Le féminin entre fiction, fantasme et silence
Marie-Hélène Brousse
"La petite girafe n°5"
Ce texte propose un parcours épistémologique condensé et très précis autour du féminin. Si les mythes freudiens donnaient place à la femme comme mère, Lacan formule, avec l’introduction de la boussole du réel, « La femme n’existe pas ». La fonction phallique échoue à définir le féminin, et dévoile, sous le masque, « rien que ce vide dans l’ordre signifiant que pointe la féminité comme impossible de l’Autre sexe ». Le tableau de la sexuation permettra de démontrer la maternité comme variante de la fonction phallique, là où un objet cause le désir ; mais aussi, grâce à la négation des quanteurs, un au-delà de la fonction phallique, que Lacan qualifie de supplémentaire, qui ouvre au silence, à l’inconsistance et au vide. - Annie Ardisson
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Le féminin entre fiction, fantasme et silence
Marie-Hélène Brousse
La culture occidentale, du XVIIIe au XXe siècle, a élevé à la hauteur d'un dogme l'identification de la Femme à la Mère, en dépit des réponses du réel qui s'imposaient sous forme de symptômes et de passage à l'acte qui réaffirmaient le hiatus insurmontable entre les deux. Il est vrai que la maternité peut se présenter plus aisément que la paternité comme une fonction biologique. Freud fit de ce hiatus entre désir du sujet et idéaux le champ du conflit psychique, et donc celui de la psychanalyse. Pourtant, paradoxalement, ce n'est pas à la biologie que la maternité doit son pouvoir en psychanalyse et la féminité ses impasses, mais à l'inconscient lui-même en tant qu'organisé par l'Œdipe. Les mythes freudiens du Père, Œdipe, Totem et Tabou, Moïse, n'introduisent la femme qu'à partir du Père dans la constitution subjective ils opèrent de ce fait une réduction de la femme à l'épouse du père, donc mère potentielle, femme seulement dans la mesure où elle est interdite aux fils. La femme n'a ainsi d'autre consistance dans la psychanalyse freudienne que celle que lui donne l'interdit qui permet d'en attribuer la jouissance aux pères, et par conséquent la transforme en énigme, continent noir ou terre interdite. La famille et la référence de Lacan aux structures élémentaires de la parenté expliciteront comment la mère interdite ou l'épouse conseillée découlent de la mise en fonction du phallus comme signifiant. Ce familialisme, en relation avec la structure du langage et l'expérience de la parole que chaque cure peut vérifier, est l'organisateur du sujet parlant.
À la mythologie freudienne de l'Œdipe, Lacan substitue la métaphore du Nom-du-Père, à celle des pulsions, la logique de la fonction castration et de l'objet a. Les lignes de la structure de l'inconscient sont celles du langage. « Suivre la structure, c'est s'assurer de l'effet du langage »[1]. À l'approche linguistique par la référence à Saussure viendra s'articuler l'approche logique par laquelle le discours analytique « touche au réel à le rencontrer comme impossible »[2]. C'est dire que les trois mythes évoqués plus haut tournent pour l'attraper de façon différente, voire opposée, autour du même point que le discours analytique saisit comme impossible et que Lacan finit par formuler de façon magistrale : « L femme n'existe pas ». Comme il l'écrit dans « L'Étourdit », le premier pas à cette mise en ordre fut « la distinction du symbolique, de l'imaginaire et du réel »[3] qui, permettant enfin de différencier entre l'identification sexuelle imaginaire ou symbolique, résorbe cette bizarrerie, au regard de la biologie, d'un Freud qui ne démord pas de l'idée que jusqu'à la résolution de l'Œdipe la petite fille est un petit garçon, que le clitoris et le pénis ne se distinguent pas structuralement.
