Le temps de se faire à l’être
Eric Laurent
"Revue de la Cause freudienne n°26"
Cet article m’a permis de comprendre que le temps logique est un laps de temps nécessaire pour cesser de se soumettre aux impératifs de la pulsion. - Sophie Gaillard
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Le temps de se faire à l’être
Éric Laurent
Il faut du temps, l’énoncé comporte sa part d’impératif. Qu’il en faille sonne comme un impératif éthique. On a même pu en faire un reproche adressé à Jacques Lacan, de ne pas en donner assez. Il faut du temps, certes mais pas plus qu’il n’en faut. Sa nécessité est strictement définie dans l’enseignement de Lacan : « Ce qu’il faut de temps pour faire trace de ce qui a défailli à s’avérer d’abord »[1].
Je voudrais souligner la force de la thèse qui fit de l’identification du sujet une fonction temporelle. Dès le début de son enseignement, le temps logique apparaît comme un temps pour réaliser l’être, pour se faire à l’être. Disons-le, Lacan, avec Husserl, médite sur Descartes. Il retient que seul le certain relève du sujet alors que toutes les hypothèses scientifiques n’ont qu’une certaine probabilité. Le domaine propre du sujet est celui de la certitude, et Lacan attire le concept de réalisation de désir dans le rêve du côté de cette certitude, avec une patience digne d’être figurée dans l’azur.
Relisons d’abord l’article princeps : « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée »[2] pour nous en persuader. Le temps logique est avant tout un mode d’assertion de la certitude subjective. On y distingue soigneusement la solution parfaite du sophisme et sa solution vraie comme relevant l’une du calcul synchronique et l’autre d’un calcul incluant le temps. Dans la solution vraie, les modalités de la certitude s’articulent en trois temps. La première modalité est une modalité impersonnelle dans une matrice indéterminée où se nouent être et savoir. « A être en face de deux noirs, on sait qu’on est un blanc ». On est en face de deux disques noirs, mode impersonnel. A cette causalité acéphale qui se trame, Lacan donne un fondement syntaxique, il note que ce mode est quasi grammatical comme celui qui lie protase et apodose. Rappelons que protase et apodose relèvent d’une figure de style qui consiste à inverser la principale et la subordonnée. L’exemple le plus simple en est l’expression « Si tu veux, il partira ». Le déplacement de la subordonnée accentue la place de la cause.
La seconde modalité du temps est décrite comme une autre prise en compte du semblable, c’est une dimension imaginaire celle « de sujets indéfinis sauf par leur réciprocité ». Le je de la seconde modalité ne se calcule que d’un réglage sur les semblables. « Je ne peux pas être un noir car sinon B et C ne tarderaient pas à se reconnaître pour être des blancs ».
Ce n’est qu’à la troisième modalité que s’avère le jugement et la structure essentielle d’un je. Jusque-là il y a tension, puis dans l’horizon de la certitude conclusive « la tension du temps se renverse en tendance à l’acte ». Là s’introduit la fonction essentielle du je psychologique, son nouage au certain. Cependant, dans le texte de 1945, la conclusion comporte sa part de mystères. Elle a l’air d’être explicite, mais l’est-elle vraiment ? La certitude se présente comme conclusive, certes, mais il faut noter son caractère toujours anticipé, c’est-à-dire suspendu à l’Autre.
C’est ce que semble indiquer Lacan lorsqu’il reformulé cette conclusion en 1964 : « L’apparition se fait entre les deux points, l’initial, le terminal, de ce temps logique – entre cet instant de voir où quelque chose est toujours élidé, voire perdu, de l’intuition même et ce moment élusif où, précisément, la saisie de l’inconscient ne conclut pas, où il s’agit toujours d’une récupération leurrée »[3]. En fait, à partir de la perspective ouverte là, ce n’est pas l’inconscient qui conclut, c’est autre chose. Ce qui va vraiment conclure c’est la jouissance, la part de jouissance non encore thématisée comme telle, qui viendra s’inscrire explicitement dans le Séminaire Encore, où la hâte est mise en équivalence avec l’objet a. Il y a quelques années, Jacques-Alain Miller en avait fait valoir la portée[4]. Si l’inconscient assure une perte, la question de la conclusion est celle de la récupération qui en est faite. Lorsque l’enfant mange le signifiant, il lui en faut deux, Fort/Da, comme il y avait blanc/noir, dans l’intervalle de ces deux apparaît la Mère qui s’en va emportant avec elle le secret de la jouissance. Il reste à l’enfant la bobine, remplacée bientôt par son corps devant le miroir et l’objet extrait de son corps. Il fallut à Lacan réécrire le « temps logique » pour le recentrer sur une conclusion qui en soit vraiment une.
