu au cours d'un dîner le pouvoir, entre savoir, si oui ou non, comment, etc. C'est ce que produit, d'ailleurs, en général, ce type de jeux mathématiques, c'est tout à fait ça, c'est une panique confusionnelle, au bout d'un moment, enfin, c'est atteint. Et donc il a un de ses interlocuteurs, qu'il n'aime pas trop, qui lui a envoyé un billet, et qui essaie de lui chipoter son truc ; enfin il faudrait reprendre le petit billet de l'auditeur, nous le reprendrons l'année prochaine, et pourquoi la réponse que lui donne Lacan est très juste,

    Alors premier point, il note que ce qu'introduit cette solution, qualifiée de solution parfaite — parfaite, parce que le raisonnement est impeccable ; elle est parfaite, mais ça n'est pas la vraie solution, puisque dans la solution parfaite, il ne s'agit que de considérer un certain temps. Et dans la vraie solution, avant de sortir, ils vont s'arrêter, s'arrêter pour vérifier. Alors la première des choses, c'est que Lacan va développer, si l'on veut en contrepoint de la solution parfaite, la vraie, qui elle, inclut deux arrêts, et qui constitue trois modalités de temps.

    Le développement du texte se fait en cinq parties.

    1) Première partie : est-ce une erreur logique, y a-t-il une erreur logique, dans le sophisme ? Cette partie introduit la nécessité d'une scansion suspensive, scansion suspensive qu'il appelle aussi "motion suspendue", mouvement arrêté. Et il les justifie en ceci que le sujet après tout, pourrait douter, douter de son raisonnement. Pourquoi ? 11 se suppose blanc, puisque les autres, s'il était noir, seraient sortis tout de suite. Mais puisqu'ils sortent ensemble, peut-être qu'après tout, c'est parce qu'il était noir. Vous saisissez ; Vous avez bien lu le texte avant de venir, c'est bien. Alors il faut donc s'arrêter pour bien vérifier que Tes autres aussi s'arrêtent ; parce que si les autres s'arrêtent, ca veut donc dire que vous vérifiez bien que vous n'êtes pas noir. Parce que s'ils s'arrêtent, et s'ils ne continuent pas, c'est qu'ils n'ont pas vu un disque noir, que c'est tout entier suspendu dans un calcul collectif. Donc premier arrêt, pour vérifier ça. Vous vous arrêtez, les autres s'arrêtent, donc c'est bon, le raisonnement tient. Deuxième mouvement, c'est le deuxième temps, il y a un progrès logique ; parce que, ce n'est qu'à la deuxième fois, que A peut conclure "... que, s'il était un noir, B et C n'eussent pas dû s'arrêter, absolument." Parce que c'est à l'arrêt précédent que B et C se démontrent à eux-mêmes l'un l'autre qu'ils ne sont pas noirs ; toujours dans le raisonnement, si je, A, suis noir, s'il s'arrête en doutant de la valeur exactement de cette sortie, est-ce calcul collectif ou est-ce simple lecture d'une évidence, de l'évidence qu'il y a deux noirs ? A s'arrêter tous ensemble, il est donc certain que B et C savent qu'il n'y a pas deux noirs dans le jeu. Parce que s'il y avait deux noirs dans le jeu, il y en aurait au moins un qui ne s'arrêterait pas. Donc on est certain que nous ne sommes pas dans l'ordre de l'évidence, mais d'un calcul, c'est pour ça qu'il faut les deux arrêts : premier arrêt, B et C se démontrent, deuxième arrêt, ça démontre alors que A peut conclure en étant certain qu'il est blanc ; parce qu'au deuxième, il n'aurait pas eu lieu.

    Donc, première partie, Lacan introduit cette idée que, comme il le dit, n'est-ce pas, il introduit dans "toute la rigueur contraignante d'un procès logique... la valeur de deux scansions suspensives." Et il le dit dans une phrase très belle, "cette épreuve montre le vérifier dans l'acte même" [p. 201]. Montrer le vérifier dans l'acte même, c'est exactement ça la structure du jugement en acte, ou l'acte comme jugement, dont parle Husserl. La pensée intuitive, la pensée immédiate comme acte, qui est posée comme une donnée, si l'on veut, dans le contexte philosophique de l'époque, Lacan lui, l'introduit comme une structure, un vérifier dans l'acte même ; il n'y a pas de vérification à part de l'acte : dans l'acte même, quelque chose se vérifie.

