Topologie de l’objet : au delà du miroir

Vanessa Sudreau

"Publication électronique"

noeud borroméen

L’auteure part du schéma optique pour faire apparaître la logique du stade du miroir mais aussi sa limite. « Lacan cherche un outil qui pourrait soutenir la formalisation en se passant de l’image. Le recours à la topologie vient à ce point […] Comme Joyce s’appuyant sur le faire de l’écriture, Lacan s’appuie sur les nœuds qui lui permettent de cerner une architecture de la perforation (J.-A. Miller, La cause freudienne n°67, p. 133), qui fait passer d’un manque à un trou. Le trou n’est pas dans le réel, il est l’indice que le symbolique est troué. Le réel qui ne manque de rien, troue le symbolique ». - Frédérique Bouvet

Topologie de l’objet : au delà du miroir

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  • Topologie de l’objet : au-delà du miroir

    Vanessa Sudreau*

    Limites dévoilées par le schéma optique

    Partons du schéma optique, point essentiel pour faire apparaître la logique du stade du miroir mais aussi sa limite dans l’architecture subjective de l’être parlant.

    Le schéma optique révèle la place d’un objet qui précisément n’est pas du domaine du visible, et qui n’est représentable que par un blanc. Puisque le spéculaire ne permet pas de serrer l’objet visuellement, Lacan cherche un outil qui pourrait soutenir la formalisation en se passant de l’image. Le recours à la topologie vient à ce point. Ce n’est pas l’absence de tout support de représentation car la topologie en est encore une. Mais elle permet un appui d’une part moins intuitivement soumis aux aléas de la perception, laquelle est toujours mouvante et d’autre part, plus indépendant du sens et des mythes. Prenant le corps comme « contenant narcissique de la libido »[1], Lacan souligne l’impasse de l’image à rendre compte de ce qu’elle voile et cache, du fait d’abord de son instabilité. Il n’y a pas d’identité entre l’image et ce qu’elle représente dans le miroir, « par rapport à ce qu’elle redouble, l’image spéculaire est exactement le passage du gant droit au gant gauche »[2] Dès lors, il est mis en question, car ce qu’il contient l’excède, et du coup, ne le contient pas. Avec la topologie, on passerait de l’image inversée – ici du gant gauche au gant droit – à la « géométrie du gant retourné »[3], où c’est l’objet lui-même qui est retourné et non son image.

    Le schéma optique isole donc l’inversion de l’image. Mais il rend également sensible la disparition d’une part de la scène : le bouquet en place de l’objet met en évidence que l’image ne garantit pas l’identité avec l’objet qu’elle reflète, ni la visibilité de cet objet dans le monde. Lacan mentionne pourtant qu’il y a « réversibilité de i (a) à i’ (a) ». Mais dans ce procès de réversibilité, il introduit une perturbation[4] qui contredit la stricte identité de la libido en i (a) et en i’(a). Jacques-Alain Miller dans son Introduction à la lecture du Séminaire de l’angoisse de Jacques Lacan[5], nomme ce point de non identité « décomposition spectrale de l’imaginaire ». Lorsque quelque chose surgit à la place laissée vide par cet objet, loin de résoudre l’équation du manque, une « inquiétante étrangeté » se manifeste. Ce « mode de perturbation »[6] est probablement aussi un des noms du nouage entre le sujet et son corps.

    Un passage, pas sans le corps

    Cet objet nous dit Lacan, est externe à toute définition de l’objectivité, il n’est pas assimilable par le seul symbolique, d’où le recours à la topologie[7].

    Ce qui est imaginaire – ici encore au sens de spéculaire – est épinglé par Lacan sous le terme d’intuition. Se fier à cette intuition n’est d’aucun recours, le parlêtre étant condamné à penser depuis ce corps qu’il pense avoir, ce n’est pas par là qu’il peut toucher à ce qui lui est extime, d’où l’appel à la topologie.

    Sans relâche Lacan essaie de se passer de l’imaginaire pour arriver à un savoir sur le réel, voire à un savoir réel. Il ne quittera plus la topologie même s’il l’aborde avec un tout autre « recul » dans le Sinthome.

    En introduisant « la division réel-imaginaire-symbolique»[8] Lacan brise son schéma optique, qui ne lui permet plus d’avancer dans l’élaboration. En distinguant des catégories qui se décomplètent les unes les autres, « les schémas optiques sont à la fois exploités et cassés.»[9] La bande de Möbius, ne subit pas l’inversion de l’image, nous pouvons la retourner[10] elle reste identique à elle-même, elle n’a qu’une face. Lacan a trouvé un paradigme plus stable, sans image spéculaire.

    La continuité ici observée s’oppose à la discontinuité qui caractérise le monde du signifiant. Ce passage du modèle du stade du miroir au recours à la topologie témoigne d’un changement de la conception de l’objet mais aussi d’un changement du statut de l’imaginaire. Le corps n’est plus appréhendé dans sa seule dimension spéculaire, comme image, mais il est « compliqué » de la vie de ses divers organes. À un certain moment de l’enseignement de Lacan, à la place de l’Autre vient le corps, mais en 1963, bien avant ce nouveau logos, quelque chose déjà émerge en l’Autre qui ne répond pas aux lois du signifiant. Le corps ne perfore pas encore le vrai – comme ce sera le cas dans le Séminaire XXIII[11]– mais déjà l’image ; comme les yeux dans le miroir, miroirs de l’âme, trouent l’unité du visage. La topologie permet de serrer le nouage de la subjectivité au vivant, là où les schémas optiques font écran au vivant du corps.