Freud, mettant au premier plan de l'Œdipe la castration, ne réduit pas, comme le font les post-freudiens, le processus d'effectuation du sujet à la fonction imaginaire du phallus, ce qui l'oriente vers le père, quand ils sont déviés en court-circuit vers la mère. Pourtant il faut attendre Lacan, et de son dire même, la « Question préliminaire » des Écrits, pour découvrir que la fonction imaginaire, mais surtout symbolique, du phallus comme signifiant, ne joue un tel rôle central que parce qu'elle peut permettre de suppléer à l'absence du signifiant de L Femme. Ce qui explique qu'à la centrer par le phallus imaginaire, la relation mère-enfant ait pu apparaître comme le paradigme même de tout rapport sexuel réussi, et par là même régler par la maternité la question de la position féminine.
La position féminine définie à partir de la fonction phallique
Le premier serrage lacanien, orienté par la boussole de l'effet de langage et le Nom-du-Père, ancré dans le refus de toute inclination à identifier l'organique et le signifiant, au contraire fait passer l'organe au signifiant, depuis la formalisation par la formule de la métaphore jusqu'à la période de la fin des années soixante qui voit Lacan faire du phallus une pure fonction logique. Le discours analytique qu'il contribue à développer transforme le pénis, organe érectile, en signifiant pointant l'inexistence du rapport sexuel, inexistence non reconnue par Freud sinon comme point de butée des positions sexuelles : angoisse de castration pour le garçon, Penisneid chez la fille dont découlerait toute la sexualité féminine. Freud en déduisant du complexe de castration, chez l'homme l'horreur ou le dégoût pour la femme, et chez la femme, la revendication et la haine à l'égard de l'homme, montrait déjà assez clairement que, au regard de la clinique, le rapport entre homme et femme semble mal parti. Revenu à l'abrupt de Freud, Lacan recevait donc de lui la question suivante : comment avec un seul élément formuler deux sexes et à plus forte raison le rapport entre les deux ? Le signifiant phallus avec lequel Lacan écrit la castration, une fois dégagé du règne du biologique où se complètent le mâle et la femelle, est un opérateur unique qui réduit l'Œdipe à une combinatoire de l'être et de l'avoir mettant en jeu ces quatre éléments que sont le père, la mère, l'enfant et le phallus et qui permet par ailleurs de différencier une position masculine et féminine du désir.
Cette première problématique, contemporaine du Séminaire, « Le désir et son interprétation » et de « La direction de la cure », conserve cependant encore une symétrie entre les deux sexes qui tend à se nuancer si on étudie de plus près la position féminine. En effet, la féminité s'y définit non comme mensonge, mais comme mascarade, c'est-à-dire fiction. En tant que telle, elle est du côté de la vérité, vérité de la position masculine, comme le rêve de la compagne du patient qu'évoque Lacan dans « La direction de la cure » le signale. « Être le phallus », position qui implique de ne pas l'avoir, n'est pas une tromperie, mais désigne une position particulière par rapport à l'Autre, sous la forme du désir de produire un Autre de l'Autre, suscitant alors le manque dans l'Autre en se situant en lieu d'objet. Masque phallique, l'être femme entretient un autre rapport au semblant qu'est la sexualité chez l'être parlant, que l'être homme. Le concept de « mascarade », terme qui apparaît en 1929 dans un article très pertinent de Joan Rivière, élève de Mélanie Klein[4], revient régulièrement sous la plume de Lacan dès son apparition dans l'article « La signification du phallus » : « Si paradoxale que puisse sembler cette formulation, nous disons que c'est pour être le phallus, c'est-à-dire le signifiant du désir de l'Autre, que la femme va rejeter une part essentielle de la féminité, nommément tous ses attributs dans la mascarade. C'est pour ce qu'elle n'est pas qu'elle entend être désirée en même temps qu'aimée »[5]. En effet dans « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », il définit encore ainsi la stratégie de la position féminine face à la castration : « L'altérité du sexe se dénature de cette aliénation » dans l'Autre, lieu de la loi et « […] la défense ici se conçoit d'abord dans la dimension de mascarade que la présence de l'Autre libère dans le rôle sexuel » [6].
