Une présence incarnée
Patricia Bosquin-Caroz
"Revue de la Cause freudienne n°76"
J’ai choisi cet l’article de Patricia Bosquin-Caroz qui illustre ce qu’est la lettre, la façon dont elle se présente, à savoir « inscrite comme un bord » - Marie Izard
-
Une présence incarnée
Patricia Bosquin-Caroz[1]
Le désir de l'analyste est né de la rencontre avec le désir de celui qui a su me conduire à ce point d'incomparable, d'absolue étrangeté à moi-même que Lacan va jusqu'à qualifier du terme de « saloperie ». Il n'y a pas de désir de l'analyste qui puisse opérer dans une pratique sans que l'analyste n'ait élucidé son rapport à son inconscient, discours de l'Autre et appareil à jouir. Comment pourrait-il ensuite s'en soustraire pour faire place à un qu'est-ce que ça veut dire ? ou un qu'est-ce que ça satisfait ? pour un autre, si lui-même n'a pas repéré et isolé les signifiants fondamentaux qui étaient au principe de son existence, ainsi que le mode de jouir qui lui est singulier ? Le passage de l'analysant à l'analyste implique cette bascule du sujet supposé savoir, où l'analysant passe du manque à savoir son être de jouissance à celui qui sait — pour n'avoir pas reculé devant l'horreur de savoir. Ce gain de savoir, mais aussi de savoir y faire avec la jouissance, obtenu au terme de mon analyse me permet aujourd'hui de m'effacer et de tenir à distance ce qui, dans la rencontre avec un autre sujet, pourrait faire vibrer mon inconscient.
Ce passage de l'analysant à l'analyste, dans le changement de statut du savoir qu'il comporte, ne s'est pas produit d'un seul coup — sous la forme d'un éblouissement —, mais à plusieurs reprises. Ces passages à l'analyste équivalent à des moments de passe. Pourtant, il y eut un acte décisif de l'analyste qui marqua un avant et un après. Dès lors, la fin de l'analyse relèverait d'une décision de m'emparer du savoir, du savoir y faire afin de m'en servir.
Dans ce fil, la passe a constitué pour moi la vérification, puis la mise à l'épreuve du passage de l'être du désir qui ne sait pas, à l'être qui sait la singularité de la cause de son désir. Aujourd'hui, je me propose d' bystoriser ce qu'il en fut des émergences du désir de l'analyste, jusqu'à l'acte dont il est finalement issu.
Savoir autour de quoi le mouvement tourne
La cure analytique m'a conduite très rapidement à pratiquer dans une institution psychanalytique. On y trouvait, au coeur de ce qui la fonde, le désir décidé d'un psychanalyste, lui-même orienté par le désir de Freud, de Lacan et de Jacques-Alain Miller. D'un autre côté, ce fut la rencontre avec la psychose infantile en institution. Je m'attelais, dans le cadre d'une pratique à plusieurs, à un travail de secrétaire active d'enfants témoins d'un rapport à l'immanence d'un Autre foncièrement féroce. Je recueillais traits disparates, gribouillis, mots isolés : autant de traces infimes susceptibles de trouer le silence de l'Autre et de donner corps à ces enfants morts à la parole. La discipline d'ascèse qui consistait à effacer le trop de présence du corps de l'intervenante que j'étais alors, n'impliquait pas pour autant de laisser ces enfants seuls à leur ritournelle infinie. Nous tentions, « dans un doux forçage », de nous introduire entre leurs S, désarticulés, afin de produire une brèche propice à l'émergence d'un indice du vivant. Mais que leur voulais-je, à ses enfants ? C'est une question qu'un collègue m'adressa, interpellé par l'enthousiasme qui m’habitait déjà. Interloquée par sa question, comme prise en flagrant délit de désirer en méconnaissance de cause, j'en fis part à mon analyste qui, du tac au tac, me répondit ; ‹= le désir de l'analyste ;.). Cette intervention eut une double portée ; d'abord, elle scella le désir du travailleur décidé ensuite, à contrepente ou à rebours de l'identification à l'analyste, elle indexa un désir, celui de l'analyste, d'obtenir la différence absolue. Ma position auprès de ces enfants participait déjà de celle du scribe qui accueille le trait distinctif, témoin de ce que l'un n'est à nul autre pareil.
Ce désir n'était pas né ex nihilo. Il avait émergé de mon analyse, qui ne cessait pas de me mettre à l'épreuve de parler et de lier les signifiants particuliers de mon histoire. Il se noua rapidement à ceux de ma formation et du contrôle. Il m'amenait aussi à élucider pour moi-même cette discipline de l'effacement de soi qui produisait des effets-sujet inédits et à en rendre compte au-delà, pour la communauté analytique. Le désir de savoir la vérité de mon être s'articulait dorénavant à celui requis de l'analyste qui, comme le souligne Lacan, a à savoir, dans le procès où il conduit son patient, autour de quoi le mouvement tourne. Il s'agissait pour moi, dans ce travail avec la psychose en institution, d'un premier coup d'accélérateur porté à ce désir de savoir ; mais j'ignorais encore la cause intime qui m'attachait à cette pratique.
