D'une parole, et de qui l'a dite

Philippe De Georges

"Quarto n°99"

réel, jouissance, corps, parole

J’ai trouvé dans ce texte de Philippe De Georges une façon très vive d’éclairer l’opérativité de la psychanalyse qui se fonde sur une pratique par la parole : c’est par la parlotte, c’est-à-dire par le truchement des semblants, que le réel peut être approché, l’analyste ayant pour fonction, par le maniement de la coupure, de faire jaillir la foudre contenue dans la parole. Une parole qui dès lors touche au réel du corps et à sa jouissance. - Isabelle Orrado

D'une parole, et de qui l'a dite

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  • D'une parole, et de qui l'a dite

    Philippe De Georges*

    On s’attache ici à traiter plusieurs questions d’actualité dans le champ de la psychanalyse.[1] La première est celle que la New Lacanian School a retenue comme thème de son congrès à venir. Elle porte sur l'opérativité de la psychanalyse. On peut la formuler assez précisément en se demandant : qu’est-ce qui opère dans la psychanalyse ? Aussitôt dite, cette question appelle un complément : qu’est-ce qui opère, et sur quoi ? Le fond sur lequel se détache cette interrogation est bien évidemment celui du traitement par la parole d'un symptôme qui concerne aussi bien le réel du corps et de la jouissance. Autant dire que se trouvent impliqués d'un même élan la causalité psychique elle-même, les mécanismes de formation du symptôme au joint de la parole et de la chair et la possibilité que des paroles aient des effets sur celui-ci, au cœur de l'expérience analytique.

    Cette réflexion s'inscrit dans un contexte : celui d'une année qui est bien la trentième depuis la mort de Lacan et qui est aussi celle où la transcription de son Séminaire par Jacques-Alain Miller touche à sa fin. Le temps est donc venu d'un regard enfin porté sur l'ensemble de cette œuvre considérable. Cet aperçu général va sans doute permettre de voir clairement les axes qui traversent ce long enseignement jusqu'à son aboutissement.

    Le cours de J.-A. Miller témoigne de cette perspective nouvelle. Une citation vient ici à point nommé éclairer le point de vue que nous tâcherons de soutenir : « Toute action dite thérapeutique est supposée atteindre au réel, comme règne de la cause. Il faut intervenir là où ça se décide. Que faut-il que le réel soit, pour qu'une parlotte ait des effets ? »[2]

    J'ai sous les yeux les notes de la conférence que j'ai faite ici l’an dernier et je tombe sur une phrase de ma conclusion. Il s'agit d’une citation de Lacan, empruntée à la conférence qu'il avait donnée à Nice, en 1974, « Le phénomène lacanien »[3]. Cette phrase est la suivante : « Comment il peut se faire qu'ils opèrent – les analystes – avec des mots ? » C'est cette question que je traite aujourd'hui, en poursuivant la réflexion de l'an dernier.

    Pour Lacan, l’opération analytique a toujours été une question : qu'est-ce qui opère en analyse et sur quoi cela opère ? Pour dire les choses autrement : comment peut-on passer de la demande de guérison – celle d'un sujet qui formule une demande à un analyste – à l’expérience analytique ? Pour Lacan, si on ne peut pas dire comment la psychanalyse opère, il y a là une imposture.

    Ce que J.-A. Miller aborde cette année dans son cours consonne avec notre interrogation. Ainsi cette citation récente qui semble dite pour le propos d’aujourd’hui : « Toute action, dite thérapeutique, est supposée atteindre au réel comme règne de la cause. Il faut intervenir là où ça se décide. Que faut-il que le réel soit, pour qu'une parlotte ait des effets ? » C'est dire que la cause – celle qui nous concerne et qu'a découverte Freud – est homogène à ses effets : le réel comme cause et le réel comme cible de l’action analytique sont une seule et même chose. Le désir de l’analyste est au cœur de la question et au cœur de sa solution : il y a des conditions pour que quelque chose puisse se nouer et permette qu’un « réel – cause » soit touché par l'opération analytique.