Dans ce premier temps, c'est donc par rapport à la fonction phallique que se définit une position féminine, différenciée de la maternité, précisément en terme de mascarade phallique. À mi-chemin entre imaginaire, le masque renvoyant à la personne, c'est-à-dire au Moi, et symbolique puisque, sous le masque, précisément, nulle authenticité féminine voilée à chercher : rien que ce vide dans l'ordre signifiant que pointe la féminité comme impossible de l'Autre sexe. Dans une combinatoire déterminée par la circulation du seul signifiant phallique, le concept de mascarade est donc une première approche du « L femme n'existe pas », une solution de suppléance compatible et déterminée par l'universalité du complexe de castration, en opposition à une définition de la féminité en termes de maternité. Dans ce même texte des Écrits, c'est d'ailleurs de ce complexe qu'il part pour stigmatiser l'orientation de la psychanalyse vers la mère : la psychanalyse « a progressivement orienté vers les frustrations venant de la mère un intérêt où ce complexe [de castration] n'a pas été mieux élucidé pour distordre ses formes.
Une notion de carence affective, liant sans médiation aux défauts réels du maternage les troubles du développement, se redouble d'une dialectique de fantasmes dont le corps maternel est le champ imaginaire »[7]. La mascarade est donc une tentative, à l'intérieur du seul cadre défini par l'universalité de la castration, de différencier position féminine et maternité, à l'aide du concept de fiction.
En 1960, dans « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache »[8], Lacan propose deux écritures pour la position masculine et féminine : F(a) formule du désir mâle et A(f) formule du désir féminin. Les oppositions distinguent entre, d'une part, F, fonction castration, de f, image du manque phallique, partie prélevée sur le corps de son partenaire par la femme, et, d'autre part, entre a objet imaginaire par lequel est recouverte l'angoissante énigme du désir de l'Autre et A signifiant du manque dans l'Autre, celui de l'Autre sexe. Mais, tout en opposant à l'universalité de la fonction phallique le manque dans l'Autre, ces formulations n'en maintiennent pas moins par la symétrie la différence des sexes dans « l'aporie » de la castration freudienne. Notons seulement l'équilibre combinatoire dans ces deux écritures entre le registre symbolique dans lequel se situent Φ, et A, et le registre imaginaire concernant a et f, qui manifeste la complexité croissante de la sexuation œdipienne en même temps qu'est esquissée l'explication de la pente masculine à la perversion toujours cliniquement constatée par les analystes depuis Freud dans la substitution à A de l'objet a du fantasme. L'écriture de la position féminine, tout en cernant la structure de la mascarade, montre la cohérence structurale de cette position avec la maternité. Si la mascarade implique l'articulation d'une identification impossible de l'Autre sexe au niveau signifiant avec le soutien de la fiction phallique, la maternité permet cette même articulation avec le signifiant du manque dans l'Autre, qui s'avère ainsi décisif pour tout désir féminin, au moyen de l'équivalence phallique freudienne entre le pénis manquant et l'enfant attendu du père, soit avec le soutien de l'objet.
