Les topologies de la passe

Pascal Pernot

"Revue de la Cause freudienne n°45"

noeud borroméen, AE

L’auteur en rappelant que l’élaboration de la passe date des années 60, implique une remarque : « la formalisation de ce qu’est une fin de cure, les critères permettant d’en sanctionner le témoignage, les considérations sur la garantie de formation qu’une École peut apporter, mais aussi doit attendre de qui elle nomme Analyste de l’École, sont pensés selon le mode d’une approche antérieure à la topologie des nœuds, apparue après 1972 ». Il se demande si l’ultime avancée topologique de Lacan a une incidence sur l’abord de la passe. - Frédérique Bouvet

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    Pascal Pernot

    Rappeler que l’élaboration de la passe par Lacan date des années soixante implique cette remarque : la formalisation de ce qu’est une fin de cure, les critères permettant d’en sanctionner le témoignage, les considérations sur la garantie de formation qu’une École peut apporter, mais aussi doit attendre de qui elle nomme Analyste de l’École sont pensés selon le mode d’une approche antérieure à la topologie des nœuds, apparue après 1972.

    Cette remarque entraîne l’interrogation suivante : l’ultime avancée topologique de Lacan a-t-elle une incidence sur l’abord de la passe ?

    Les éléments de réponse sont à reconstituer, comme dans un puzzle. En effet, si les Séminaires postérieurs à 1972 font état, à partir de la théorie des nœuds, de multiples considérations ayant des conséquences directes sur la passe et la fonction d’AE, Lacan n’a pas laissé de texte rassemblant les données de cette refonte de la question.

    Nous sommes donc dans la situation où le texte qui continue à nous servir de viatique, la «Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École» ne procède pas encore du renouvellement de formalisation où l’on trouve pourtant des réponses, anticipées par Lacan, aux questions qui, depuis sa disparition, se posent dans la communauté analytique. Ce sont ces données nouvelles, qui, lorsqu’elles sont méconnues, reviennent répétitivement comme motifs d’embarras, d’interprétations contradictoires, voire de scissions dans les Écoles ou les groupes se réclamant de son enseignement.

    À cet égard, deux avancées datant des années soixante-dix paraissent particulièrement éclairantes. Il s’agit, d’une part des conséquences tirées de la reconsidération de la coupure expérimentée lors de la traversée du fantasme, d’autre part de la distinction des façons dont l’AE nommé se confronte à la béance résultant de cette coupure : selon les termes de Lacan, il peut en faire un «vrai» ou un «faux trou», propice ou non au nouage de son expérience singulière avec celle de la collectivité des analysants, avec une École de psychanalyse. Il revient à l’AE, dans une opération supplémentaire à la traversée de son fantasme, de prendre la responsabilité de l’acte nouant l’exception de son cas à l’ensemble de l’École qui reconnaît sa formation.

    Il convient donc d’expliciter ces deux points. Mais auparavant, pour mieux prendre la mesure de ce qu’ils apportent de précisions novatrices, il est utile de resituer à grands traits ce que la topologie des nœuds vient modifier dans l’approche lacanienne de la cause.

    La trilogie des théories topologiques

    La théorie des nœuds ne marque pas chez Lacan une découverte de la topologie. Elle n’est que le dernier élément en date d’une trilogie commencée par la topologie des graphes et celle des surfaces. Avant même le début de son enseignement public, puis tout au long de celui-ci, Lacan considère explicitement que l’espace dans lequel s’expérimente le rapport du sujet à sa cause est radicalement différent de l’espace géométrique.

    La constitution de ce dernier, comme espace où s’est élaborée la rationalité scientifique et philosophique classique est héritage de l’intuition cartésienne de l’étendue et de la pensée, de la définition kantienne des données a priori du temps et de l’espace comme conditions constitutives de la connaissance[1].

