Texte choisi par Bruno De Halleux
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L’interprétation au-delà du principe de plaisir[1]
Jean-Louis GaultNotre réflexion sur l’interprétation reste marquée par l’exposé que Jacques-Alain Miller avait fait à l’automne 1995 lors des journées d’études de l’ECF. Cette intervention, qui avait pour titre: « L’interprétation à l’envers », prenait à rebours une opinion communément partagée par les psychanalystes sur la place de l’interprétation dans l’expérience analytique. De toujours il s’était établi qu’une psychanalyse relève d’une pratique de l’interprétation dont la tâche repose sur l’analyste qui dirige la cure. Dès le départ on a considéré que dans l’analyse celui qui interprète c’est le psychanalyste.
En contradiction avec cette conception couramment répandue Jacques-Alain Miller s’adresse à son auditoire en faisant résonner des propos surprenants. Il déclare que : « L’interprétation est l’inconscient même (...) elle est incluse dans le concept de l’inconscient », et que par conséquent il existe une « équivalence de l’inconscient et de l’interprétation », de telle sorte que « l’interprétation est primordialement celle de l’inconscient (au sens où) c’est l’inconscient qui interprète. L’interprétation analytique vient en second ». Il indique par ailleurs ceci : « L’âge de l’interprétation est derrière nous. (...) L’interprétation est morte. On ne la ressuscitera pas. Si elle est d’aujourd’hui, la pratique (...) est inéluctablement post-interprétative ».
De quoi s’agissait-il? La thèse admise par tous les psychanalystes, quelle que soit leur orientation, a toujours été de considérer que dans une analyse celui qui interprète c’est le psychanalyste. Dans la conduite de la cure c’est le psychanalyste qui se sert de l’interprétation pour révéler et déchiffrer l’inconscient du patient. C’était comme ça dès le début et c’est comme ça que les choses ont commencé.
Freud a découvert l’inconscient en l’interprétant. S’il n’avait pas été là pour le révéler et l’interpréter, on n’aurait jamais rien su de ce continent nouveau qu’il a fait émerger précisément par l’interprétation. Dans la direction de la cure il a pris appui sur les rêves, les lapsus, les actes manqués et le mot d’esprit en montrant qu’on pouvait les interpréter pour en révéler le contenu inconscient. Lacan a justement qualifié ces productions psychiques de formations de l’inconscient dans la mesure où elles offrent un accès privilégié à l’inconscient.
Il y a certes dans la cure cette révélation de l’inconscient à travers ses formations et leur interprétation, mais Jacques-Alain Miller souligne que l’expérience de la psychanalyse enseigne autre chose. Par rapport à cette doxa, que dans la cure celui qui interprète c’est le psychanalyste, l’expérience effective de la psychanalyse fait découvrir que l’inconscient est une interprétation. L’inconscient est lui-même une interprétation et l’interprétation du psychanalyste, qui certes a sa place dans la direction de la cure, ne vient qu’en second par rapport à cette première interprétation qui est celle de l’inconscient. D’ailleurs Freud fut le premier à s’en rendre compte, précise Jacques-Alain Miller.
Dès lors, la question se pose de savoir comment situer l’interprétation du psychanalyste. En révélant l’inconscient ne se limite-t-il pas à prendre le relais de l’interprétation faite par l’inconscient? Mais si l’inconscient est déjà une interprétation, peut-il exister une voie spécifique où inscrire la propre interprétation de l’analyste? Et en quoi peut-elle consister?
Freud lui-même s’était trouvé aux prises avec ce problème. Après un premier temps d’enthousiasme lié à la révélation de l’inconscient, il découvre que l’inconscient peut constituer un obstacle au progrès de la cure, en tant qu’il est lui-même producteur d’interprétations. Du coup la question se pose de savoir comment faire avec cette interprétation. Comment interpréter cette interprétation de l’inconscient? Les premiers signes de cette difficulté apparaissent à Freud sous la forme d’un tarissement des effets de l’interprétation, qui conduira ultérieurement à un certain déclin de l’interprétation chez les psychanalystes. Passé l’instant de leur émergence les interprétations de l’inconscient, que Freud avait découvertes et auxquelles il avait introduit ses élèves, se sont banalisées. Elles ont perdues la splendeur du nouveau et ne surprennent plus. Elles sont utilisées par routine mais ne produisent plus d’effets. On en vient à ne plus savoir très bien comment interpréter.