La maternité définie par la fonction phallique : un autre nom de la castration chez la femme
La logique de la sexuation permet d'introduire une distinction et produire une dissymétrie, non plus seulement entre homme et femme, mais entre mère et femme. L'idée post-freudienne de rétablir au cœur de la psychanalyse ce vieux rêve de symétrie entre l'homme et la femme n'a pu se soutenir que de l'ornière du discours courant ou comme l'écrit Lacan dans Le Séminaire, Encore « disque-ourcourant »[9], lui-même soutenu par le règne de la nature et du vivant. Le vivant sexué non parlant, autrement dit hors du champ de l'inconscient freudien, y est toujours divisé en mâle et femelle ; socialement, à la suite, le groupe des hommes peut sembler s'opposer au groupe des femmes, bien que pour toute analyse structurale, ces deux groupes ne forment pas des sous-ensembles de l'ensemble général qui pourrait être celui des êtres humains. Lacan lisant Lévi-Strauss a fait son profit du fait que les femmes occupent une position particulière dans une société humaine d'être à la fois sujet du groupe et objet d'échange ; déjà cela peut laisser entrevoir le principe du pas-tout : pas-tout sujet. On ne peut donc définir l'ensemble des hommes par le pénis et celui des femmes par le vagin, sauf à quitter le champ freudien, soit du sujet, pour celui de l'organique. Dans le discours analytique le rapport sexuel entre les deux sexes ne peut s'écrire : x R y, tel que x serait l'homme et y la femme. Lacan poursuit dans Encore : cette écriture « c'est une bêtise, parce que ce qui se supporte sous la fonction du signifiant, de homme et de femme, ce ne sont que des signifiants tout à fait liés à l'usage courcourant du langage. S'il y a un discours qui vous le démontre, c'est bien le discours analytique, de mettre en jeu ceci, que la femme ne sera jamais prise que quoad matrem. La femme n'entre en fonction dans le rapport sexuel qu'en tant que la mère. »[10] Dans la même perspective, il a pu dire que les caractères sexuels de la femme ne sont autres que ceux de la mère. Par conséquent, si on peut écrire un rapport entre deux éléments, c'est entre le père et la mère, ce qui pourrait s'écrire p R m, mais que nous avons en fait déjà vu écrit dans la métaphore paternelle de la façon suivante NP/DM. La métaphore paternelle permet donc d'écrire une relation (métaphore) entre le père et la mère, sans introduire de symétrie entre les deux, bien au contraire. Alors peut-être pourrions-nous proposer d'écrire pour suivre cette phrase d'Encore, h R m, telle que l'homme ne rencontrerait la femme sexuellement que comme mère. Mais cette écriture n'apparaît comme possible que parce que, précisément dans la prohibition de l'inceste avec la mère, elle est interdite. L'interdit de l'inceste dans l'Œdipe ne s'en révèle que plus clairement une suppléance réussie à l'impossible du rapport sexuel. La problématique freudienne du « ravalement de la vie amoureuse » se situe bien dans cette aporie à laquelle la disjonction la mère-la putain ne peut qu'à tort sembler permettre d'échapper. Lacan ajoute dans ce même texte « Du côté de l'x, c'est-à-dire de ce qui serait l'homme si le rapport sexuel pouvait s'écrire de façon soutenable, soutenable dans un discours, l'homme n'est qu'un signifiant parce que là où il entre en jeu comme signifiant, il n'y entre que quoad castrationem, c'est-à-dire en tant qu'il a rapport avec la jouissance phallique. »[11] L'équivalence peut donc être relevée entre le quoad matrem et le quoad castrationem. La femme en tant qu'elle entre en jeu dans la sexualité des parlêtres se transforme en mère : la maternité n'est qu'un signifiant et donc une des formes de la castration. La mère fait ainsi partie du même ensemble que l'homme, ensemble défini par la fonction phallique.
Dans Télévision on peut lire, « L'ordre familial ne fait que traduire que le Père n'est pas le géniteur, et que la Mère reste contaminer la Femme pour le petit d'homme »[12]. Lacan ajoute, dans Encore : « [...] si la libido n'est que masculine, la chère femme, ce n'est que de là où elle est toute, c'est-à-dire là d'où la voit l'homme, rien que de là que la chère femme peut avoir un inconscient.