    L’espace géométrique, dans lequel Lacan considère que la « débilité »[2] de notre pensée s’emprisonne, relève ainsi de deux pétitions de principe que l’expérience analytique vient radicalement subvertir. La première est la supposition inaugurale d’une altérité qui garantirait depuis un point hors du langage l’étendue qu’ensuite la pensée découvrirait clairement et distinctement. Le Dieu non trompeur de la troisième Méditation cartésienne est, dans cette perspective, une conséquence apparaissant nécessaire pour fonder cette altérité. Désargues, ami de Descartes et initiateur de ce qui deviendra la géométrie projective, en construit une représentation intuitive ; il l’imagine comme un point situé à l’infini. C’est de ce point que procéderaient toutes les droites générant l’étendue. On sait le renversement qu’effectue Lacan par rapport à cette supposition : la désupposition de l’Autre, l’expérimentation de son inexistence durant la cure sont levée du voile qui recouvrait la solitude de l’être parlant dont l’espace se réduit à l’immanence du champ clos du langage. L’Autre du langage est seul «lieu transcendantal» auquel le sujet ait à faire[3]. On sait que Lacan avec la théorie des nœuds achèvera la critique des cogito classiques en montrant que, contrairement à ce que supposent la philosophie et la géométrie arguésienne, la pensée ne procède pas d’un point rejeté à l’infini, d’où seraient générées les droites déterminant l’étendue, mais se tisse de façon interne au lamage, dans les entrelacs des catégories R.S.I.[4]

    La seconde pétition concerne les conditions de la connaissance dans l’étendue.

    D’une part, la découverte freudienne subvertit les a priori du temps chronologique linéaire et de l’espace des oppositions géométriques binaires. Freud le formule, respectivement pour le temps et l’espace, en 1920 et en 1938.[5]

    La syntaxe des chaînes de représentations verbales qu’il découvre (déplacement et condensation) fait que ce ne peut être que dans l’après-coup de l’énonciation et sans référence à un sens transcendant au langage que la cause du désir provoque, en surprise, l’effet subjectif.

    Le nachträglich freudien subvertit le temps qui lie, pour l’objet de la science, la cause à l’effet par une succession progrédiente. L’a posteriori de l’expérience de l’aliénation dans le langage remplace, pourrait-on dire, l’a priori des catégories de la connaissance classique. Lacan souligne comment cette subversion du temps implique pour la psychanalyse l’utilisation d’«une structure temporelle d’un ordre» impliquant la topologie[6].

    D’autre part, Freud montre que la logique ordonnant cette syntaxe de l’inconscient est articulée non par la négation qui oppose de façon binaire, booléenne les contraires mais par la dénégation qui, énonçant la représentation verbale à laquelle elle attribue une valeur négative, affirme la symbolisation de l’objet perdu représenté. Autrement dit, l’espace où se chiffre et se décrypte la pensée est un espace dans lequel les contraires sont en continuité. L’opposition géométrique, tout comme le temps chronologique, est impropre à traiter la cause analytique.

    Dès 1946, Lacan en dresse le constat : la causalité psychique nécessite la construction d’un espace rationnel nouveau qui rende compte de façon «concrète» du «complexe spatio-temporel imaginaire» qui lie le sujet à sa cause[7].

    Il faut au passage souligner le terme «concret» : il fait écho chez Lacan à la critique portée à la fin des années vingt par Politzer à l’encontre du «symbolisme» freudien, jugé correspondre à une abstraction impersonnelle insuffisamment distinguée d’une sorte de clef des songes qui préexisterait au sujet. Politzer insiste sur la nécessité de reconsidérer ce symbolisme pour permettre au décryptage de l’inconscient d’être une véritable analyse «concrète de la parole» singulière à chacun, l’expérience de cette parole constituant le «drame» où le «sujet est aliéné ».[8]

    On voit ce que l’emprunt par Lacan du symbolique de Lévi-Strauss, vingt ans plus tard, permettra de préciser : le signifiant est élément discret à partir duquel l’analyse concrète des compositions syntaxiques devient possible, comme le devient également la formalisation de la logique dénégative qui y joue. Il s’agit là d’une des sources de la pensée de Lacan, motivant son constant rappel de la nécessité d’explorer l’espace topologique, seul à même d’offrir les repérages concrets des formations de l’inconscient et de leurs effets sur le sujet.