    Incidences de la refonte de la conception de l’objet

    Éclairons à présent ce que permet la division introduite par Lacan dans ce Séminaire : « Séparez dans ce cross cap le petit a »[12]. Là où précédemment la relation d’objet était conçue comme lien à l’autre maternel et impliquait d’abord une identification transitiviste à l’image de l’autre, la topologie dégage un objet « externe »[13] à toute définition possible. Si ces deux objets ne se recouvrent plus, si l’objet est distinct de la cause, la fonction des objets spéculaires, constitués sur les images du monde et du visible n’est pas annulée pour autant. Il y a me semble-t-il une position éthique à ne jamais séparer totalement l’examen des objets du désir, de celui de l’objet cause du désir, car il s’agit du lien entre la clinique et la logique, il s’agit de la psychanalyse qui ne se confond avec aucune philosophie. Avoir conserver le signifiant « objet », alors même que l’objet du Séminaire X n’est plus tellement un objet en avant, au-devant du sujet, est la trace, me semble-t-il, du souci pour Lacan de maintenir une connexion étroite entre la psychanalyse et la vie, plutôt qu’une place dans le ciel des idées.

    La topologie dévoile un objet qui est extérieur à l’Autre, et que pourtant le sujet « remet » dans l’Autre et qui de ce fait lui apparaît comme provenant de l’Autre dans une formation ambiguë. Il n’est pas fait de la même matière que l’Autre, mais il est cependant inclus artificiellement, ou disons secondairement, dans l’Autre. C’est une sorte de supplément par rapport à la relation à l’autre.

    Nous avons donc d’un côté un objet situable, et de l’autre un objet privé.

    Ce que pourrait croire la fourmi[14]

    La fin de l’article de Jacques-Alain Miller « L’envers de Lacan » est à la fois éclairant et troublant. On y retrouve le Lacan du Séminaire XXIII, faisant claquer dans l’air que « le vrai s’auto-perfore »[15]. Comme Joyce s’appuyant sur le faire de l’écriture, Lacan s’appuie sur les nœuds qui lui permettent de cerner une architecture de la perforation [16], qui fait passer d’un manque à un trou. Le trou n’est pas dans le réel, il est l’indice que le symbolique est troué. Le réel qui ne manque de rien, troue le symbolique. La topologie démythifie la théorie, en faisant porter l’intérêt sur un objet d’avant la relation à l’autre, objet dont la consistance est logique. Cet objet, le cross cap indique qu’il est irréductible au symbolique. Faisant de cet objet qu’il n’y a pas, le pivot du Séminaire, Jacques-Alain Miller pointe que ce nouvel objet dessine une nouvelle structure du manque[17]. La castration ne se conçoit plus dès lors comme l’absence du phallus chez la mère mais en amont, dans l’image qui est notre leurre de tous les jours, il y a quelque chose qui, structuralement nous est caché, qui nous regarde et que nous ne voyons pas. Quelque chose d’une autre facture que celle du savoir et de l’image, dysharmonique au symbolique et à l’imaginaire. La figure du huit intérieur[18] permet de saisir la fragilité en même temps que la rigueur logique de cet objet qui, une fois replié à partir d’un point de torsion, découpe un extérieur à l’intérieur du sujet. Cet extérieur/intérieur nécessite déjà une construction signifiante par l’introduction de deux signifiants opposables. Il suffit de déplier le huit intérieur cependant pour que le dedans et le dehors ne puissent plus se maintenir comme distincts. Sans le point de capiton qui fixe et tord la surface pour en délimiter deux, le dehors et le dedans sont des notions qui ne pourraient être établies. Nous pouvons noter que quand cette distinction intérieur/extérieur se brouille, l’angoisse est au rendez-vous. Quand le manque ne peut plus se soutenir nous entrons dans une zone moins ordonnée, celle du réel qui ne connaît pas le manque[19].

     

     

    *Ce travail est une lecture des chapitres VI et VII du Séminaire L’angoisse, il a été proposé et discuté le 18 janvier 2013 aux Chemins de la psychanalyse. Les Chemins de la psychanalyse ont une visée propédeutique dans le cadre du collège clinique de Toulouse. Ce texte peut être téléchargé ici :

    https://www.lacan-universite.fr/les-chemins-de-la-psychanalyse-2/

    [1] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Le Seuil, 2004, p. 102.

    [2] Ibid., p.113

    [3] Miller J.-A., « L’envers de Lacan », La Cause freudienne, Paris, Navarin, n°67, oct. 2007, p. 139.

    [4] Lacan J., Le Séminaire, livre X, op. cit., p. 102.

    [5] Miller J.-A., La Cause freudienne, Paris, Navarin, n°58, oct. 2004.

    [6] Lacan J., Le Séminaire, livre X, op. cit., p. 102.

    [7] Ibid., p. 103.

    [8] Ibid., p. 104.

    [9] Miller J.-A., « Introduction à la lecture du Séminaire de L’angoisse de Jacques Lacan », La Cause freudienne, op. cit.

    [10] Lacan J., le Séminaire, livre X, op. cit., p. 114.

    [11] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Le Seuil, 2005, p. 85.

    [12] Lacan J., Le Séminaire, livre X, op. cit., p. 116.

    [13] Ibid., p. 103.

    [14] Ibid., « L’insecte qui se promène sur la bande de Moëbius peut croire à cet envers alors qu’il n’y en a pas,

    comme vous le savez [...] et pourtant à chaque instant il y a bien un envers. », p. 161.

    [15] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, op. cit., p. 85.

    [16] Miller J.-A., « L’envers de Lacan », La Cause freudienne, op. cit., p. 133.

    [17] Miller J.-A., « Introduction à la lecture du séminaire l’angoisse », La Cause freudienne, op. cit., p. 74.

    [18] Lacan J., Le Séminaire, livre X, op. cit., p. 115.

    [19] Ibid., p. 156.