    Une jeune collègue nous a fait part de la façon dont la bonne volonté thérapeutique peut faire l'effet d'une imposture pour le sujet auquel elle s’adresse. Elle travaille dans une institution qui reçoit des adolescents en grande difficulté et elle est aux prises avec cette question : comment faire pour que quelque chose embraye ? Comment quelque chose peut se nouer avec ces adolescents que l’institution ne peut s'empêcher d'exclure à peine les a-t-elle reçus ? Elle avait une expérience des quartiers difficiles de Nice, où elle rencontrait des jeunes en déambulant. Elle pense pouvoir faire de même en se tenant dans la cour de l'institution ; elle tend la main à un jeune homme qui la regarde et, sans répondre à sa main tendue, elle l'entend qui prend une voix mécanique, une voix de boîte vocale d'ordinateur et qui lui dit : « votre crédit est terminé ! » C’est une fin de non recevoir : la rencontre n'aura pas lieu. Je ne sais pas si ce jeune homme était traversé par la voix mécanique de l'Autre faisant retour dans le réel ou si c'est son ironie qui lui a fait utiliser la bêtise technologique pour envoyer balader la belle âme psychologique, mais force est de constater que ce sujet ne fait plus crédit. C'est une affaire de crédit, en effet, où l’on entend credo, de confiance, ou l’on entend fides. Il y a ainsi des choses auxquelles on n'échappe pas, qui concernent le pacte de parole et ce qui fait qu'une parole porte ou qu'elle ne porte pas.

    Dire que la psychanalyse opère, et se demander comment, c'est supposer qu'elle ne soit pas qu’un rêve, une illusion – comme Freud peut parler de L’avenir d’une illusion. C’est supposer que l'analyse est une pratique sociale, articulée à une théorie, un système symbolique qui a une prise sur un certain réel. C’est ainsi que Lacan définit ce qu'il appelle praxis. Praxis au sens de traitement posible du réel par le signifiant, au rang desquelles il fait figurer la psychanalyse ; la psychanalyse parmi d'autres.

    Le terme d’opération analytique qu’utilise Lacan mérite d’être interrogé. Le verbe opérer n’indique pas seulement une action technique. On entend aussi bien la parenté du mot avec œuvre, faire œuvre. Nous parviennent aussi à l'oreille toutes les images sonores qui du latin à italien, font résonner le mot opéra : l’opération analytique relève-t-elle du travail de l’artiste ou de l’artisan ? À l’occasion Lacan parle des arts libéraux, pour y inscrire notre travail. Mais le champ de signification du mot opérer évoque aussi dans son usage le plus courant pour les médecins, la pratique du chirurgien. C'est une comparaison qu’on peut soutenir : l'acte chirurgical est une coupure, effectué en vue de rétablir une fonction. Est-ce la même chose en ce qui concerne l'acte analytique ? Sans doute. À la réserve expresse que l’instrument de l’analyste, pour faire coupure, n’est pas la main, mais le mot. Quand nous parlons de l'opération analytique nous faisons état des pouvoirs de la parole, de l'efficacité symbolique, comme dirait Lévi-Strauss. La puissance du mot s’oppose au blabla de la rue, des médias, à toutes les formes de parole vaine, aux simagrées, aux paroles devenues avec le temps, avec l'usure qu'impose le temps à tout signifiant, des coquilles vides, quelque chose comme le bruit et la routine, bruit des émissions sonores sans contenus informatiques, sans message, routine des rites, des ritournelles…

    « J'entends leurs pas, j'entends leurs voix / Qui disent des choses banales / Comme on en lit dans le journal / Comme on en dit le soir chez soi », dit Aragon, évoquant « l'universel reportage » avec lequel Mallarmé voulait rompre définitivement… mais sommes-nous assez poètes ?