    En 1946, Lacan voit dans la cause subjective et dans l’espace topologique encore alors à préciser, rien de moins, du côté de la psychanalyse, que le pendant à l’objet scientifique et à l’espace géométrique de la connaissance classique. «Nous croyons donc pouvoir désigner [...] l’objet propre de la psychologie, exactement dans la même mesure où la notion galiléenne du point matériel inerte à fondé la physique [...]. Nous pouvons pleinement [en] saisir la notion [...]. Elle me paraît corrélative d’un espace inétendu, c’est-à-dire indivisible [...] – d’un temps fermé entre l’attente et la détente d’un temps de phase et de répétition»[9].

    La construction de cet espace topologique ne tarde pas. Elle se fait dès 1953 selon deux approches ; par la théorie des graphes, inaugurée par ceux de «La lettre volée», qui a pour but de «représenter les connexions internes au signifiant en tant qu’elles structurent le sujet»[10] et par la théorie des surfaces employée explicitement à partir du Rapport de Rome avec la découverte que l’Autre du langage n’est qu’une formulation recouvrant en fait la structure mathématique d’un tore[11].

    La théorie des surfaces permet, parallèlement à la représentation des connexions, «d’imaginariser»» leurs effets sur le sujet. Ces effets sont rendus tangibles par le trajet qu’effectuerait un point se déplaçant sur les surfaces unilatères que sont bande de Moebius, cross-cap (plan projectif) ou bouteille de Klein. Par analogie, elles permettent, dès les années cinquante et jusqu’au début des années soixante-dix, de traiter plus concrètement les données recueillies par la clinique : ainsi, par exemple, en 1957-1958, le schéma I est-il la représentation précise du «terme du procès psychotique» chez Schreber. Il figure par rapport à l’étalement du plan projectif qu’est le schéma R ce qu’introduit comme modification la particularité Po, Φo. Ainsi encore en 1967, la clinique des moments de passe est-elle repérée rigoureusement comme traversée de la ligne sans point à quoi, dans sa migration sur le cross-cap, se réduit la bande de Moebius durant le temps où opère l’inversion du huit intérieur produisant l’objet.

    La place manque ici pour suivre plus précisément ce repérage analogique. Contentons-nous de renvoyer au Séminaire « l’Identification » qui lui réserve un très large développement accompagné des dessins correspondants, lors des leçons des 16 mai, 6 et 20 juin 1962.

    Gardons simplement à l’esprit que dans le texte sur la «Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École» c’est sur ce trajet rigoureusement construit que, « conformément à la topologie du plan projectif », Lacan appuie la définition de la traversée du fantasme, de l’expérience par laquelle « l’être du désir rejoint l’être du savoir pour en renaître à ce qu’ils se nouent en une bande faite du seul bord où s’inscrit un seul manque, celui que soutient l’agalma»[12].

    La binarité des approches

    Prenons ici un temps de pause. Théories des graphes et des surfaces permettent de suivre les jeux du signifiant dans l’espace topologique propre à la rationalité de l’inconscient, de représenter l’effet subi par le sujet et de préciser le plus concrètement l’expérience, terminale à la cure, de la construction et de la traversée de la coupure produisant l’objet a. Il s’agit de théories rendant compte du rapport à la cause d’un être parlant assujetti à l’Autre du signifiant. Autrement dit, ces théories ont validité pour décrire le parcours que le sujet effectue dans le tore du langage préalablement constitué, c’est-à-dire lorsque l’aliénation sous le signifiant est déjà instaurée. Graphes et surfaces relèvent de ce que les mathématiciens nomment une approche intrinsèque Ils décrivent les mécanismes en jeu dans le champ déjà délimité de l’inconscient, sans tenir compte des conditions de constitution de ce champ. Cependant l’approche de ces dernières est requise pour que les coordonnées logiques de l’objet causal soient précisément définies, c’est-à-dire pour qu’à sa considération intrinsèque soit ajoutée celle dite extrinsèque[13].

    En 1967, la considération de la passe est essentiellement centrée sur la traversée du fantasme. Elle est repérée par la topologie des surfaces unilatères et reste uniquement intrinsèque parce qu’elle exprime l’impossible mise à plat de la cause depuis un point de vue interne, pourrait-on dire, à la logique du signifiant.