Ce désir se fit plus décidé lorsque je fus désignée passeur. Cette fois, il fit fond sur l'aperçu d'un mode de jouir, après qu'une interprétation eut déjoué l'impact mortifère d'une identification sacrificielle. Ce premier consentement au vacillement d'une identification phallique me permit de consentir à occuper pour un autre une place d'analyste. Je m'y autorisai ; mais surtout, je fis une découverte. Ce fut dans l'exercice même de ma fonction de passeur, où il s'agissait de se déprendre du manque-à-être pour faire passer les dits d'un autre qui sait, qu'émergea un désir inédit, celui d'apercevoir la visée d'une expérience analytique menée à son terme et d'en extraire un savoir.
Vacillation des semblants phalliques
À partir de ce moment, la cure est devenue le lieu même de ma formation. Il y avait là pour moi un 'louage inédit qui liait l'intime de l'expérience au savoir requis de l'analyste. Le désir d'École naissait. Il anima ma cure jusqu'à ce que, de tour en tour, les identifications singulières qui avaient fait la trame de mon existence commencent à s'isoler et à se détacher.
Elles se resserrèrent autour de la figure christique qui avait donné corps d'homme à ma féminité et habillé mon amour increvable pour le père mort, idéalisé, jamais égalé. J'avais vénéré la passion du Christ mis à mort, puis la passion amoureuse qui me ravageait. La jouissance sacrificielle avait trouvé là le lit de sa satisfaction. D'une certaine façon, je savais que la poursuite de mon analyse la réfrénerait. Est-ce que je le voulais vraiment ? Ce qui m'aimantait faisait à la fois ma douleur et ma satisfaction — et ça, voulais-je vraiment le savoir ? Je mis fin à un premier parcours analytique qui laissa inentamée une jouissance encore retenue, fis la passe et entrai dans l'École. J'aurais voulu, croyais-je, que le cartel me laisse en paix en ne pointant pas cet inentamé qui se cachait derrière mon rempart identificatoire. Je repris néanmoins, dans les affres, mon bâton de pèlerin.
Dès notre première rencontre, l'analyste fit vaciller la construction qui émanait de cette première expérience de la passe. Il s'agissait cette fois d'aller au-delà du père. Donnant tout son poids à l'énoncé : Mais, bien sûr, vous êtes ce jeune homme mis à mort ! »[2], il fit apparaître, au prix d'une destitution subjective, la vanité de la brillance phallique que je tirais de mon identification christique et dénudait du même coup l'objet qu'elle voilait : la jouissance sacrificielle de l'écorchée vive.
À partir de ce moment de vacillation des semblants phalliques, une autre partie allait s'engager, celle de la répétition infernale d'un mode de jouir. C'est là que surgit, dans sa puissance et son inquiétante étrangeté, une interprétation déterminante. Elle me laisse encore aujourd'hui comme une marque indélébile, une image à jamais gravée, celle du visage grimaçant de l'analyste mimant la chauve-souris s'emparant de tout ce qu'elle pouvait grignoter, ainsi qu'une nomination inédite qui fusa alors : Vous êtes la première bouffeuse d'émotions rencontrée dans la clinique ![3]
« Bouffeuse d'émotion »
Dans ce moment inoubliable, l'analyste, par son interprétation qui épinglait mon mode de jouir — petite fille gourmande du rien —, permit que se manifeste pour moi le désir de l'analyste dans ce qu'il a de plus radical.
Il fallut un certain temps pour consentir à cette interprétation qui venait déranger le point d'où je m'étais vue et crue aimée ; c'est ce qui permit, pas à pas, de me dégager, dans ma pratique, d'une jouissance à moi-même ignorée. L'analyse ne s'arrêta pas là, mais je savais, dorénavant, ce qu'il en était du désir de l'analyste, qui a à maintenir une distance entre Idéal et objet a, cause du désir.
Que reste-t-il de ce moment après l'analyse ? Quel autre usage s'offre ensuite au mode de jouir ainsi débusqué ? C'est là que commence l'analyse du maniement du symptôme qui se clôt sur la satisfaction d'un savoir y faire. Dans ce moment de fin, il n'est plus question de traversée, mais plutôt de serrage et de réduction. C'est Gomme si je tenais, à la façon d'un casse-tête chinois, le nœud en main et le mode d'emploi pour le dénouer quand il coince.
Ce qu'il me reste de la bouffeuse d'émotions », c'est un tampon, un cachet, un made in Germany épinglant une jouissance qui échappait à mes dits analysants, mais s'entendait à mon insu. Cette nomination inédite inscrit aujourd'hui comme un bord, un littoral entre les mots de mon histoire et cette part opaque de la jouissance du ravage.
Bouffeuse d'émotions, par le geste que l'analyste a su joindre à la parole, est devenu, à la façon d'un trait calligraphique, une lettre qui sépare et partage les eaux.