    Si nous faisons crédit à la parole de l’analysant et de l'analyste, c'est bien que nous pensons à ce qui dans la racine même du mot parole contient l'idée de la foudre, du tonnerre et du trait qui transperce le corps. Il est vrai que dans une cure, il y a beaucoup de mots pour ne rien dire ; mais il y a des mots qui portent, des mots qui font mouche, qu’ils soient du côté de l'analyste ou du côté de l'analysant. Je pense ici au titre d'un beau témoignage que nous devons à François Regnault. Il s’agit d'une phrase dite dans un échange avec Lacan : « Vos paroles m'ont frappé. »[4]

    Dans un des derniers congrès de la New Lacanian School, J.-A. Miller a dit que les interprétations importantes étaient celles qui faisaient mal. Cela ne se rapporte nullement à une malveillance de l'analyste, mais les paroles qui frappent peuvent faire mal, parce qu'elles interprètent la jouissance. Pensons à ce qui est arrivé à saint Paul, lorsqu'il entend cette voix qui questionne sa jouissance : Saül, pourquoi me persécutes-tu ?

    La parole qui porte, qui frappe, qui résonne dans le corps de celui qui parle et de celui à qui elle s’adresse, c’est ce que Lacan à un moment de son enseignement a appelé la parole pleine. C'est là une notion qu'il ne retiendra pas par la suite. Mais il parlera toujours de la prise de la parole sur quelque chose qui est en dehors d’elle-même, de son effet au-delà du symbolique. Cette fonction de la parole – qui n’est pas de communication, pas d'information, pas même d'échange – on peut l’articuler comme un problème technique et les savants peuvent sans doute y répondre. Mais pour nous, c’est une question éthique, au sens où l’éthique commande à la technique dans le champ analytique. Si ce n'était pas le cas – nous revenons à cette remarque de Lacan, sur laquelle il ne tranche pas vraiment – l'analyse serait une escroquerie d'un côté et une imposture de l’autre. Si vous observez bien, ni Lacan ni Freud n'ont attendu que quelques autres malveillants nous dénoncent comme charlatans ou comme usurpateurs, ils l’ont fait eux-mêmes, ils ont posé la question et l'ont laissée ouverte : affirmer que la psychanalyse opère par des mots sur du réel est quelque chose qui reste à établir.

    On a beaucoup essayé dans notre champ de le démontrer par le cas ; le cas de nos analysants ou par « mon » cas, au sens de celui dont on peut faire démonstration par la passe. Mais sans doute est-il temps de prendre le problème de front, par le biais du concept. C'est ce qui se dessine dans les travaux d'Uforca, dans la série commencée à Lyon l'an dernier et qui va se poursuivre à Montpellier, sous le nom de « Parlement ». Épistémologie d’abord, puis travail sur le sinthome…

    L’objet sur lequel opère notre praxis, on peut le définir comme ce que Freud dès 1895 appelle le symptôme. Ce terme de symptôme, Freud l’emprunte à la pratique médicale, alors qu'il ne cesse de dire son peu de goût pour la médecine, bien qu'il soit médecin, ce qui contraste avec sa passion pour la physiologie et la chimie, les processus les plus matériels, les neurones… À un moment, son passage chez Charcot en décide autrement ; et c'est le symptôme hystérique, qui va lui permettre de questionner les pouvoirs de la parole et de faire l'hypothèse de l'inconscient. L'inconscient, c’est l'invention de Freud, qui n'a rien à voir avec ce qu'on a décrit auparavant comme tel[5]. Cette hypothèse de l'inconscient porte sur la cause – sur le réel comme cause – ou comme causalité psychique du symptôme hystérique. Mais une fois cette hypothèse faite, il la met à l'épreuve de la clinique, de la rencontre avec les sujets hystériques. Il y a un enjeu considérable dans cette spéculation qu'il met à l'épreuve : il suppose que l'inconscient est ce qui cause le symptôme dit hystérique et que son hypothèse lui donne le levier par lequel il va traiter le dit symptôme.

    L'invention freudienne et l'expérience qui en découle postulent l'homogénéité de l'effet et de la cause, du réel cause et du réel cible dont parle J.-A. Miller.