    Lacan, après 1972 et «L’Étourdit», où il fait en quelque sorte la somme des considérations intrinsèques jusqu’alors élaborées, pose la question de la cause et de son abord par la passe dans une perspective totalement renouvelée. Il s’agit cette fois extrinsèquement, pour reprendre la distinction des mathématiciens, de construire une approche des rapports à la cause qui tienne compte de la manière dont le signifiant fait irruption dans l’univers de l’être pour en faire un sujet divisé. Il convient alors de montrer, depuis un espace où l’être n’est pas encore assujetti au langage, à la fois la manière dont le signifiant advient et la façon dont cette survenue précipite la cause.

    L’absence de métalangage, on le sait, fait qu’il est impossible, avec le signifiant, de dire l’advenue du signifiant.

    Wittgenstein, raisonnant à partir des démonstrations logiques, avait souligné l’aporie : «Ce dont on ne peut parler, il faut le taire»[14].

    Lacan, pour la psychanalyse, tranche cette aporie grâce à la topologie des nœuds. Ce qu’on ne peut démontrer, il le montre, en acte. L’acte réside dans la constitution même du nouage du signifiant (lorsqu’il fait irruption pour introduire la « dit-mension du trou » symbolique) avec la « dit-mension de consistance » imaginaire du corps et « l’ex-sistence » réelle de l’impossible que ces deux premières dimensions comportent : la part d’inspécularisable que la considération du corps par le sujet fait naître et l’impossible logique que tout système syntaxique recèle[15].

    La cause lacunaire de la pensée inconsciente est ainsi, par la topologie des nœuds, montrée extrinsèquement comme résultante d’un coincement nodal dont l’advenue du signifiant est un des éléments constitutifs. Lacan peut alors insister : «le nœud borroméen, entendez bien qu’il ne s’agit pas d’une figure, d’une représentation [...] ce n’est pas un modèle, il est le réel»[16].

    Le tournant des années soixante-dix

    Cette prise en compte d’une approche extrinsèque de la cause avec le recours à la topologie des nœuds remplaçant celle des graphes et des surfaces est en quelque sorte le soubassement structural rendant possible ce avec quoi Jacques-Alain Miller nous a maintenant familiarisés, à savoir le moment de bascule où, dans l’enseignement de Lacan, la perspective se renverse, ne visant plus depuis les semblants du langage, le cerne de leur impossible à formaliser, mais interrogeant l’impact des différents modes de nouage de R. S. I. à partir de la question de la jouissance et privilégiant «l’expérience du réel dans la cure analytique», selon le titre du Cours L’Orientation lacanienne de 1998-1999.

    Le rapport à la cause dont il est témoigné par la passe, n’est plus simplement considéré comme traversée du huit intérieur que forme le symbolique en se bouclant en spire autour de l’objet ainsi délimité et qui lui reste hétérogène.

    De ce point de vue, la perspective de la «traversée du fantasme» de 1967 restait solidaire de la représentation de 1953 où le tore, entourant une lumière qui lui est « extime », fait bord à l’objet. Elle s’inscrivait en continuité logique du mathème S(A) énoncé en 1958, comme une de ses résultantes.

    L’extrinsèque des nœuds permet d’ajouter à cette première approche que c’est aussi «d’autre part», (depuis l’évocation de la jouissance) que sont considérés les effets de l’intrusion symbolique (avec ses limites) et qu’est montrée, dans son nouage avec les deux autres dimensions, la construction des conditions de la causalité. Cela implique que le psychanalyste ait à se confronter à deux questions jusqu’alors inédites.

    D’abord l’aliénation du sujet sous le signifiant doit être reconsidérée en fonction de cette nouvelle double perspective concernant le signifiant : à côté de la dimension de fiction qu’il a déjà établie, il faut tenir compte du préalable caractère concret de la marque nommante qu’il creuse dans le réel, du trou qu’il y découpe, pour introduire le semblant.

    Ensuite, il convient de s’interroger sur les conditions requises pour que la fonction de nomination du symbolique permette l’acte du nouage avec I et R. Ces deux questions sont développées par Lacan au long des derniers Séminaires.

    À partir du Séminaire «... ou pire» en 1972, Lacan interroge cette perspective dédoublée sur le signifiant. Il s’appuie sur une relecture des Fondements de l’arithmétique de Frege, ainsi que sur celle de textes où Pierce se questionne sur les conditions de naissance d’un univers[17].

