« Il ne me parle pas » disent souvent les femmes à propos de leurs partenaires... Atteindre les confins de l’aventure analytique peut ouvrir à une nouvelle modalité du partenaire, permettant de s’extraire « de l’espoir du dialogue » où une femme s’abîme parfois à attendre les mots qu’il faudrait. L’hystérique et l’amour, l’horizon féminin, le nouage entre parole et jouissance : le répons est l’invention d’une Analyste de l’Ecole à ces questions qui nous tourmentent délicieusement... - Véronique Pannetier
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Le répons du partenaire
Dominique Laurent
J’emprunte le terme de répons à la notation musicale pour désigner un mode de réponse qui s’extrait de l’espoir du dialogue. Le répons pourrait illustrer une réponse qui tienne compte de S(A). Le terme de réponse est toujours lié à l’illusion du dialogue. Ce terme de répons est un mode de réponse à côté, particulier. C’est à partir de la position féminine que seront mis en perspective le partenaire et ses réponses.
Quels partenaires interrogent la position féminine? Quelles réponses peut-elle en attendre? Quelles en sont les conséquences? Il s’agira dans cet exposé d’en donner un aperçu.
De l’incomplétude à l’inconsistance
Freud, dans «Analyse avec fin et analyse sans fin»[1], en 1937, constate que l’analyse pour l’homme comme pour la femme bute en son terme sur le «biologique de la différence sexuée véritable roc d’origine». Malgré la «variété des efforts répétés de l’analyste», l’abandon par la femme de l’envie de pénis s’avère difficile. Tellement problématique que la femme peut se déprimer sévèrement lorsqu’elle a la certitude que la cure analytique n’est d’aucun secours pour obtenir ce qui est irréalisable. Pour l’homme, la protestation virile, selon le terme consacré d’Adler, pérennise le maintien d’une lutte contre la passivité dans le rapport à l’homme. Freud lie ces deux thèmes au complexe de castration. Si la problématique de la fin de l’analyse, ainsi dégagée, est centrée sur le phallus et la butée du roc de la castration, il est très précieux pourtant de relever la façon dont Freud désigne ce point de butée. Contrairement à Adler, Freud ne se contente pas de la fausse évidence de la protestation virile. Ce n’est pas le côté homme qui le retient. Il s’intéresse davantage à la face cachée de la protestation virile qu’il nomme «refus de la féminité». Ce refus, objectivé par le penisneid et la protestation virile, ne désigne-t-il pas une zone au-delà du phallus avec lequel le sujet féminin a affaire ?
En un premier sens, nous pouvons dire que la féminité freudienne est toute prise dans la négativité. Le refus de la féminité se révèle alors comme le refis de cette négativité, sous les auspices du refus d’accepter la castration. En un second sens, la féminité freudienne se révèle marquée d’une positivité. E le désigne, en effet, ce qui n’est plus soumis à la menace de castration puisque la femme est déjà châtrée. Nous pourrions ajouter deux autres positivités la féminité, d’une part celle qui permet la maternité, et d’autre part celle qui se tourne vers «le désir de l’homme qui porte le pénis».