    C’est parce que Freud se penche tout de suite sur le traitement, que s'impose à lui le terme de cure. Il s'agit bien d'un traitement avec toute son épaisseur médicale ; et la précision est immédiate : il s’agit d'une cure par la parole, talking cure, même si cette définition lui vient, selon la légende dorée de la psychanalyse, de la bouche de sa patiente, de la bouche de l’Autre. Freud invente une cure qui n'opère que par la parole. La cure analytique est structurellement homogène à l'hypothèse de l'inconscient. Ce dont souffre le sujet, le sujet hystérique, ce n'est pas d’une lésion organique, mais d'un fragment de discours qui porte sur la libido – c'est-à-dire sur la part sexuelle du vivant – que le sujet ne peut pas assumer comme tel et qu'il refoule. L'idée de Freud, c'est que la puissance de ce fragment de discours est exacerbée par la censure elle-même. Et cette puissance ne fait qu'enfler et enfle d'autant plus qu’il ne s'agit de rien d'autre, derrière tout ça, que de la satisfaction irrépressible, de l'irréfragable exigence pulsionnelle. Ce qui est chassé fait retour. Cela suppose une ruse. L'inconscient ruse avec la censure, ruse nécessaire pour tromper l'interdit moral, contourner l'instance consciente qui refuse d’être habitée par ce fragment de discours libidinal inacceptable. Là, nous avons toute la théorie de la formation du symptôme : le symptôme est formé par l'inconscient comme substitut métaphorique d'une parole interdite qui va se dire, s'exprimer par le corps. Un signifiant refoulé, par métaphore, se trouve substitué par un symptôme qui vient l'exprimer, comme en contrebande. On peut ainsi se faire une idée de ce que Freud a en tête de la pratique analytique liée à cette théorie de l'inconscient, du symptôme comme transcription de l'élément libidinal écarté : il est possible de remonter à cette valeur refoulée et de lui frayer une voie libre vers la conscience. Ce qui a été chiffré se déchiffre comme les hiéroglyphes de Champollion. Le symptôme alors n'a plus lieu d'être, le sujet peut en être soulagé, et c’est bien un traitement. Balbutiement de la psychanalyse, âge d’or de sa théorie…

    Il ne faut pas longtemps – 1920 – pour que Freud, et ce jusqu'à sa mort, ne cesse de souligner non pas le succès spectaculaire de ce montage, mais, au contraire, tous les obstacles au traitement : ce qui résiste, ce qui limite les effets de la cure. Il en vient même dans ses dernières contributions à nommer la part incurable et le reste inanalysable. C’est une façon de dire, dans ce texte remarquable « Analyse avec fin et analyse sans fin »[6] qui sonne comme un testament, qu'il y a un incurable de structure, et non par accident. Ce n'est pas parce que l'analyste n'est pas assez malin ou que le patient est de mauvaise foi, c’est que c'est de structure que cette limite se rencontre. Cette limite, ce reste, Freud l'identifie à quelque chose de la pulsion, ce qui signifie, à l'époque que cela se passe au joint, à l'interface du soma et de la psyché, dans une zone conjointe où les deux ne se distinguent pas et se connectent. C'est de ce constat-là que Freud conclut à ce qu’il désigne alors comme pulsion de mort. La pulsion de mort est ce qui nomme pour lui la limite de l'opération analytique. Il ne fait pas ce constat sans en passer par un certain pathos, quand il dit que le sujet tient à son symptôme, que les malades sont des canailles, qu’ils aiment plus que tout leur délire, que le sujet est fixé à sa souffrance et que quelque chose en lui ne veut pas guérir ou qu’il s’oppose à la bonne manœuvre de l'analyste.[7] Certes, c'est un sérieux problème pour Freud, lui qui faisait de l'amour de la vérité le ressort de l'analyse – la relation analytique est fondée sur l’amour de la vérité[8], dit-il – quand il découvre chaque jour un peu plus la répétition et la résistance.

    L'amour de la vérité, au cœur de l'analyse, qui exclut tout faux semblant et tout leurre, qui se fonde sur l'acceptation de la réalité : c'est là un idéal profondément remis en cause par le refus de la guérison, le « je ne veux pas guérir » que Freud repère comme manifestation de la pulsion de mort.

    C'est son idée de pulsion qui s'impose à lui, de pulsion acéphale et muette, qui ne va ni dans le sens du principe du plaisir ni dans celui de réalité mais qui permet de rendre compte – sans rien résoudre – de l'insistance et du retour du même.

    Qu'est-ce que le principe de la répétition ? Qu'est-ce que l'instinct de mort freudien ?