    Il en vient à opposer, autour de la formule «Y'a d’l’Un», le 1 du trait unaire de l’einziger Zug freudien qui affirme l’existence d’un élément absent, ainsi introduit comme fiction dans le réel par sa nomination et son comptage et le Un de « l’Einheit de Kant, du cercle de règle universelle qui rassemble [...] »[18]. Le Un de l’Einheit permet la fonction synthétique unifiante « assurant la Beharrlichkeit, la permanence » notionnelle de l’objet manquant[19]. Lacan conclut alors sur le constat d’une «béance» pour le sujet « entre le 1 du signifiant qui se répète » et le « Un qui se pose comme unitaire »[20].

    Entre 1974 et 1976, Lacan, systématisant l’utilisation des nœuds, insiste sur l’opération par laquelle le symbolique effractif fait «trou dans le réel» par l’opération du « naming de l’anglais : le nom précède la nécessité par quoi il ne va plus cesser de s’écrire ». Il dit encore : «nommer [...] n’hommer : [...] ce par quoi dire est un acte, c’est d’ajouter une dit-mension»[21].

    Les Séminaires «R. S. I.» et «le Sinthome», en précisant les conditions de nouage de la cause (borroméen à trois, puis supplétives avec le sinthome) permettent l’abandon de l’utilisation du tore qui représentait intrinsèquement le champ d’habitation du langage par le sujet. C’est avec ces données nouvelles que «l’Insu que sait de l’Une¬bévue, s’aile à mourre» en 1976-1977, reprend la question du rapport du sujet au langage. Lacan y réinterrroge l’aliénation de l’être parlant sous le signifiant après le saut qu’a permis la considération extrinsèque. Parce que le sujet est effet direct de la nomination qui introduit à la structuration torique du langage, Lacan affecte directement cette même structuration torique au sujet. «L’homme tourne en rond parce que sa structure est torique [...]. L’être vivant se dénomme comme torique. C’est ce que l’anatomie confirme, que le tore est quelque chose qui se présente comme ayant deux trous [...], la bouche et son inverse [...] autour desquels quelque chose consiste»[22].

    Le 14 décembre 1976, il rappelle, avec quelques modifications, l’expérimentation qu’il avait avancée dans «L’Étourdit»[23] à propos d’une coupure permettant de passer de la structure bilatère du tore à la surface unilatère d’une bande de Moebius, et retour.

    Cette opération «symbolise [...] l’union du conscient et de l’inconscient [...] qui communiquent et sont supportés par le monde torique»[24]. Surtout, elle est la coupure qui, à ses yeux, matérialise le trajet topologique du sujet dans le tore du langage. Elle est aussi ce qui explicite la division du sujet autour de sa béance entre le 1 de pure nomination signifiante, c’est-à-dire de la marque de l’einziger Zug et le Un de l’Einheit consciente.

    Dans la passe, le sujet témoigne de son parcours traversant la béance entre le l’et le Un puisque la coupure entre les deux est, Lacan le précise, ce qui produit la destitution subjective. Entre les deux, le parle-être « tourne en rond [...] la psychanalyse, il faut bien le dire, tourne dans le même rond »[25].

    À l’approche de la passe telle qu’énoncée en 1967, l’extrinsèque ajoute le repérage de la destitution subjective comme béance entre l’unicité et l’unité. L’unicité est celle du trajet singulier du sujet qui, ayant suivi avec rigueur l’articulation moebienne des chaînes signifiantes, construit le particulier de son cas ; l’unité est celle du «cercle qui rassemble», celle de la logique classique, de la géométrie du bilatère. Le sujet dont la passe est authentifiée au nom du 1 de son exception ne peut espérer congédier ni le Un qui régit ce qui ne relève pas de son expérience de la cure, ni le Un qui rassemble la communauté de l’École à laquelle il a choisi de présenter son témoignage.

    En tant que communauté, l’École a à mener une politique pour faire valoir l’expérience analytique, la consistance de son discours, les conséquences de l’œuvre de Freud et de l’enseignement de Lacan. Elle s’inscrit dans le cercle qui délimite le Un de l’ensemble répétable à des options choisies, contradictoires à d’autres choix défendus ailleurs. Bref, elle ne réfute pas une logique qui doit pouvoir être binaire. Que l’ensemble d’Une École soit opposable à l’exceptionnel du cas, ne signifie pas que ces termes soient contradictoires. La passe comporte l’expérimentation de la topologie qui les lie.