L’interprétation qui a commencé à décliner dans ce mouvement des années 1910, était-elle condamnée à disparaître? Au tournant des années 20, les premiers élèves de Freud ont répondu à ce tarissement de l’interprétation, en renouvelant les grilles de l’interprétation. Freud interprétait l’inconscient, et bien maintenant, ils interprètent le moi, l’agressivité, le sadico-anal et Melanie Klein a ouvert une voie largement emprunté à sa suite en interprétant la pulsion orale. C’est comme cela que l’on a tenté, un temps, en explorant de nouveaux répertoires interprétatifs, de faire face au déclin constaté de l’interprétation.
Lacan notait, dès le début de son enseignement, un embarras persistant des psychanalystes à l’endroit de l’interprétation. Il relevait que les psychanalystes post freudiens avaient beaucoup de difficultés à s’accorder sur l’idée à se faire de ce qu’est une interprétation. Il en fait mention dans son écrit sur la direction de la cure, où il finissait par constater la moindre place tenue par l’interprétation dans l’actualité psychanalytique. L’intérêt pour l’interprétation avait cédé devant l’importance accordée, par les psychanalystes, aux phénomènes transférentiels et spécialement aux manifestations de ce qui est théorisé comme contre-transfert. Dans la direction de la cure, l’analyse du transfert et du contre-transfert s’est substitué à la pratique de l’interprétation.
On aperçoit l’écart par rapport à ce qu’a été la découverte de Freud, où les premiers temps de la psychanalyse avaient vu le triomphe de l’interprétation. Au début on interprétait les rêves, les lapsus, les actes manqués et les symptômes. Quelques décennies plus tard l’interprétation des formations de l’inconscient a perdu son lustre, elle est supplantée par l’analyse du transfert et du contre-transfert.
Lacan lui, ne s’est jamais détourné de l’interprétation. Il n’y a pas de déclin de l’interprétation chez Lacan. Il fait exception à cette tendance centrée sur le transfert et a toujours maintenu le rôle central de l’interprétation dans la direction de la cure. Il n’a jamais eu de cesse d’en explorer les paradoxes, les difficultés et les apories. Il a constamment été tracassé par la juste solution à donner au problème de l’interprétation. Dès son rapport de Rome il a formulé une première doctrine de l’interprétation, qui occupe les trente pages de la troisième et dernière partie de cet écrit. Au fur et à mesure qu’il s’avançait dans son élaboration de l’expérience analytique il s’est attaché à situer l’interprétation, corrélativement aux conceptions successives qu’il pouvait proposer concernant l’inconscient. On le voit dans la dernière partie de son enseignement aux prises une nouvelle fois avec la question de l’interprétation, essayant de progresser dans son élaboration, pour en donner une formalisation rénovée.
Revenons sur l’intervention de Jacques-Alain Miller en 1995. C’était pour lui l’occasion d’une interprétation de l’orientation lacanienne dans son abord de l’interprétation. La doctrine de Lacan, s’agissant de l’interprétation, est de fait post-interprétative, même si celui-ci conserve le terme d’interprétation. La pratique lacanienne de l’interprétation est post-interprétative. En quel sens est-elle post-interprétative? L’interprétation lacanienne est post-interprétative dans la mesure où elle fonctionne à l’envers de l’inconscient. Il y a une interprétation qui révèle l’inconscient, qui va dans le sens de l’inconscient, et qui fait émerger quelque chose d’inconscient à quoi elle donne libre cours en levant les barrières du refoulement. C’est comme cela qu’est née l’interprétation freudienne et c’est en quoi elle a permis de donner son statut à l’inconscient. Ce premier mouvement appartient au moment de naissance de la psychanalyse et d’émergence de l’inconscient.
Une fois l’inconscient installé dans la pratique analytique, une autre problématique apparaît, liée au fait que l’inconscient lui-même se révèle être une interprétation, et qu’il demande à son tour à être interprété. L’enseignement de Lacan prend son départ dans ce contexte, après un demi-siècle de pratique de la psychanalyse, au cours duquel les psychanalystes ont eu largement l’occasion, dans leur confrontation avec les ruses de l’inconscient, de se heurter aux impasses et aux apories de la pratique de l’interprétation. Les conceptions de l’interprétation chez Lacan peuvent être dites post-interprétatives, dans la mesure où elles se mesurent au paradoxe d’un inconscient-interprétation. L’interprétation lacanienne se veut post-interprétative en ceci qu’elle s’essaye à sortir du cercle infini de l’interprétation. Lacan a tenté de concevoir une interprétation qui procèderait à rebours de l’inconscient. Il ne le fait pas toujours de la même manière, parce qu’il n’a pas toujours la même conception de l’inconscient.