Ce qu’il y a d’abord c’est la synchronie signifiante. Il y a ensuite l’identification, c’est par là que le sujet s’y introduit ou non, et ne s’identifie que par un battement primordial « effet de langage [...] le sujet traduit une synchronie signifiante en cette primordiale pulsation temporelle qui est le fading constituant de son identification »[5]. Ainsi, il faut le temps que les deux signifiants se séparent et soient marqués. Puis c’est le temps pour le sujet de devenir le signifiant sous lequel il succombe. « [...] avant [...] qu’il disparaisse comme sujet sous le signifiant qu’il devient, il n’était absolument rien. Mais ce rien se soutient de son avènement, maintenant produit par l’appel fait dans l’Autre au deuxième signifiant »[6]. Le sujet est donc divisé entre deux signifiants. Entre les deux, « on » n’est rien. L’avènement du sujet suit ce chemin du « on » au « rien ». Ce rien, c’est lui qui sera qualifié par Lacan de prêt à parler, comme ailleurs il évoque le prêt-à-porter. Le prêt-à-porter en un sens, vient perpétuer le prêt à parler. La cause « perpétue la raison qui subordonne le sujet à l’effet de signifiant »[7]. Double mouvement par où la cause perpétue la disparition du prêt à parler, son évanouissement de « n’être plus qu’un signifiant »[8]. Le battement est ce double mouvement, il reste alors la recherche de la part perdue du prêt à parler : comment la récupérer sans que la dimension de leurre d’emblée n’apparaisse ? Ce qui est sûr est que quelque chose a défailli à s’avérer d’abord. Défailli dans le double sens du défaut et du défaut du vrai. C’est là le gouffre où le sujet jette sa part perdue et mise sur l’intervalle entre deux signifiants, lieu que hante alors la métonymie radicale du désir. Manque-à-être et intervalle vont ainsi se poursuivre dans une tentative de recouvrement impossible d’une coupure. Peut-on courir plus vite que la métonymie du manque-à-être ? Chacun s’y essaie en logeant sa part perdue dans la chacune qu’il poursuit. On lira comment cette course fait trace dans la version du paradoxe de Zénon que propose, pour la psychanalyse, Jacques-Alain Miller[9]. Il faut du temps pour faire trace de cette course où le désir s’engouffre et dans laquelle nous tâchons de retirer la part perdue et aperçue de l’être de jouissance.
Il faut du temps dans la névrose pour faire la trace du désir, avec des modalités diverses. Il y a le temps des formations de l’inconscient, le temps de voir qui s’impose dans un rêve comme celui, relevé par Freud, dont Lacan a fait un paradigme : « Père, ne vois-tu pas que je brûle... ? ». C’est là que le père aperçoit ses propres fautes, et l’enfer où il brûle. Ces vues nous sont ouvertes à chacun de nos cauchemars. Il faut en distinguer le temps du fantasme, qui est la fixation du rapport où se maintient le désir. Dans l’hystérie, fixation à l’autre femme dans un lien où seul subsiste le désir. Dans l’obsession, fixation tout de même à l’alter ego qui se retrouve dépositaire de la part perdue de jouissance qui lui revient. Il faut du temps pour explorer ce labyrinthe et que perdent leur prestige et cette autre femme, et cet autre homme qui comptent tant. De là se dénude la place de garant de la jouissance du père.
Se faire à l’être, ce n’est pas se soumettre aux impératifs de la pulsion : se faire voir, se faire chier, se faire entendre, se faire bouffer sous sa loi d’airain. Se faire à l’être, c’est savoir y faire avec cet être-là. Avec l’exigence pulsionnelle qui ne cesse jamais, il faut que du nouveau advienne. Cesser d’être suffisamment injurieux pour pousser l’Autre à vous expulser. Ce qui ne s’obtient pas, par exemple, dans le cas de l’Homme aux rats. Cesser d’être hypnotisé par l’Autre, de se paralyser sous son regard, par l’effort de s’y faire voir. Il s’agit plutôt de supporter d’être vu et de ne plus rester dans l’ombre. Cesser de hurler pour retenir l’Autre et craindre de ne pas se faire entendre. Ne pas tenir que la voix puisse n’être que tyran, et non pas raison. Cesser l’impatience vorace par laquelle le sujet s’offre à être dévoré. Se faire à l’être en somme, c’est savoir y faire avec la pulsion qui ne cessera jamais d’être vécue après la traversée du fantasme, quelle qu’elle soit...