    L’avancée de 1976 permet de lever toute ambiguïté quant à cet énoncé de la «Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École» : « Que l’École garantisse qu’un analyste relève de sa formation, [...] elle le peut de son chef. Et l’analyste peut vouloir cette garantie, ce qui dès lors, ne peut qu’aller au-delà : devenir responsable du progrès de l’École, devenir psychanalyste de son expérience même ».

    Cette formule ne signifie pas que l’analyste ne le soit que de l’expérience qu’il a faite de l’unicité de sa façon d’être assujetti au trait unaire du signifiant-maître qui le représente pour un autre signifiant. Cela implique, après 1976, que la «traversée» ne s’arrête pas à celle du fantasme, mais requiert aussi celle de la béance entre le l’et le Un.

    Il est attendu de l’Analyste de l’École qu’il ne recule pas devant ce que Lacan appelle en 1967 « la responsabilité du progrès de l’École » à laquelle, après 1976, on peut accoler, comme épithète, le terme « Une ».

    Nomination et mode d’engagement

    Dans le Séminaire «le Sinthome»[26], Lacan repère que les anneaux constitutifs du nœud borroméen peuvent être considérés comme des tores. La consistance de l’objet en psychanalyse dépend de la façon dont le tore du symbolique nommant s’engage dans l’entrelacs des deux cercles de I et de R. C’est la modalité de cet engagement qui détermine le « trou » autour duquel se nouent les trois dimensions. Lacan le met en valeur par deux dessins

    Cette détermination des modalités du nouage paraît si décisive à Lacan qu’il va jusqu’à désigner alors le symbolique comme «la dit-mension du trou»[27].

    Comment ne pas reconnaître que de ces indications dues à la topologie des nœuds se déduisent immédiatement de nouvelles précisions sur l’engagement qui est à attendre de l’AE après sa nomination ? Elles montrent sa part de responsabilité. L’acte par lequel il invente sa contribution à «l’expérience du réel» n’est autre que la manière dont il utilisera sa nomination pour qu’elle fasse «vrai trou», et que s’y nouent l’imaginaire et le réel du groupe. Ici, l’imaginaire du corps est à entendre comme ce qui fait, selon les termes de Lacan, la «consistance» de l’esprit de corps qui règne dans une communauté, à quoi résisteront toujours les scories d’un impossible à éradiquer, réel de «l’obscénité» du groupe.

    La «didactique» comprend les conséquences de l’approche extrinsèque.

    La mention de l’opposition mathématique de l’intrinsèque et de l’extrinsèque est repérable après 1971 dans le Séminaire ; une autre distinction, inventée par Lacan pour le champ de l’analyse la précède et lui reste parallèle : celle de l’intension et de l’extension. Ces deux binaires ne se superposent pas strictement.

    La théorie des nœuds, valide dans l’extrinsèque, n’est pas opératoire dans l’intrinsèque. En effet, imaginons la fourmi des dessins de Escher, prisonnière de sa considération intrinsèque, découvrir le parcours d’un nœud déjà formé : elle parcourrait les enlacements de façon continue sans que la valeur de création d’une consistance du fait de l’acte de nouage ne lui apparaisse. Les mathématiciens disent que le nœud se trivialise dans l’intrinsèque.

    Ainsi le binaire intrinsèque – extrinsèque reste-t-il d’opposition exclusive. Il n’est pas possible pour une de ces considérations d’exprimer son approche dans les termes de l’autre : d’une part, l’impossibilité de démonstration intrinsèque de l’advenue du signifiant a obligé Lacan à faire le saut de l’expression nodale extrinsèque, d’autre part, ce qui est montré dans l’extrinsèque topologie des nœuds passe inaperçu dans la considération intrinsèque.

    Après la précédente mention faite à l’énoncé 7 du Tractatus logicophilosophicus, remis en cause en psychanalyse par Lacan grâce à son contournement de l’impossible démonstration par la monstration, nous trouvons là son inverse, également exprimé par Wittgenstein (énoncé 4 – 1212 : «ce qui peut être montré, ne peut pas être dit»)[28]. Cette fois, la psychanalyse ne peut obvier à cet impossible.