Cette pratique post-interprétative ne nourrit pas l’inconscient, elle a au contraire pour but de le tarir. La question que pose Jacques-Alain Miller en 1995 en conclusion de son exposé, est celle-ci : quand a-t-elle donc commencé cette pratique post-interprétative? A cette question il répond, avec Freud lui-même, déjà chez Freud nous pouvons apercevoir le développement de cette pratique post-interprétative. Jacques-Alain Miller fait cette remarque qu’interpréter à l’instar de l’inconscient, c’est rester au service du principe de plaisir, et interpréter au service du principe de plaisir ne peut conduire qu’à l’analyse interminable. Reste donc à dire ce que pourrait être interpréter au-delà du principe de plaisir, autre manière de situer l’interprétation qui se ferait à rebours de l’inconscient, si l’on veut bien se souvenir que l’inconscient est gouverné par le principe de plaisir.
L’intérêt pour cette question de l’interprétation s’est trouvé ravivé au cours de ces derniers mois. L’exposé de Jacques-Alain Miller est de l’automne 1995, il y a eu en juillet 1996 la rencontre du champ freudien sur l’interprétation, il y a eu les soirées cliniques de l’ECF consacrées en 1997 à l’inconscient interprète, et puis après il faut bien dire qu’on n’a plus beaucoup parlé de l’interprétation dans notre champ. Soudain au printemps dernier, Jacques-Alain Miller a remis cette question à l’ordre du jour, en proposant, en mars à Gand, « L’interprétation lacanienne », comme titre du prochain congrès de la NLS, qui aura lieu à Paris les 9 et 10 mai prochain.
Dans ses cours du mois de mars 2008, notamment celui du 26, il a redonné son actualité à l’interprétation. Il a été conduit à revenir au point de départ freudien pour faire remarquer qu’il convenait de ne pas oublier que l’interprétation et le déchiffrage de l’inconscient c’est ce qui avait permis à Freud de donner son statut à l’inconscient. L’interprétation freudienne est ce qui a permis que l’inconscient existe, c’est ce qui a permis de rendre crédible l’inconscient et qu’on puisse y croire. Freud a rendu crédible l’inconscient par la façon dont il l’a déchiffré. Par le maniement de la langue, par l’interprétation des dires du patient, Freud a fait apparaître un objet nouveau qui à partir de ce moment-là est devenu quelque chose qui existe et à quoi on croit.
Jacques-Alain Miller a poursuivi en indiquant que faire exister l’inconscient, le rendre crédible, ceci est encore à la portée de toute analyse quand on s’en donne la peine. Il a développé son propos en disant, qu’aujourd’hui s’il y a des analystes qui pensent que ce n’est plus la peine de déchiffrer les rêves, par exemple, parce qu’ils comptent que le statut de l’inconscient est déjà bien assis comme ça dans la culture et que ce n’est pas la peine d’en remettre, ceux-ci devraient reconsidérer leur jugement. Il n’est pas sûr que pour le sujet contemporain l’inconscient soit quelque chose qui existe et à quoi il croit, il serait plutôt porté, ce sujet, à croire aux mécanismes neuronaux. D’où la nécessité pour le psychanalyste d’avoir à faire exister l’inconscient et à le rendre crédible, par l’interprétation des formations de l’inconscient comme le faisait Freud. Jacques-Alain Miller observe que chez les psychanalystes la pratique de l’interprétation des rêves semble s’être tari. Chez les lacaniens on n’interprète plus les rêves, dit-il, ajoutant qu’à l’opposé, lui-même, a conservé le goût et la pratique de l’interprétation des rêves.
Ces remarques sont de nature à retenir l’attention. Serions nous, nous lacaniens, dans la situation des post freudiens des années 50, c’est à dire rendus au point d’avoir délaissé, dans la direction de la cure, la pratique freudienne de l’interprétation des formations de l’inconscient. Le thème du prochain congrès de la NLS nous invite à redonner toute son actualité aux problèmes posés par la pratique de l’interprétation dans la psychanalyse.
Résumons: il s’agit bien de faire exister l’inconscient dans la cure si on veut que l’analyse soit possible. Pour cela il faut l’interpréter pour le révéler. Il faut interpréter dès le début, pour faire exister l’inconscient par l’interprétation, pour le rendre crédible aux yeux du patient en sorte qu’il puisse y croire. On ne peut s’arrêter là. Il ne suffit pas d’interpréter dans le sens de l’inconscient, pour révéler l’inconscient. Il convient d’interpréter à rebours de l’inconscient, si l’on veut, car c’est quand même le but de l’analyse, si l’on veut réveiller le sujet du sommeil de son inconscient, l’arracher à son inconscient comme sommeil.