    Alors, première partie c'est ça : il faut des scansions ; des scansions, c'est ce qui permet de calculer ce qui ne se voit pas ; et donnons-lui son terme, n'est-ce pas : calculer ce qu'on ne sait pas. Encore que Lacan reprendra cette idée du savoir inconscient comme le caché, il la reprendra encore dans son schéma optique, par exemple, où on a le corps caché et où le calcul se fait à partir de ce qui se voit par rapport à quelque chose de caché ; et le schéma optique, n'est-ce pas, que vous connaissez tous, avec là le vase qu'on ne voit pas, et là, les fleurs dans le vase, avec un oeil qui est par là, eh bien, ce corps caché, c'est une autre façon de reprendre ce thème de ce qui ne se voit pas et qui cependant se calcule : un savoir qui ne se sait pas lui-même.

    2) Deuxième point : ces scansions, ça n'est pas un signal. C'est la deuxième partie, que Lacan appelle "valeur des motions suspendues dans le procès". Tout ce second paragraphe est centré sur une idée s'opposer à l'idée que ces motions suspendues équivaudraient "...à un signal, par où les sujets se communiqueraient l'un à l'autre... ce qui leur est interdit d'échanger." [p. 202]. Donc ça serait une façon, ça serait réductible à un signal supplémentaire. Et il dit — un signal ou un signe, si vous voulez. Ce qui serait, dit-il, spatialiser l'épreuve ; c'est l'équivalent de la réduire à un espace, et ça permettrait de se passer du temps, alors qu'il s'agit, de ces combinaisons de signes, de faire "un temps de possibilité". Vous voyez que là, vous avez le terme de "combinatoire", de "signe", qui vient s'opposer à "trois temps de possibilité". A partir de là, on passe d'une combinatoire de ce qui se voit au calcul de la certitude de ce qui ne se voit pas, ou de ce qui ne se sait pas. C'est pour cela que la théorie des séquences sera décisive pour la psychanalyse, car la théorie de séquences, c'est justement la théorie d'une combinatoire qui inclut le temps, le temps qu'il faut pour sortir les éléments de la séquence.

    Donc on a:

    1) Scansion — calculer ce que l'on ne sait pas

    2) Ce n'est pas un signal ou un signe = espace # temps combinatoire : temps de possibilité.

    3) Et c'est dans la troisième partie, où après avoir dégagé l'existence des scansions, le fait que ça n'est pas réductible à un signe, qu'il démontrera, ou montrera leur modulation, et pour donner son nom moderne, "les modalités du temps". Ces modalités du temps, ou des modalités dans ces scansions, c'est strictement trois modes du sujet. Avant de répéter trop vite : "l'instant de voir, le temps pour comprendre et le moment de conclure", relisez ça, et vous verrez que ce que c'est, c'est : premièrement, une modalité du sujet qui est défini comme d'abord impersonnel dans une matrice indéterminée, ce qui quand même fait penser à ce sujet du champ transcendantal impersonnel, encore indéterminé ; deuxième point, le temps pour comprendre, il dira — alors impersonnel, ce premier temps, Lacan le formule en une phrase : "à être en face de deux noirs, on sait qu'on est un blanc" ; donc c'est tout impersonnel, il n'y a pas de personne, on est en face de deux noirs. Et il dit : le mode de causalité qui est en jeu, c'est comme en linguistique, la protase et l'apodose.

    Alors, la protase et l'apodose, je vais vous le dire tout de suite, comme ça ça vous évitera d'aller le chercher dans le dictionnaire, n'est-ce pas, l'exemple classique, en linguistique, c'est lorsqu'au lieu de mettre la proposition principale, au début, on la met en second. Par exemple, vous avez la proposition subordonnée "si tu veux, il partira". La proposition principale, c'est : "il partira" ; et elle est modalisée par la subordonnée : "si tu, veux". Normalement on devrait mettre la principale d'abord : "il partira si tu veux", Mais, si on veut insister sur le mode de causalité qui est en jeu, c'est-à-dire — "ça dépend entièrement de ta volonté", donc : "si tu veux, il partira". Et Lacan, donc, dit : c'est

    "la forme de conséquence que les linguistes désignent sous les termes de la protase et de l'apodose."