    Est-ce pour cette raison que Lacan préfère la distinction intension-extension, propre à l’analyse et qui permet un passage entre les deux termes, par leur nouage, justement ? Dans la «Proposition du 9 octobre...» précisément, Lacan affirme : « C’est à l’horizon même de la psychanalyse en extension que se noue le cercle intérieur que nous traçons comme béance de la psychanalyse en intension »[29]. Il s’agit là de l’expression lapidaire du résultat d’une délicate opération de migration sur le cross-cap du cercle de l’extension (géométrique) aboutissant au trajet (moebien) du huit intérieur représentant les bords de la béance où la psychanalyse en intension produit l’objet a. Lacan, en 1967, se contente d’indiquer la conclusion de l’opération qu’il avait longuement décrite cinq ans auparavant, en mai et juin 1962 du Séminaire «l’Identification».

    Quoi qu’il en soit cette hétérogénéité entre les deux binaires entraîne pour nous une nouvelle question. La « Proposition du 9 octobre... » définit ainsi la psychanalyse en intension : c’est la «didactique, en tant qu’elle ne fait que d’y préparer des opérateurs», tandis que l’extension concerne «tout ce qui résume la fonction de notre École en tant qu’elle présentifie la psychanalyse au monde»[30].

    La «didactique», telle qu’envisagée en 1967, relève de l’intension. Or, il apparaît aujourd’hui que la cure, en tant qu’elle prépare des sujets à assurer la fonction d’analyste, doit inclure les conséquences mises en lumière par l’avancée de la topologie extrinsèque des nœuds qui apporte des précisions sur les responsabilités de l’AE en ce qui concerne la fonction de l’École. La théorie des nœuds ne se contente pas de considérer la traversée du fantasme selon des termes nouveaux qui incluent la question du rapport entre l’unicité du cas dont il est témoigné dans la passe et l’unité de l’École de psychanalyse qui reçoit et sanctionne le témoignage. Elle donne des indications concrètes sur la façon dont, après la passe, la nomination d’AE permet au sujet qui a rendu compte de son expérience de la cure de contribuer à l’analyse de l’expérience de l’École. L’extrinsèque autorise l’articulation de ce qui, dans la préposition Analyste de l’École doit être distingué et noué entre le partitif (être reconnu appartenir à ceux dont l’École garantit qu’ils y ont été formés) et le déterminatif (instrumenter ce qui fait consister l’École et détermine la façon dont «elle présentifie la psychanalyse au monde»).

    Ainsi la «didactique» depuis la fin des années soixante-dix a-t-elle à préparer à l’épreuve des deux versants de la passe : celui du témoignage à partir duquel un analysant sera nommé analyste par l’École et celui de la responsabilité d’un acte par lequel l’AE engagera sa nomination pour, selon la formule de «R. S. I.», «ajouter une dit-mension à l’expérience du réel qui fait l’École». Continuerait-on à considérer que cette «didactique» se résume aux considérations intrinsèques de la topologie des graphes et des surfaces, et l’on ferait fi d’une part de savoir déposé par le dernier enseignement de Lacan.

     

    [1] Selon le mot d’Y. Belaval, le cogito kantien est constitutif là où Descartes le construit constatif garanti par les idées innées qui procèdent de Dieu. Avec Kant, «nous ne pouvons connaître (erkennen) que ce qui nous est connaissable et notre connaissance est nécessairement conforme à notre faculté de connaître». (La révolution kantienne, Paris, Gallimard, 1973, p 14). H. J. DE VLEESCHAUWER en conclut : «L’usage des mathématiques après Kant est démonstrativement légitime (...) car l’espace et le temps où elles s’inscrivent ne nous sont plus extérieurs, ils sont les formes a priori». Avec le criticisme kantien, «c’est l’innéisme [cartésien] des idées qui [est] proscrit, en même temps que l’innéité des lois de l’entendement (les catégories) se trouve respectée». («la révolution kantienne», Histoire de la philosophie, Paris, Gallimard, 1973, t 2, p. 790)

    [2] LACAN J., Le Séminaire «R. S. I.», 1974-1975, Leçon du 18 mars. 1975, inédit.