Et à quoi ça lui sert ? Ça lui sert, comme chacun sait, à faire parler l'être parlant, ici réduit à l'homme, c'est-à-dire — je ne sais pas si vous l'avez bien remarqué dans la théorie analytique —à n'exister que comme mère. »[13] La libido est masculine veut dire qu'elle est toute phallique, soit entièrement soumise à la fonction castration. La mère est donc à la fois ce que l'homme peut rencontrer de la femme, au prix justement de la manquer, ou encore la mère est ce qui reste de la femme du côté masculin de la sexuation. Être mère répond aux formules de la sexualité masculine : ∀x Fx et obéit donc à l'universel. Elle est toute phallique, non pas parce qu'elle a le phallus, mais parce qu'elle est toute soumise à la fonction F, telle que fonction symbolique de la castration. Lacan poursuit cette page d'Encore en ajoutant : « Elle a des effets d'inconscient, mais son inconscient à elle [...] cet inconscient, qu'en dire ? — sinon à tenir avec Freud qu'il ne lui fait pas la partie belle. »[14] La mère en fonction du rapport qu'elle a à l'Autre ne sait rien de la jouissance féminine.
Quoad castrationem, quoad matrem, telles sont les deux formulations du même rapport avec la jouissance phallique. L'écriture permet de mettre du même côté l'homme et la mère, autrement dit fait de la mère un homme, à savoir un signifiant, en la rangeant du côté où tout x est fonction de F. Si la fonction phallique sert aux hommes à aborder la femme en la ramenant à la mère, la maternité, fonction phallique, peut laisser penser aux femmes que par le fait d'avoir un enfant, elles atteindront enfin l'altérité du sexe et ainsi porteront le féminin à l'universel. Le statut d'objet de l'enfant en fait le bouchon idéal à la castration : comme l'écrit Lacan dans l'une des « Deux notes sur l'enfant », « Il sature en se substituant à cet objet le mode de manque où se spécifie le désir (de la mère) quelle qu'en soit la structure spéciale : névrotique, perverse ou psychotique. »[15] Le désir de la mère est donc bien un des noms de la castration chez une femme, de même que l'enfant se présente pour elle comme un réel qui lui aliène tout accès possible à sa propre vérité[16]. Certaines analystes, pensons par exemple à ce qu'Hélène Deutsch a écrit sur la maternité, en ont érigé l'expérience jusqu'à en faire le moment d'ineffable où se laisse saisir l'essence d'un sexe enfin Autre. Pourtant pour l'homme comme pour la mère, ce qui est atteint, ce n'est pas l'Autre sexe, mais l'objet causant son désir, soit l'objet a. Si comme l'écrit Lacan dans Encore, l'homme croyant aborder la femme n'aborde que l'objet a par son fantasme, et que c'est là ce qui permet de définir « la perversion polymorphe du mâle, cela chez l'être parlant »[17], chez l'être parlant qu'est la mère l'abord de l'enfant se fait par la même voie et implique la même référence au fantasme et à la perversion. Pas d'abord de l'enfant donc pour la mère, si ce n'est par son fantasme et comme « bouchon de ce a »[18]. Comme l'écrit le tableau de la sexuation, « Qui que ce soit de l'être parlant s'inscrit d'un côté ou de l'autre »[19]. Comme tel, libre aux femmes de s'inscrire du côté masculin, c'est-à-dire du côté défini totalement par la fonction castration ∀x Fx : c'est ce qui leur arrive quand elles sont mères. À ce ∀x Fx, Φx répond la formule : « il en existe un », (∃x), qui, ne satisfaisant pas à la fonction castration (Fx), vient faire limite au tout, c'est-à-dire en même temps l'affirme et le confirme. Les êtres parlant femelles épinglés par le signifiant mère satisfont à la fonction castration telle que celle-ci est définie par l'exception de la fonction paternelle. La position de la mère se définit alors donc comme S, sujet se supportant de la castration, ayant rapport, en a, à son objet (S ◊ a) ; telle est la formule du fantasme, et ce support de la réalité est la condition de possibilité de l'investissement libidinal de l'enfant. Dans l'inconscient la solution à la féminité que représente la maternité fait de la mère un S complété d'un objet qui fait barrage au manque de l'Autre de l'Autre. La maternité est donc un des abords possibles de la castration par les femmes, qui les inscrit dans une logique masculine, en les orientant vers l'enfant, à la condition du Père et dans le cadre du fantasme. La maternité divise le sujet ; les Mères ont un inconscient dont l'axiome est donné par le fantasme qui redéfinit par le rapport à l'enfant leur orientation pulsionnelle.
