Extension du domaine de la Jouissance féminine

Jean-Luc Monnier

"La Cause du désir n°91"

sinthome, jouissance

L’auteur aborde la jouissance féminine versus sinthome. Il part de la thèse de Jacques-Alain Miller qu’en tant que jouissance du corps, la jouissance féminine soutient le sinthome alors que la jouissance phallique mène à l’escabeau. Le sinthome, fait nouage entre cette jouissance du corps « puisée » dans le corps dont il se soutient et la jouissance d’objet prélevée sur le corps. À ce titre, « il ”remplace” le phallus et autorise une extension logique par laquelle la jouissance féminine subvertit la répartition des sexes […] Dans la clinique du sinthome, nous pouvons alors faire équivaloir femme et phallus comme opérateur logique. - Frédérique Bouvet

Extension du domaine de la Jouissance féminine

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  • Extension du domaine de la jouissance féminine

    Jean-Luc Monnier

    C’est sur le corps que sont prélevés les objets a ; c’est dans le corps qu’est puisée la jouissance pour laquelle travaille l’inconscient. »[1] C’est ainsi que Jacques-Alain Miller ponctue son lumineux développement concernant le sinthome dans son rapport avec l’escabeau. Cette proposition montre à quel point l’en­seignement de Lacan se soutient d’une cohérence interne ; et la bipartition de la jouis­sance – jouissance du corps / jouissance de la parole – chez le parlêtre, que J.-A Miller renvoie au sinthome et au phallus, offre une lecture nouvelle de la jouissance féminine dans l’expérience analytique. Ainsi, la jouissance supplémentaire de La femme se détache, sur fond de castration, du carcan œdipien, pour se répandre dans le corps.[2]

    Qu’est-ce que la jouissance féminine ?

    Sur la voie ouverte par Freud dans ses deux grands textes de 1927 et de 1931 sur la féminité, Lacan saisit que le « féminin » ne souffre pas d’un déficit quant à la jouissance, mais au contraire qu’il est affecté d’un supplément qui subvertit la limite phallique ainsi que celle de l’objet a. Pour une femme, il y a la jouissance phallique – si elle y consent – et une jouissance au-delà qui, parce qu’elle subvertit la limite phallique, la fait Autre à elle-même, ce qui fait dire à Lacan que La femme n’existe pas.

    Cette jouissance féminine est liée à l’écriture ; elle a rapport à la lettre qui ne s’at­trape pas facilement par la parole, même si nous en avons parfois le témoignage. Ainsi cette patiente qui, ayant pu discerner au cours de sa longue analyse « l’artifice des canaux par où la jouissance vient à causer ce qui se lit comme le monde »[3], nous livre soudaine­ment le phénomène hors-sens qui saisit parfois son corps entier : « Cet état de tristesse, je le ressens partout, dans les pores de ma peau, c’est jouissif comme un orgasme, ce n’est pas sexuel, c’est émotionnel, je suis surprise, j’ai comme les poils qui se dressent, ça me picote de partout. » Elle qualifiera par ailleurs l’orgasme de « paix intérieure », hors-temps, qui s’évanouit quand elle se pose la question.

    La tristesse est un « orgasme », une jouissance du corps qui rompt le fil de sa parole analysante. C’est un événement hors-temps et hors-sens : dès que le savoir est appelé, le phénomène se dissipe. Nous sommes dans le temps d’avant le temps, moment où le corps « ça se sent »[4]. Le monde de cette patiente était fait de solitude et de tristesse, qu’elle recherchait enfant en s’isolant dans sa chambre. Parler avec son corps prend là tout son sens : le corps, ça se sent, sans savoir, mais la jouissance qui s’y « puise »[5] se fait cause du savoir et de sa lecture à venir.

    Jouissance féminine versus sinthome

    En tant que jouissance du corps, la jouissance féminine soutient le sinthome, tandis que la jouissance phallique, condensée dans les objets « incorporels », mène à l’escabeau[6]. J.-A. Miller distingue la nature de ces deux jouissances : l’une est en prise directe avec le sinthome tandis que l’autre est un processus qui se déploie dans le temps et l’espace.

    Lacan articule cette Autre jouissance au phallus et à son au-delà. Pour l’atteindre, une femme en passe par un homme comme porteur du phallus. Sans lui, on ne parle plus de jouis­sance Autre mais de jouissance de l’Autre, au sens de l’envahissement de la jouissance psychotique.