Lacan accentue cette positivation en séparant féminité et maternité. D’une part, dans le rapport sexuel, la femme est située quoad matrem, c’est-à-dire qu’elle ne peut pas s’inscrire comme femme dans le rapport sexuel mais en tant que mère, interdite. D’autre part, l’accès au désir de l’homme qui porte l’organe inscrit un rapport avec le symbole phallique, et non avec l’homme comme tel[2]. La féminité se sépare du quoad matrem dans la mesure où elle indique une position subjective autre ; celle qui, dans le rapport sexuel, correspond à l’expérience corporelle d’une absence de limite. C’est la non-fonction de la castration comme limite. La féminité a un rapport avec l’illimité, c’est-à-dire que la jouissance du corps ne s’y trouve pas limitée à l’organe phallique. Elle est «infinie au sens d’être non localisable», comme le note J.‑A. Miller. Cette expérience de l’illimité est ce à quoi le sujet peut être livré sans recours, é au-delà de tout «rapport sexuel». Elle peut prendre alors la tournure de la pulsion de mort. C’est l’excès féminin. Nous y reviendrons. Ne pourrions-nous pas lire avec Lacan «le refus de la féminité», épinglé par Freud, comme le relus par des femmes de dire quelque chose de l’expérience de l’illimité, ou plus précisément, de nommer l’expérience à laquelle elles sont livrées ? Autrement dit, ce refus serait celui de dire le ternie et aussi de limiter la jouissance féminine. Dans l’article «Un répartitoire sexuel»[3], J.-A. Miller faisait valoir comment l’incomplétude de l’être féminin freudien, marqué d’un moins, a été reprise par Lacan comme inconsistance du pas-tout. L’inconsistance désigne une structure logique positive qui prend la place de l’incomplétude freudienne. C’est un ensemble ouvert, et l’espace lié au «pas-tout» n’est pas le même que celui de l’incomplétude. Passées les bornes, il n’y a en effet plus de limites et surtout, il se révèle qu’il n’y a pas de bornes. On peut toujours aller trop loin. C’est parce que «son être est marqué d’un moins irrémédiable qu’elle va toujours trop loin». L’homme a un rapport structural à la limite, par le phallus. La femme ne l’a pas. Le rapport à la limite, pour elle, est contingent et relève de l’amour, de la certitude de l’amour qui vient fixer la dérive pulsionnelle. Dans le lien hétérosexuel, l’homme élu est pris dans une forme érotomaniaque de l’amour comme l’indique Lacan dans son texte «Pour un congrès sur la sexualité féminine»[4]. Arrêtons-nous sur ce point qu’a fait valoir J.-A. Miller dans l’article déjà cité, car l’amour et le ravage ont un rapport étroit. «Ils ont le même principe, dit-il, à savoir A, le pas-tout au sens du sans-limite»[5]. Le lien érotomaniaque, dans la certitude de l’amour partagé, s’il n’est pas totalement délirant, arrête, fixe les femmes dans un rapport vital. Cela se vérifie à l’occasion par la fidélité exemplaire, voire le dévouement sans limite, pour peu que le partenaire réponde à cette exigence de la bonne manière. De quelle réponse s’agit-il ? Est-ce l’illusion du dialogue ? Certainement pas. Ce n’est pas non plus la réciprocité imaginaire ou la reconnaissance symbolique. C’est une réponse du réel. Cette réponse désigne la façon dont l’homme arrive à s’inscrire dans le fantasme de la femme, c’est-à-dire occuper une place dans le discours qui touche à sa jouissance au-delà du phallus. Nous pourrions utiliser la métaphore que la musique propose avec les répons. Notons qu’en typographie, R est le signe qui indique les répons dans les livres d’église et qu’en numismatique, il marque le revers des monnaies et des médailles. R serait l’écriture d’une réponse qui ne serait pas réciprocité imaginaire, ni seulement symbolique, mais réponse du réel. Ce serait le cas si parole et jouissance venaient à se nouer autrement que dans l’illusion du dialogue.