    Donc ce mode d'inversion qui insiste sur le "alors-seulement" "Alors-seulement si tu veux, il partira" ; et c'est obtenu dans la langue elle-même par la simple figure de rhétorique qui est l'inversion, pour ceux qui veulent, il y a un "deuxième lundi de l’Île de France" sur la rhétorique, eh bien ça permettra de se cultiver un peu plus sur la protase, l'apodose, etc.

    Alors premier point donc, qui est introduit, impersonnel, et au fond, dans la langue.

    Le deuxième mode, là, le "temps pour comprendre", est un temps où le sujet attribue au mouvement des autres, au mouvement des semblables, au mouvement de B et de C — le fait que B et C ne bougent pas, l'inertie de B et C. Il reconnaît d'une part qu'ils se sont reconnus l'un l'autre, et que d'autre part, de cela, il y a une certaine inertie.

    Qu'est-ce que c'est d'autre, ça, que la dialectique de la reconnaissance hégélienne ? Avec ce petit truc, Lacan fait passer toute l'histoire du maître et de l'esclave, la reconnaissance ; sur le fait que comme il le note, c'est "... une intuition par où le sujet objective quelque chose de plus que les données de fait" [p. 205]. Au départ là, on a une exclusion de fait, c'est-à-dire ce que le sujet aperçoit dans l'instant de voir — et encore, c'est une structure logique : "A être en face de deux noirs, on sait que...", c'est une exclusion, il ne peut pas y avoir deux noirs, et pourtant, ça reste impersonnel, n'est-ce pas.

    Deuxième temps : "je ne peux pas être un noir, car sinon B et C, etc., or ils ne bougent pas". Donc, on a ici un mode du sujet que Lacan dira "des sujets indéfinis sauf par leur réciprocité". Sujets indéfinis sinon par la réciprocité. Ça c'est le niveau du semblable, en effet, du semblable hégélien : je me reconnais, tu te reconnais, on se reconnaît. Et ça n'est qu'au troisième temps, qu'il y a la décision du jugement. "La décision et le jugement", qui sont nécessairement du sujet.

    Donc, là on a impersonnel, là on a le sujet indéfini, et là on a le sujet défini d'un jugement qui est un acte :

    - sujet impersonnel, matrice indéterminée ;

    - sujet indéfini, réciprocité - Décision et jugement du sujet.

    Et Lacan note ceci : "la tension du temps se renverse en la tendance à l'acte". C'est très beau ; et c'est là où Lacan conclut en disant que par son effort, il a ramené dans ce calcul une déduction, il le dit page 208 : ce mouvement donne "la forme logique essentielle (bien plutôt que la forme dite existentielle) du "je" psychologique." Et dans ce paragraphe, il le dit :

    "ce mouvement de genèse logique du "je" par une décantation de son temps logique propre est assez parallèle à sa naissance psychologique. De même que, pour les rappeler en effet, le 'je" psychologique se dégage d'un transitivisme spéculaire indéterminé, par l'appoint d'une tendance éveillée comme jalousie..."

    C'est joli ; ça, c'est lui-même qui reformule en une phrase toute sa théorie du stade du miroir. "Le stade du miroir, comme formateur de la fonction du je", c'est ça, c'est : Il y a une tension indéterminée entre moi-même et l'autre — comme dirait Freud : entre moi et le monde extérieur il n'y a pas de séparation, simplement le monde extérieur, pour un sujet, c'est un autre —, il n'y a pas de séparation, et c'est la jalousie, c'est le fameux article de Mme Dolto sur les conséquences de la naissance du puîné, n'est-ce pas, qui déduit ce que Lacan avait amené sur ce plan-là, comme un conséquence clinique. Vous éveillez la jalousie et ça permet de juger, de se décrocher du temps indéfini. La tendance jalousie, c'est ça, c'est produit par le niveau impersonnel, c'est l'évidence, il y a un autre, il l'aime, il l'aime plus que moi. Ça c'est le premier niveau.