Voici le problème que nous avons à examiner et qui fait l’enjeu de toute cure. Comment à la fois faire exister l’inconscient comme condition de l’analyse et pratiquer un usage de l’interprétation qui procède à rebours de l’inconscient, qui vise à le défaire, à le décomposer, et à le désarticuler. Puisque Jacques-Alain Miller indiquait que ce problème avait déjà été aperçu par Freud, voyons ce qu’il en est.
Le point de bascule se situe au moment où Freud fait la découverte de l’au-delà du principe de plaisir. Il a aperçu les limites du principe de plaisir pour rendre compte des symptômes dans la cure, quand il bute sur la réaction thérapeutique négative, où le déplaisir du symptôme persiste, malgré l’interprétation, et ceci en contravention aux règles du principe de plaisir. En 1920, dans un article célèbre, il fait alors l’hypothèse d’un au-delà du principe de plaisir.
Ce concept d’un au-delà du principe de plaisir va se révéler décisif pour l’examen du statut à donner à l’interprétation dans la direction de la cure, mais avant d’y venir je prendrais comme point de départ une référence freudienne qui est un petit peu antérieure. C’est un article de 1912, qui s’intitule : Le maniement de l'interprétation des rêves en psychanalyse. C’était un travail qui était destiné à la formation des psychanalystes débutants. Freud y expose sa conception de l'interprétation des rêves, telle qu'elle intervient dans la conduite de la cure.
Il souligne qu’il ne s'agit pas de traiter de la technique de déchiffrage des rêves, ni de la façon d'interpréter, ni de l'emploi des interprétations, mais de l'art d'utiliser les interprétations au cours du traitement analytique. Freud fait ainsi apparaître un tension entre, d’une part l’interprétation des rêves et, d’autre part la finalité de la cure. L'interprétation des rêves n'est pas une fin en soi, il convient de la subordonner aux objectifs de la cure analytique.
Cette subordination de la technique de l’interprétation pour la soumettre aux fins propres de la cure relève d’une opposition entre technique analytique et politique de la cure, ou encore entre technique et éthique, et la technique est supposée servir le désir qui oriente l’analyste dans sa direction de la cure.
Une contradiction ne tarde pas alors à apparaître. Les buts propres de la direction de la cure sont contrecarrés par les exigences que réclame l'interprétation des rêves. Dans une analyse, un premier rêve est bientôt suivi d'autres rêves que l'analyste ne parvient pas à interpréter dans la durée d'une séance. Leur analyse peut être reportée, mais de nouveaux rêves apparaissent, dont l'interprétation ne peut être que repoussée. Très rapidement, la production onirique est si abondante qu'elle en vient à constituer un obstacle au travail analytique. Le patient se détourne des ses symptômes et se réfugie dans ses rêves. Ce qui retient ici le sujet, c'est la jouissance de l'inconscient, c'est-à-dire la jouissance du chiffrage et du déchiffrage. Chaque nouveau rêve se présente comme une énigme qu'il s'agit de déchiffrer, mais pour mieux la chiffrer en l'ensevelissant sous un autre rêve, et ainsi à l'infini. L'interprétation des rêves, dans ce cas, nourrit le délire inconscient. Jacques-Alain Miller a situé dans cette demande insatiable d'interprétation, le principe de l'analyse interminable.
Freud est conduit alors à légiférer en ces termes : il ne convient pas que le but thérapeutique cède le pas à l'intérêt suscité par l'interprétation des rêves. Ce que Freud désigne par but thérapeutique c’est la finalité de la cure, soit la résolution des symptômes. Comment dès lors concilier, au cours de l'analyse, l'élucidation des rêves avec cette règle du primat de la cure. Freud considère qu'il faut se résoudre à renoncer à rendre compte de la totalité de la signification des rêves. Au cours d'une séance, il faut accepter de mettre un terme à l'interprétation du rêve avant que celle-ci soit complète, et sans qu'il soit nécessaire de reprendre le fil interrompu, à la séance suivante.