Du rapport sexuel qui n’existe pas, à l’amour
La forme érotomaniaque de l’amour est appareillée à l’exigence du « blabla du discours amoureux» qui ne doit pas cesser de se dire pour assurer une fonction de tempérance. Pourquoi ? Parce qu’elle vient suppléer ce que le rapport sexuel dénude, c’est-à-dire l’incapacité pour le signifiant phallique de significantiser toute la jouissance féminine. La femme, dans la version freudienne de l’acte sexuel, veut l’organe, penisneid, mais plus profondément ce qu’elle veut, c’est le phallus comme signifiant du désir, phallusneid, c’est-à-dire désir que «l’objet qui parle» dise son être et vienne chiffrer sa jouissance. Or, si l’acte sexuel, au-delà de l’organe, mobilisait le signifiant phallique comme le dernier mot du signifiant sur le sens, alors on aurait une rencontre réussie, c’est-à-dire un rapport sexuel qui ferait du «un» entièrement résorbé par le signifiant phallique. Ce n’est pas le cas. C’est pourquoi il faut un surplus de paroles, de l’être aimé, pour que la jouissance trouve à se traduire, à se loger. Le roman libertin du XVIIe siècle français ne recule pas à faire parler l’amant à la dame qu’il vise, de ses prouesses amoureuses auprès d’autres. Il fait ainsi valoir sa brillance phallique. C’est précisément parce qu’il parle qu’il assure la poursuite du désir et des jeux de l’amour. Plus qu’une parade, c’est le prix qu’il doit payer. Les amours du chevalier de Faublas, de Louvet, en témoignent. Chez Crébillon, le «moment» peut être ainsi reculé toute une nuit par le «pousse à la parole de la dame». L’invention de Diderot de faire parler les bijoux indiscrets des dames n’est que l’envers de la structure du phénomène. Car celui qui finalement est l’indiscret des bijoux, c’est Diderot lui-même. Il fait dire aux femmes, de son point de vue, ce qu’elles veulent. Elles veulent tout. L’organe bien sûr, et de façon insatiable, mais aussi tout le reste, les titres, les hommages, les honneurs qui sont autant de semblants d’être. En un sens, c’est la même structure que le dit d’amour qui vient dire quelque chose de l’être féminin. Le portrait de Tells, une des héroïnes des Bijoux, donne une version du «sans limite». Sans demeurer plus qu’il ne le faut dans la référence au dix-huitième qui m’est cher, notons que la clinique la plus ordinaire vérifie que le rapport sexuel ne se boucle pas sur le silence et implique le déroulement de la chaîne signifiante pour la femme. Ainsi les femmes n’exigent-elles pas la parole de leur partenaire comme préambule indispensable à l’acte sexuel ? Ceci permet de vérifier combien le désir féminin ne s’articule pas seulement au phallus mais aussi à A, cet Autre du désir qui doit parler pour que le sujet le reconnaisse comme objet. En somme l’homme, bien que pourvu de l’organe, doit faire des efforts pour incarner le signifiant du désir. Avec de l’avoir, il doit faire de l’être. Si ce n’est pas le cas, il peut se produire le dégoût de l’organe. Les femmes, elles, incarnent le phallus, incarnent le signe du désir, et sont objet cause, qu’elles le veuillent ou non. Dans certains cas, il leur suffit de paraître. De même les femmes ne se montrent-elles pas souvent décontenancées, déçues, insatisfaites voire furieuses de constater l’endormissement toujours trop rapide de celui qui a obtenu satisfaction ? C’est en tout cas ce que l’analyse recueille très souvent comme plainte. Car les femmes savent «que la jouissance de l’Autre, du corps de l’Autre qu’elles symbolisent n’est pas le signe de l’amour»[6]. La parole d’amour procède du manque-à-être, pas de l’avoir – si l’on se réfère à la définition lacanienne de l’amour en tant qu’il donne ce qu’il n’a pas. L’homme en tant que sujet, en articulant la chaîne signifiante dans la parole, à déclarer son désir, met au jour son manque-à-être et en parlant donne à sa partenaire un supplément d’être. Ce supplément d’être est un être de signifiance, c’est-à-dire lié à la jouissance. En tant que lié aux signifiants, il permet le chatoiement de tous les semblants. C’est la subversion radicale de l’idée commune de l’amour réduite à un, nous ne sommes qu’un, façon de donner au rapport sexuel son signifié[7].
