Le cas Dora et l’invention du symptôme

Marie-Hélène Brousse

"Revue de la Cause freudienne n°64"

rêve, Dora, récit, interprétation

Un article incroyablement fournis en ce qui concerne l’histoire de la psychanalyse à partir de la construction des cas qui mène au symptôme. C’est dans cet article que j’ai appris que Freud considérait les rêves de Dora comme des textes : il portait de ce fait la plus grande attention au récit, aux formes grammaticales, à la syntaxe, à l’usage de certains mots, à l’étude de leurs déplacements et de leurs répétitions. - Sophie Gaillard

Le cas Dora et l’invention du symptôme

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  • Le cas Dora et l’invention du symptôme

    Marie-Hélène Brousse*

    Jacques Munier – À l’approche du cent cinquantième anniversaire de la naissance du fondateur de la psychanalyse, nous revenons avec vous sur un ensemble canonique: les Cinq psychanalyses[1] qui comprennent le cas Dora, le petit Hans, l’homme aux rats, le président Schreber et l’homme aux loups. Chacun de ces cas a fait l’objet de nombreux commentaires et peut être considéré comme historique eu égard au développement de la psychanalyse. Il s’agit donc des premiers comptes-rendus d’analyses conduites par Freud et qui constituent des documents essentiels sur cette science à ses débuts. Le premier d’entre eux que nous allons examiner avec vous concerne une jeune femme qui présente des symptômes hystériques et dont l’histoire se déroule sur le fond d’un « drame bourgeois », comme le définit Élisabeth Roudinesco, presque un vaudeville. Évidemment, on est à Vienne et il y faut la morbidité qui convient à l’atmosphère de la ville.

    Marie-Hélène Brousse – Commençons par situer un peu l’époque. Freud a déjà écrit les Études sur l’hystérie[2], en 1895 et publié L’interprétation des rêves[3], la Traumdeutung, en 1900. Il écrit le cas Dora en décembre 1899, dit-il, pour ne le publier qu’en 1905, accompagné des quatre autres analyses. Cinq psychanalyses constitue donc le socle qui manquait aux deux ouvrages précédents, à savoir l’expérience clinique des cures. À l’exception du cas Schreber, il s’agit de cures menées dans le cadre de la méthode psychanalytique débutante. Cela institue l’expérience de la cure comme le lieu de production du savoir analytique en même temps que le lieu de l’évaluation de la guérison.

    J.M. – Freud expose d’emblée les difficultés qu’il y a à parler d’un cas clinique.

    M.-H.B. – Ces difficultés, qui sont d’ordre épistémologique, sont centrales pour la psychanalyse, aujourd’hui encore.

    J.M. – Il précise d’ailleurs : « Si naguère on m’a reproché de n’avoir rien dit sur mes malades, on va me blâmer maintenant d’en trop parler. »

    M.-H.B. – La difficulté consiste à transmettre l’élaboration de savoir construite pendant la cure en respectant l’intimité et la dimension du secret qui, on le comprend bien, puisque vous parliez de drame bourgeois, est un drame subjectif. Voilà le respect que l’on doit à l’intimité des sujets.

    J.M. – Le nom de cette jeune femme n’est pas Dora mais Ida Bauer. Elle vient voir le docteur Freud sur les conseils de son père.

    M.-H.B. – Plus précisément, elle vient sur l’injonction paternelle. Freud considère que c’est une des raisons pour lesquelles la cure va être rapidement interrompue. C’est déjà une indication de l’entrée en analyse, à savoir que l’on n’entre pas en analyse sous la contrainte d’autrui. Mais elle reste trois mois, ce qui indique tout de même un certain consentement de sa part. Freud témoigne, par son récit très précis des séances, de l’implication subjective dans cette expérience. Il n’en reste pas moins que c’est parce que le père a été guéri par Freud d’une maladie organique (il avait une syphilis) qu’il lui fait confiance en lui adressant sa fille.

    Le récit de la première entrevue avec le père amenant sa fille est à cet égard un petit chef-d’œuvre. Visiblement, elle l’agace considérablement ; elle l’inquiète car elle dérange l’ordre familial.