En somme, Freud réalise une coupure dans l'interprétation du rêve, dans cette inflation interprétative que suscite l’intérêt pour les rêves et leur interprétation. Il se rend compte qu'il a mis en route la machine infernale de l'interprétation, et qu'il convient de l'arrêter si on ne veut pas qu'elle menace l'entreprise analytique elle-même. Il en vient à considérer que dans le cas où les rêves deviennent trop nombreux, il convient de ne pas trop s’y intéresser. Le patient risquerait de croire qu’il n’y a pas d’autre voie que celle des songes, et la résistance se traduirait par l’arrêt de la production onirique. Il appartient à l’analyste de convaincre le patient qu’en l’absence de rêve l’analyse peut se poursuivre, elle ne saurait manquer de matériaux.
Freud s’affronte au paradoxe suivant, le rêve présenté comme la voie royale de l'inconscient, peut se révéler une voie impraticable, si elle est encombrée par la trop grande abondance des productions oniriques. Mais ce paradoxe est un paradoxe inhérent à l'existence de l'inconscient, et interne à l'analyse freudienne elle-même. L'analyse fait exister l'inconscient, le nourrit, le fait croître, au point qu'il en devient tellement encombrant, qu'il se montre inanalysable, et finit par empêcher tout progrès de la cure. C'est Freud réécrit par Ionesco, en 1954 : "l'inconscient ou comment s'en débarrasser".
Pourtant, soumettant l'interprétation des rêves à de pareilles restrictions, ne risque-t-on pas de se priver du meilleur accès à l'inconscient ? En fait, la perte n'est pas si grande. La production onirique implique le contenu de la névrose dans son ensemble, ainsi il est vain de tenter d'en venir à bout par une interprétation qui se voudrait d'emblée exhaustive. Seule la poursuite de la cure jusqu'à son terme peut permettre d'espérer son élucidation complète. Il faut donc accepter de progresser par étapes fragmentées, et se contenter de bouts d'analyse.
Il convient dès lors, dans l'immédiat tout au moins, de renoncer à une interprétation parfaite du rêve. Dans la mesure notamment où :
- Des scènes différentes d’un même rêve peuvent avoir un même contenu. Si toutes les scènes n’ont pas été analysées, cela est sans inconvénient puisque de toute manière elles aboutissent au même contenu, qui peut être abordé par l’analyse d’une seule scène.
- Plusieurs rêves d'une même nuit peuvent être des tentatives de représenter un contenu identique. Là aussi l’analyse d’un seul élément onirique suffit.
- Un désir qui est la source d'un rêve, tant qu'il demeure non analysé, produira d'autres rêves. Inutile de vouloir être exhaustif, ce qui n’a pas été analysé réapparaîtra.
- A la limite, la meilleure façon de parachever l'interprétation d'un rêve, est de l'interrompre. Ce qui demeure non analysé fera retour, peut-être sous une forme plus accessible.
Ainsi, il existe une tension entre l'interprétation de l'inconscient et l'analyse de la névrose. Si l'interprétation des rêves est la voie royale de l'inconscient, et il ne s'ensuit pas que l'interprétation de l'inconscient est la voie royale de l'analyse de la névrose. Freud se heurte à l'opposition entre le déchiffrage signifiant de l'inconscient et l'analyse du symptôme. Ce qui pointe à l'horizon, et qu'il découvrira bientôt, c'est la réaction thérapeutique négative, l'au-delà du principe de plaisir, et le masochisme primordial, c'est-à-dire ce qui demeure inanalysable, et qui reste inabordable par la voie de l'analyse sémantique de l'inconscient.
En effet, en 1920, il y a cet article sur l’Au-delà du principe de plaisir. Après la position du problème dans les chapitres un et deux, au chapitre trois Freud entre dans le détail de sa spéculation et indique tout d’abord qu’au début la psychanalyse était avant tout un art d’interprétation. Il s’agissait alors de deviner et de révéler au patient son inconscient. Deuxième point, ajoute Freud, il y a aussi la tâche thérapeutique. Nous retrouvons la même tension entre inconscient et finalité de la cure. Dans les termes de Freud le but de la cure est la guérison. Pour Lacan, cette finalité va au-delà de la guérison, ce n’est pas simplement la guérison. Freud fait cette distinction: il y a d’un côté la finalité de la cure, que lui mesure en examinant si le patient guérit ou pas, si les symptômes ont disparu ou pas et puis de l’autre côté il y a la révélation de l’inconscient par l’interprétation.