Du ravissement au ravage, et retour avec l’homme
Le rapport du désir de la femme avec A, avec l’objet érotomaniaque, avec l’Autre qui n’est pas un, est un rapport avec l’Autre qui parle. À cet égard la clinique d’entrée en analyse des femmes vérifie ce commentaire de J.-A. Miller. Les ratés de l’amour qu’ils soient de l’ordre de l’abandon par l’être aimé, de la découverte ou du soupçon de son infidélité, de la succession d’échecs amoureux ou d’une vie de couple réduite à la routine de relations sexuelles sans désir et sans paroles ou au contraire de paroles qui la mettent à mal, plongent les femmes dans un état particulier d’affolement. On assiste comme à une aspiration de leur être dans un abîme qui prend les couleurs de la dépression mais plus précisément qui isole la mort, comme signifiant-maître. Nous pourrions dire que le dol dans la relation amoureuse confronte le sujet féminin à l’illimité de (A) qu’habille alors la pulsion de mort, «car la volonté de jouir si on lui laisse libre carrière, révèle qu’elle n’est que pulsion de mort»[8]. C’est une version du ravage par l’amour de l’homme, du ravage en tant que lié à (A). L’homme peut s’inscrire très vite comme ravage pour une femme, à partir de ce que révèle, pour elle, la tromperie de l’amour. C’est le cas d’une femme qui, quelque temps après son mariage conclu après une longue période d’engagement amoureux platonique, découvre que son mari, le premier homme de sa vie, entretenait une relation charnelle avec une autre femme au moment même où il lui déclarait sa flamme. L’autre femme aura un enfant malgré lui, qu’il ne reconnaîtra pas. Il la quitte alors. Il fondera une famille avec notre patiente, qu’il épouse. Nous pouvons reconnaître là, chez le sujet obsessionnel la séparation de la dame en tant qu’objet d’amour de celle qui incarne le désir, mais notre patiente ne le sait pas. La vérité de l’amour de cet homme, quelles qu’en soient ses démonstrations ultérieures, est pour cette femme radicalement mise en pièces. L’amour de cet homme dans sa dimension de vérité sur l’être est rendu caduc. Nous savons la structure de fiction que comporte la vérité et le rapport de la vérité au semblant. Dans ce cas, cela ouvre la voie du pire, celle de la pulsion de mort. Dans ce cas, le sentiment de laissé-tomber se lira dans la psychose qui affectera le premier enfant.
Dans ce rapport à A, au pas-tout, au «sans limite» que peut incarner l’homme, il y a pour la femme un curseur qui peut se déplacer du ravage au ravissement et inversement.
Le ravissement apparaît là comme obstacle à l’illimité de l’aspiration mortelle, et pourtant il s’inscrit d’un «sans limite». Tel sujet disait ainsi de son mari à l’analyste, «il me ravit». Elle prenait bien soin d’expliquer comment cet homme avait en quelque sorte rapté son existence, sa vie même et qu’en ce sens, elle se trouvait aliénée à vie à lui, prête à le suivre à n’importe quel prix. Elle se trouvait dépossédée d’elle-même. Elle expliquait aussi combien ce ravissement était de l’ordre de la jouissance, aperçue à partir de la jouissance sexuelle du corps mais aussi du discours amoureux qui les liait et la disait femme. C’est ce que Lacan désigne de la jouissance supplémentaire au-delà de la jouissance phallique. La vacillation transitoire du partenaire dans la relation plongea cette analysante dans «un état jamais éprouvé jusque-là», celui d’un envahissement mortifère qui l’aspirait. Elle eut la tentation au-delà de l’analyse, de capitonner cette jouissance-là par un signifiant, celui de l’antidépresseur. Ce signifiant pouvait donner en effet une nouvelle signification de son être, celle de la dépression. Elle aperçut rapidement la dimension d’illusion que ce colmatage pouvait comporter.
Du ravage et de la mère