    Freud considère qu’il s’agit d’une analyse interrompue, qui n’est pas menée jusqu’à son terme. Ce jugement, qui fut relayé par la doxa, serait aujourd’hui à reconsidérer. Freud revient d’ailleurs constamment sur la part qu’il prend lui-même à cet inachèvement, c’est-à-dire sur l’erreur qu’il commet dans le maniement du transfert. Il s’interroge au niveau de ses propres préjugés qui auraient pu heurter Dora de manière à ce qu’elle s’en aille. Mais en fait, comme le montre la fin de l’observation, la confiance de Dora en Freud reste intacte puisqu’elle revient le voir. Considérons donc que nous avons là l’exemple d’une utilisation moderne du dispositif analytique, à savoir un traitement court avec, éventuellement, de temps en temps, un retour pour confirmer le résultat thérapeutique.

    J.M. – Rappelons que cette jeune femme a été séduite par un homme dont l’épouse est la maîtresse de son père.

    M.-H.B. – Le terme de « maîtresse » est introduit par Dora. Le père, lui, nie tout à fait que c’est sa maîtresse. Pour lui, c’est une charmante amie qui le console de ses malheurs. Quant au mari de cette amie, il est charmant aussi et il s’occupe fort bien de Dora. Le premier pas qu’effectue Freud consiste à dissocier le point de vue clinique de celui de la patiente.

    Relevons le qualificatif que Freud utilise pour qualifier Dora : « la perspicace jeune fille ». Elle a compris qu’on lui racontait des blagues depuis ses douze ans (elle en a environ dix-huit au moment où elle vient consulter) à propos de cette femme charmante qui n’est rien d’autre que la maîtresse de son père, malheureux en ménage avec sa propre femme, la mère de Dora. Elle est d’ailleurs complètement d’accord avec son père pour condamner sa mère. Elle est convaincue, avec un accent de persécution, qu’elle est l’enjeu d’un échange entre son père et monsieur K. : monsieur K. prend Dora et son père prend la femme de monsieur K. Elle a tort au sens où il n’y a pas eu un pacte sadien entre les deux mais elle a aussi complètement raison dans l’analyse qu’elle fait de la situation des chassés-croisés du désir dans ce contexte familial feutré.

    Dora saura imposer, grâce à l’analyse qu’elle fait avec Freud, son propre rapport à la vérité. Les deux hommes reconnaîtront finalement la réalité des faits. Mais à l’heure où elle arrive chez Freud, elle est considérée comme une malade, ce qu’elle est effectivement, mais là n’est pas le problème.

    Il est intéressant d’être attentif à l’extrême précision freudienne quant à l’histoire de la maladie et des symptômes. Nous avons là affaire au Freud médecin. À huit ans, les premiers signes de névrose infantile sont repérables ; à douze ans, apparaissent les migraines, les toux nerveuses ainsi que le symptôme d’aphonie et vers dix-huit ans, le tableau clinique explose véritablement avec un évitement des relations sociales, des fatigues, un sentiment de dégoût de la vie. C’est à ce moment-là qu’elle rédige une lettre qui est un appel où elle menace de se suicider. Dans ce contexte d’éclosion symptomatique et d’extrême souffrance, il ne faudrait pas faire de Dora une hystérique qui manipule son monde. Avant tout, c’est un sujet qui souffre. Elle est atteinte de symptômes authentiques, à la fois psychiques et en même temps somatiques. Freud entend cela avant tout.

    Extrait d’une déclaration de Freud datant de 1938 à propos de l’avènement de la psychanalyse:

    « J’ai débuté ma vie professionnelle en tant que neurologue. J’ai essayé de soulager mes patients névrosés. J’ai découvert des faits nouveaux et importants sur l’inconscient. De ces découvertes est née une nouvelle science, la psychanalyse. J’ai dû payer le prix fort pour ce petit bout de chance. La résistance a été forte et implacable. Finalement, j’ai réussi mais la lutte n’est pas encore finie. »

    J.M. – Freud s’est intéressé à ce que Marthe Robert appelait l’irritante question de l’hystérie et qui désigne la mise en échec de toute démarche médicale à son endroit. Le cas Dora met l’accent sur le paradoxe suivant : le sujet a raison et malgré cela il est malade.

    M.-H.B. – C’est là que réside l’essence même de l’hystérie. Son symptôme, c’est ce qui articule la vérité sur la situation, (c’est ce à quoi Freud fait référence en disant « la perspicace jeune fille ») avec la souffrance, c’est-à-dire le conflit psychique inconscient qui, lui, est articulé à la dimension de la sexualité. C’est la thèse de Freud. Comme il le dit dans l’extrait, il a montré l’articulation qu’il y a entre la dimension du symptôme psychique et la dimension de la sexualité, à entendre d’une manière généralisée. Le symptôme de Dora est porteur d’une vérité et en même temps d’une part de satisfaction, d’une part de jouissance. Et c’est en tant que tel que l’interprétation analytique va porter sur lui.