Aussi peut-on en appeler à toutes les mères, quelque particulier que soit le fantasme dans lequel chacune inclut son enfant. En retour les mères contaminent toujours chez le sujet l'abord de la femme.
Dégagée de la Mère, La Femme pas toute : l'« âmoureuse » et l'érotomane
Pourtant la clinique fait voir que la tentative de définir son être par la maternité bute chez le sujet parlant sur du réel, dont l'enfant, dans sa réalité innommable, c'est-à-dire échappant au Nom, prend parfois lui-même la figure. On ne se débarrasse en effet pas ainsi du réel et l'Autre ne se laisse pas si facilement réduire au tout : « La femme a rapport au signifiant de cet Autre, en tant que, comme Autre, il ne peut rester que toujours Autre »[20], en tant qu'Autre, il est barré et s'écrit S(A). La femme qui peut avoir rapport avec a – et en particulier quand elle est mère – se trouve aussi confrontée à un champ qui n'est pas entièrement réductible à l'inconscient. L'application de la négation aux quantificateurs des formules de la sexuation, ∃x et ∀x, permet, tout en gardant comme unique fonction la fonction phallique, de dégager un autre domaine à la sexualité. Il n'est pas opposé au domaine phallique, il ne lui est pas non plus complémentaire ; Lacan le pose comme « supplémentaire »[21]. En effet ce qui le définit est précisément la négation de l'universel : pas tout x : .. Cela s'oppose à « pas du tout », ce qui nous ramènerait à une exclusion, comme « au tout » : pas tout donc dans la fonction phallique, mais aussi dans la fonction phallique. Du côté féminin du tableau de la sexuation, la négation de la fonction phallique n'est pas écrite ∀x Fx, mais . Fx : la fonction phallique joue aussi du côté féminin[22]. « Mais il y a quelque chose en plus »[23]. Contrairement au côté masculin où le tout (∀) repose sur « l'exception posée comme terme sur ce qui, ce Fx, le nie intégralement »[24], le côté féminin ne repose sur aucune exception et donc aucune universalité n'y est possible. La négation de l'exception, donc de la fonction du père, implique qu'y prévale une suppléance autre que paternelle au réel du « il n'y a pas de rapport sexuel ».
Si la maternité est une variante de la fonction F, une femme peut répondre à cette fonction et n'y être pas toute. Alors son rapport à l'Autre ne passe pas uniquement par l'enfant en position d'objet a sous l'empan du Nom-du-Père ; à côté de son rapport à l'enfant comme objet a, elle a rapport à S(A), l'Autre radicalement Autre, qu'il soit barré n'impliquant pas qu'il n'ait pas d'existence ; il en existe quelque chose : une jouissance, non phallique donc[25]. Certes la dominance du principe de plaisir/principe de réalité se fonde de « la coalescence » de l'objet avec le S(A). Dans le domaine qui nous intéresse, l'enfant se trouve donc pris dans ce Lustprincip, et, en masquant l'étrangeté de l'Autre, lui donne consistance phallique. Pourtant ne peut-on soutenir que, du fait de l'organisation du côté féminin du tableau, donc de la mise en évidence de la différence et du non-recouvrement possible de S(A) par a, le fait de poser une autre jouissance ait des conséquences sur la tentative de suppléance au rapport sexuel par la maternité ? L'abord phallique de la sexualité n'est pas tout, et en tout cas pas seul ; à côté, le supplémentant, un autre abord existe, qui ne peut que retentir sur le premier. Le hors sexe qui caractérise cette autre jouissance, fait les femmes « âmoureuses » écrit Lacan[26] dans Encore, jouant sur la proximité entre l'âme et l'amour. Bien que situé à une époque antérieure de son enseignement, le texte « Jeunesse de Gide », avait permis à Lacan de mettre en valeur, face au désir phallocentré bien qu'hors la loi du père associé à la tante de Gide, « La seconde mère », l'amour de la première, précisément en tant que cet amour était totalement disjoint du domaine de la sexualité. L'enfant Gide était aimé, hors sexe. Peut-on en déduire qu'il se trouvait aux prises avec cette autre jouissance « hommosexuelle ou horsexe »[27] qui serait celle de sa mère, en tant qu'elle n'était pas toute dans la fonction castration ?