Il aperçoit que ce sont des enjeux différents et qu’à un certain moment la révélation de l’inconscient fait obstacle au progrès de la cure. Alors, il déplace son mode d’intervention sur ce qu’il appelle les résistances. Ceci qui va être le point de départ d’une série de malentendus dans l’histoire de la psychanalyse qui vont durer quasiment jusqu’à aujourd’hui. Puisque ses élèves vont se précipiter sur l’analyse des résistances. Mais chez Freud c’est plus complexe puisqu’il dit : il s’agit maintenant de déplacer le mode opératoire sur les résistances en se servant du transfert. Cela aussi sera la source de malentendus. Freud note quelque chose de bien particulier : le but fixé par la cure ne peut pas être atteint parce que le patient ne peut pas se souvenir de tout. Il ne peut pas se souvenir de tout ce qui est refoulé. Freud constate qu’on ne peut se souvenir de tout, qu’il y a quelque chose dans l’inconscient qui demeure inaccessible à la remémoration, c’est à dire inaccessible à l’articulation signifiante. Il note alors que ce dont le patient ne peut pas se souvenir, il le répète. Il répète le refoulé et le met en acte, et spécialement il le met en acte dans la cure et dans sa relation à l’analyste. Freud indique que cette reproduction a toujours pour contenu un fragment de la vie sexuelle infantile, donc du complexe d’Œdipe. Mais elle se sert du transfert, au lieu de revenir dans les souvenirs. Et c’est là où il voit la nécessité d’intervenir pour le psychanalyste. L’analyste doit opérer à ce niveau-là, là où il est inclus dans la répétition transférentielle, il est appelé à intervenir non pas en interprétant mais en maniant le transfert. Cela a été la source de nombreux malentendus, cela a donné l’interprétation du transfert et du contre-transfert. Mais on voit aussi que cela ouvre une autre voie qui est plus authentiquement freudienne, cela ouvre la voie à l’action de l’analyste. Ce que Lacan va théoriser comme l’acte analytique.
Freud relève ceci qui touche à la question du principe de plaisir : la résistance du moi qui s’oppose à la révélation de l’inconscient est au service du principe de plaisir. La compulsion de répétition, c’est à dire ce qui cherche à se manifester malgré le moi ne peut apporter que du déplaisir, en tant qu’elle actualise des motions pulsionnelles refoulées. Freud dit que c’est une source de déplaisir pour le système du moi, mais que c’est une source de plaisir pour la pulsion. C’est ce qu’il avait cru jusque-là, que le déplaisir était déplaisir au niveau du moi mais que finalement c’était un plaisir au niveau de la pulsion. Le système du principe de plaisir était sauf. Le fait nouveau, aperçu par Freud, sur lequel il insiste à ce moment-là, c’est que la compulsion de répétition ramène aussi des expériences du passé qui ne comportent aucune possibilité de plaisir. Et qui même en leur temps n’ont pu apporter aucune satisfaction. Il met le doigt sur une forme de rapport à la satisfaction, qui n’est pas un plaisir. C’est cela qui va justifier l’introduction du concept de jouissance par Lacan, pour qualifier cette satisfaction paradoxale, située au-delà du principe de plaisir, et qui n’est jamais un plaisir, pas même au niveau de la pulsion. Pourtant c’est une satisfaction à laquelle le sujet ne peut pas s’arracher facilement.
Freud termine ce chapitre de son texte en indiquant qu’il existe dans la vie psychique une compulsion de répétition qui se place au-dessus du principe de plaisir. Il subsiste ainsi un résidu au retour du refoulé dans la conscience. Ceci lui paraît suffisant pour justifier l’hypothèse d’une compulsion de répétition qui est plus originelle, plus élémentaire et plus pulsionnelle que le principe de plaisir qu’elle met à l’écart. Il y a désormais une perspective nouvelle qui s’ouvre au-delà du principe de plaisir, et qui va déterminer les dernières élaborations de Freud sur l’interprétation.
En 1923, soit peu après la découverte de l'au-delà du principe de plaisir, Freud saisit l'occasion d'une réédition de la Traumdeutung, pour y apporter un complément, qui prendra la forme d'un article qu'il intitule : Remarques sur la théorie et la pratique de l'interprétation du rêve. A nouveau Freud situe l'interprétation des rêves dans la conduite de la cure. De là, il est amené à distinguer d'une part l'interprétation du rêve proprement dite, c'est-à-dire sa traduction, et d'autre part, la valeur que le rêve ainsi traduit prend dans le progrès de la cure et l'analyse de la névrose. Il fait une différence importante entre le texte du rêve, et le contexte dans lequel s’inscrit le rêve, c’est à dire la cure. L'interprétation d'un rêve se décompose suivant deux plans. Il y a ce que dit le rêve, et il y a ce que veut dire le rêve. Le rêve est la traduction d'un texte inconscient, qu'il s'agit de restituer par un déchiffrage signifiant. C'est le premier sens de l'interprétation du rêve, l'interprétation traduction. C'est l'interprétation qui va dans le sens de l'inconscient. C'est celle qui révèle le délire inconscient, mais elle n'est pas le dernier mot de l'analyse du rêve. Freud le souligne, et met en garde les analystes contre le respect excessif que pourrait leur inspirer ce qu'il appelle, je le cite 'le mystérieux inconscient'. Le rêve n'est qu'une pensée comme une autre, et il en est de même du rêve traduit. Cela veut dire que le rêve n'est pas un métalangage, et l'inconscient non plus.