    Très tôt, dans « L'agressivité en psychanalyse »[9], Lacan met en valeur ce terme d'instinct de mort freudien. Il l’écrit entre guillemets, ce qui est une façon de marquer une distance, mais il le prend au sérieux, il l’assume. Immédiatement toutefois, il l’associe à trois termes : l'instinct de mort freudien, c’est un Sphinx, une énigme, une aporie. Ces trois termes accompagneront toute la réflexion de Lacan sur la pulsion de mort et cet effet clinique qu’est la répétition.

    Nous sommes habitués à prendre l'enseignement de Lacan diachroniquement. Il faut donc marquer des étapes : le Lacan de « La lettre volée »[10] répond à la question de la pulsion de mort par la logique du signifiant. Ce qui fait la répétition, c’est l'insistance de la chaîne signifiante. Dans la nouvelle d’Edgar Poe, que se passe-t-il ? Les scènes se distribuent, les protagonistes changent ; mais que vous passiez du trio formé de la Reine, du ministre et du Roi, à celui de la police, du ministre et de Dupin, quelque chose se déplace d'une scène à l'autre et reste le point central de la scène. Quelle que soit la scène, cette chose c'est la lettre, prise ici par Lacan comme matérialité du signifiant. À l'époque, pour lui, la lettre est la trace matérielle du signifiant. Ce ne sera plus vrai quand il écrira « l'Instance de la lettre » et moins encore au moment de « Lituraterre ». Dans le Séminaire de « La lettre volée », c'est le déplacement du signifiant qui opère la répétition. La deuxième scène, où Dupin trompe le ministre et lui vole la lettre, n’est que la répétition de la scène précédente, où la Reine se fait déposséder de la lettre par le ministre sous les yeux, aveugles, du Roi.

    Nous avons l'idée que le dernier enseignement de Lacan reprend la question : ce qui fait insistance, répétition, c’est l’inertie de la jouissance, de la part incurable, intraitable, inanalysable de cette jouissance, telle que le sujet la transporte avec lui. Et ce que le sujet peut le mieux, c'est de faire de cette part intraitable de la jouissance son sinthome.

    Tout le chemin parcouru avant lui par Freud conduit Lacan à détacher la psychanalyse de son origine médicale et de sa visée thérapeutique. Lacan se pose d’emblée comme autre chose que médecin. Il ne fait qu’accomplir ce qui était le désir initial de Freud qui ne voulait pas être médecin.

    Freud a pu tenir cette position de dire que la valeur de vérité d'une interprétation ne se vérifiait pas par son effet sur le symptôme. Il soutenait même qu'une interprétation juste a toute chance d'exacerber le symptôme. C'est au besoin ce qu’il appelle réaction thérapeutique négative, qui est la résistance du sujet ou de son inconscient à la vérité elle-même et au pouvoir de cette vérité analytique. Cette réaction du patient, qui va au-delà du principe du plaisir, nous oblige à un constat désagréable : à l'amour de la vérité s'oppose une force égale sinon supérieure, qui ne cède pas sur la jouissance mauvaise que contient le symptôme. D'où ce que Lacan formule à sa façon en disant que les hommes ne sont pas tant animés par un désir de savoir, voire une pulsion de savoir, que par un « je n'en veux rien savoir ». C'est au point que parfois plus on interprète, plus on nourrit le symptôme. Le symptôme est vorace, comme le surmoi ; il se gonfle et se gorge de ce qu'on lui oppose.

    En renonçant aux illusions thérapeutiques, Lacan en vient à ne plus utiliser le terme de cure et à lui préférer celui d'expérience analytique.