    Le sinthome, lui, fait nouage entre cette jouissance du corps « puisée »[7] dans le corps dont il se soutient et la jouissance d’objet prélevée sur le corps. À ce titre, il « remplace » le phallus et autorise une extension logique par laquelle la jouissance féminine subvertit la répartition des sexes. La jouissance féminine affectant également les parlêtres côté mâle[8], elle apparaît au final comme un fait de structure propre à tout parlêtre. Lacan y avait déjà songé lorsqu’il évoquait saint Jean de la Croix qui, comme mystique, a un certain accès au pas-tout, mais il réservait cela, à l’époque du Séminaire Encore, à des « gens doués ».

    Dans la clinique du sinthome, nous pouvons alors faire équivaloir femme et phallus comme opérateur logique. C’est ce qui fait dire à Éric Laurent dans son séminaire du 20 janvier 2015 qu’il y a féminisation de la doctrine [et que] pour les deux sexes il y a la femme comme autrefois il y avait le phallus. Cette inflexion de la doctrine renouvelle la clinique de l’amour et ouvre l’accès plus directement à la possibilité de la jouissance Autre, à la contingence et au pas-tout, car elle déporte le point d’où la cure se lit et se conduit.

    Le sinthome fait nouage entre le corps comme substance jouissante et les objets issus de la perte inférée de la castration : S1, signifiant de la jouissance à jamais opaque, assimilable au vivant pur, et petit a, enforme de l’objet où se logent les « quatre substances épisodiques » d’une jouissance « cernable ». Il indique que la jouissance peut se « canaliser », mais jamais toute, l’objet a n’étant plus que la partie émergée, « d’homesticable », prise dans le symbolique en tant que ça résiste au sens. Élément du circuit pulsionnel dont il est extrait, l’objet a ne dit rien ou pas grand chose de la jouissance qui, elle, appartient au registre de l’existant, du Un.

    « Au-delà des confins du symbolique »

    Cela modifie et prolonge la visée d’une analyse ; il ne s’agit plus seulement « d’ambi­tionner » la « destitution » du semblant phallique et, au-delà, un « je suis ça » rapporté à une identification à un des objets pulsionnels, mais plutôt le démontage de la défense que sont les artifices par lesquelles la jouissance « cause ce qui se lit du monde ». Cela veut dire toucher le bord de cette jouissance hors-sens, substance jouissante qui existe au-delà des artifices pour trouver les chemins d’un savoir y faire avec ce Un-tout-seul qui palpite et se réitère.

    Leonardo Gorostiza le dit très bien lorsqu’il parle, d’un côté, du noyau élaborable de la jouissance sous l’une des substances épisodiques[9] et, de l’autre, de jouissance sinthomatique : jouissance singulière et hors-sens qui s’éprouve sur fond d’ignorance et de solitude. Du côté mâle, la dualité de la jouissance s’éprouve sur fond d’une contingence portée dans l’expérience au niveau de la structure par la lettre détachée de lalangue. S’y dissout la croyance dans le destin auquel le sujet mâle s’identifie volontiers. Ainsi, ce sujet arrachant violemment en rêve l’orne­ment en forme d’S d’une serrure de son enfance par lequel s’enfilait tout son être de regard qui réalise que cette lettre nouée à un trou est pure question sur l’existence : Est-ce ? Cette question, il en aura éprouvé à l’infini toutes les occurrences, d’autant qu’elle fut aussi la première lettre du premier mot qu’il aura su lire : SAPIN[10]. Cette lettre est à la fois marque contingente d’une pure existence – substance jouissante – et vectorialisation d’un destin serf du regard et du doute.

    Sans doute faut-il l’analyse pour séparer ce qui relève de la jouissance phallique et ce qui relève de cette Autre jouissance, comme il faut l’analyse pour produire un sinthome qui agrafe le corps vivant à lalangue, au sens, au savoir et à l’objet. La voie mystique ou la voie joycienne restent à cet égard deux voies réservées aux « gens bien » !

    Jean-Luc Monnier est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.

    [1] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n°88, octobre 2014, p. 113.

    [2] Cf. Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966.

    [3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Être et l’Un », enseignement prononcé dans le cadre du Département de l’université Paris VIII, leçon du 11 mai 2011, inédit.

    [4] Lacan J., « Joyce le symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 565 : « Ça se sent, et une fois senti, ça se démontre. »

    [5] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », op. cit.

    [6] Ibid.

    [7] Ibid.

    [8] Cf. Roch M.-H., « LOM du XXIe siècle », La Cause freudienne, n° 50, février 2001, p. 90 : « il n’y a pas de parlêtre, sans cette bévue féminine ».

    [9] Gorostiza L., « Les confins de la charité freudienne », Papers, bulletin électronique du Comité d’action de l’École Une, n° 6, avril 2011.

    [10] Comme on dit « Ça sent le sapin », faisant écho au mot de son père relatant sa naissance : « On a cru que tu étais mort. »