Lacan, dans «L’étourdit», note «que la castration soit chez la femme de départ, contraste douloureusement avec le fait du ravage qu’est chez la femme, pour la plupart, le rapport à sa mère, d’on elle semble bien attendre comme femme plus de subsistance que de son père – ce qui ne va pas avec lui étant second, dans ce ravage»[9]. Le ravage dont parle Lacan concerne le sujet féminin confronté à la jouissance féminine de la mère. Cette jouissance peut se décliner en un discours et un comportement qui ne sont certes pas univoques. Néanmoins nous avons aperçu la façon dont rodait la pulsion de mort lorsque dans le rapport à l’homme et ici au père quelque chose rate vraiment trop, le ratage étant toujours inscrit puisqu’il n’y a pas de rapport sexuel. Ceci peut se traduire dans certaines versions d’entrée en analyse. Prenons le cas d’une jeune femme pour qui la relation à la mère est immédiatement sur le devant de la scène. Dans l’année qui suit son mariage, elle apprend qu’elle est affectée d’une maladie gynécologique invalidante dont elle souffrait pourtant depuis plusieurs années sans qu’aucun diagnostic ne fût posé. Médecins et chirurgiens la condamnent non seulement à la stérilité mais lui proposent comme avenir l’hystérectomie, l’ovariectomie et d’autres mutilations. Le discours des femmes affectées de cette maladie, rencontrées dans les consultations hospitalières, et encouragé par le discours médical promet une vie sexuelle inexistante. C’est ce qu’elle vérifie depuis peu, devenant frigide. On lui promet aussi une vie professionnelle très profondément altérée par les traitements lourds qui sont préconisés et dont elle fait déjà l’expérience. Submergée par des préoccupations mortifères, elle livre son corps à la science, jusqu’au jour où elle déclare à ses médecins qu’elle refuse de poursuivre une spirale de soins qui l’handicapent toujours plus. Elle leur déclare vouloir entreprendre une analyse pour traiter une maladie qui touche à sa féminité et dont elle a l’idée qu’elle est liée à la relation conflictuelle qu’elle entretient avec sa mère. Le recours à la psychanalyse se déduit strictement de la position paternelle. Son père s’était engagé dans un long travail analytique dans le contexte d’un épisode dépressif, alors qu’elle entrait dans l’adolescence. Elle en avait retenu l’idée que cela avait été très heureux pour son père. L’énoncé de son projet d’entreprendre une psychanalyse pour traiter une maladie organique fait qu’on la traite de folle. L’analyse menée pendant plusieurs années lui a permis de s’apercevoir que sa maladie demeurait un fait, quelle que soit la pacification avec la relation maternelle. Elle lui a aussi appris à savoir faire avec, en ne livrant plus son corps à la médecine à l’aveugle. L’analyse a permis aussi le retour d’une vie sexuelle épanouie, l’arrivée d’un enfant très désiré et la reprise d’une activité professionnelle normale. L’analyse se poursuit au-delà des bénéfices thérapeutiques considérables d’ores et déjà acquis. Revenons maintenant à la pulsion de mort qui l’envahit jusqu’à la pétrifier au début de l’analyse et qu’elle impute à l’influence de sa mère. La maladie n’apparaît pour elle qu’en tant que révélateur de ce qui a toujours cloché entre elle et sa mère. Elle décrit d’une part une mère «morte», «fantôme», aspirée par la dépression pendant ses années d’enfance, dépression sur laquelle son époux semblait avoir peu de prise, d’autre part une mère dont elle découvre, à la sortie de l’enfance, une sexualité très active auprès d’autres hommes que son mari, qualifié d’impuissant, même si celui-ci ne donnait pas sa part au chat. Cette femme féconde eut trois enfants et un nombre non négligeable d’avortements. Quelles que soient ses plaintes, elle ne cessait pas de produire des signes de son activité sexuelle. C’est donc l’énigme du désir de la mère, du désir d’on ne sait quelle jouissance, qui se pose pour le sujet. Elle est appréhendée au-delà du phallus par l’incidence de la mort, vérifiée dans la dépression, retrouvée dans les avortements successifs et par «l’encore» trop manifesté de relations charnelles peu significatives. Ce cas rend particulièrement sensible le débordement de la jouissance de la mère au-delà de ce qu’a pu signifier le père par ses effets de signifiants. En se plaignant de l’emprise insupportable qu’exerçait sa mère dans sa vie intime, au point de la traiter comme une enfant et non pas comme la jeune femme qu’elle était devenue, l’analysante témoigne de l’énigme pour elle de ce qui vient capitonner la jouissance maternelle.