    Deuxième niveau, il y a ce niveau de l'indéfini ; troisième niveau le sujet conclut —II conclut "mon père me bat", "je suis battu par le père", si on peut raccrocher cela avec les temps du fantasme freudien, où on a aussi tout ce temps logique, qui évidemment fait valoir comment, en effet, on peut déduire une scansion temporelle à partir de l'inconscient.

    Et le jugement, là se manifeste par un acte, dit Lacan :

    "Le jugement assertif se manifeste ici par un acte. La pensée moderne a montré que tout jugement est essentiellement un acte... On pourrait imaginer d'autres modes d'expression à l'acte de conclure."

    Et on voit là une structure logique — en effet, Lacan a scandé ce point, et comment il a noué ensemble sa théorie du stade du miroir avec une genèse logique.

    Et vous trouverez bientôt, dans la Lettre Mensuelle, qui va paraître —prolongez notre petit exercice d'aujourd'hui par la lecture, très bien, d'un article de Miguel Bassols, de Barcelone, que vous connaissez, et par un autre de Diana Kamienny, qui a eu la bonne idée de retrouver ceci, que dans le premier numéro de la revue La psychanalyse, Lacan traduit un texte de Heidegger qui s'appelle "Logos", dans lequel il note que Heidegger insiste sur le fait que la parole est en elle-même temporelle, et que l'analyse de la constitution temporelle de la parole et l'explication des caractères temporels des formations linguistiques ne peuvent être abordés que si le problème de la cohésion fondamentale de l'être et de la vérité est développé. Et Lacan, dans cet article, dans la traduction qu'il fait de ce point, met en cause avec Heidegger l'inscription que fait Saussure, la réduction saussurienne de la parole à la linéarité de l'écriture. L'important de cette histoire de scansion temporelle, c'est de voir — il faut saisir que signifiant et signifié, ça ne va pas avec les scansions temporelles, que signifiant et signifié, apparemment, ça ne suppose que la linéarité de la succession. Et c'est à cela que Lacan s'oppose ; et pour ça, il dégagera le champ du langage et la fonction de la parole, qui introduit une scansion temporelle. Et même dans son séminaire sur Les psychoses, en effet, Diana Kamienny le note, il dira qu'il laisse la responsabilité à Saussure de réduire le discours dans un certain sens du temps, un sens linéaire ; il n'est pas exact que ce soit une simple ligne, c'est probablement un ensemble de plusieurs lignes, une portée.

    Eh bien je termine là-dessus, donc en vous encourageant à lire bientôt la Lettre Mensuelle qui va paraître, là j'ai les épreuves, et vous voyez que les développements que j'ai évoqués la dernière fois de Kripke sur la logique du temps, dont ne disposait pas Lacan à ce moment-là, cette articulation non pas en portées, mais plus logiquement en lignes strictement calculables en ce qui concerne les temps possibles, permet de trouver dans le point le plus actuel, disons, de la pensée, dans les développements contemporains, ces formulations avec lesquelles Lacan permettait de combiner la logique de la lettre, temporelle, avec la synchronie du champ du signifiant.

    Bien. Donc à l'année prochaine, nous continuerons.

     

     

     

    TABLE DES MATIERES

     

    Cours du 9 Décembre 1993                           2

    Cours du 6 Janvier 1993                                 11

    Cours du 20 Janvier 1993                               22

    Cours du 9 Février 1993                                 34

    Cours du 3 Mars 1993                                               43

    Cours du 17 Mars 1993                                             51

    Cours du 31 Mars 1993                                              58

    Cours du 12 Mai 1993                                                66

    Cours du 26 Mai 1993                                               75

    Cours du 9 Juin 1993                                    86

     

    [1] Article paru dans : Feminism and Psychoanalysis, a critical dictionnary, Elisabeth Writh, ed., Blackwell, 1992. Traduction : Marcel Eydoux, revue par Ellie Ragland et Thelma Sowley.

    [2] Young-Bruehl Elisabeth, Anna Freud, Payot 1991, p 93.-127

    [3] Ibid.

    [4] Ibid.