Ce n’est pas seulement la névrose où se déploie ce temps. Quel bel exemple clinique que celui de Gide, nous pouvons là-dessus lire l’article de Jacques Lacan et le commentaire d’une lecture féconde dans La Cause freudienne. La construction de l’issue gidienne, hors analyse, est une construction de pratiques par où il se fait à son être de jouissance. Il suit à la trace cette part perdue de lui-même, le petit garçon maraudeur de grand chemin. Quel temps, quel travail il lui faut ! Comme il lui en faudra pour se faire à la perte de ses lettres et de sa femme. Pour un analysant, il lui faudra peu à peu se défaire du choix du frère toujours revendiqué face à un père dénoncé comme ridicule, mensonger, ravalé, impuissant à satisfaire la mère. Le sujet s’épuisait à faire savoir à tous les représentants du père qu’il pouvait croiser, qu’il restait en position de leur faire la leçon, une leçon très particulière. Toujours, il tenait à les décevoir au point le plus vif et démontrer de façon brillante qu’il pouvait les abandonner, pour se précipiter dans les bras de frères anonymes et démontrer son savoir-faire avec la pulsion.
En ce qui concerne la psychose, apprenons de la lecture que fait Lacan des mémoires du Président Schreber le temps qu’il lui faut pour se faire à la solution que lui annonce son inconscient. Elle est d’abord « prématurée » note Lacan, il faudra qu’il s’y fasse, c’est-à-dire qu’il meure comme sujet[10]. Cette « mort du sujet » de 1958, il nous faut la rapprocher du désabonnement à l’inconscient chez Joyce, isolé en 1975. Il faut aussi les réunir sous le chef du se faire à l’être » généralisé.
Il fallut à Freud même du temps pour se faire à sa découverte et affirmer l’au-delà du principe de plaisir, du temps aussi pour surmonter une grande inhibition superstitieuse pour pouvoir voyager enfin, comme tout le monde, à Rome et pouvoir y incarner les strates temporelles de l’inconscient. Lacan, lui, s’y trouvait parfaitement à l’aise, dans ses rues, ses fontaines, ses églises. Voilà un bel exemple d’un savoir-faire usage des semblants créés au Nom-du-Père, sans pour autant y croire. Être à l’aise à Rome, ce n’est pas l’être au Vatican. Chacun des voyageurs retient une vue de Rome pour y soutenir sa réflexion. Je n’en retiendrai qu’une, celle de la chambre à coucher du pape Paul III Farnese, dans ses appartements du Château Saint Ange. Il faut la voir, couverte des images des aventures de Psyché et d’Amour. Psyché, Vénus et leurs suivantes sont encore plus directes et charmantes que celles de l’École de Fontainebleau. Il faut aussi toujours garder en mémoire que ce n’est pas la retraite d’un plaisantin. C’est celle de celui qui réforma l’Église par le Concile de Trente et lui assura le passage à la modernité, après que beaucoup aient échoué. L’antichambre de ses appartements porte sa devise, reprise de l’empire Romain à travers le néoplatonisme : Festins lente ! Hâte-toi lentement !, oxymoron magnifique !
La fonction de la hâte s’aperçoit à travers la hâte lente. Voilà une dimension de l’acte analytique plus fondamentale pour l’avènement du sujet que le soi-disant cadre fixe. Le temps est la dimension d’accomplissement du sujet, il fait symptôme et il fait transfert. C’est pourquoi il est un temps du transfert distinct de la répétition. Lorsque nous traduisons, avec Lacan, Durcharbeitung par travail de transfert et non pas répétition de transfert, c’est aussi ce que nous disons.
[1] Lacan J., « Radiophonie », in Scilicet 2/3, Paris, Seuil, 1970, p. 80.
[2] Lacan J., « Le temps logique ou l’assertion de certitude anticipée », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 197-214.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Paris, Seuil, 1973, p. 33.
[4] Miller J.-A., cours de juin 1986, inédit.
[5] Lacan J., Écrits, op. cit., p. 835.
[6] Ibid., p. 835.
[7] Ibid., p. 839.
[8] Ibid., p. 840.
[9] Miller J.-A., « Un paradoxe pour la psychanalyse », Letterina, bulletin de l’ACF – Normandie, n°3, 1993.
[10] Lacan J., Écrits, op. cit., pp. 566-567.