Reste le second plan de l'interprétation, celui qui opère donc à rebours de l'inconscient, si l'on suit la logique de Freud. C'est celle qui vise le sens du rêve, à l'opposé de la première qui révèle la signification du rêve. De ce point de vue, il y a des rêves qui sont faits pour égarer, en laissant croire à une guérison, de manière à éviter au sujet la poursuite de l'analyse, et le dévoilement de la cause des symptômes. Il y a aussi les rêves qui se présentent comme la solution d'un conflit dans lequel le sujet est pris. Freud ne leur accorde pas la valeur d'une vérité dernière, et recommande de reconduire le sujet à sa division face à son désir.
C'est sur le chemin de cette manœuvre que Freud, rencontre la personne de l'analyste, lorsqu'il s'inquiète de la possible suggestion que celui-ci pourrait exercer sur le sujet. Il s'agit de s'entendre à propos de ce terme de suggestion. L'analyste ne suggère pas au sujet sa névrose ou ses symptômes. Ceux-ci existaient avant la rencontre de l'analyste. De la même manière, le sujet rêvait avant d'entreprendre une analyse, ce n'est pas la cure qui lui a appris à rêver. Cela étant dit, il est vrai qu'avec la mise en place du dispositif analytique, l'analyste est devenu une partie de l'inconscient du sujet. Il y occupe une place particulière, celle de l'agent du travail de l'analysant certes, mais l'action qu'il développe, ne peut se réduire à une simple suggestion. Il incarne cette instance de l'Autre qui est corrélative de la fonction de la parole et du champ du langage. Freud évoque à ce propos ses démêlés avec l'un de ses analysants, sans doute Ferenczi, qui n'a de cesse de ramener cette figure de l'Autre, au même.
Le rêve en lui-même, n'est pas fait pour servir l'analyse de la névrose, comme le voudrait l'analyste, il est fait pour satisfaire le désir inconscient du rêveur. Fondamentalement, le rêve permet au sujet de continuer à dormir, tandis que la visée de l'analyse se situe en sens inverse. Elle recherche le réveil. Ainsi l'entreprise analytique repose sur l'action de l'analyste, et plus précisément sur son désir que l'analyse se fasse. Alors il peut bien se faire que des rêves se produisent pour répondre au désir de l'analyste. Cela est non seulement inévitable, mais même souhaitable, car désormais ces rêves s'inscrivent dans une nouvelle finalité, qui n'est plus la satisfaction de l'inconscient.
Cet accent mis sur l'action analytique apparaît décisive avec la découverte de l'au-delà du principe de plaisir. Freud rappelle ce qui l'a amené à en faire l'hypothèse. Il se demandait comment des expériences pénibles de la vie sexuelle de l'enfance, pouvaient, malgré ce caractère insupportable, parvenir à la conscience. Elles le font au travers de ce qu'il a appelé la compulsion de répétition, qui est une force capable de vaincre le refoulement, lui au service du principe de plaisir. Elle traduit, au-delà, l'insistance du signifiant traumatique, que Freud corrèle à la première expérience de jouissance dans l'enfance. Elle manifeste la récurrence du phénomène élémentaire lié à l'expérience de ce signifiant primordial, et elle doit être rapportée à la pulsion.
Le refoulé inconscient qui veut advenir est corrélé fondamentalement à un déplaisir, à un au-delà du principe de plaisir. Ce refoulé, quel est-il ? Il est lié au traumatisme sexuel infantile, et à la pulsion. Ce refoulé ne se traduit pas dans les souvenirs, c'est pour cela qu'il n'est pas accessible au déchiffrage signifiant. Il réapparaît au cours de l'analyse, dans la relation à l'analyste. Seule l'action de l'analyste peut permettre l'émergence de ce refoulé. Pour cela, Freud réclame que la direction de la cure s'engage à rebours du principe de plaisir.