    [3] LACAN J., «Remarque sur le rapport de Daniel Lagache», 1960, Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 656. Cf. également sur ce point «L’Étourdit», Scilicet 4 Paris, Seuil, 1973, pp. 167-178-186.

    [4] LACAN J., Le Séminaire «R. S. I», 1974-1975, Leçon du 13 mai. 1975, Ornicar ? n°5, Paris, 1975, pp. 57-66.

    [5] FREUD S., «Au-delà du principe de plaisir», 1920, Paris, Payot, 1979, p. 35. «Résultats, idées, problèmes», 22. août l938, Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF, T. 2, 1985, p. 288.

    [6] LACAN J., «Position de l’inconscient», 1960-1964, Écrits, op. cit., pp. 838- 839.

    [7] LACAN J., «Propos sur la causalité psychique», 1946, Écrits, ibid., p. 188.

    [8] POLITZER G., Critique des fondements de la psychologie, 1928, Paris, PUF, 1968.

    [9] LACAN J., «Propos sur la causalité psychique», op. cit.

    [10] LACAN J., «D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose», 1957-1958, Écrits, ibid., p. 540.

    [11] LACAN J., «Fonction et champ de la parole et du langage», 1953, Écrits, Ibid, pp. 320-321.

    [12] LACAN J., «Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École», Scilicet 1, Paris, Seuil, 1968, pp. 27 et 25.

    [13] REINHARDT E, et SŒDER H., Atlas des mathématiques, Paris, Librairie générale française, 1997, pp. 209, 213, 323. A. LAUTMAN (dans «Essai sur les notions de structure et d’existence en mathématiques», Essais sur l’unité des mathématiques, Paris, 1977, 10/18) donne cette définition simple : «les propriétés intrinsèques d’un être dans l’espace sont indépendantes de la position de cet être dans l’espace, elles sont indépendantes de l’existence d’autres êtres ; les propriétés extrinsèques ne peuvent au contraire être attribuées à un être mathématique que si l’on se réfère à autre chose qu’à lui».

    [14] WITTGENSTEIN L., Tractatus logico-philosophicus. 7. Paris, Gallimard, 1961, p. 107.

    [15] LACAN J., Le Séminaire «R. S. I», 1974-1975, Leçon du 13. mai. 1975, inédit.

    [16] lbid., 15 avril 1975.

    [17] LACAN J., Le Séminaire «... ou pire», 1971-1972, Leçons des 14 et 21 juin 1972, inédit. Cf. également RÉCANATI F., «Intervention au Séminaire du docteur Lacan», Scilicet 4 Paris, Seuil, 1973, pp. 55-73.

    [18] LACAN J., Le Séminaire «l’Identification», 1961-1962, Leçons des 29 novembre 1961 et 21 février 1962, inédit.

    [19] Ibid., 21 février 1962.

    [20] LACAN J., Le Séminaire «Ou pire», 1971-1972, Leçon du 19. 1. 1972, inédit.

    [21] LACAN J., Le Séminaire «Les Non-dupes- errent», 1973-1974, Leçon du 2 décembre 1973, inédit et «R. S. I.», 1975-1976, Leçon du 8. III. 1975, inédit.

    [22] LACAN J., Le Séminaire «l’Insu que sait de l’Une-bévue s’aile à mourre», 1976-1977, leçon du 14 décembre 1976, inédit. Le tore du langage est représenté par Lacan sous la configuration dite « chambre à air »A tandis que le sujet est présenté comme tore « trique »B.

    [23] LACAN J., «L’Étourdit», 1972, Scilicet n°4, Paris, Seuil, 1973, pp. 26-27.

    [24] LACAN J., Le Séminaire «l’Insu que sait de l’Une-bévue s’aile à mourre», ibid.

    [25] LACAN J., ibid.

    [26] LACAN J., Le Séminaire «le Sinthome», 1975-1976, Leçon du 10 février 1976.

    [27] LACAN J., Le Séminaire «le Sinthome», 1975-1976, Leçon du 16 décembre 1975.

    [28] WITTGENSTEIN L., op. cit., p. 53.

    [29] LACAN J., «Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École», ibid., p. 27.

    [30] LACAN J., «Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École», ibid., p. 17. Souligné par nous.