    Ce pas de Lacan après Freud est une réforme de l'entendement, une réforme des repères épistémologiques de la psychanalyse. Il est clair que l’épistémologie de Lacan n'est pas celle de Freud. L'idée que tous les phénomènes psychiques peuvent être réduits à la structure, au réel physicochimique, va courir tout au long de l'œuvre de Freud. La formation de base du jeune Freud, neurologue formé par les plus grands positivistes de son temps, va certes prendre un tour nouveau avec la rencontre de Charcot, mais elle fera trace. C’est grâce à Lacan que nous entendons comme des métaphores les modèles physicochimiques de Freud pour parler des pulsions. Mais pour Freud, ce n’était pas des métaphores. Quand Freud décrit la pulsion de mort en s'appuyant sur le fonctionnement de l'organisme unicellulaire, on peut soutenir que Freud croit profondément à ce qu'il dit et que c'est la réduction physicochimique qui est derrière cette idée là. Quelque chose qui peut être de l'ordre de sa croyance et qui lui permet de dire comme Schopenhauer que tout ce qui est vivant n'aspire qu’à la mort.

    Le trajet que nous faisons, puisque nous sommes plus de cent ans après la découverte freudienne, conduit à reconsidérer de fond en comble la nature de l’analyse et les ressorts de son opération. Quand Lacan parle d’expérience analytique plutôt que de cure, c'est un changement radical qu’il promeut, un changement de régime concernant les enjeux de la cure ; ce qui l’amène à dire des choses qui choquent certains à l’occasion, comme « la guérison vient de surcroît », ce qui insulte le bon sens commun. Et pourtant, que la guérison ne vienne que de surcroît relève aussi d’une évidence dans le champ de l'expérience analytique, où chercher la guérison est le plus sur moyen de la rater !

    Depuis Freud, l'épistémologie de la psychanalyse a beaucoup changé et s’est écartée du scientisme qui était son horizon au début du XXe siècle. Lacan a fait référence aux travaux de Canguilhem, pour qui opérer n'est pas guérir. Il convient de relire Le normal et le pathologique[11]. Ce qui revient à dire que l’analyse n’est pas fondamentalement thérapeutique au sens où elle ne vise pas la normalité, elle ne va pas dans le sens de la norme mais au contraire du soutien pour chaque sujet de sa solution singulière qui peut être à l'occasion le contraire de la norme. En cela l'analyse tient tête – et il faut qu’elle tienne tête – à la pression actuelle sur les psychothérapies. Ce n'est pas pour rien qu’aujourd’hui on légifère, on veut évaluer, faire des conférences de consensus sur les psychothérapies. Cette tendance dominante sert une idéologie psychothérapique qui va dans le sens de la mise aux normes des individus et de la réduction des « troubles » qui sont conçus comme des erreurs ou des dysfonctions du comportement ou de l'apprentissage.

    La position de la psychanalyse va à contre-courant, pour des raisons éthiques. C'est une position difficile à tenir : il faut aller contre une doxa extrêmement puissante, pour l’instant… Jusqu'à ce qu’elle se casse les dents !

    Disons-le clairement : cette éthique à contre-courant fonde l’autorité des psychanalystes.

    Je n’hésite pas à utiliser ce terme d'autorité, au sens où Lacan peut dire que l'analyste ne s’autorise que de lui-même. Cela fonde l'autorité de la psychanalyse, car les sujets qui viennent nous voir n'attendent pas de nous ce que promeuvent les évaluateurs. Il arrive qu'on reçoive des thérapeutes comportementalistes qui demandent une analyse, c'est-à-dire autre chose que ce qu'ils exercent en répondant au maître moderne. Cette autorité, à contre-courant du discours dominant, est bien celle qui depuis Freud incarne une alternative au discours du maître. Au niveau de chaque sujet, de chaque un, l’analyse constitue une autorité par l’offre qu’elle constitue pour ceux qui cherchent un recours contre la pression du maître, de la norme et de l'Autre. C’est une contre-expérience opposée au conformisme, voie d'émancipation, d’affirmation désaliénée, voie d'un refus d'un certain nombre d'assignations par l’Autre.

    Avec ce repère analytique, nous pouvons repenser les principes de l'opération analytique par la parole et, au-delà des seuls effets de vérité, les effets de cette parole sur le réel. J'y insiste : par la parole, car Freud et Lacan l’ont montré, il n'y a pas d’accès direct au réel. Celui-ci est, pour l’homme, nécessairement médié par le symbolique et par l'imaginaire. On n'y accède que par le truchement des semblants.