On voit se dégager une autre voie pour rendre compte des difficultés rencontrées pour cerner la position de Juliette Gide en relation à André, face à la castration. En effet cette voie ne réduit pas au seul fantasme, donc à une jouissance à signification phallique, l'accès à l'enfant comme objet a. La complexité de la relation d'une femme à son enfant s'éclaire de cette double prise : cette relation peut renvoyer quoad castrationem à ∀x Fx : l'enfant est alors en position d'objet à signification phallique soutenant son désir. Mais elle peut aussi aborder l'enfant à partir du pas-tout, c'est-à-dire de S(A), et l'inclure dans une économie de la jouissance, au-delà des barrières que lui impose, en termes de bien et de beau, le désir. Que ces deux perspectives ne soient pas opposées, mais que la seconde puisse venir supplémenter la première est la raison pour laquelle, si le désir d'enfant rend les femmes folles du tout, elles ne le sont pour autant pas totalement. Le fait que deux flèches partent de ce L permet que la relation d'une femme à son enfant s'ouvre à la fois vers F et vers S(A).
Dans la note à Jenny Aubry, une des difficultés était de penser les structures cliniques de la mère. En effet Lacan traçait une alternative soit le désir de la mère est articulé au Nom-du-Père, soit il ne l'est pas. Dans les deux cas, les conséquences sur le symptôme de l'enfant étaient différentes. Pourtant Lacan, précisant les modes du manque maternel, n'assimilait pas pour autant le désir de la mère non articulé au Nom-du-Père à une structure psychotique de la mère, autrement dit il n'impliquait pas pour le sujet qu'était la mère de forclusion paternelle. Cette difficulté à penser le rapport à l'enfant non pris dans la fonction castration est levée par le principe du pas-tout. La mère, comme sujet, peut en effet répondre au ∀x Fx, tout en ayant, comme femme, rapport dans l'absence du signifiant L qui la ferait toute, à S(A) : dédoublée, elle peut avoir un rapport à a qui soit aussi pris dans la logique d'inconsistance de S(A). Alors l'enfant, en a, vient faire bouchon à cette inconsistance, sans que le Nom-du-Père ne l'arrache au réel de la jouissance dans laquelle il est pris sous forme de l'âmour. Dans Télévision, Lacan revient sur les conséquences de ces formules en ce qui concerne la position féminine « Ainsi l'universel de ce qu'elles désirent est de la folie : toutes les femmes sont folles, qu'on dit »[28]. Cet universel, elles peuvent le rencontrer dans la psychose sous la forme de « l'Homme », ce que cliniquement l'érotomanie vient confirmer. Car à cette rencontre objecte précisément le « il n'y a pas d'Autre de l'Autre ». « C'est même pourquoi elles ne le sont pas toutes, c'est-à-dire pas folles-du-tout, arrangeantes plutôt : au point qu'il n'y a pas de limites aux concessions que chacune fait pour un homme de son corps, de son âme, de ses biens.
N'en pouvant mais pour ses fantasmes dont il est moins facile de répondre »[29]. La limite de la mascarade par laquelle elle peut se prêter à la perversion de l'homme est donc son propre fantasme. Mais la limite de l'universel « l'Homme » est l'objet, que précisément l'enfant peut venir incarner. En ce sens, l'âmour maternel objecte à l'érotomanie du point de vue de la structure.