L’analyse et le chiffrage de la jouissance féminine
Les apories développées jusqu’à présent font valoir dans la clinique le rapport de la jouissance féminine au signifiant phallique mais, au-delà, à la parole comme appareil susceptible de la chiffrer pour la rendre compatible avec la vie. Lacan note l’effet du ravage maternel pour la plupart des femmes. C’est-à-dire que c’est un phénomène de structure. Il peut s’exprimer de façon plus ou moins marquante. Il dépend du discours dans lequel la mère vient à nommer l’au-delà du phallus. Ce discours n’est pas sans lien avec le partenaire qu’elle a choisi mais celui-ci reste toujours en deçà de la tâche à accomplir. Et cela n’a rien d’étonnant. Le discours dépressif en est une version banale. L’expérience de la psychanalyse montre qu’il y a pourtant une issue possible. La psychanalyse est une expérience de parole articulée dans le transfert à un partenaire qui a chance de répondre. Dans cette expérience de parole, prise dans l’amour de transfert au sujet supposé savoir, le sujet vise un tout dire sur le vrai. À mesure qu’il éprouve dans l’analyse les impasses de structure de cette injonction, il se cogne sur un impossible. Impossible de tout dire sur le vrai, qui écrit en son terme S(A), signifiant dont «le signifié est le manque d’un signifiant, d’un il n’y a pas »[10]... En somme, l’analyse est un parcours qui mène le sujet de la vérité, dont Lacan a révélé sa structure de fiction relative au semblant de savoir, à l’impossible. L’impossible, qui est une catégorie du savoir, définit le réel. Le réel n’a de connexion avec le semblant que «par la médiation du savoir»[11]. Pour que ce trajet puisse s’accomplir, il faut que le partenaire de L’analysant ne soit pris ni dans la réciprocité imaginaire ni dans la reconnaissance symbolique mais dans l’appareillage à l’objet a. Si le sujet, lorsqu’il est névrosé, parle au nom du père, de la castration et du sens phallique omniprésent, l’analyste répond en visant l’objet a qu’il a aperçu. Nous savons que la substitution de l’Autre du signifiant à la jouissance n’est pas complète, que toute la jouissance n’est pas significantisée. Il y a un résidu, l’objet a. Il est lié à la jouissance du sujet. Il est ce qu’il a de plus précieux, ce qu’il ne veut pas sacrifier.
Lacan a saisi la position féminine à partir de la théorie des ensembles et montré en quoi elle avait un rapport avec l’inconsistance de l’Autre considéré comme un ensemble ouvert. C’est parce que la jouissance féminine relève d’un ensemble inconsistant que la jouissance pulsionnelle inarrêtable arrive à s’inscrire dans un Autre qui puisse l’inclure. En centrant l’interprétation sur l’objet a, l’analyste constitue une réponse possible à la parole féminine en serrant A à partir de a. C’est en se faisant partenaire de la pulsion qu’il offre une chance de cerner cet objet par le signifiant. Cerner l’objet a implique d’en passer par le registre pulsionnel. Si l’interprétation permet le déchiffrage, elle permet d’atteindre en son terme un point de rebroussement qui est celui du chiffrage articulant la jouissance à un signifiant ou un binaire, comme j’ai pu le développer dans le témoignage de ma passe. Ce signifiant, séparé de la chaîne signifiante, extrait de multiples significations, ne se déchiffre pas plus loin. Point de rebroussement, il devient le centre organisateur du symptôme à venir, le symptôme dans son état final de partenaire symptôme.
Nous pourrions ajouter que le point de rebroussement que constitue le chiffrage n’est qu’une version ultime, obtenue dans l’analyse, du vacillement des semblants. Ce chiffrage, nouvelle mise en fonction du semblant, est, en même temps, butée sur l’impossible à suivre le sens du déchiffrage. Dans cet impossible, se manifeste une dimension du réel. Elle ne se révèle qu’en tant que pouvoir du semblant lui-même. La réponse est un capiton.
[1] Freud S., «L’analyse avec fin et l’analyse sans fin», Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF, 1985, t. II, p. 266.
[2] Lacan J., Le Séminaire, Livre VIII, Le transfert, Paris, Seuil, 1991, p. 279.
[3] Miller J.-A., «Un répartitoire sexuel», La Cause freudienne n°40, janvier 1999, p. 7.
[4] Lacan J., «Pour un congrès sur la sexualité féminine», Écrits Paris, Seuil, 1966, p. 733.
[5] Miller J.-A., «Un répartitoire sexuel», op. cit., p. 15.
[6] Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 11.
[7] Ibid., p. 46.
[8] Miller J.-A., «Les us du laps», Cours 1999-2000, leçon du 2 février 2000, inédit.
[9] Lacan J., «L’étourdit», Scilicet, n°4 Paris, Seuil, 1973, p. 21.
[10] Miller J.-A., inédit. «Extimité », Cours 1985-1986, leçon du 4 juin 1986.
[11] Ibid., leçon du 15 janvier 1986, inédit.