    L’option ferme que nous avons à tenir, c’est le parti pris du Logos contre les modes. Lacan dit que nous sommes régis par le signifiant. Il faut maintenir cela contre vents et marées. Ce n’est pas, comme peut le dire un psychanalyste de l’IPA, professeur de pédopsychiatrie, quelques petites cellules du rhinencéphale, quelques amas tissulaires de l’amygdale qui rendent compte de nos émotions dont nous ne serions pas responsables ! Nous pensons que les émotions relèvent d’une expérience du verbe et de cela, nous sommes responsables.

    L’argument des prochaines Journées d’automne de l’École de la Cause freudienne rappelle très opportunément quelques passages du texte de Lacan qui s'intitule : « La psychanalyse vraie, et la fausse »[12]. On y relit que l’inconscient démontre, par le biais de ses formations, que ce qui en est au principe, ce sont « les lois et les effets propres au langage qui en constitue la causalité ». Et Lacan force le trait en donnant la juste lecture de ce qu’est la causalité en question : « causalité qu’il faut dire logique, plutôt que psychique, si l’on donne à logique l’acception des effets du Logos ».

    La parole en psychanalyse peut opérer au-delà d'elle-même. Cela suppose que le symbolique morde sur le réel, qu’il y ait du réel qui est traité, symbolisé – Lacan disait signifiantisable. Il faut qu’il y ait un point, une zone qui vienne mordre sur le réel. Il faut qu’il y ait une intersection dans laquelle se situe le symptôme par son enveloppe formelle. Cela suppose qu'il y ait aussi une part du réel qui est hors de la prise du symbolique. Là, se situe l'incurable du parlêtre. L’expérience analytique ne peut que prendre en compte cette réserve, cette réserve comme part de jouissance singulière et incurable.

    C’est à partir de cette part-là et à propos du cas de Joyce, que Lacan va définir ce qu’il appelle le sinthome.

    Puisque le moment de conclure approche, revenons à notre point de départ : la demande de guérison qui est toujours ce qui se dit dans les premières rencontres avec l'analyste. Mais comment passer de cette demande de guérison a l'expérience analytique ?

    On trouve dans Télévision[13] un dialogue extraordinaire entre Lacan et J.-A. Miller.

    J.-A Miller : « On vient à vous, psychanalyste, pour aller mieux, dans ce monde que vous réduisez au fantasme. La guérison, c'est aussi un fantasme ? »

    Lacan répond, mais de biais, comme toujours et en deux temps : « La guérison, c’est une demande qui part de la voix du souffrant » dit-il dabord. La guérison est de l’ordre d'une demande, et demande et désir ne sont pas réductibles lun à l’autre : ce que je demande n’est pas ce que je désire.

    Au deuxième temps, il tord le bâton : « L’étonnant, dit-il, est qu’il y ait réponse, et que de tout temps la médecine ait fait mouche par des mots »

    La psychanalyse s'inscrit ici parmi d’autres praxis, dans un champ qui inclut la médecine. Certes, la médecine d'autrefois, de naguère et bientôt de jadis, qui répondait aux demandes. Ce champ est sans doute celui pour lequel Lévi-Strauss a construit la notion d’efficacité symbolique, où psychanalyse et médecine voisinent avec chamanes et guérisseurs.

    Mais il y a un autre point que Lacan souleve : pour que certains mots fassent mouche, quelque chose est requis du côté du sujet. Ce quelque chose, c’est le consentement. Ce n'est pas le consentement conscient, « éclairé », celui que le chirurgien réclame quand il vous fait signer un accord pour une opération à risque. C'est le consentement qui traduit ce pourquoi Freud parle de Bejahung. Ce terme qui signifie aussi affirmation, a ses lettres de noblesse dans la poésie de Rainer Maria Rilke qui en faisait usage ; on peut également l'assimiler à ce que dit Nietzsche quand il parle du grand oui à la vie. Ca tient de l'amor fati, de l'alliance avec Eros, c'est-à-dire avec ce qui dans le sujet ne préfère pas la mort. C’est le contraire de La Chose (qui dans la vie préfère la mort), l'envers de la pulsion de mort et de ce que Melville appelle, à propos de Bartelby « la préférence négative ». Lacan note que pour cela – pour cette alliance avec Eros – il faut que le sujet accepte d'aller au-delà de sa souffrance. La clinique montre que ça ne va pas de soi ! Dans le Séminaire l'Éthique, il pointe ce nœud, en s'adressant aux analystes : « de quoi désirez-vous donc guérir le sujet ? (…) le guérir des illusions qui le retiennent sur la voie de son désir (…) encore faut-il que le sujet veuille les abandonner. »[14] Si le sujet consent, il peut aller dans une voie qui est celle de son désir. Le désir de l'analyste, c’est que le sujet puisse suivre cette voie-là.