Les conséquences de l'enseignement de Lacan dans les années 70 et l'achèvement de l'effort de logification de la sexuation sont à la fois décisives et paradoxales. Décisives car à partir de l'écriture, la lettre vient ordonner et réduire le sens, dans lequel se déploie la sexualité du parlêtre, au semblant. Si la fonction F, fonction castration, demeure l'unique fonction en jeu chez les êtres parlants, la négativisation du quantificateur, ∀ ou ∃, installe définitivement l'idée que hommes et femmes ne constituent pas des ensembles exclusifs. En ce sens, la mère ne relève pas des mêmes formules que La femme. La coupure passe donc à l'intérieur de chaque femme et la dédouble. La logique à l'œuvre pour la mère l'inclut de façon paradoxale dans le côté masculin, sans que, ainsi située, elle échappe pour autant à l'inconsistance du côté féminin. Au terme d'un discours qui durant des siècles avait tenté de suppléer au manque de signifiant de La femme par celui de la mère, le discours analytique vient réintroduire dans le champ du sujet de l'inconscient un réel, dont, effet de signification, il est la réponse.
La relation d'une femme à son enfant se trouve donc marquée du même dédoublement, entre jouissance et désir. Obstacle à la jouissance féminine désignée par Lacan comme S(A), la jouissance de la mère évoque cette solution par la perversion que Lacan tient « pour celle de l'homme », d'accentuer le réel de l'objet pour tamponner la division du sujet et le manque dans l'Autre ; la perversion n'est peut-être pas une solution féminine, justement parce qu'elle passe inaperçue dans l'idéalisation qu'elle opère via un fétichisme de l'enfant. Elle n'en supplée cependant pas moins à l'absence de rapport sexuel par la jouissance de l'amour, qu'il soit pour l'Enfant, l'Homme ou la Femme. Quelle est cette jouissance ? délice de pauvreté, approximation du vide...
[1] Lacan J., « Radiophonie », Scilicet, no2-3, Seuil, Paris, 1970, p.60, et Autres écrits, Seuil, Paris, 2001, p.408.
[2] Lacan J., « L'Étourdit », Scilicet, no4, Seuil, Paris, 1973, p.13, et Autres écrits, op. cit., p.449.
[3] Lacan J., « L'Étourdit », Scilicet, no4, op.cit., 1973, p.14, et Autres écrits, op. cit., p.457.
[4] Rivière J., “Womanliness as a Mascarade”, Int. J. of Psycho-anal., X, 1929, p.303-313.
[5] Lacan J., « La signification du phallus », Écrits, Seuil, Paris, 1966, p.694.
[6] Lacan J., « Pour un congrès sur la sexualité féminine », Écrits, op. cit., p.732.
[7] Ibid., p.725.
[8] Lacan J., « Remarques sur le rapport de Daniel Lagache », Écrits, op. cit., p.683.
[9] Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Seuil, Paris, 1975, p.35.
[10] Ibid., p.36.
[11] Ibid.
[12] Lacan J., Télévision, Seuil, Paris, 1974, p.51 et « Télévision », Autres écrits, op. cit., p.532.
[13] Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p.90.
[14] Ibid., p.90-91.
[15] Lacan J., "Deux notes sur l'enfant", Ornicar?, no37, Navarin, Paris, 1986, p.14 et Autres écrits, op. cit., p.374.
[16] Ibid.
[17] Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, op.cit., p.68.
[18] Ibid., p.36.
[19] Ibid., p.74.
[20] Ibid., p.75.
[21] Ibid., p.68.
[22] Ibid., p.69.
[23] Ibid.
[24] Ibid., p.74.
[25] Ibid., p.78.
[26] Ibid., p.79.
[27] Ibid.
[28] Lacan J., Télévision, op.cit., p.63, et Autres écrits, op. cit., p. 540.
[29] Ibid., p.64, et Autres écrits, op. cit., p. 540.