Le dernier texte de Freud sur notre sujet date de 1925 et s’intitule : Quelques additif à l’ensemble de l’interprétation des rêves. Cet article est très intéressant parce qu’il commence par une première partie qui porte sur ce que Freud nomme : « les limites de l’interprétable ». Celui-ci revient sur la question de l’interprétation des rêves, et sur la possibilité ou non d’interpréter tous les éléments d’un rêve. Est-ce qu’on peut traduire intégralement un rêve dans les éléments de la vie éveillée se demande Freud. Cela soulève la question des limites de l’interprétation d’un rêve. Freud fait une distinction entre deux groupes d’activités humaines: celles qui tendent à l’utile et celles qui recherchent le plaisir. Répartition dont Lacan va se saisir au début du Séminaire XX Encore où il distingue l’utile et ce qui n’a pas d’utilité, et qu’il appelle la jouissance. Il dit : la jouissance c’est ce qui ne sert à rien.
Freud note que le rêve est au service de la satisfaction de plaisir par la sauvegarde du sommeil. Et le rêve le plus efficace de ce point de vue là est le rêve dont on ne se souvient pas. Il a pleinement réalisé sa fonction de satisfaction en garantissant le sommeil du rêveur et en ne lui laissant aucun souvenir A l’inverse remarque-t-il nous nous souvenons de nos rêves à chaque fois que le refoulé inconscient a fait effraction dans l’économie du principe de plaisir. Le refoulé apparaît dans le rêve, mais sans réveiller le dormeur. Pourtant, ce refoulé ne cessera pas de se rappeler au bon souvenir du rêveur au long de la veille. Et il souligne à nouveau que l’interprétation des rêves ne peut être détachée du travail analytique, elle doit lui être subordonnée.
Pour Freud, l’interprétation des rêves pour elle-même et hors de la perspective de la cure n’a aucun intérêt. Ces réflexions freudiennes mettent toujours l’accent sur la finalité de la cure : qu’est-ce que nous voulons pour notre analysant dans la cure? Et elles font apercevoir en quoi l’inconscient ne se situe pas du côté de la révélation ou du réveil, mais est plutôt de nature à prolonger le sommeil du sujet. Freud n’est animé par aucune passion herméneutique, ni aucune fascination pour l’inconscient.
Il a su aller au-delà de l’inconscient déchiffrable qu’il a pourtant contribué à faire exister, pour inaugurer une pratique post-interprétative qui procède à l’envers de l’inconscient.
Lacan a formalisé ces découvertes freudiennes avec sa théorie des discours. Il a assimilé le discours de l’inconscient au discours du maître, et en a distingué le discours de l’analyste comme son envers. Le discours de l’inconscient qui rend compte des formations de l’inconscient, traduit la soumission du sujet à un signifiant maître, inconscient et identificatoire. La conduite de la cure et la tâche de l’interprétation mettent le sujet dans la situation de produire ce signifiant de l’identification, pour s’en détacher. Il en ressort que le discours de l’analyste est l’envers du discours de l’inconscient, et que l’interprétation analytique fonctionne à l’envers de l’inconscient.
Il y a un envers de l’inconscient, mais il y a aussi un au-delà de l’inconscient. C’est ce que, dans sa pratique de l’interprétation, Freud situait au-delà de la limite de l’interprétable, et qu’il désignait comme ce qui ne peut se remémorer. Lacan a traduit cet ininterprétable comme incompatibilité du désir et de la parole, ou encore comme ce qui de la jouissance est opaque au sens. Dans son séminaire D’un Autre à l’autre, aux pages 196-199, il s’explique sur ce que doit être l’interprétation pour répondre avec justesse à cette limite des pouvoirs de la parole. Il revient sur l’importance du rêve dans la conduite de la cure. Il note qu’en effet le rêve est bien une interprétation, qu’il qualifie de sauvage, pour la distinguer de l’interprétation raisonnée que le psychanalyste entend lui substituer.
La question se pose alors de savoir ce que nous faisons quand nous substituons à cette interprétation sauvage notre interprétation raisonnée. L’important n’est pas de se demander ce que le rêve veut dire, mais de localiser où est la faille de ce qui se dit. L’interprétation raisonnée n’est rien d’autre qu’une phrase reconstituée. Elle n’opère qu’en tant que phrase, et non pas du tout en tant que sens, dans la mesure où elle permet d’apercevoir le point de faille où elle laisse voir ce qui cloche, et ce qui cloche c’est le désir.