    Qu’est-ce que fait Freud? Contrairement au père de Dora, il ne dit pas : « Tu nous racontes des mensonges » ; il lui dit : « Vous avez parfaitement raison, mais ma chère, n’avez-vous pas vous-même contribué à ce désordre dont vous me parlez? » C’est Lacan qui nous éclaire sur la façon dont Freud a procédé. Dora consent à s’apercevoir qu’elle fait exactement la même chose que les gens auxquels elle adresse ses reproches ; elle fait comme son père, comme monsieur K. et comme madame K. Cette espèce de duplicité qui se découvre à elle-même va être pour elle aussi une clé de l’interprétation. Du coup, certains symptômes tombent, comme par exemple la toux nerveuse, le dégoût, à la suite d’une interprétation de Freud. Le cas d’hystérie va de ce fait permettre une modélisation de la structure hystérique.

    J.M. – C’est une véritable leçon de psychanalyse. En même temps, c’est la première fois que Freud retranscrit et publie le texte d’une analyse. Donc, il sait très bien que cela aura une valeur didactique.

    M.-H.B. – Freud justifie son choix de présenter ce cas. D’une part, la durée courte lui permet d’être extrêmement exhaustif. Ce souci d’exhaustivité est en même temps un souci à la fois épistémologique et éthique dans la mesure où il ne se trouve pas contraint de sélectionner dans le matériel d’une manière tendancieuse. D’autre part, chose tout à fait centrale, le travail analytique avec Dora tourne autour de deux grands rêves, ce qui lui permet de faire l’articulation entre la méthode analytique à l’œuvre dans l’expérience d’une cure et l’interprétation des rêves, son apport théorique majeur sur l’inconscient. Ce qui l’intéresse, c’est de montrer comment l’interprétation des rêves, en tant que discipline presque scientifique – c’est ainsi qu’il la considérait, et d’ailleurs il n’a pas tort –, est à l’œuvre dans le traitement thérapeutique. Freud articule le savoir théorique de la psychanalyse avec l’orientation thérapeutique qui est la sienne, pour montrer comment un rêve en tant que voie d’accès à l’inconscient permet de toucher la racine du symptôme, c’est-à-dire à la fois son rapport avec les mots puisqu’un rêve, c’est d’abord le récit qu’en fait l’analysant. Il ne s’agit pas d’une expérience onirique. Un rêve, c’est un récit, et donc un texte. La position de Freud consiste à considérer les rêves de Dora comme des textes : il porte de ce fait la plus grande attention à leur construction en phrases, à l’usage de certains mots, à l’étude de leurs déplacements, et de leurs répétitions; et ensuite, à partir de la transformation du rêve en texte, il produit l’interprétation qui a un effet thérapeutique.

    J.M. – Freud était-il lacanien avant la lettre?

    M.-H.B. – Je crois que l’on peut dire aussi que Lacan était freudien, véritablement freudien. J.M. – Le rêve a aussi évidemment cette valeur de pallier les lacunes de la mémoire, lorsqu’il s’agit de scènes infantiles, et de fournir une explication au symptôme. Nous avons aussi évoqué la fortune du cas dans la réflexion ultérieure des psychanalystes. C’est notamment le cas de Jacques Lacan.

     Extrait du Séminaire XVII de Lacan, L’envers de la psychanalyse[4] :

    « Ce que l’hystérique veut – je dis ça pour ceux qui n’ont pas la vocation, il doit y en avoir beaucoup –, c’est un maître. C’est tout à fait clair. C’est même au point qu’il faut se poser la question si ce n’est pas de là qu’est partie l’invention du maître. Cela bouclerait élégamment ce que nous sommes en train de tracer.

    Elle veut un maître. C’est là ce qui gît dans le petit coin en haut et à droite, pour ne pas le nommer autrement. Elle veut que l’autre soit un maître, qu’il sache beaucoup de choses, mais tout de même pas qu’il en sache assez pour ne pas croire que c’est elle qui est le prix suprême de tout son savoir. Autrement dit, elle veut un maître sur lequel elle règne. Elle règne, et il ne gouverne pas. »

    M.-H.B. – Ce que Lacan dit là pourrait également servir pour décrire la position de Dora vis-à-vis de Freud.

    J.M. – Elle règne et il ne gouverne pas.