    Faire mouche avec les mots, suppose que le réel et le symbolique ne soient pas totalement hétérogènes. C’est parce qu’ils ne sont pas totalement hétérogènes que Lacan peut dire : « La pulsion, c’est l'écho dans le corps du fait qu’il y a un dire »[15]. Pour qu’il y ait un écho, cela suppose la connexion du réel et du symbolique. Lacan définit de façon parfaitement articulée l’interprétation quand il dit que l'interprétation résonne dans le corps.

    Dans un sens, il s’agit de la pulsion. Dans l’autre, de la portée de l’interprétation.

    C’est à toutes ces conditions que l’analyse opère. Elle n’opère pas au sens où elle changerait le sujet, où elle le rendrait autre que ce qu’il n’est, où elle produirait autre chose. Elle le conduit à la réalisation d’un non réalisé. La devise de la psychanalysa pourrait être « Deviens ce que tu es. »[16]

     

    * Philippe De Georges est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.

    [1] Le texte qui suit reprend l'essentiel d'une conférence faite à Gand en octobre 2010 dans le cadre du Cercle local de la NLS sous le titre « De l’opération analytique » et celui d’une conférence faite à Lyon en janvier 2011 dans le cadre de l'ACF, sous le titre « Conditions de Possibilités d’une analyse » (transcription de Sophie Boutin).

    [2] Miller J.A., L'Orientation lacanienne III, [2010-2011], enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris VIII, leçon du 25 janvier 2011, inédit.

    [3] Lacan J., « Le phénomène lacanien » [1974], Cahiers cliniques de Nice, 1, 1998. Il s'agit d’une conférence prononcée à Nice le 30 novembre 1974.

    [4] Regnault F., « Vos paroles m’ont frappé », Ornicar ?, bulletin périodique du Champ freudien, 49, 1998, pp. 5-12.

    [5] Von Hartmann E., Philosophie de l'inconscient, Paris, L'Harmattan, 2008.

    [6] Freud S., « L'analyse avec fin et l'analyse sans fin » [1937], Résultats, idées, problèmes [1921 - 1938], ii, trad. par J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy pour cet article, Paris, PUF, 1985, pp. 231-268.

    [7] Freud S., « L'analyse avec fin et l'analyse sans fin » [1937], Résultats, idées, problèmes [1921 - 1938], ii, trad. par J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy pour cet article, Paris, PUF, 1985, pp. 231-268.

    [8] Ibid., p. 263.

    [9] Lacan J., « L'agressivité en psychanalyse » [1948], Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 101-124.

    [10] Lacan J., « Le séminaire sur "La Lettre volée" » [1955], Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 11-61.

    [11] Canguilhem G., Le Normal et le Pathologique, augmenté de Nouvelles Réflexions concernant le normal et le pathologique, Paris, PUF/Quadrige, 2005.

    [12] Lacan J., « La psychanalyse vraie, et la fausse » [1958], Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 165-174. Texte rédigé pour un congrès tenu à Barcelone en septembre 1958 ; resté inédit en français jusqu'à sa publication dans la revue L'Âne, 51, juillet-septembre 1992, pp. 24-27, cf. Autres écrits, op. cit, p. 604.

    [13] Lacan J., « Télévision » [1973], Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 509-545. Paru au Seuil, coll. Champ freudien, en 1974.

    [14] Le Séminaire, livre VII, L'éthique de la psychanalyse [1959-1960], texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 1986, p. 258.

    [15] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome [1975-1976], texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 2005.

    [16] Nietzche avait fait, de cette phrase de Pindare, sa devise.