    M.-H.B. – Elle veut un maître. Effectivement, elle vient voir Freud. Elle lui explique tout cela. Elle écoute ses interprétations qui sont des interprétations que nous appelons signifiantes, qui portent sur tel terme qu’elle utilise, qui sont aussi un débat assez musclé entre l’analysante qu’elle est et l’analyste qu’il est. Elle veut donc un maître. Elle le trouve en la personne de Freud et elle le quitte. C’est donc elle, avec son discours à elle, et avec la conclusion qu’elle choisit, qui dirige le traitement. C’est ce que Freud en tout cas constate, en le regrettant d’ailleurs et en s’apercevant pourquoi il s’est trouvé être mis, dans le transfert, dans cette position de maître. S’il ne s’était pas mis dans cette position de maître, s’il n’avait pas à un moment donné épousé le préjugé selon lequel elle aime monsieur K. fondamentalement, car c’est cela qu’elle refuse, s’il s’était déplacé légèrement, nul doute que la cure aurait été plus loin. Mais Freud reconnaît qu’à cette époque-là, il était atteint d’un préjugé face aux relations d’apparence homosexuelle qui sont souvent présentes dans l’hystérie.

    Le cas Dora a tout de même permis de problématiser l’hystérie au-delà du fait qu’elle veuille un maître sur lequel régner sans gouverner. Gouverner ne l’intéresse pas du tout. Mais l’autre élément, c’est évidemment l’autre femme. L’importance de l’autre femme dans l’hystérie est le contrepoint au maître.

    J.M. – L’un des premiers reproches que l’on fait à la psychanalyse à ses débuts, c’est de mettre dans la tête des jeunes filles des idées obscènes. Comment Freud y répond-il ?

    M.-H.B. – Il s’en défend beaucoup. C’est vrai que le texte tel qu’il retranscrit la parole de Dora montre que vraiment les jeunes filles, y compris celles de cette époque, n’étaient quand même pas les imbéciles que le maître victorien pensait. Dora lui dit qu’elle sait, qu’elle a lu ; elle sait ce que c’est qu’une fellation.

    J.M. – Elle a lu un ouvrage dédié à ces questions, et que justement madame K., la maîtresse de son père, lui a passé.

    M.-H.B. – Madame K. est son mentor sur le point qui intéresse Dora et qui est le centre d’intérêt de l’hystérique: dénoncer la vérité, faire tomber le maître, montrer qu’il est castré, qu’il est un menteur. Il y a ce côté-là. L’autre côté qui l’intéresse, elle, et qui est le côté sur lequel elle se leurre et sur lequel se fonde son symptôme, c’est l’autre femme, le mystère de la féminité, sa propre féminité lui étant à elle-même inaccessible. Cette féminité inaccessible est au centre de la névrose hystérique à travers la question : « Qu’est-ce qu’une femme ? », par opposition à la névrose obsessionnelle dont la question centrale est : « Suis-je vivant ou mort? ». Ce sont les deux grandes questions articulées en termes de différences signifiantes. Au cœur de la névrose hystérique gît la différence entre homme et femme, avec la difficulté de structure de définir le féminin, d’où la référence à la madone dans le deuxième rêve. Ce que Freud note et il lui dit : « Mais enfin, cette madame K., elle vous a fait beaucoup de mal, elle a raconté de vous des horreurs et vous, vous n’êtes que compliments sur elle, qu’adoration, etc. » L’amour, le désir de Dora vont en effet vers madame K. en tant qu’elle incarne ce que Dora n’arrive pas à considérer: sa propre féminité.

    Pour conclure, disons que, grâce à Dora notamment, l’hystérie est devenue un discours, un mode de discours qui a pignon sur rue, qui se fait entendre. Du coup, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elle n’apparaisse plus à personne comme pathologique et dès lors on comprend mieux qu’elle ait disparu de la nomenclature du DSM[5] qui est le manuel qui permet de faire les diagnostics en psychiatrie au niveau mondial. Mais c’est à Lacan que nous devons la transformation de l’hystérie en un discours : d’une névrose à un discours.

    *Marie-Hélène Brousse est maître de conférences au Département de psychanalyse (université de Paris VIII), psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne. Texte paru dans la Cause freudienne n°64

    [1] Freud S., Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1973.

    [2] Freud S., Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1989.

    [3] Freud S., L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1973.

    [4] Cf. Lacan J., « Au-delà du complexe d’Œdipe », Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1991, p. 99-163.

    [5] DSM-IV-TR, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, Paris, Masson, 2004.